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CHAPITRE III

Départ de la colonne. — Ma mission chez Tiéba. De Kita à Bamakou.

La colonne est campée le long du fleuve, en face du village de Français-Kouta, à cheval sur la voie Decauville Bafoulabé-Kalé. Jusque bien avant dans la nuit, c'est un pêle-mêle, un désordre, un brouhaha indescriptibles. Les porteurs aff'ectés à chaque service ou à chaque unité viennent d'arriver au camp et le capitaine indigène Mahmadou-Racine en fait la répartition. Des cris, des appels se croisent au milieu de l'obscurité que troue par moments une flamblée de bois sec jetée sur un feu de bivouac. Cependant chacun finit par se caser et, petit à petit, tous les bruits s'éteignent pendant que tour à tour, dans l'humidité pénétrante qui tombe en rosée, les feux meurent languissants. Bientôt des ronflements sonores dont les noirs ont un monopole fâcheux ou le sourd bruissement de quelque cheval qui s'ébroue décèlent seuls la présence d'un millier d'hommes et de plusieurs centaines de chevaux dans l'étroite langue de terre qui sépare les deux fleuves.

Les vibrants appels du clairon mettent la colonne sur pied à trois heures du matin. 11 fait nuit noire ; les tirailleurs rompus à cette vie errante se sont approvisionnés la veille de menu branchage bien sec et d'herbes desséchées

avec lesquels ils font de gigantesques flambées qui embrasent le ciel tout autour de nous et jettent sur le camp une vive lueur d'incendie. Rapidement les tentes sont abattues, les chevaux et les attelages harnachés ; une poignée de mil aux animaux, un verre de café aux hommes et la colonne s'allonge en une double procession interminable sur la route militaire qu'éclaire encore vaguement l'incendie des gourbis et de la paille du bivouac. Mais le jour va poindre ; dans une heure, après la halte horaire, on y verra suffisamment pour éviter les ornières creusées par les convois et les ressauts de roche mal écrasés par les corvées indigènes; hommes et chevaux ne butteront plus à chaque pas et la marche prendra toute son élasticité.

Nous campons le premier jour à Kalé ; le lendemain a Dioubéba après avoir traversé les gorges du Balou et de Laoussa où le colonel Gallieni a fait exécuter de 1886 à 1888 de très beaux travaux de route.

Chaussées, murs de soutènement, ponts, abris en maçonnerie, rien n'est plus entretenu. La route est encore très bonne, mais les talus se ravinent d'une façon inquiétante, la maçonnerie des ponts se désagrège et leurs tabliers en bois se pourrissent et deviennent dangereux. La voie ferrée qui suit un tracé plus facile a détourné à peu près tout trafic de cette route.

A Dioubéba nos tentes sont enfoncées dans une épaisse verdure ; c'est à peine si les plus hautes émergent de cet océan de graminées gigantesques que saupoudrent de gris les épais nuages de poussière soulevés sur la route par la colonne ; l'opacité de cette fine terre jaune effritée est telle qu'à l'arrière-garde on ne distingue que confusément la silhouette des objets environnants. '

Un nouveau village s'est formé récemment près de notre campement, au point où le fleuve resserré entre deux murailles de basalte franchit un barrage qui a donné son nom à la localité. Construit depuis dix-huit mois sous les grands arbres qui pendant bien des années ont fait de ce campement un des bivouacs préférés de nos détachements, il est déjà relativement prospère; ses cultures sont en plein rapport. Il faut placer des sentinelles et donner des ordres sévères pour que les soldats indigènes et les porteurs ne saccagent pas ces dernières par une maraude éhontée.

Le 25, la colonne s'arrête à Oualia; le campement y est détestable pour une troupe nombreuse. Deux arbres seuls sont assez touffus pour abriter une tente contre les rayons cuisants du soleil. Les autres donnent une ombre si ténue et si étroite qu'on ne peut les utiliser. Les indigènes ne fument pas leurs terres et par conséquent déplacent souvent leurs cultures. Le défrichement se fait par le feu ; aussi tous les arbres d'une belle venue disparaissent au fur et à mesure que les cultures s'étendent. Si nous campions sur le bivouac habituel des colonnes nous serions mieux partagés, car les noirs en respectent la végétation et ils ont été choisis à cause de leurs ombrages et de la proximité de l'eau ; mais ils sont contaminés par les détachements qui traînaient avec eux la fièvre jaune, la peste bovine ou cette épidémie mal définie dont chevaux et mulets meurent si promptement. Mieux vaut encore passer la journée au soleil que de voir la colonne décimée en quelques étapes ; nos jeunes soldats surtout seraient pour l'épidémie une proie facile.

Nos jeunes soldats ! Dire que les ressources du recrutement dans l'infanterie et l'artillerie de marine ne sont pas encore telles qu'on puisse n'envoyer ici que des rengagés,

des hommes faits. Actuellement cependant le nombre de soldats rengagés dans l'infanterie de marine serait suffisant pour fournir la garnison blanche du Soudan français et remplacer la compagnie de légionnaires qui y avait été envoyée l'année dernière à titre provisoire. Combien de temps dureront ces holocaustes navrantes d'engagés volontaires qui seraient si facilement évitées par quelque sacrifice d'argent? La mortalité sur ces malheureux de dix-huit à vingt-deux ans, à peine formés, en pleine croissance encore, dépasse tout ce qu'on peut imaginer : près de cinquante pour cent dans les huit ou neuf mois que dure la campagne !

Aujourd'hui l'étape leur a été des plus pénibles, surtout aux canonniers, car la route est détestable ; elle longe le pied des montagnes du Bétéa, montant puis descendant d'éternels éboulis de roches gréseuses concassées, franchissant à gué des ruisseaux aux lits profonds et étroits creusés dans des bancs rocheux. A chaque pas, il faut pousser à la roue, soutenir l'affût ou dégager la pièce d'un mauvais passage. Les capitaines Dunoyer, Wintemberger et Jacques sont de vigoureux officiers, fort entendus dans leur métier et qui ne craignent pas de mettre pied à terre et de donner l'exemple ; aussi leurs hommes sont admirables et grâce aux efforts de tous, l'artillerie passe, même les pièces de 80 de campagne du capitaine Jacques, sans occasionner le moindre retard à la marche de la colonne.

Les griots de Badumbé, lorsque le 26 nous arrivons devant le village, nous attendent pour escorter le colonel jusqu'à son campement. Ils chantent sur un ton suraigu des poèmes guerriers rythmés par un tam-tam minuscule. Devant le commandant supérieur, leur doyen court, s'embusque, repart comme à la poursuite de quelque être invi-

sible en agitant violemment une queue de vache au manche orné de cauries. Il écarte de la route les mauvais esprits et ouvre au grand Chef le chemin de la guerre. Nombreux doivent être les farfadets malins, carie vénérable bonhomme se jette de tous côtés dans les mouvements d'une escrime animée et frappe à coups redoublés comme si, de son arme d'un nouveau genre, il rossait des légions de diablotins malfaisants.

Le soir de notre arrivée, suivant la coutume, le chef du village présenta au commandant supérieur, à la tombe'e de la nuit, les plus jolies filles de la localité vêtues de leurs atours de fête. Toutes portaient en main quelque menu cadeau qu'elles offraient elles-mêmes au colonel, en ployant le genou devant lui. Celui-ci, la cérémonie terminée, remit à la fille du chef des étoffes et des bibelots destinés à être répartis entre chacune de ses compagnes, et tout fut dit.

Autrefois, il n'en allait pas de même, et voici comment cet usage s'est établi. La route de Nioro traverse le gué du Bakhoy que commande Badumbé ; de longues étapes sans villages l'isolaient aussi bien du Bafing que du Kaarta. Or les princes toucouleurs ont toujours eu la réputation d'être amateurs insatiables du beau sexe; un peu partout où ils passaient ils s'arrogaient le droit du seigneur. Mais en allant comme en venant de Badumbé nulle possibilité de l'exercer ; aussi arrivaient-ils toujours dans ce village dûment affamés. C'est pourquoi ils avaient prescrit que le jour de leur arrivée, à la tombée de la nuit, les plus appétissantes jeunes filles du village leurs seraient présentées pour que celles sur qui leur choix tomberait aident à les mettre en mesure de continuer leur voyage le corps et l'imagination tout à fait au repos.

Il est à présumer que les exorcismes des griots sont impuissants contre la fièvre jaune, car elle a fait rage dans le poste. Quatre soldats d'infanterie de marine et un caporal y tenaient garnison ; deux viennent de mourir, les deux autres râlent. Seul le caporal survivra. Aussi le poste est-il consigné à la colonne qui, dès le lendemain à la première heure, quitte ce lieu maudit.

A une quinzaine de kilomètres en amont, le colonel Gallieni a fait revivre de ses ruines le village de Fangalla, autrefois très important. Il a pu retrouver une partie de ses habitants dispersés par El Hadj Omar, et il en a complété la population avec des éléments tirés des familles originaires de ce lieu et éparses dans toute la contrée ; les cultures sont florissantes, les cases du village nombreuses. C'est un précieux résultat, car autrefois la route traversait sur ce point une région désolée, inculte, habitée seulement par des fauves qui y régnaient en maîtres.

C'est à partir de Fangalla que la désertion commence à se mettre dans les rangs de nos porteurs, las d'avaler chaque jour pendant de longues heures une épaisse poussière avec une caisse de vingt-cinq kilos sur la tête et des bourrades dans les reins lorsqu'ils n'avancent pas suffisamment vite au gré des tirailleurs d'escorte ; une soixantaine déjà ont disparu. D'autres s'échappent encore pendant la nuit que nous passons au milieu des roches et des hautes herbes qui avoisinent le Guénoubako. Ils ont été prévenus cependant que des châtiments sévères leur seront infligés s'ils sont repris après désertion ; mais quel châtiment peut leur paraître plus dur que le métier qu'ils font! A peine nourris, couchant à moitié nus sur l'herbe couverte de rosée, parqués comme des animaux, gardés à vue dans leurs moindres mouvements, la tête écrasée, le

cuir chevelu usé par leur caisse au point d'être ouvert par une blessure sanguinolente semblable à celle que le bât creuse sur le dos des mulets, levés plusieurs heures avant le jour, heurtant de leurs pieds nus dans l'obscurité de la nuit les cailloux ou les souches d'arbres qui embarrassent le chemin, fouettés au passage par les branches épineuses qui leur déchirent la figure, quelques-uns finissent par prendre cette corvée en telle horreur qu'ils lui préfèrent la mort. Plus tard, quelques-uns d'entre eux, roués de fatigue, préféreront être massacrés sur place par les sofas de Samory que se relever et suivre la colonne.

Le dimanche, 29 novembre, nous arrivons au gué de Toukoto. Ce passage est resté aussi primitif et par suite aussi difficile, périlleux même pour l'artillerie qu'il l'était lorsqu'en 1881 le colonel Desbordes l'aborda pour la première fois. Le Bakhoy est très large à cet endroit, coupé en deux par une longue île couverte d'une épaisse végétation ; les berges sont abruptes ; le lit du fleuve est fait de roches glissantes et inégales avec des ressauts et des dénivellements inattendus ; le courant est fort, mais en cette saison la hauteur de l'eau ne dépasse guère un mètre.

Cavalerie et ouvriers noirs avaient pris sur la colonne une avance d'une journée afin de l'améliorer. Des rampes d'accès amenaient au gué ; mais le peu de temps qu'on avait pu y consacrer n'avait pas permis de les abaisser suffisamment pour qu'elles fussent praticables sans danger. Les pièces de 80 de campagne avec leurs avant-trains, à peine sur le haut de la pente, roulaient avec une vitesse vertigineuse et un fracas épouvantable jusque dans l'eau ; les canonniers noirs qui les servent et les mulets étaient culbutés et jetés dans le fleuve au milieu de cris et d'un pêle-mêle indescriptibles. Le cœur se serrait à la vue de

cette grappe d'hommes et d'animaux entraînés par une pareille masse dans une dégringolade violente : on pensait que plusieurs allaient être écrasés, abîmés sous l'eau et noyés. Mais point, le capitaine Jacques a bien pris ses mesures. Aussitôt la pièce arrêtée dans le lit de la rivière, chacun "de reparaître, hommes et animaux; quelques contusions légères, pas un blessé. Après cette terrifiante descente les canonniers noirs se relèvent tout ruisselants, se tâtent les membres, puis après constatation qu'ils n'ont rien de cassé, partent d'un éclat de rire inextinguible comme de grands enfants qu'ils sont, se tenant les côtes, ouvrant toute bée leur immense bouche ; leur hilarité est bientôt partagée par tous les spectateurs indigènes de cette scène impressionnante qui, remis de leur émotion, ne songent plus qu'à l'homérique et grotesque plongeon de grenouilles effarées de leurs camarades de l'artillerie.

Avant les batteries, complètement nus et dans une mêlée curieuse de troupeau chassé à l'eau, les porteurs étaient passés leurs caisses sur la tête, leurs vêtements ployés audessus, tenant d'une main un long bambou avec lequel ils sondaient le terrain, tandis que de l'autre ils cherchaient à se cramponner à leurs voisins tout en s'efforgant de se garer eux-mêmes d'une étreinte semblable. De temps à autre, une chute sur les roches glissantes faisait pâmer tout ce monde pourtant peu rassuré sur la stabilité de son propre équilibre. A l'arrivée sur la rive droite, ils jettent leurs bâtons et ramènent modestement la main en feuille de vigne pour défiler devant le colonel qui préside au passage.

Pendant ce temps les Européens traversaient le fleuve par groupes dans un chaland qui sert de bac en aval du gué. Ce bac. et l'installation d'un passeur à Toukoto avec

sa famille autour de laquelle un village se forme déjà, sont dus aux ordres du colonel Archinard. C'est une heureuse idée. Lorsque les moyens auront permis d'agrandir le chaland et que le mouvement qui existe sur ce point aura développé le village, les communications entre Bafoulabé et Kita auront fait un grand pas.

Il faut du reste reconnaître que le colonel Archinard, partout où la route traversait des régions vides de tout habitant, ou franchissait des passages difficiles, particulièrement quelque large rivière, a fait de grands efforts pour y remédier par la création de villages de captifs libérés ou d'émigrés et par des installations de passage ingénieuses. Chemin faisant, nous constaterons que souvent il a pleinement réussi, changeant ainsi complètement la physionomie de cette grande route naguère si déserte qui va de Kayes à Kita, puis à Bamakou et à Siguiri.

Un poste de ravitaillement, sorte de grand magasin de transit, est installé à Toukoto sous la direction d'un maréchal des logis d'artillerie. Le poste télégraphique qui y fonctionne pendant la saison sèche reçoit pour le colonel, au moment où nous arrivons, une proposition du gouverneur du Sénégal pour combiner notre action avec celle d'une deuxième colonne qui serait envoyée de Saint-Louis sur les Scarcies et le Niger supérieur.

Les bruits qui circulent au chef-lieu sur l'armement et la résistance probable de Samory inspirent de vives inquiétudes sur le succès de nos opérations; M. de Lamothe pense qu'une expédition qui couperait l'armée de l'Almamy de ses communications d'avec Sierra-Leone aurait les plus heureux résultats.

Le colonel Humbert, dont l'opinion à ce sujet était bien arrêtée, accepte avec empressement ; malheureusement

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rautorisation d'agir demandée par câblogramme fut refusée ; on conseillait, au contraire, au commandant supérieur de temporiser plutôt que d'engager avec Samory une partie trop difficile. Mais au point où nous en étions pareille, tactique eût été déplorable ; la maladie, la pénurie d'approvisionnements nous rendaient chaque jour plus faibles, tandis qu'au contraire tout retard augmentait les ressources de notre ennemi en armes et en munitions et lui permettait de compléter ses moyens de défense. Si encore nous avions pu compter sur la diversion que notre allié Tiéba avait promise au colonel Archinard nous eussions peut-être pu songer à ne pas nous engager à fond ; mais les nouvelles que nous recevons du lieutenant Marchand, notre résident auprès de ce potentat noir, laissent peu d'espoir de lui voir jamais entreprendre une action parallèle à la nôtre. Tiéba se dérobe chaque fois que notre représentant le somme de tenir sa promesse ; les lettres que le commandant supérieur lui a écrites à ce sujet, il feint de les comprendre de telle sorte qu'elles puissent lui servir d'échappatoire bien qu'elles ne prêtent à aucune équivoque. De plus son attitude devient suspecte à plus d'un égard ; il a auprès de lui un représentant d'Ahmadou, notre mortel ennemi, et cet homme assiste à tous ses conseils.

Il faut cependant que le commandant supérieur connaisse ses intentions. S'il manque à sa promesse de marcher contre Samory, ce qui parait certain, quelle sera son attitude vis-à-vis de nous pendant que nous serons engagés avec toutes nos forces de l'autre côté du Milo?

Ce sont des données dont le besoin se fait impérieusement sentir pour arrêter définitivement un plan de campagne. Le colonel Humbert me confie la mission de

tirer au clair cette situation. Il m'ordonne de me rendre à marches forcées à Sikasou : au cas où Tiéba se déciderait à entrer en campagne, je prendrai avec le lieutenant Marchand la direction de ses contingents; dans le cas contraire, je chercherai à démêler ses intentions et j'en aviserai au plus vite le commandant supérieur.

C'est ainsi que le 1" décembre, à Goniokori, je faisais hâtivement, pendant une partie de la nuit, mes préparatifs de départ et que le lendemain matin, prenant une journée d'avance sur la colonne, j'allais camper au Dialikébafatako.

Le personnel avec lequel je me mets en route se compose en premier lieu de mon domestique, le fameux Ali, qui eut son heure de célébrité en France au retour de la mission Trivier dont il avait été le factotum pendant sa traversée de l'Afrique australe ; il me servira d'interprète car le colonel ne dispose d'aucun de ces utiles auxiliaires. Des écoles d'otages établies dans chaque poste par le colonel Gallieni avaient pour objet d'alimenter ce corps ; faute de ressources suffisantes elles ont disparu, sauf à Kayes, et le Soudan serait à la veille de manquer d'interprètes dignes de ce nom si la mission des Pères du Saint- Esprit de Kita n'en préparait de sérieux. Mon domestique, heureusement, est en quelque sorte un personnage aux yeux des indigènes , il possède suffisamment la langue française ; moi-même je parle assez la langue mandingue pour contrôler ses services. Il est armé de ma carabine Winchester, d'un revolver et d'un bon couteau de chasse ; je peux aussi le compter comme combattant car c'est un gaillard courageux et il me le prouvera par la suite.

Mon cuisinier est un débutant que le capitaine Durand

avait pris comme en-cas et qu'il veut bien me céder ; le noir par lequel je remplace Ali est aussi neuf dans ses fonctions que le cuisinier. Tous deux vont me donner bien des ennuis, et maintes fois Ali dépouillant momentanément sa dignité d'interprète devra mettre la main aux casseroles ou boucler lui-même mes cantines. Huit porteurs ont charge de mes bagages personnels outre le nombre d'hommes nécessaires pour transporter nos vivres. A Kita et à Bamakou je formerai mon escorte de douze de mes anciens tirailleurs sur le dévouement desquels je puis entièrement compter; je les engagerai comme volontaires pour la durée de la campagne.

Des décès de fièvre jaune se sont produits récemment dans le poste de Kita où j'arrive le 3; aussi ne puis-je communiquer directement avec le commandant du cercle, le capitaine d'artillerie Bardot. Mais celui-ci, prévenu par un courrier que je lui ai envoyé la veille, a préparé les vivres dont j'ai besoin et réuni le personnel qui me manque. L'escadron de spahis soudanais vient également d'arriver ici où il attend la colonne. Son commandant, le capitaine Gouget, me fait un chaud accueil et me présente ses officiers dont j'aurai plus tard l'occasion d'apprécier la brillante valeur lorsque nous serons aux prises avec l'ennemi. Il a fort bon air cet escadron, et en le voyant évoluer avec une correction si parfaite, personne ne pourrait se douter qu'il est de création toute récente. Il fait grand honneur à l'officier distingué, qui à lui seul, dans des conditions très difficiles, a su amener si rapidement hommes et chevaux à un tel degré d'instruction et de souplesse.

La journée passe rapidement à armer et habiller six tirailleurs que je viens de recruter; ils ont la barbe gri-

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sonnante, mais leur attitude est superbe. Puis il a fallu diviser nos vivres en charges légères, faire aux hommes les diverses distributions, répartir les tâches et les fardeaux, compléter mon attirail personnel, toucher des fonds et satisfaire aux mille détails qui sont le prélude de toute mission. A minuit, gens et choses sont à peu près débrouillés et rangés en cercle autour de ma tente. A quatre heures du matin, par une nuit noire, je lève le camp.

Dès la sortie de Kita la route s'élève sur un plateau ferrugineux qui monte insensiblement par gradins à pente douce jusqu'aux environs de Koundou, un des point culminants de la région. L'uniformité de la végétation et des mouvements de terrain rend cette partie du voyage peu intéressante.

En arrivant à Maréna nous trouvons sous l'arbre du palabre une caravane qui reprend haleine. Son chef, plongé dans la lecture d'un Koran manuscrit, ne lève pas les yeux à notre approche; il ne paraît même pas nous avoir aperçus. A cette indifférence mes noirs imbéciles ne doutent pas qu'ils ont devant eux un important personnage, et tous de le saluer profondément : « Salut ô homme savant ! » et le bonhomme de se rengorger. Lorsqu'à mon tour, j'arrive à sa hauteur, après avoir jeté un regard méprisant sur moi, il détourne lentement la tête du côté opposé. J'avais remarqué ce manège. Je m'arrête et lui demande si c'est ainsi qu'il a l'habitude de saluer les chefs qu'il croise. Mollement étendu sur l'herbe, sans daigner même m'honorer d'un regard, mon homme éclate d'un rire bruyant ; il trouvait certainement amusante ma prétention d'être qualifié de chef en sa présence. Un vigou-

reux coup de fouet appliqué sournoisement par un tirailleur et qui lui claque sur le dos le met debout comme par enchantement. Il vient de sentir que réellement je dois être un personnage plus important que lui ; ce sont alors d'humbles salutations qui me poursuivent longtemps, aussi plates, aussi basses, que tout à l'heure son attitude était arrogante.

Cet homme n'est pas une exception ; beaucoup de noirs et presque tous les marabouts sont calqués sur ce modèle. La flatterie les enivre au point de leur faire perdre toute raison, mais un acte de vigueur venu à propos les ramène vite au juste sentiment de la réalité.

Nous campons à Bangassi, dans le village même. Le soleil était ardent, la route avait été longue et fort pénible ; j'ai eu pitié de mes porteurs. Afin qu'ils trouvent de suite un abri, j'ai prié le chef du village de me louer quelques cases pour la journée. Ses administrés fêtaient je ne sais quel anniversaire , et comme chez les Malinkès toute réjouissance est accompagnée d'une absorption pantagruélique de dolo', cet estimable vieillard était à moitié ivre. Lorsqu'il me reconnaît pour son ancien chef, au temps où je commandais Niagassola, il témoigne sa joie de me revoir par une série d'entrechats exécutés dans un équilibre douteux et achève consciencieusement à ma santé un énorme pot de dolo dans lequel il perd le peu de raison qui lui restait ; naturellement les notables qui l'entourent renchérissent sur son exemple ; aussi après le palabre qui accompagne toujours les moindres décisions, personne au village n'est plus en état de me comprendre. Il faut que je me mette moi-même en quête d'un logis. Pendant le

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