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CHAPITRE IV

A travers le royaume de Ségou. — Histoires de sorciers. — Entrée à Sikasou. — Le fama Tiéba, son entourage, sa capitale. — Insuccès de ma mission.

La route de Bamakou à Koulikoro parcourt, entre le Niger et les montagnes du Petit Biledougou, une magnifique plaine d'alluvions où les cultures se succèdent serrées. Une dizaine de villages d'apparence aisée sont dispersés le long du fleuve.

A Koulikoro, le Niger s'étend en une belle masse d'eau tranquille, large d'un kilomètre. Sur la rive droite, une plaine unie déroule son immense tapis vert jusqu'à la ligne sombre et indécise d'une chaîne de collines dentelées fermant l'horizon à l'est. Sur la rive gauche, les derniers contreforts des monts du Bélédougou viennent jeter leurs rochers de grès rouge jusque sur la berge du fleuve ; la route les franchit en corniches dans un défilé étroit qui débouche devant le village. Sur un des ressauts de la montagne, dominant la vallée, un tata abandonné et de grandes cases confortables sont ce qui reste de l'établissement à terre des équipages de nos deux canonnières qui ont eu pendant plusieurs années leur point d'attache ici. En face, de l'autre côté du fleuve, en bordure sur la rive, les remparts en pisé crépis d'argile blanc du village de Médina

masquent de leurs arêtes capricieuses un fouillis de maisons cubiques à terrasse d'où sortent de légers filets de fumée qui forment en se réunissant un dôme floconneux troué sans cesse par la brise du soir et sans cesse reformé. A cette grande distance, c'est le seul signe de vie qui s'échappe de cette fourmilière humaine.

Le jour même de mon arrivée à Koulikoro, le 13 décembre, je traversais le Niger éclairé par une lune splendide. Les somonos manœuvrent leurs longues pirogues avec une grande habileté et le passage s'effectue sans incident. L'embarquement et la conduite des chevaux d'une rive à l'autre, dans des embarcations aussi primitives, demandent de la part des somonos ' une adresse peu commune. La pirogue est halée, l'avant sur la grève; une couche d'herbe est rapidement entassée tout autour et le cheval amené. Un homme se place à chacun des membres de la bête qui est rangée le long du bord ; tour à tour ses sabots sont soulevés, posés dans la pirogue et maintenus par quatre somonos. Lorsque le cheval est ainsi embarqué, un passeur accroupi devant lui tient la bride très court ; un autre saisit sa queue à pleines mains et, accroupi également, maintient fortement l'arrière-train. Aux premières oscillations de la pirogue remise à flot, le cheval écarte de lui-même les membres, appuie ses sabots au bordage et son équilibre est assuré.

Cependant, lorsque pour lapremière fois on voit un de ces animaux ainsi aventuré dans une embarcation si frêle et qui, sur la nappe immense du tleuve paraît à peine le socle étroit d'une statue équestre, on ne peut se défendre de

1. Somonos : Caste de pêcheurs. Ce sont les passeurs attitrés et en •quelque sorte patentés du Niger et de ses affluents importants.

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la crainte de voir bientôt tout chavirer et s'abîmer dans le courant. Les accidents de cette nature sont extrêmement rares ; lorsque parfois ils surviennent, les somonos dont l'eau est l'élément familier, nagent autour de la bête, la soutiennent lorsqu'elle faiblit, la dirigent et la ramènent à la berge.

Le passage terminé, la lune s'est cachée; nous campons sous les murs de Koumi un peu à l'aveuglette. Le lendemain matin, nous allons déjeunera Sombo après avoir cheminé plusieurs heures dans une plaine grasse, légèrement boisée, où les savanes de hautes herbes alternent avec des cultures très soignées ; le coton et le tabac y tiennent une grande place. Après le dîner nous repartons, mettant la clarté de la lune à profit. Entre Sombo et Koni où nous arrivons^ dans la matinée après avoir fait une halte de quelques heures à Morikonko, un massif de collines rocheuses coupe la route. La marche est très pénible ; les pieds des porteurs et des chevaux s'y blessent rapidement, heurtant sans cesse les cailloux aigus des éboulis ferrugineux qui garnissent les pentes.

Koni est un grand village bambara parfaitement fortifié où certaines maisons présentent un confort relatif. La plaine qui l'entoure est très riche ; les habitants la saignent de canaux d'irrigation qui en décuplent la valeur. Le colonel Gallieni, alors capitaine, y séjourna avec sa mission lorsqu'on 1880, il se rendait à Ségou auprès du sultan Ahmadou.

La région qui s'étend du Niger à Koni ne diffère pas très, sensiblement de celle qui s'étend de Kayes au Niger : des alternatives de terres très fertiles, de champs de cailloux, de bois maigres, de bas-fonds marécageux dont les herbes hautes de trois mètres et plus fouettent au passage main&

et visage, et enfin, de plateaux à structure ferrugineuse couverts d'une jolie herbe fine semblable à celle dont on encadre en France les bouquets de fleurs. Çà et là, quelques fleurettes, rouges, roses, bleues et blanches ; les premières ont les pétales du rhododendron, les autres afTectent la forme des primevères. Les villages paraissent relativement aisés, très enfermés dans leurs hautes murailles qui les cachent complètement aux regards ; les bambaras qui les habitent paraissent avoir une peur incroyable des blancs, dont la présence paralyse toutes leurs idées. C'est en un mot la même note depuis Bafoulabé ; peut-être cependant le sol est-il plus riche et les indigènes plus à l'aise, quoique moins bien vêtus à cause de l'éloignement des centres commerciaux européens.

Les bestiaux y sont rares car la peste bovine a ravagé la contré, les moutons assez nombreux ; les volatiles domestiques, poules, canards, pintades, abondent. La richesse de l'avenir me paraît être dans la culture du coton et du tabac qui sont tous deux de bonne qualité et viennent en abondance grâce aux soins entendus des cultivateurs.

Ce canton est une dépendance de Ségou où nous avons intronisé roi le fama Bodian *, un bambara à notre dévotion dont une partie de l'existence s'est passée dans un exil misérable aux environs de Kayes. Un de ses agents, escorté de quatre sofas à cheval, vient d'arriver à Koni chargé par son maître d'enjoindre aux habitants de porter à Ségou une notable quantité de paille d'arachides qui servira aux fourrages de la colonne qu'on y attend lorsque l'expédition contre Samory sera terminée. Il vient me saluer en grand apparat ; grâce à sa présence je suis délivré du

i. Le colonel Archinard a retiré à Bodian son sceptre éphémère et l'a renvoyé dans le Kaarta où rèarne son frère aîné.

souci du ravitaillement de ma mission en vivres frais. On lui obéit à la baguette et sur un signe ; les habitants qui se ressentent du dressage que les toucouleurs d'Ahmadou leur avaient inculqué se précipitent pour exécuter ses ordres. Il n'en va pas précisément de même avec moi. On parlemente, on feint de ne pas comprendre et on ne s'exécute à moitié que lorsqu'on me sent à bout de patience. La raison de ce changement d'allures est simple : avec Ahmadou, peut-être aussi avec Bodian, tôt ou tard on paie de la tête un refus d'obéissance ; avec nous rien de pareil n'est à craindre.

Nous traversons, le 16, le village de Kerela, dont le nom, par une coïncidence bizarre, se traduit en français par le mot «querelle », puis Namahala. DepuisleNigerles moustiques nous assaillent la nuit et font rage dans ma tente ; d'autre part, aussitôt le soleil couché, mon photophore est entouré d'une nuée épaisse d'éphémères qui en obscurcissent la lumière au point de m'obliger à leur abandonner la place. Dès que la lune se lève, ces gênants insectes, attirés sans doute par son disque éclatant, prennent leur vol et disparaissent. A sa lueur, voilée souvent par des nuages, signe de guerre ^ me disent les indigènes, nous longeons plusieurs beaux villages. A Insifînian, une caravane de deux cents à trois cents ânes, la plupart chargés de barres de sel, se dispose à se mettre en marche vers l'est. Quelle douces et intelligentes bêtes que ces petits bourricauts au pelage gris, rayé sur le dos par une grande croix noire, aux fins naseaux veloutés, au grand œil noir pétillant de vivacité etde malice. Leurs charges énormes sont simplement posées en équilibre sur leurs reins ; si on les laisse paisiblement

]. Et en effet une révolte sanglante éclata dans cette région peu après mon passage.

suivre leur route et qu'aucun événement imprévu ne survienne, jamais ils ne les jettent bas.

De grands troupeaux de bœufs sont parqués aux abords des villages, gardés par des Peuhls pasteurs qui errent avec leurs bêtes de contrée en contrée à mesure que les pâturages s'appauvrissent. Ils échangent leur lait et leur beurre contre les divers produits des localités qu'ils adoptent pour une saison et ils peuvent ainsi vivre de la vie de contemplation qui leur est chère. Cette existence nomade leur a permis jusqu'à ce jour de préserver leurs troupeaux de la contagion. Ils font du reste bonne garde autour de leurs pacages et n'en laissent approcher aucune bête étrangère.

Namahala est une agglomération importante, composée de sept soukhalas, c'est-à-dire de sept villages fortifiés construits à une certaine distance les uns des autres et se flanquant mutuellement. La prise d'une place de cette nature vigoureusement défendue pourrait coûter cher à nos colonnes, mais les Bambaras qui l'habitent sont encore plus terrorisés que ne l'étaient autrefois les malinkés à la vue d'un blanc escorté de quelques baïonnettes. Le chef de Namahala qui serait parfaitement à l'abri de mes volontés derrière son rempart, tremblait comme une feuille en venant me saluer, et son entourage ne paraissait guère plus rassuré. Il faut dire que je suis le premier Européen qu'ils voient; et Dieu sait, dans les contrées où nous n'avons pas encore paru, quelles légendes terrifiantes courent sur notre compte !

Le pays est riche par ses innombrables karités et ses plantations magnifiques de coton, de tabac et d'arachides; mais combien dangereux pour une troupe ennemie qui s'y aventurerait sans s'être assuré au préalable du concours de

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plusieurs villages ! Pas une goutte d'eau pendant un trajet d'une centaine de kilomètres! La terre légère, perméable, boit les pluies d'hivernage sans qu'à la surface il en reste la moindre trace. Les puits vont à une profondeur relativement grande chercher l'eau emmagasinée en nappes souterraines ;" on n'en trouve qu'à l'intérieur des villages ou devant le rempart, dans une espèce de courtine bien battue par des feux croisés. Aussi le voyageur qui ne serait pas reçu en hôte dans cette contrée serait condamné à mourir indubitablement de soif au milieu de ces belles cultures qui, à chaque pas, paraissent par leur vigueur et leur densité dénoncer la présence de mares ou de ruisseaux.

Lorsque ma caravane approche d'un village, les femmes qui l'aperçoivent s'empressent de remplir d'eau de grandes calebasses qu'elles apportent processionnellement sur leurs têtes. Bien venues sont-elles toujours de mes noirs, qui souffrent beaucoup de nos longues marches en plein soleil sans une goutte d'eau pour les rafraîchir. On se fait difficilement idée de la quantité de liquide qu'ils absorbent lorsqu'ils peuvent délicieusement plonger leur face luisante de sueur dans les calebasses ventrues que leur tendent charitablement et humblement les « mousson » ' bambaras. D'abord ilsse mouillent abondamment la tête, puis ils se rincent la bouche à grands jets ; enfin, mettant toute la figure dans l'eau, ils aspirent longuement, avec délices. Insenblement la calebasse s'allège, l'eaubaisse sansqu'unremous indique que le buveur reprend haleine. Bientôt son nez touche le fond ; il relève la tête, les yeux mi-clos dans un grand bien-être, et la femme jette à terre le peu de liquide qui oscille encore dans la calebasse. La contenance d'un

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