‹ Au NigerChapitre 9 sur 38 · Régiment anglais · texte numérisé non relu

Régiment anglais

rendre fort illusoires pour nous les chances d'un complet succès.

Le commandant supérieur et une partie de son étatmajor n'acceptaient pas les données précédentes comme exactes. Depuis plusieurs années on avait tant crié à l'exagération chaque fois qu'on avait fait allusion aux renseignements que certains documents donnaient sur la puissance de Samory, sur les nombreuses ressources dont il disposait ainsi que sur son génie inventif et organisateur, que personne ne voulait plus admettre qu'il ait eu les moyens et l'idée d'une si complète, si rapide et si coûteuse transformation de son armement et de ses bandes. C'est tout au plus si le chiffre de sept cent cinquante fusils à tir rapide sur lesquels on avait des données absolument certaines paraissait admissible.

Plus tard, il fallut se rendre à l'évidence. Dès le début de la campagne, aux premiers combats, la preuve fut faite que toutes les troupes engagées contre nous étaient armées, les fantassins de mausers et de fusils 1866-1874, les cavaliers de mausers et de winchesters. A la fin des opérations il n'était plus douteux que les fusils de vieux modèles étaient une exception et ne se trouvaient plus que dans les mains des contingents auxiliaires des sofas ou des serviteurs de ces derniers.

Le colonel Humbert, qui, au milieu de ces opinions contradictoires, pressentait la vérité et eût été volontiers porté à l'admettre quelque inadmissible qu'elle parût, prit ses mesures et régla ses effectifs de façon à pouvoir faire face à toute éventualité. Ce fut certainement à cette précaution que d'aucuns trouvaient superflue qu'au combat de Diaman-ko d'abord, puis dans les engagements qui suivirent, la colonne n'éprouva aucun échec.

Il importait d'entrer en campagne le plus tôt possible car la saison des pluies dans le bassin du Niger avance de plusieurs mois sur l'hivernage du Haut-Sénégal. Aussi à l'état-major, chacun de nous ayant sa tâche assignée, se mit fébrilement à l'œuvre.

Sous-chef d'état-major désigné, en réalité j'étais plus spécialement chargé du service des renseignements. Pour ce service et pour moi-même je disposais d'une chambre entière dans le pavillon du commandant supérieur. Chambre à coucher à la fois et bureau, servant en un mot à tout usage ; elle me paraissait un palais en regard des installations que j'avais dû subir autrefois à Kayes. J'en donne ici la description. De ce qu'elle est, de mon installation officielle et privée, on pourra déduire ce que pouvaient être les logements où mes camarades moins bien partagés, — et ils étaient nombreux — vivaient, suivant le cas, par deux, par quatre et quelquefois plus.

Au rez-de-chaussée, de plain-pied avec les allées qui entourent le pavillon, deux portes-persiennes ouvrent sur les petits côtés. Le sol de la chambre est bétonné avec de la brique concassée, dur et raboteux. Les moellons des murs sont passés au lait de chaux. Dimensions : environ quatre mètres sur cinq. Une table massive en bois blanc qui sert de bureau, un casier sur lequel les cartes s'empilent en tas poussiéreux, une chaise ; voilà le mobilier normal. Mon lit de camp, ma table et mon pliant de campagne, mes cantines complètent cette installation ; harnachement, armes et vêtements pendent à des fiches en bois plantées dans les joints de la muraille.

Quelques indigènes cossus de Kayes trouveraient tout ceci bien sommaire à côté du confort de leurs grandes cases spacieuses, bien aérées, munies de bons lits garnis de

moustiquaires et de nombre d'objets qui sont un véritable luxe dans ce pays. Le capitaine indigène Mahmadou- Racine a en plus une table excellente, parfaitement servie à l'européenne, autour de laquelle il se plaît à réunir et vraiment à « épater » ses camarades européens.

Le joui" où j'eus le plaisir de jouir de son hospitalité nous étions douze convives. Une grande case, à la toiture élevée supportant un panca, abrite une table longue où un plus grand nombre encore de commensaux trouveraient facilement place. Sous une véranda, des apéritifs glacés nous attendent; de jeunes et jolies captives placées derrière chaque convive Téventent à coups rythmés de larges éventails en fibres de palmier tressées.

Nous passons dans la salle à manger. C'est un éblouissement pour nos pauvres yeux déshabitués du luxe des cristaux et de leur scintillement sur une nappe damassée et immaculée. Cinq verres s'alignent devant chaque couvert où des serviettes en cornet renferment le menu, et un beau pain doré dont les tonalités fauves font ressortir la blancheur mate du linge et les lueurs pâles de l'argenterie. Fort alléchant ce menu où dans une longue litanie gastronomique les metsles plus recherchés, ou qui nous paraissent tels, se succèdent. Les vins d'entrée, le bordeaux, le Champagne coulent tour à tour. Nousvoici au dessert qui nous réserve une nouvelle surprise. Sur un signe du maître, voici venir, une à une, majestueusement, à pas comptés, ses quatre femmes légitimes, couvertes de bijoux, drapées d'étoffes de soie ; leurs servantes les suivent. Toutes sont de races différentes; toutes belles et jeunes à faire plaisir. Elles fléchissent le genou devant les hôtes de leur époux et s'effondrent au fond de la salle, accroupies, dans un entassement pittoresque d'étoffes chatoyantes aux notes

criardes adoucies par la pénombre. Leurs grands yeux brillants de curiosité piquent des fulgurences du diamant noir ce tableau vivant d'un étrange exotisme.

Après le repas, pendant que nous dégustons un excellent café, le griot de Mahmadou-Racinenous donne une aubade ; il chante sur une mélopée traînante et basse, bientôt brillante et animée, les louanges de son maître et de ses convives. Il accompagne son chant avec un balafon^ dont il tire des accords souvent très mélodieux.

A deux heures, par un soleil de plomb, nous regagnons nos logements, alourdis par cette bonne chairinaccoutumée, et quelques-uns des plus jeunes d'entre nous vont sans doute, pendant la sieste, rêver des splendeurs du paradis de Mahomet.

La vie est monotone à Kayes pour qui est venu au Soudan chercher l'inconnu ou les grandes solitudes ou encore les fièvres enivrantes des responsabilités. Elle devient vite pesante et lourde d'impatience mal dissimulée quand on attend chaque jour l'heure du départ pour l'intérieur.

Partir en colonne, sauf pour quelques rares philosophes ou pour quelques officiers qui, s'intéressant au pays trouvent dans les fonctions d'administrateur un aliment sérieux à leurs observations et à leurs études, c'est là le désir de tous. Et cependant Dieu seul sait ce qu'on souffre dans ces expéditions soudanaises dont on oublie si vite les nombreux jours noirs pour ne se rappeler que ceux de bataille et de gloire !

Mais combien mouvementée et diverse, la vie qu'on y

i. Sorte de xylophone dont les touches sont faites de lames de bois dur ajustées sur des calebasses de dimensions proportionnées aux touches.

mène ; et puis,, ce n'est guère là que trouve à se signaler rapidement, parfois du jour au lendemain, l'officier qui a sa carrière à faire. Les résultats d'une bonne administration sont longs à se faire sentir, longue aussi à venir la récompense qu'elle doit motiver. Si un cercle va mal, le danger n'est pas imminent ; n'a-t-on pas l'avenir pour y remédier ?

Ahmadou, Samory, sont des menaces plus directes, des périls plus proches auxquels il faut courir ; l'année se passe, puis la suivante, la colonne enlevant chaque fois aux territoires d'administration les officiers dont la vive intelligence et l'activité y seraient si bien employées. Par suite de cet enchaînement inéluctable, lorsqu'un cercle est doté d'un officier réellement étoffé pour faire un bon administrateur, le temps arrive vite où celui-ci réclame au commandant supérieur sa part de dangers et de gloire. Il y aurait injustice à ne pas le satisfaire, et la colonne ellemême bénéficiera de son expérience des gens et des choses ; mais le cercle, lui, se trouve bien mal de ce départ.

C'est à Kayes,peu après l'arrivée du commandant supérieur, à la fin de l'hivernage, que se font les désignations des officiers qui prendront une part active à la campagne et de ceux qui resteront confinés dans les emplois administratifs du chef-lieu ou des cercles.

Jusqu'au moment où le commandant supérieur a irrémédiablement prononcé son arrêt, il faut voir les figures anxieuses qui, chaque jour, se présentent à l'état-major, venant aux nouvelles, et le désespoir de ceux qui apprennent leur malchance et l'emploi sédentaire qui les attend.

Bientôt, il ne reste plus à Kayes, outre l'état-major et. les officiers des services permanents, que ceux dont les unités y sont en voie de formation ou d'organisation. Tout.

le monde a pris possession d'une monture et chaque soir, par petits groupes, on va, dès que le soleil est bas, faire quelques kilomètres sur la route de Médine. Le jour tombe rapidement et la nuit surprend les promeneurs. On dine à la lueur des photophores qu'assaillent une nuée d'éphémères qui s'acharnent à trouver dans le globe de verre quelque passage pour aller brûler leurs ailes à la flamme tremblotante des bougies. Dans la ville commerçante ou dans les villages indigènes de Kayes on n'entend plus que le bruit sourd des conversations faites à voix basse autour des brasiers entretenus bien avant dans la nuit dans les cours des maisons. Cependant, lorsque la lune inonde de ses rayons lumineux le vaste fouillis de cases qui bossellent la plaine de leurs cônes pointus, la population est tout entière à la joie. Partout éclatent les chants, les rires et le son aigre des flûtes, les modulations douces des guitares ou le ronflement des tam-tam qu'accompagne le claquement des mains frappées en cadence parles femmes qui donnent le rythme et animent les danseurs autour desquels elles forment un cercle pressé.

La fête est pour tous : toucouleurs, ouolofs, bambaras, malinkés, sarracolés, peuhls ou maures, car toutes les races sont représentées ici. Autrefois les Européens, qui, poussés par la curiosité, s'aventuraient dans le village noir pendant ces réjouissances nocturnes, avaient souvent à se plaindre de l'insolence ou du sans-gêne blessant de cette population bigarrée. Depuis les grands coups du colonel Archinard sur l'empire toucouleur, depuis qu'en quelques semaines il a réduit à néant la puissance d'Ahmadou dont le prestige était sans égal dans le Haut-Sénégal, l'attitude de tous ces noirs a bien changé. Je les vois encore, il y a quelques années à peine, emplissant les rues de leur

importance, leurs larges boubous flottant au vent dans un grand balancement des bras, le fusil sur l'épaule, le sabre battant le mollet, toisant insolemment au passage l'Européen étriqué dans ses étroits vêtements de toile, désarmé, et marchant, dolent, afî'aibli par la fièvre, appu3^é sur un bâton. Pour éviter le scandale ou au moins une scène désagréable, ce dernier se rangeait et laissait passer le rufian noir, sinon une bousculade avait lieu au grand amusement de la foule, qui, naturellement, prenait parti pour le porteur de boubou et trépignait de joie à chaque insulte nouvelle lancée, heureusement incomprise, au blanc maudit.

Les très justes châtiments qui frappèrent les habitants de Kayes qui avaient trahi notre cause pour se joindre à Ahmadou, la chute même du chef des croyants renversé comme un fétu de paille par la main d'un de ces blancs souffreteux, ont ramené à un juste sentiment de la hiérarchie sociale africaine, les habitants du Haut-Sénégal. Ils sont actuellement d'une amabilité, d'une souplesse, d'une prévenance qui confondent. Kayes compte peut-être dix mille âmes ; peut-être plus. Tout ce monde est maintenu dans une police exacte et méticuleuse par trois agents et un poste militaire d'une vingtaine d'hommes.

Du reste le vaste territoire qui s'étend du Sénégal au Niger sur près de 600 kilomètres de profondeur et autant de largeur n'est pas gardé par plus de cinquante Européens doublés du même nombre de tirailleurs.

Celte année, la monotonie du séjour à Kayes est encore rendue plus complète par des pluies torrentielles qui, quelques jours après notre arrivée, transforment pendant plus d'une semaine les avenues en rivières, les bas-fonds

en lacs. Si nous n'avions perdu à ce contretemps qu'une gaieté prête à renaître au premier rayon de soleil, c'eût été un incident de peu d'importance. Malheureusement, dès les premières averses il s'élève de la terre des buées pestilentielles qui couvrent Kayes d'un épais et lourd linceul gris. Les santés généralement bonnes jusqu'à ce jour s'altèrent rapidement. A la fin de la semaine, seul, le commandant supérieur, M. Ponty son secrétaire et moi, n'avons pas ressenti les atteintes de la fièvre. Pour beaucoup, hélas ! cette fièvre sera mortelle, et l'autopsie que fera des cadavres le docteur Primet, un des plus habiles médecins de la marine et qui jouit d'une réputation des mieux justifiées de savoir et de dévouement, révélera les symptômes irrécusables de la fièvre jaune !

Les préparatifs de départ sont très avancés déjà ; il faut que chacun de nous songe à recruter des porteurs pour ses bagages ; huit pour un officier supérieur, quatre pour un capitaine et deux pour les lieutenants. Chacun de ces hommes porte 125 kilogrammes. Ces 50 kilogrammes que le lieutenant peut emmener avec lui limitent donc le poids de son campement, de ses vêtements, de ses conserves et parfois même de dix jours de vivres de réserves; on conçoit l'embarras où il se trouve pour emporter l'indispensable lorsqu'il est obligé de faire un choix restreint dans tout ce qui naguère encore lui paraissait être le strict nécessaire.

Un drame sanglant auquel je fus directement mêlé vint sur ces entrefaites faire une émouvante diversion dans nos préparatifs de départ. Il prouve jusqu'à l'évidence, entre tant d'autres faits, combien grandes sont les qualités

d'attachement et de reconnaissance chez les Mandingaes.

Lorsque j'étais chez Samory, à Bissandougou, en 1887, je recevais parfois dans mon campement la visite d'un griot, Diali-Mahmadi-Koné. Comme il appartenait à l'entourage de l'Almamy et qu'il pouvait m'êlre utile, je l'accueillais toujours avec bienveillance; je lui donnai même quelques menus cadeaux.

Or, un beau matin, alors que je travaillais dans mon bureau à Kayes, un homme en haillons y fait irruption et se couche à mes pieds en criant comme une litanie qu'on récite : Pérozi n'té kissi! Pérozi nékoun kakissi! Péroz, sauve-moi ! Péroz, sauve ma tête !

Je fais relever l'homme et, à ma grande stupéfaction, je reconnais Diali-Mahmadi-Koné. Voici par quelle série d'aventures il avait été amené à venir me demander le service appréciable de lui sauver la tête.

En lisant le récit du combat du Kohnfm, on a pu être étonné que la surprise si bien menée qui présida à cette affaire ait produit si peu d'impression sur les sofas. Une enquête faite à Kankan par le capitaine Besançon le conduisit à penser que les gens de Samory avaient été informés à l'avance de nos projets. 11 fut bientôt prouvé que nous avions été trahis par Batourbalahé, chef religieux de Kankan, le même qui, cinq ans auparavant, avait reçu ma mission avec si peu de considération et m'avait accueilli par un discours assaisonné d'une violente satire à l'adresse des Français. Lors de l'occupation de Kankan par nos troupes ses protestations de fidélité avaient donné le change au commandant supérieur. Peut-être ne connaissait-il pas le rapport où je signalais cet homme comme dangereux et ennemi irréconciliable de notre race. Quoi qu'il en soit, Batourbalahé avait été maintenu à la tête

de l'administration de la ville, et il usait naturellement de cette marque de confiance de notre part pour renseigner très exactement Samory sur nos moindres intentions.

Il paya de sa tête sa duplicité, ou si l'on aime mieux et ce qui est plus juste, sa fidélité à son chef.

Dans ses notes le capitaine Barbecot raconte son supplice et je transcris à peu près textuellement la narration de cet officier ; elle est très poignante et donne un tableau exact de ces sortes d'exécution ainsi que de l'indifférence des Soudanais devant la mort certaine.

<c Voici qu'à la sortie du « Diassa » ^ apparaît le cortège. En tête les tirailleurs ; au milieu d'eux les condamnés marchent sans défaillance. Ils sont parfaitement fixés sur le sort qui les attend, cependant leur allure est ferme, assurée, comme s'ils se rendaient à quelque cérémonie indifférente.

» Puis vient le bourreau. Il n'a rien de sinistre ; c'est un grand gaillard, habitant du village, portant suspendu à l'épaule par un cordon rouge l'instrument du supplice, un sabre malinké très court à gaine de cuir ouvragé.

» Derrière, marcheen désordre la foule des notables vêtus de longs vêtements flottants bariolés où la note blanche domine. Quelques Européens et le capitaine Besançon, résident et grand justicier de la province ferment le cortège.

» La funèbre procession se déroule en serpentant suivant les lacets capricieux du sentier pendant quelques centaines de mètres. Le lieu choisi pour l'exécution est un champ dont la terre vient d'être fraîchement remuée. De ce

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