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Enceinte palissadée

AU MIGER 51

point on aperçoit t^'ès nettement toute la plaine qui s'étend au sud de la ville et s'étale sur les deux rives du Milo en un beau tapis vert dont les tonalités vont, à mesure que l'œil s'éloigne, du vert tendre au vert presque noir. Çà et là quelques baobabs gigantesques et de hauts fromagers ; puis, plus serrés, de nombreux nettes dont la fine dentelle de feuilles a été impitoyablement abattue pour dégager les vues du poste, tendent au ciel leurs branches mutilées dépouillées de toute ramure comme autant de bras suppliants.

» Dans le lointain, les collines boisées de Dabadougou ferment l'horizon. Elles marquent aux yeux des deux condamnés le théâtre de l'engagement malheureux causé par la trahison qu'ils vont payer de leur tête. Du haut des observatoires qu'ils ont établis sur les sommets les sofas pour qui ils se sont dévoués pourront suivre toutes les phases de leur exécution.

î Les notables rangés en cercle s'accroupissent en silence ; pas un geste, pas un mot n'indiquent chez eux la plus légère émotion. Longtemps cependant Batourbalahé les a commandés, il est de leur race, de leur famille, proche parent de plusieurs d'entre eux.

s Au centre, le groupe du bourreau et des deux condamnés, ceux-ci le torse nu, les mains liées derrière le dos.

5 Sur un signe du résident l'interprète Samba-Ibrahina annonce à Batourbalahé qu'il va mourir le premier. Majestueusement le chef de Kankan fait deux pas en avant, portant haut sa belle tête encadrée de cheveux blancs et d'une longue barbe blanche, puis, après avoir jeté autour de lui un regard calme et tranquille, il s'agenouille d'un mouvement brusque et tend le col.

» Alors à plus d'un Européen la sueur perla au front.

» Le bourreau, posément, sans hâte, se place en arrière du patient et à sa gauche ; il tire lentement son sabre du fourreau, l'élève au-dessus de sa tête et cherche des yeux, immobile comme une statue, l'endroit où il va frapper.

5 Puis, tout à coup, ses muscles contractés se détendent, un sifflement traverse l'air, le sabre s'abat et la tête tranchée d'un seul coup roule sur le sol. Un flot de sang jaillit du tronc qui oscille un instant, puis s'affaisse en avant, le cou fiché dans la terre humide.

» Le violent effort que vient de faire le bourreau l'a fait pivoter dans une volte-face rapide qui le replace dans sa position première, mais un peu plus en arrière. Gravement, il examine son arme, il passe le pouce sur le tranchant pour s'assurer qu'il n'estpasémoussé, puis redevient immobile attendant une autre victime.

» Celle-ci, misérable sofa, instrument malheureux de Batourbalahé, debout pendant l'exécution de son maître, n'a pas fait un geste, n'a pas eu le plus léger tressaillement qui dénote l'effroi. Impassible, il attend son tour.

» Cependant au moment de s'agenouiller, il se tourne vers le résident et d'une voix un peu blanche lui demande de l'épargner, il n'est qu'un simple sofa obéissant à ses chefs ; qu'on le prenne comme tirailleur, il obéira de même.

j) Un morne silence suit ses paroles; il se tait, com.prenant que rien ne peut le sauver. Résigné, il se laisse tomber à genoux et de lui-même courbe la tète. Une seconde après, elle volait, détachée du col avec autant de netteté que la première.

» Dans le cercle des assistants, pas un mouvement, le calme le plus absolu. Sans contredit les seuls qui fussent

impressionnés étaient les blancs ; tous étaient d'une pâleur livide, eux qui depuis des mois voyaient presque chaque jour la mort de si près.

» Quelques-uns vite remis s'approchaient curieusement de l'exécuteur pour examiner l'arme dont il venait si habilement de se servir. La lame, légèrement courbée comme celle d'un briquet d'infanterie, est en fer de très mauvaise qualité de fabrication indigène. Longue de cinquante centimètres, large de près de quatre, son épaisseur au dos est insignifiante. On se demande comment, avec un pareil instrument, on peut si nettement trancher une tête. Cependant l'examen du fil obtenu patiemment à la pierre douce et la vigueur du bourreau jointe à une grande adresse expliquent ce fait. »

Mahmadi Koné, lui aussi, le malheureux griot, était impliqué dans la trahison que Batourbalahé venait d'expier. Une parole imprudente l'avait mis au rang des accusés. L'affaire s'instruisait depuis cinq jours sans avancer grandement, lorsque Mahmadi Koné, alors un des hommes de confiance du résident, eut la malencontreuse idée de dire que la veille de l'expédition il avait entendu Batourbalahé donner à un de ses sofas des instructions et des provisions de bouche pour se rendre chez Samory. Contrôlée soigneusement, cette assertion est reconnue exacte. Mais pourquoi Mahmadi n'était-il pas venu de suite rapporter ce propos au résident ? Pressé de questions, il se trouble, se contredit, balbutie, puis se croyant lui aussi condamné, il ne répond plus que par des phrases incohérentes.

Il s'était donné à nous dès les premiers actes d'hostilité. Grâce à sa connaissance du pays il nous avait rendu de

véritables services. Le capitaine Besançon lui fait grâce de la mort et l'envoie sous escorte à Kita pour y être détenu jusqu'à nouvel ordre.

C'est alors qu'avec les rapports sur l'affaire de Dabadougou, j'apprends toute cette histoire. A Kayes le service de renseignements n'a personne qui connaisse le théâtre futur des opérations de la colonne. Cet homme pouvait m'être précieux, je demande qu'on me l'envoie sous escorte.

Le voilà donc traîné de nouveau sur les routes avec toute sa famille, au milieu d'un détachement de tirailleurs et rien moins que rassuré sur les suites de cette promenade forcée dont il ne s'explique pas le but. Chaque fois que l'on s'arrête, et que pour une cause fortuite il est séparé des siens, il croit sa dernière heure venue. II arrive à Bafoulabé dans un état d'affolement inexprimable. Le lendemain on doit le mettre dans le train qui le conduira à Kayes. Le soir, le sergent qui vient prendre le commandement du détachement le prévient que s'il tente de s'enfuir on tirera sur lui comme sur un chien. Le pauvre Mahmadi, dont la cervelle est déjà fort bouleversée, comprend qu'on va le tuer comme un chien. Autour du campement il y a un taillis épais, il fait un bond de côté et disparaît dans la nuit aux yeux du brave sous-officier stupéfait.

Pendant trois jours on n'en entend plus parler ; enfin le quatrième, sale, maculé de boue, les vêtements en lambeaux, il fait irruption chez moi dans un état de frayeur et de fatigue indescriptibles.

Bientôt il se rassure, ma présence lui rend confiance. Ses femmes et ses enfants sont arrivés la veille de Bafoulabé; je l'installe avec sa famille dans le tata de l'interprète où il paraît reprendre un peu d'assurance. Pendant

trois jours il vient matin et soir faire la causette dans mon bureau ; puis, lorsque je le vois complètement remis de ses terreurs passées je lui apprends qu''il restera auprès de moi pendant l'expédition contre Samory et qu'il me donnera chemin faisant sur son ancien maître tous les renseignements dont j'aurai besoin. A la fin de la campagne le colonel le récompensera largement.

Quelques heures après, on me rapportait son cadavre sanglant, la gorge ouverte, les vêtements ruisselants d'eau et couvert de vase. Rentré chez lui, une horreur profonde lui était venue de l'alternative dans laquelle il allait se trouver : trahir son maître ou manquer au devoir que la reconnaissance lui dictait à mon égard. Seule la mort lui parut être une solution admissible devant un pareil dilemme. Abandonnant femmes et enfants à la grâce d'Allah, lui qui naguère encore frémissait de terreur à l'idée d'être fusillé ou décapité, il s'assoit au milieu de sa case sur une natte bien propre ; il cause avec sa femme qui est au dehors afin de détourner son attention, et pendant qu'elle lui répond il se scie le cou avec un méchant couteau ébréché.

Il n'a pu trancher les carotides, la mort ne vient pas ; il se lève, sort du « tata » en courant laissant derrière lui une large trace de sang. Le fleuve est à deux pas ; il s'y précipite, et comme sur le bord l'eau n'est pas assez haute, il s'avance, tombant à chaque pas, épuisé, se relevant à demi suffoqué, s'avançant toujours jusqu'à ce que le courant le saisisse et l'emporte dans ses remous.

Aucun doute ne subsiste dans l'esprit de ceux qui se sont entretenu intimement avec lui avant ce drame sur les causes qui l'ont déterminé à se donner la mort.

A Kayes, le dimanche est parfois pour nous jour de repos. Les indigènes commencent, eux aussi, à chômer le jour du Seigneur et revêtent leurs plus beaux atours. Des chants, d'interminables promenades ; le soir des danses, remplissent la journée pendant laquelle, et pour cause, aucun office religieux ne sanctifie le travail de la semaine qui va suivre * .

Je profite de la liberté que ce jour me donne pour visiter le jardin potager couvert de beaux ombrages qui s'étend le long du fleuve, derrière le pavillon du commandant supérieur. J'ai assisté à sa création en 1884. On l'a beaucoup agrandi depuis ; les allées et les plates-bandes y sont soigneusement entretenues ; des arbres déjà hauts, l'ornent sur une longueur de plusieurs centaines de mètres. Mais son rapport n'est guère à comparer à ses dimensions et aux soins qu'il nécessite. M. le vétérinaire Korper, qui chaque année revient au Soudan depuis tantôt douze ans, se donne un mal infini à le maintenir en plein rendement; malheureusement l'arrosage constant, les paillassons, les plantations d'arbustes en écran qui le garantissent de la sécheresse, du soleil et du vent, ne peuvent rien contre la qualité détestable des graines qu'on y sème. L'envoi qui en a été fait cette année est inférieur à tout ce qu'on peut imaginer et nous entendrons partout, sur la ligne des postes, les plaintes trop justifiées des officiers qui, de ce fait, ont perdu dans leurs jardins leur temps et leurs peines ^.

1. Les pères missionnaires du Saint-Esprit qui ont déjà une mission à Kita ont projeté d'en établir une à Kayes ; mais ce n'est encore qu'un projet.

2. Ce fournisseur a été changé et remplacé par celui, très consciencieux, qui nous approvisionnait, au cours des campagnes précédentes.

On ne peut du reste se figurer le peu de conscience que mettent les fournisseurs du Soudan dans l'exécution de leurs marchés. Comme si ce n'était pas assez d'avoir à nous défendre contre le climat, les privations, les fatigues et les dangers, mortels à tant de braves gens, il faut encore que les commandants supérieurs nous protègent, impuissants souvent contre les agissements inqualifiables des soumissionnaires. Il n'est ruse qu'ils n'emploient pour tromper les commissions de recette sur la qualité des denrées. Avec mille difficultés et à grands frais, l'Etat transporte en caisses soudées à Kayes, puis dans les postes de l'intérieur, des vivres achetés comme vivres de premier choix. Lorsque nous ouvrons ces caisses, quelles déceptions ! Souve^nt deux bouteilles sur douze, quoique soigneusement cachetées et scellées de la marque du fournisseur, sont vides ou pleines d'eau ; les caisses de farine sont charançonnées, le biscuit piqué, les graines desséchées. Dès l'arrivée à Kayes, on doit jeter partie de l'approvisionnement au fleuve.

Cependant, il faut vivre ; alors, dans chaque caisse, on enlève les parties les plus attaquées et on mange le reste. Ce qu'il en advient pour la santé, on le devine.

Depuis deux ans ces constatations ont été plus nombreuses encore que par le passé ; le colonel Archinard et le colonel Humbert se sont élevés avec indignation contre de pareils faits. Je souhaite vivement à mes camarades qui sont actuellement au Soudan que leurs plaintes aient eu plein effet et que ces agissements meurtriers ne se renouvellent plus.

Pendant qu'à Kayes de graves mécomptes président ainsi au recensement et à l'expédition des denrées desti-

nées à la colonne, le capitaine de dragons Gouget, qui vient de former à Nioro un escadron de cent quatre-vingts spahis réguliers pour lequel il n'avait, il y a quelques mois, que des hommes sans vêtements et des chevaux sans harnachements, accomplissait dans le pays des Maures, avec ces cavaliers à peine dressés, un raid magnifique qui valait à la colonne le renfort précieux d'un magnifique troupeau de plusieurs centaines de tètes de bétail.

Le village de Sahel, sur les limites du Sahara, avait été pillé par une tribu maure. Aussitôt le coup fait, celle-ci avait disparu dans le Nord à travers les régions désolées qui bordent le Soudan ; on avait perdu sa trace. Le capitaine Gouget, chargé alors avec sa cavalerie de la police des frontières nord, n'est prévenu que deux jours après cet événement. Peu de noirs connaissaient la région saharienne ; à force de recherches, il trouve cependant un métis qui consent à essayer de le guider. Il faut toute l'audace du capitaine Gouget pour se lancer à plusieurs journées de marche dans le désert, la vie de tous suspendue aux réminiscences plus ou moins exactes d'un guide poltron et terrifié d'avance par l'idée de combattre les Maures. Il part cependant, comptant sur son étoile et surtout sur l'expérience du Sahara qu'il a prise dans le Sud algérien.

Depuis trente-six heures déjà il marche presque sans arrêts. Pas une goutte d'eau. Le guide déclare être perdu ; hommes et chevaux éreintés et épuisés par la soif ne peuvent aller plus loin. La situation est critique ; revenir en arrière est s'exposer à une mort certaine, car la route suivie est sans points d'eau ; aller en avant convient mieux au tempérament du capitaine Gouget et de ses hommes ; mais dans quelle direction marcher ?

Pendant qu'il délibère, son guide pris d'une inspiration soudaine avise au loin dans l'immense plaine un arbre rabougri, noir, desséché par le harmattan. Il y court, en escalade les branches nues, puis revient vivement, gambadant comme un fou, poussant des cris d'allégresse.

Il s'est repéré : une mare est à dix kilomètres dans le nord-ouest ; mais pour l'atteindre il faut passer sur le ventre d'une tribu maure campée à mi-chemin, dont on aperçoit les tentes. Ceci n'est pas pour arrêter Gouget, au contraire. Quelques spahis prévoyants ont gardé un peu d'eau au fond de leur peau de bouc ; on la donne aux chevaux. La pensée de boire bientôt rend du cœur à tous et on remonte allègrement en selle. Chemin faisant on razzie la tribu, et, sur le soir, hommes et bêtes peuvent se désaltérer abondamment dans une eau boueuse et corrompue mais qui paraît à tous un nectar délicieux. Le lendemain le capitaine Gouget guidé par des captifs de la tribu razziée, trouve la piste de la tribu coupable, l'enlève et deux jours après est de retour à Nioro.

Cependant, dès les premiers jours de novembre, le personnel européen ressentait les effets morbides des miasmes que les pluies abondantes tombées peu après notre arrivée avaient développés. Tout d'abord ce sont des accès de paludisme simple ; les lieutenants Vigy, de l'infanterie de marine, et Mennechet, de l'artillerie de marine meurent, le premier sur le Banifin, grand affluent du Niger, le second à Siguiri ; puis, subitement, la fièvre jaune se déclare et en quelques jours fait de nombreuses victimes. A Bafoulabé, le capitaine du génie Laclette et son lieutenant Pelabon , tous deux de la mission du chemin de fer, sont enlevés à quelques jours d'intervalle.

Le lieutenant de vaisseau de Lagarde est frappé mortellement à Kita. Deux sous-officiers du génie ont bientôt le même sort, puis de nombreux soldats de toutes armes. Chaque jour, le soir à cinq heures, une lugubre plateforme couverte du drapeau tricolore sous les plis duquel saillent des formes de cadavres glisse sur la voie ferrée qui conduit de l'hôpital au cimetière, suivie de quelques officiers et sous-officiers accompagnant leurs hommes à leur dernière demeure.

Pour comble de malheur, Nioro nous apprend qu'une épidémie terrible vient de s'abattre, venant du nord, sur les troupeaux du cercle. D'ici peu, écrit le commandant de la province, la reproduction du bétail ne sera même plus assurée. Et cette peste terrible descend vers le sud, s'étend dans l'est et dans l'ouest, gagne rapidement tout le Soudan occidental.

En huit jours, du magnifique troupeau de Kayes qui comptait près d'un millier de têtes, il ne reste plus qu'une vingtaine de bêtes condamnées. Comment la colonne vat-elle vivre? les approvisionnements en viandes de conserve, endaubage, lard ou bœuf salé, ne pourront pas suffire à ses besoins; et puis comment parer aux nouvelles nécessités de transport qu'elles occasionneront? Deux convois de cent voitures chacun sont en route vers le Niger ; mais à chaque étape des mulets meurent atteints subitement d'un mal inconnu. Les commandants des convois ont déjà dû abandonner plusieurs voitures, faute d'attelages.

Et pendant que ce terrible problème des subsistances de la colonne se pose, de nouveaux décès viennent frapper douloureusement les esprits assombris par tant de calamités : le capitaine de Planhol, brillant et tout jeune

officier de cuirassiers, plein d'avenir, meurt sur la route de Nioro où il allait rejoindre son escadron, et avec lui, le lieutenant d'infanterie de marine Mûnier qui laisse une malheureuse jeune femme et deux enfants en bas âge; quatre canonniers du même détachement sont enterrés avec eux."

Sur la route de Kita, un détachement de sous-officiers et de caporaux que le lieutenant TifTon conduit dans les postes du Niger est presque entièrement enlevé par le redoutable fléau. A Bafoulabé, à peu près tous les Européens employés aux travaux du chemin de fer Decauville et installés à la Pointe succombent avec le capitaine Séta de l'artillerie de marine, directeur des travaux. A Kayes, le capitaine de chasseurs à pied de Valori de Rustichelli, détaché à l'état-major, traîne quelques jours et meurt à son tour.

Ainsi, avant même que la campagne soit ouverte, le commandant supérieur voit de toutes parts les difficultés qui s'amoncellent menaçantes, et tous nous sentons le danger de maie mort nous enserrer ; les privations commencent même avant la première étape. Mais le colonel Humbert fait face à tout. Seul l'état-major sait que la fièvre jaune est déchaînée sur le Soudan; le mot d'ordre est donné de mettre tous ces décès subits, et ils montent à cinquante pour les hommes de troupe, sur le compte du paludisme. Des porteurs recrutés en hâte déchargent les voitures sans attelages ou emportent le surcroît de charges occasionné par l'épizootie. Une activité fébrile préside aux derniers préparatifs de départ, et, le !20 novembre, tous les éléments de la colonne sont réunis à Bafoulabé ou échelonnés sur la route de Kita à Kankan. L'état-major embarque lui-même à Kayes le lendemain.

Le train qui l'emporte quitte le chef-lieu à six heures du matin.

Beaucoup de sceptiques pensent encore que le chemin de fer du Soudan est un mythe : la description de ce court voyage en voie ferrée convaincra probablement de son existence les moins crédules.

Notre convoi se compose d'un fourgon grossièrement installé en salon dans lequel montent le commandant supérieur, le capitaine Bonnier son chef d'état-major, et le docteur Primet, chef du service de santé. L'état-major et la mission topographique dirigée par le capitaine Toussaint du service géographique de l'armée, prennent place dans l'unique wagon de voyageurs que le Soudan possède. C'est un wagon de troisième classe à galerie centrale et à plate-forme à l'avant et à l'arrière ; il est divisé en deux compartiments; dans le deuxième les secrétaires de l'état-major et une dizaine de canonniers qui rejoignent la colonne s'installent de leur mieux. En arrière, trois wagons plates-formes chargés de nos bagages, de divers approvisionnements et de cent cinquante mille francs enfermés dans de petites caisses scellées de 25 kilogrammes ; au-dessus de ce chargement, comme dans une apothéose, s'accrochent ou s'étagent domestiques et plantons et ainsi que huit noirs ouvriers d'art qui remplaceront dans la colonne la section de génie.

Tout ce monde est accompagné de femmes et d'enfants juchés sur les caisses dans le plus pittoresque écrasement ; c'est merveille si, pendant les huit heures que nous allons être durement cahotés sur une voie fort peu élastique, aucun d'eux ne roule sous les roues.

Le tracé de la ligne ferrée a été sensiblement amélioré pendant ces dernières années ; des courbes de trop faible

rayon ont été agrandies, des pentes adoucies ; quelquesunes néanmoins sont encore trop raides, et si en les montant la machine s'époumonne et remorque péniblement le train léger auquel elle est attelée, en revanche, aux descentes, nous filons à des allures de train rapide que rien ne pourrait arrêter. Il faut reconnaître malgré tout que le mécanicien noir qui a notre sort entre les mains est parfaitement dressé et conduit bien sa machine.

Dès la sortie des cols du Fouti et du JBouri qui ouvrent les montagnes qui courent à hauteur de Médine, les cultures se pressent sans discontinuité bien au delà de Diamou. Elles doivent s'étendre très loin à droite et à gauche de la voie ferrée, car aux limites de l'horizon on voit les hautes tiges s'incliner en nappes onduleuses sous les risées de la brise. Parfois le train disparaît dans cette verdure au milieu de laquelle la voie ouvre une tranchée profonde ; çà et là dans ces champs titanesques émergent les bonnes têtes curieuses des noirs qui défendent leurs récoltes contre des nuées d'oiseaux pillards.

A Diamou, il ne reste plus trace des établissements qui y avaient été créés de 1885 à 1887. Les bâtiments en pierre en ont été démolis par ordre du colonel Archinard.

Nous franchissons le torrent du Bagouko à onze heures. Au viaduc du Galougo notre train s'arrête. Ce bel ouvrage d'art est en réparation ; aussi les locomotives à cause de leur poids ne le traversent pas ; les wagons sont poussés à bras, l'un après l'autre, jusqu'à la sortie où une locomotive venue de Bafoulabé les attend. Le passage de ce viaduc ne manque pas d'être quelque peu émotionnant. Le tablier n'est pas encore posé, les poutrelles et les entretoises qui soutiennent les rails que les wagons débordent des deux côtés, s'enchevêtrent dans un treillis gigantesque à tra-

vers lequel, devant soi, bien profondément, bondit un torrent écumeux, A droite, à gauche, le vide ; jusqu'au fond de l'étroite vallée, rien n'arrête la vue troublée par le balancement impressionnant que donne aux voitures l'extrême flexibilité du pont. C'est un peu la sensation que que l'on éprouve en se penchant au dehors de la nacelle d'un ballon sur la stabilité duquel on a des doutes sérieux.

Depuis la mare de Talari que nous traversons à toute vapeur sur un haut remblai, l'immense plaine comprise entre le Sénégal et le Bafîng n'est, sauf quelques parties rocheuses, qu'un immense champ de mil et de maïs.

A deux heures nous arrivons à Bafoulabé.

Le débarcadère est près du poste en face le bac du Bafmg ; une baraque en planches et un croisement de voies de garage marquent le point terminus de la ligne.

Des allées d'acacias conduisent à la ville enfouie dans la verdure des arbres qui bordent ses larges avenues. Une grande animation y règne ; à la façon décente, presque élégante, dont les habitants sont vêtus on sent de suite que sa population vit dans l'aisance.

Le logement préparé au colonel et à son état-major est une concession entourée de murs bas, à l'angle de deux avenues ; la cour est plantée d'acacias au milieu desquels s'élève une longue case carrée en pisé couverte en chaume. Le plancher est en terre damée et à l'intérieur les murs blanchis à la chaux ; fraîche du reste et bien aérée avec une véranda sur les deux grandes faces. Elle servira de bureau. Quatre grandes cases rondes sont disposées en demi-cercle derrière, l'état-major s'y installe.

Sans perdre de temps les cantines sont ouvertes et chacun se met à la besogne. A cinq heures, les griots de Bafoulabé demandent au colonel la permission de lui

offrir un grand tam-tam, hommage traditionnel intéressé au commandant supérieur. Ce sont des chants et des danses accompagnés d'un vacarme d'instruments où domine le tam-tam dans toutes ses variétés. Les femmes se livrent à quelques mouvements d'aimées très lourdes, mais surtout à d'horribles contorsions où la dislocation des vertèbres cervicales joue le principal rôle, ce qui est le régal le plus exquis pour des yeux soudanais. Après une heure de ce tintamarre assourdissant nous chassons ces braillards non sans leur faire cadeau de quelques pièces de calicot, puis nous dînons comme nous pouvons.

Le cercle de Bafoulabé, qui compte environ soixante-dix mille habitants, paie une centaine de mille francs d'impôts. Le fort qui en commande le chef-lieu est vieux de quatorze années ; cependant il est en parfait état de conservation.

Le commandant du cercle, le capitaine Conrad, de l'infanterie de marine, soudanais endurci, y habite avec quelques soldats et canonniers de la marine. Une partie des locaux du rez-de-chaussée est transformée en magasins à vivres.

Tous les chefs de la région avaient été convoqués en grand palabre pour saluer le commandant supérieur, entendre la bonne parole et lui faire part au besoin de leurs doléances. Jamais je n'avais encore vu de chefs mandingues exprimer aussi nettement leurs revendications et leurs plaintes. Ce furent de véritables remontrances, très respectueuses à la vérité, qu'ils adressèrent au colonel Humbert ; celui-ci les écouta jusqu'au bout avec le plus grand intérêt et une parfaite bonhomie. Il est vrai de dire que, tenant à être renseigné exactement sur

leurs sentiments, il les avait fait prévenir qu'il désirait qu'on lui parlât à cœur ouvert, sans rien lui dissimuler ; d'avance il excusait ceux dont la franchise pourrait avoir trop de rudesse.

Un d'eux résuma assez bien leurs principaux griefs dans un petit discours très concis sortant absolument des formes habituelles oratoires mandingues :

« Quand nos fils, que vous attirez pour en faire vos serviteurs, ont une fois mangé votre viande et votre sucre, goûté à votre vin, ils ne nous connaissent plus. Si parfois nous entendons parler d'eux, c'est que, malgré les grosses sommes gagnées avec vous, ils convoitent encore quelques-uns de nos biens dont ils cherchent à nous dépouiller. A ceci vous ne pouvez rien. Cependant vous nous conseillez d'avoir beaucoup d'enfants. Plût à Allah que nous n'en eussions jamais eu ! Quant aux porteurs, depuis deux mois, vous en avez levé près de quatre mille dans le pays. Vous nous répétez sans cesse : « Vivez en paix et cultivez. » Or nous cultivons ; puis, lorsque le moment de la récolte est venu, vous nous enlevez ceux qui pourraient la faire. Aussi partie de nos moissons dessèchent sur pied. Combien de ceux emmenés par vous rentrent-ils au pays? Et lorsqu'ils reviennent si maigres qu'à peine ils peuvent se traîner, c'est passée la saison où se prépare la terre pour les semailles prochaines. Il y a trois ans, vous nous avez dit : <c Nous ne prendrons plus de porteurs dans vos villages, mais il nous faut des hommes pour transporter nos caisses ; aussi, dorénavant, nous ferons appel aux gens de bonne volonté avec l'argent que vous nous donnerez ». Nous avons accepté cet impôt avec joie ; chaque année nous le payons fidèlement ; et vous, vous nous réquisitionnez le double d'hommes peut-être que par le passé. »

Toutes ces plaintes ne sont que trop fondées ; le colonel le reconnaît de bonne grâce. La guerre seule est cause de ces fatigues exceptionnelles qu'ils supportent; dès qu'elle sera terminée et la puissance de Samory renversée, ils pourront vivre entièrement en paix et seront amplement dédommagés des peines passées par le profit considérable qu'ils retireront de leur travail.

C'est sur cette promesse, après une ample distribution de cadeaux, que se termine l'entrevue. Les Malinkés connaissent la force de résistance de notre vieil ennemi Samory; aussi ne paraissent-ils pas très convaincus que l'année prochaine sera cette année bénie où nul porteur ne sera prélevé sur leurs gars les mieux constitués et les plus robustes.

Sur le soir les cantines sont bouclées et nous passons le fleuve dans la baleinière du poste. Nos chevaux nous attendent sellés sur l'autre rive. Le colonel monte à cheval, et en un temps de galop nous arrivons au campement où sont réunis les derniers éléments de la colonne : deux compagnies de tirailleurs auxiliaires à cent soixante-dix hommes, une demi-compagnie d'infanterie de marine, une batterie de 80 de montagne, une section de 80 de campagne, un division de cinquante spahis auxiliaires et une division de quarante-six spahis sénégalais.

A Siguiri seulement a lieu la concentration générale et la formation définitive delà colonne. Mais dès ce soir, nous sommes en colonne et nous disons adieu pour de longs mois à tout autre abri que nos tentes.

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