‹ Au NigerChapitre 12 sur 38 · Sorte de bière fabriquée avec du mil fermenté · texte numérisé non relu

Sorte de bière fabriquée avec du mil fermenté

cours de mes investigations je découvre avec étonnement, installé dans une des plus belles cases du chef, un brave soldat d'infanterie de marine en tendre compagnie et fort interloqué par ma venue. Le pauvre diable ne sait quelle contenance garder dans l'équipage léger où je le surprends. Il se rend à Koundou et avait résolu de passer la soirée ici ; mais tout penaud, il file dans l'après-midi, sans tambour ni trompette, sans même oser venir me remercier du petit envoi de conserves que je lui avais fait de retour à mon campement.

En arrivant à Guenikoro où nous faisons étape le lendemain, mon monde est quelque peu sur les dents ; la journée a été d'une cinquantaine de kilomètres. Mes malheureux porteurs avec leur charge sur la tète ont eu peine à aller jusqu'au bout.

Il faudra pour continuer de pareilles marches que j'augmente leur nombre et diminue sensiblement le poids de leur chargement.

- La carte de cette région est aussi inexacte que son tirage a été coûteux ; de Bangassi à Tambaguina elle raccourcit les distances d'une dizaine de kilomètres et sur d'autres points l'allonge en proportion. Ce dernier village, création du capitaine Bardot, est séparé de Guenikoro par de hauts plateaux qui, au dire des indigènes, donnent asile à de nombreux fauves et à plusieurs troupeaux d'éléphants. Nous n'avons vu aucun de ces redoutables compagnons ; cependant, en maints endroits, nous avons relevé des traces de lions et de pachydermes, hippopotames et éléphants. Seules, deux splendides outardes et une compagnie de pintades se sont levées à notre passage.

Aux approches de Guenikoro que nous atteignons dans la soirée, la terre devient d'une fertilité inouïe. Sur la

route les herbes se croisent à plus d'un mètre au-dessus de nos têtes; leurs tiges sont grosses comme des roseaux.

Le chef du village ne tarde pas à venir me saluer ; c'est un pauvre vieux tout cassé, presque sourd et peu fait pour en imposer à ses turbulents administrés. Je désirais qu'il me vendît un mouton. Il me répond que depuis l'arrivée des Français dans le pays tout y est sens dessus dessous et qu'on n'y possède plus rien, même pas le mouton que je lui demande. Il sait qu'en entrant au village j'ai longé un parc qui en contient au moins cinquante ; peu lui importe, il s'entête dans son mensonge. « Du temps de tes pères, lui dis-je alors, lorsque les chefs toucouleurs passaient ici, ils ne payaient rien et se servaient à leur convenance. Leur refusait-on ce qu'ils demandaient ? Nous Français, nous payonslargement ce que nous vous achetons. Est-ce cet usage que tu déplores?... Lorsque vos maîtres vous remerciaient par des coups ou en volant vos femmes, étiez-vous donc si heureux ? — N'importe répond-il, le temps de nos pères était meilleur que celui-ci. » Je n'insistai pas, car à la rigueur je pouvais me contenter de conserves. Ce brave homme aurait voulu, pour dégager sa responsabilité vis-à-vis des siens qui sans doute ne voulaient rien nous vendre, que je lui appliquasse publiquement quelque grand coup de canne. Mais je ne m'en sentais vraiment pas le courage devant son air lamentable, et je ne pus lui rendre ce service qu'il appelait peut-être de tous ses vœux.

La route de Guénikoro à Koundou est mal entretenue; elle ne redevient réellement praticable qu'aux abords du village de Koundou qui cependant est dans un état peu prospère. Une partie de sa population s'est écartée du fort pour fonder de nouveaux villages dans les environs. Cet essaimage est certainement un bien pour la

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mise en valeur du pays ; mais il diminue considérablement les chances que l'on avait autrefois de trouver ici quelques ressources.

Le fort de Koundou est situé sur une colline rocheuse formant l'extrémité d'une longue croupe abrupte ; il commande les nombreux chemins qui se croisent dans la plaine. Seul un soldat télégraphiste l'habite ; au demeurant il est abandonné et tombe en ruine. Le colonel Boilève l'avait fait construire par le capitaine Archinard en 1884. Les murailles en sont cimentées à l'argile et ce genre de construction demande un très soigneux entretien. Personne ne veille plus maintenant à leur conservation -, aussi dans quelques années elles n'existeront plus. Il était destiné à couvrir la route contre les incursions des maures pillards qu'Ahmadùu lançait sur notre territoire. Depuis la conquête de l'empire toucouleur par le colonel Archinard, sa raison d'être a cessé.

Un chemin en lacets conduit au fort ; il est défendu par un mur crénelé en pisé et débouche sur l'esplanade où deux corps de logis défensifs, réunis par une muraille et flanqués par deux bastions en diagonale, forment le bâtiment principal. Sur la face ouest, un bâtiment à rez-dechaussée protégé par une véranda, sert de bureau postal et télégraphique. C'est un soldat d'infanterie de marine qui en est chargé ; il est là depuis deux années, néanmoins il est gras, rose et joufflu à faire plaisir.

Le jardin potager existe encore, mais faute de graines et de soins il est envahi par les herbes folles. On n'y récolte plus que des citrons et des bananes qui y viennent en grande abondance.

A peu de distance de Koundou, le Ba-oulé, l'affluent le plus important du Bafing, coupe la route en se frayant

un lit dans un tuf ferrugineux très compact, avec des berges à pic très hautes. Des rampes d'accès les entaillent, et un petit bac dirigé par un câble en fil de fer met en communication les deux rives. Une grande caravane suit la même direction que nous, elle s'étend sur une longueur déplus d'un kilomètre. Hommes, femmes et ânes, ploient sous le faiîc de ballots énormes ; plusieurs chefs caracolent à cheval sur ses flancs. Je leur ai acheté à Guisoumalé plusieurs bibelots et une certaine quantité de sucre à raison de deux francs la livre.

Dans ce dernier village, j'avais choisi pour y planter ma tente un recoin très ombreux et discret, dans un de ces bosquets tels qu'on en voit souvent aux abords des tatas bambaras. Au lieu de se hâter pour dresser mon campement comme ils en avaient l'habitude, mes gens restaient immobiles, l'air fort décontenancé, les yeux fixés sur un vase de terre de grande dimension, hermétiquement fermé et placé tout juste au milieu de remplacement où je désirais ra'installer. Bientôt je sus la cause de leur hésitation. Ce pot, me conta l'un d'eux, renfermait, au dire des gens du village , un certain diable leur ennemi qui pendant longtemps leur avait joué mille tours pendables ; le sorcier de l'endroit, après une lutte nocturne héroïque, était parvenu à l'enfermer dans cette prison fragile. Mais il fallait prendre garde d'en approcher et surtout d'y toucher, car ce diable très subtil prendrait son envolée et rien ne dit qu'il ne lui viendrait pas à l'idée d'exercer son imagination méchante sur ceux qui l'auraient délivré. En me rapportant cette absurdité, tous paraissaient si convaincus que pour ne pas leur mettre martel en tète j'abandonnai ce bel ombrage et j'allai camper plus loin.

Guisoumalé n'est pas le seul village bambara qui soit affligé d'un voisinage si gênant. Chacun d'eux paie quelque lourd tribut à un esprit malin local généralement domicilié dans le petit bois que la crédulité populaire entretient aux environs.

Personne n'oserait s'engager dans la moindre entreprise sans le consulter et lui faire des offrandes. Il ne pardonnerait pas un manque d'égards même léger ; aussi est-on aux petits soins pour lui. Mais si un habitant, après se l'être rendu favorable par un cadeau onéreux, se met en route pour quelque affaire, dès qu'il est sorti des terres de son village il se rappelle que la puissance de son mauvais génie n'en dépasse pas les limites ; aussi s'arrête-t-il bientôt et il lui crie au vent mille injures accompagnées de reproches amers pour tout ce qu'il lui a coûté.

Ce sont naturellement les sorciers qui ont fait naître ces superstitions grossières et qui les entretiennent soigneusement, car finalement, à eux vont tous les cadeaux qu'ils poussent leurs concitoyens à déposer la nuit dans le bois sacré, où seuls ils pénètrent impunément.

Depuis Badumbé, les villages relativement nombreux qui bordent la route jusqu'aux abords de Bamakou vont se dépeuplant et tombent en ruine. Le sol cependant est d'une grande richesse, formé d'une couche épaisse d'un humus séculaire dans lequel tout vient à foison. Seules les très grosses agglomérations non seulement ne sont pas en décroissance, mais augmentent plutôt. Ce phénomène est le résultat de la sauvagerie irréductible des habitants du petit Bélédougou qui n'osent stationner sur les chemins fréquentés par nos colonnes que lorsqu'ils se

sentent assez nombreux pour pouvoir refuser aux détachements de passage les prestations remboursables qu'ils leur doivent.

Le matin au petit jour, lorsque nous nous mettons en marche, le froid est très piquant ; la température s'abaisse à sept ou huit degrés au-dessus de zéro. Dans la journée le thermomètre monte à trente-six ou trente-sept degrés ; l'écart est considérable. Aussi, jusqu'au lever du soleil, noirs et blancs grelottent à l'envi, et tous nous nous attardons volontiers, les membres tendus devant les feux de bivouac. Il faut cependant se mettre en marche, car bientôt les rayons brûlants du soleil seront un désagrément autrement pénible que la fraîcheur humide du matin.

Auprès de Nalabougoii, après avoir croisé une belle caravane dont les chefs montent de magnifiques chevaux, je rencontre le lieutenant de vaisseau Hourst qui rentre en France. Il est dans le Soudan depuis cinq ans ; on l'a porté en civière de Ségou à Bamakou ; une fièvre bilieuse hématurique l'avait mis si bas que le médecin des canonnières désespérait de le sauver. Cependant, à tout hasard il l'avait expédié pensant que peut-être « mettre le cap sur la France lui ramènerait le vent en poupe ». Et, en effet, il n'a plus trop mauvaise mine et marche assez gaillardement à pied devant son brancard devenu inutile. Malgré les souffrances qui l'ont épuisé, les fatigues qu'il a endurées et les déboires sans nombre que lui a causé le mauvais état de ses canonnières, il est resté un administrateur passionné du Soudan et compte y revenir. La longue et complète expérience qu'il a acquise de la navigation sur le Niger ainsi que des hommes et des choses de ce pays en ferait un auxiliaire précieux de la mise en œuvre de la nouvelle colonie.

Le 10 décembre, ma petite caravane débouchait du col de Sokhnafi d'où l'on aperçoit dans la plaine le fort de Bamakou à l'extrémité d'une large avenue de deux kilomètres plantée d'arbres. Deux cavaliers galopent de notre côté. Bientôt je reconnais le lieutenant Szymanski * qui commande le cercle et M. Malik, garde auxiliaire d'artillerie.

Avec les prévenances charmantes dont il a le secret, le lieutenant Szymanski me fait l'accueil le plus cordial et se met aimablement à mon entière disposition pour compléter et outiller définitivement ma mission. Déjà il a pris les mesures nécessaires pour m'éviter toute peine et tout tracas ; dans la cour du fort, les nombreux tirailleurs libérés ici qui ont autrefois servi sous mes ordres sont réunis attendant mon choix. Dehors, une vingtaine de marchands de chevaux font valoir leurs bêtes, tandis que dans les magasins le distributeur et ses aides confectionnent en charges légères les vivres que je dois emporter. Une demi-heure après mon arrivée tout le gros de mon installation est terminé grâce à l'obligeance et à la prévoyance de mon jeune camarade.

Il exige que pendant les deux jours que je vais passer à Bamakou, je sois son hôte. J'accepte volontiers pour la table; mais pour le logement j'estime qu'en route un chef ne doit jamais se séparer de ses hommes, et je campe au milieu des miens sur une place voisine du fort.

Outre les sept tirailleurs que je viens de recruter, ce qui porte mon escorte à douze hommes et un caporal, mon personnel s'est augmenté d'un deuxième palefrenier et

1. Décédé cette année au Val-de-Grâce peu après son retour en France. Son frère aîné, capitaine de chasseurs à pied, était mort à Niagassola à la fin de la campagne.

d'un petit moricaud très intelligent que me donne l'interprète du poste dans l'espoir qu'il pourra me servir d'espion.

Quant aujx porteurs, leur nombre monte à trente-quatre, car il me faut emporter des vivres jusqu'à Sikasou. D'autre part, des tailleurs indigènes confectionnent les uniformes pendant que des cordonniers cousent à mes tirailleurs des sacoches en peau de bœuf qui leur serviront de cartouchières.

Les fonctions du lieutenant Szymanski n'ont rien de bien enviable : il est son maître, il est vrai , et peut avoir l'orgueil de dire qu'il tient sous son autorité une population qui passe cent mille habitants. Mais, en réalité, seul dans son poste, il emploie ses journées non à étudier d'intéressantes questions politiques ou à rendre des arrêts de justice, mais bien à acheter, faire peser et mettre en sac des grains, riz, mil et maïs qu'il expédie ensuite par pirogues sur Siguiri pour le ravitaillement de la colonne. Du matin au soir des centaines de femmes et d'enfants viennent lui vendre des paniers de ces denrées. Szymanski est responsable de sa caisse ; il est donc obligé de faire lui-même tous les paiements que nécessitent ces innombrables petits achats quotidiens qui chaque soir se traduisent par des quantités éno rmes

Le fort de Bamakou, construit en 1883, est certainement un des plus beaux établissement du Soudan et un des plus complets.

Jadis, il s'élevait dans une plaine nue entre le village et la montagne, et la crudité de ses murs blancs se fondait avec la couleur crayeuse du sol environnant. Actuellement il est noyé dans un oasis de verdure ; de forts beaux arbres lui font une ceinture d'ombre reposante et lui donnent le séduisant aspect d'une ferme normande cossue.

J'aurais voulu, pour gagner quelques jours de marche et pour ne pas frayer un terrain en partie battu, passer le Niger à Bamakoumême, et me diriger droit dans l'est sur Sikasou. Pendant une demi-journée, aidé par Szymanski, j'interrogeai les gens du village qui pouvaient me donner quelques renseignements ou me servir de guide. Tous furent unanimes à déclarer pareille entreprise irréalisable. La région que j'aurais eu à parcourir est entièrement dévastée. Elle a servi pendant plusieurs années de théâtre de guerre à Samory contre Ahmadou, contre les Bambaras du nord et contre Tiéba. Ce n'est plus qu'un vaste désert où les sentiers ont disparu sous une végétation que rien n'arrête plus. Déplus, deux fleuves la coupent perpendiculairement à la direction de Sikasou : le Banin-ko et le Baoulé, je serais arrêté devant leurs rives sans moyens de passage ; pas de gués, pas de pirogues.

Devant tant d'aléas je dus renoncer à mon projet car le temps pressait et je n'avais pas le loisir de tâtonner. La route que suivent habituellement les gens de Tiéba traverse le Niger à Koulikoro et remonte le fleuve jusqu'à Bamakou par la grande route de Ségou ; c'est cette route que je suis obligé d'adopter pour me rendre à Sikasou. Je la suivrai également pour rentrer à Bamakou, car, à ce moment, la colonne sera bien près de s'engager avec l'ennemi et je voudrai coûte que coûte la rejoindre rapidement.

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