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Moussou : femme

pareil récipient? Cinq, six, huit, et quelquefois dix litres , la ration d'un cheval.

A Bélékou, le 18 décembre, nous campons faute de mieux, dans un petit bois voisin du village rempli de sang et de plumes, traces des immolations de nombreux poulets faites en l'honneur des fétiches.

Déjà j'ai dit qu'un bambara respectueux des usages et par conséquent fort superstitieux de sa nature n'entreprenait rien sans consulter auparavant le fétiche local. Ici le rite de la consultation se complique quelque peu ; il mérite qu'on en parle.

La nuit, notre homme tremblant de tous ses membres à l'aspect horrifîque que prennent au clair de lune les arbres centenaires du lieu vénéré, pénètre dans le bois. Il fait force génuflexions ; il espère par cet excès de politesse se bien disposer les esprits malins qui hantent ce refuge sacré et éviter ainsi que ces derniers lui jouent quelque mauvais tour. Le voilà arrivé dans une petite clairière ménagée au milieu de l'épaisse végétation ; il s'accroupit, et d'un seul coup il tranche la tête d'un poulet blanc qu'il tenait caché sous ses vêtements ; puis, se relevant brusquement, il jette le corps en l'air aussi haut qu'il peut. Si l'animal retombe sur le dos, toutes les félicités lui sont acquises, c'est le sucoès certain.

Mais quelquefois les diablotins sournois lui font payer cher l'audace qu'il a eue en troublant leur repos.

Lorsqu'il est sur le point de franchir le seuil redoutable figuré par une ouverture étroite dans le fouillis de lianes et de buissons épineux qui clôturent le bois, il se sent tout à coup arracher violemment son bonnet, ou une main vigoureuse le retient, cramponnée aux pans de ses vête-

ments flottants. Ce sont les longues épines en hameçon que portent certaines lianes qui l'ont happé au passage ou peut-être le sorcier du village qui à la faveur de l'obscurité satisfait sur lui quelque rancune ; mais, transi de terreur, hors d'état de rien reconnaître, il se jette à plat ventre et demande grâce, si toutefois l'excès de frayeur ne lui a pas fait prendre les jambes à son cou. De retour au village, ayant repris haleine, il va de porte en porte, à [^tâtons, réveiller doucement ses intimes, et il leur raconte mystérieusement le mauvais accueil que lui ont fait les esprits. On se le tient pour dit, et de quelque temps personne n'est tenté de s'aventurer la nuit dans le bois sacré. Des cadeaux aux sorciers qui apaisent les diables finissent par tout arranger, et les sacrifices recommencent à toute occasion.

J'ai pensé que n'étant pas du village les démons me laisseront reposer en paix ; du reste les braves gens, qui me donnent les renseignements qui précèdent, m'affirment que les esprits sont impuissants contre les blancs et contre ceux qui les servent, ce qui explique l'impunité dont jouissent nos tirailleurs. J'en aurai fini avec ces billevesées qui sont actes de foi pour mes hommes aussi bien que pour les bambaras, lorsque j'aurai ajouté que les esprits malins dorment pendant le jour ; aussi, pour se venger de leurs mauvais tours nocturnes, ceux qui ont à se plaindre d'eux viennent impudemment satisfaire la nature dans leur sombre demeure ; et ils doivent être nombreux ces mécontents, car sur tous les points accessibles du bois les traces de ces vengeances malpropres couvrent le sol.

En face de la porte principale du tata de Guélégou est une case en terre, basse, épaisse, soutenue par des contreforts en briques et fermée par une porte fortement barri-

cadée. Des dessins énigmatiques rouges et bleus encadrent l'entrée ; cette peinture rouge n'est autre que du sanghumain. L'intérieur en est étroit au point qu'un homme a peine à s'y retourner. C'est dans cet antre, lorsqu'on veut avoir une réponse aux questions poignantes, qu'on va interroger les augures, surtout dans le cas de maladie. Ces consultations demandent avant tout une résolution inébranlable et une forte dose de patience, car les esprits ne consentent à répondre qu'après un jour et une nuit de recueillement et d'immobilité dans cette niche obscure, chaude le jour comme une étuve. Pendant la seconde nuit, un sorcier s'introduit furtivement dans la double paroi qui sans doute existe dans la muraille et, d'une voix caverneuse, donne au pauvre hypnotisé de vagues conseils pouvant s'adapter facilement à toutes les interprétations. Toujours il commence par un exorde qui fait ressortir la reconnaissance extrême due au sorcier par l'intermédiaire duquel noire homme a été mis en rapport si précieux avec l'esprit malin.

Le Bani est un affluent de droite du Niger, large d'une centaine de mètres et profond de trois mètres environ sur les points de plus grand dénivellement de son lit. Cinq pirogues m'attendaient sur le banc de sable où l'embarquement se fait habituellement. Très rapidement tout mon monde était mis sur l'autre rive ; mes chevaux étaient passés à la nage. Au point d'atterrissage s'élève un village fortifié, Sourokoro, dont le tata borde la berge à pic ; il n'est habité que par des somonos, passeurs officiels et en quelque sorte patentés du Bani. Malgré l'heure matinale, cinq heures et demie peut-être, les anciens aux respectables barbes blanches sont rangés sur le bord de la

rivière pour me complimenter ; ils joignent à leurs salutations une grande manne de poissons, des œufs et quelques poulets.

Bientôt nous sortons de la plaine basse où chaque année le Bani tend une inondation profonde. Une herbe épaisse dont les tiges s'enlacent y rend la marche pénible. Le village de Koumbéréla formé de plusieurs beaux tatas la dominé ; des jardins merveilleusement entretenus y produisent d'abondantes récoltes de tabac et d'oignons. Ce sont une série de cercles ou plutôt de cônes très bas, légèrement aplatis, au sommet desquels est creusé un puits d'où partent en rayonnant vers la circonférence de nombreuses rigoles. Le jardinier tire l'eau du puits et la jette dans une cuvette qui fait le tour de l'orifice; l'eau s'épand en cent ruisselets dans tout le jardin et y arrose automatiquement jusqu'à la plus petite plate-bande. Des paillassons mettent les jeunes plants à l'abri du soleil.

Dans toute cette contrée la culture est fort en honneur ; le long de la route les champs sont remarquablement tenus. Partout le coton abonde toujours parfaitement soigné. Les karités, en compagnie de nombreux nétés, couvrent cette interminable plaine que pas un mouvement de terrain ne ride et où le lit du Bani est la seule dépression sensible.

A Dandougou se tient tous les vendredis un grand marché auquel accourent les cultivateurs de la contrée ; nous le traversons ce jour-là. Déjà une foule nombreuse s'y installe à l'ombre des baobabs, des fromagers et de quelques citronniers qui égayent une place dont la terre damée est d'une propreté parfaite. Quelques étals en plein vent se garnissent de diverses denrées ; et sur la route que nous suivons, nous croisons à chaque pas des femmes

chargées de bannes de coton et de lourds paniers pleins de fruits qu'escortent des paysans armés d'arcs et de flèches ou de longues javelines à fer barbelé. Ces archers sont, paraît-il, d'une adresse surprenante et leurs flèches empoisonnées deviennent dans leurs mains une arme très dangereuse.

Dans la journé.e du 18, nous atteignons Bélégou, village assez important de la frontière du Ségou où le roi Bodian entretient une compagnie de deux cents sofas chargés de surveiller la route de Sikasou. Ils ont fort bon air ces sofas et sont très proprement vêtus ; à peu près tous sont anciens sofas d'Ahmadou. Leur accueil est très empressé et, le soir venu, ils alignent devant ma tente une double rangée de calebasses pleines de riz et de couscous auxquelles nos tirailleurs font tellement honneur que plusieurs en sont indisposés le lendemain.

Le dernier village du Ségou où nous campons est Facilmambougou. Peu important par le nombre de ses habitants qui sont à peine une centaine, il est cependant remarquable par la hauteur, l'épaisseur de ses murailles et leur parfait entretien. Les gens qui l'habitent sont extrêmement sauvages ; ils ne lâchent jamais leurs fusils chargés et ressemblent beaucoup plus à des écumeurs de grand chemin qu'à d'honnêtes gens. Leur langage, sorte de patois dérivé du bambara, n'est plus compréhensible pour moi, mais tous connaissent le bambara qui est du reste leur langue maternelle. Dans le Soudan, les frontières ne sont généralement guère sûres ; elles me paraissent l'être moins encore ici, et je plaindrais le diulha qui passerait sans défense à portée du haut et menaçant tata sous lequel nous sommes bivouaques.

De ce village, j'expédie au lieutenant Marchand, notre

résident chez Tiéba que je cro3^ais toujours à Sika&ou, un courrier rapide pour lui annoncer mon arrivée dans la capitale du fama le mercredi 23 décembre ; je le priais en même temps de nous faire préparer le logement et les vivres.

Comme au Soudan tout arrive, j'ai soin de charger mon courrier, au cas où il ne rencontrerait pas le lieutenant, de se rendre auprès de Tiéba lui-même, de le saluer de ma part et de lui apprendre mon arrivée prochaine. Je pensais, ces mesures prises, m'être assuré la certitude de trouver en arrivant à Sikasou une hospitalité suffisante : sans être complète, mon erreur devait être grande et ma déception profonde.

Depuis Guélégou le terrain se relève sensiblement et quelques ondulations accentuées rompent la monotonie de la route. Mes indigènes, peu sensibles aux beautés du paysage, sont loin de s'en louer ; mes chevaux aussi s'en plaindraient s'ils pouvaient parler, car le sommet de chacun de ces mouvements de terrain est couvert d'un petit cailloutis ferrugineux extrêmement désagréable à la marche et fort douloureux aux pieds.

Une large plaine qu'un marais traverse dans toute sa longueur succède aux collines ; le sentier se perd dans les hautes herbes et bientôt mon cheval est tellement embourbé qu'il faut mettre pied à terre et le laisser se tirer d'affaire comme il peut. Un de mes tirailleurs me charge sur son dos pendant que deux de ses camarades me soutiennent par derrière pour dégager mon porteur qui enfonce dans la vase jusqu'à mi-cuisses pendant que l'eau lui vient à la poitrine. Ce n"est qu'après une demiheure d'efforts que mon petit convoi arrive à franchir ce mauvais pas long d'une soixantaine de mètres. Une

pièce d'artillerie, même avec plusieurs mulets de renfort, en sortirait difficilement en cette saison.

Koumanko est le premier village de Tiéba où nous campons. Un jeune sofa à la mine éveillée représente le fama et est chargé de la surveillance du chef aborigène. Tous deux viennent me saluer à mon campement que j'ai pris sous un groupe de beaux baobabs à proximité du tata; mais ils sont moins qu'expansifs. Au reste, pour obtenir cette politesse d'usage, j'ai dû envoyer saluer le premier ce bambin de seize ans à peine qui ne paraissait nullement décidé à se déranger malgré la qualité dont il me savait revêtu. Ma présence paraît les surprendre désagréablement et aussi les effrayer un peu ; ils ne me semblent pas du tout dans l'intention de me ravitailler. J'insinue doucement que mes hommes sont très fatigués et que rien ne remet dans ce cas comme un bon repas. On comprend bien où j'en veux venir, mais on cherche à parer le coup. Avec un bel ensemble, tous deux me disent, la mine contrite, que leurs bœufs sont morts pendant l'hivernage ; quant aux moutons, ils n'en valent guère mieux. Les poulets en ont pâti, car les habitants les ont tous mangés; enfin, ce pauvre pays ne renferme plus rien. « Mais cependant, répliquai-je, vous ne vous nourrissez pas de terre, dans ce pauvre pays? » C'est vrai, aussi donnera-t-on à manger à mes hommes; mais il ne faut pas qu'ils soient difficiles, car Dieu est témoin que le village ne possède plus rien. Je romps l'entretien en disant que, dès mon arrivée à Sikasou, j'informerai Tiéba de la façon dont on m'aura reçu ici, et mes deux gaillards s'en vont sans paraître trop effrayés de cette menace.

Sur le tard, je recevais cependant, moyennant beaux écus

comptant, un mouton étique, un poulet desséché et quelques diabrés ^ Le sofa de Tiéba, à qui j'ai fait un cadeau d'étoffe pour paraître reconnaître la peine qu'il s'est donnée pour me fournir cet approvisionnement dérisoire destiné aux soixante et quelques hommes que je traîne avec moi, vient dans la nuit me remercier. Il m'apprend qu'il a envoyé, comme je le lui ai demandé, un courrier à Tiéba pour l'informer de mon arrivée sur son territoire ; il me dit aussi que le bruit court que notre résident est au plus mal avec lui. Tiéba n'aurait plus aucune foi en ses paroles et ne tiendrait compte d'aucun de ses conseils ; et il ajoute comme pour lui-même : « Mais pourquoi, aussi, les Français fatiguent-ils tant notre fama ? »

Ce propos tenu par un simple sofa dénote un état d'esprit qui vaut d'être relaté. Tiéba se plaint donc bien de nos agissements à son égard pour qu'un de ses soldats vivant si loin de Sikasou en ait entendu l'écho ? Et c'est tout soucieux sur le succès de ma mission que je rentre dans ma tente.

Quelques kilomètres au delà de Koumanko, il nous a fallu traverser un nouveau marais aussi difficile que celui de la veille ; nous nous en sommes encore tiré sans accident, mais non sans maudire ces éreintants passages. C'est un sofa de Bodian qui me sert de guide; ceux que j'avais engagés à Bamakou étaient trop indécis sur la direction à prendre pour que me je fie entièrement à eux. Cet homme qui est un gaillard vigoureux et alerte connaît parfaitement ce pays qu'il a traversé plusieurs fois ; même en pleine nuil, il n'hésite jamais lorsque nous arrivons à un de ces nombreux croisements de sentiers qui s'enchevêtrent aux alen-

1. Sorte de tubercule dont le goût se rapproche de celui de la pomme de terre.

tours des villages. Au reste bien m'en a pris de ne pas m'en remettre à l'obligeance des sujets de Tiéba pour atteindre Sikasou. Par curiosité j'avais demandé un guide au sofa de Koumanko ; il me l'a nettement refusé en me disant que si mon voyage était autorisé par le fama, celui-ci avait dû envoyer quelqu'un à ma rencontre ; que si je n'avais pas cette autorisation, tout ce qu'il pouvait faire était de ne pas m'empêcher d'aller plus loin.

Notre arrivée, le matin même au lever du soleil, àBoun- Négué, le premier village du Sikasou, m'avait déjà fixé sur ce que je pouvais attendre des sujets de notre allié. A notre vue une panique générale avait saisi les habitants dont plusieurs déjà vaquaient à leurs occupations à quelque distance des deux beaux tatas qui forment ce village. Une fois tout le monde rentré, les portes avaient été solidement fermées et un silence de mort avait succédé à l'animation qui régnait aux alentours quelques instants avant. J'ai épuisé toute ma rhétorique et Ali son éloquence pour entrer en pourparlers avec ces sauvages qui m'avaient tout l'air d'obéir à une consigne ; certainement, à la façon dont les créneaux se garnissaient de fusils lorsque j'approchais trop près de la muraille, il n'était pas douteux que si j'avais trop insisté une décharge générale eût été leur réponse.

Un solide gaillard de vingt-cinq à trente ans s'était attardé lors de la retraite générale de ses concitoyens derrière leurs murailles. Pour gagner la porte il fallait qu'il passât auprès de nous. Il manœuvrait par derrière de façon à se glisser inaperçu ; mais je l'avais vu et je surveillais son manège. Lorsqu'il fut à petite distance, j'envoyai Ali lui dire de venir me parler ; mais lui de prendre les jambes à son cou et de filer dans la direction

du tata. Tout en courant à perdre haleine, il répondait à Ali qui lui criait de s'arrêter : « Non, non,... une autre fois,... impossible maintenant,.., il faut que j'aille me laver. »

Cette réponse amusante fut la seule que j'obtins de cette aimable population. Au reste, par la suite, je ne serai guère plus heureux ; et à Sikasou, il deviendra évident que les sujets de Tiéba obéissent à une défense formelle d'entrer en relations avec moi et avec les miens.

Après Boun-Négué la route escalade une série de plateaux peu élevés mais très caillouteux, tachetés de bouquets d'arbres chétifs enveloppés d'un épais rideau de lianes. C'est là une immense richesse inexploitée. Ces lianes sont de l'espèce « saba gué » et donnent une excellente qualité de gutta-percha. Peu de voyageurs traversent cette région ; aussi le gibier y foisonne. Nous avons levé deux troupeaux de biches et il m'a semblé apercevoir derrière un buisson la robe grise d'une panthère.

Plus loin deux ruisseaux fangeux coupent le chemin ; le fond du premier est tellement mauvais que j'ai dû descendre de cheval au milieu de la vase pour permettre à ma monture d'en sortir. On atteint Sansianna après une étape de cinquante kilomètres pendant laquelle on franchit quantité de marais, de ruisseaux ou de rivières, tous plus difficiles les uns que les autres avec leurs berges à pic et leur fond marécageux.

Ici il faut passer à dos d'homme, là faire des tours de force d'équilibre sur une mauvaise branche d'arbre jetée en travers de la rivière ; plus loin, on essaye de passer à cheval et, après de longs et infructueux efforts, il faut se résigner à sauter dans le marais où l'on enfonce jusqu'au ventre.

Depuis Koumanko la région est entièrement dévastée. Partout des ruines là où quelques années auparavant floris- «aient de nombreux villages. Sansianna lui-même qui fut naguère important est à peu près de'sert; ses cases s'effondrent, son tata tombe en vingt endroits. A deux journées de marche de la capitale de Samory la densité de la population était considérable et les cultures se succédaient à peu près sans interruption. Ici, au contraire, des champs abandonnés, des villages ruinés où errent encore quelques malheureux que la faim transforme en véritables squelettes. Lorsque Samory voulait se créer de nouvelles ressources, il se gardait bien de toucher à ses sujets ; il portait, sous le couvert de la guerre, comme cela se pratique en Europe, lespilleries et les rapines sur les terres des peuples ses voisins. Or, voici qu'ici j'interroge tour à tour les rares misérables que je rencontre sur le chemin et tous répondent à ma question : « Qui donc a brûlé ce village ?» — « C'est le fama qui l'a pris pour en vendre les habitants. >

Il ne nous appartient guère de nous élever contre ces brigandages. Tiéba, avant que nous lui donnions notre appui, était un chef de guerre de maigre importance ; il commandait au nom de son oncle les guerriers de Sikasou et son influence ne rayonnait pas à plus d'un jour de marche de cette ville. Nous l'avons démesurément grandi. Il en a profité pour se procurer plus facilement du bétail humain. C'est surtout par la prise de Kinian qu'il doit uni' quement au courage, à l'habileté et à la persévérance du capitaine Quiquandon i que son autorité s'est réellement établie.

1. Aujourd'hui chef de bataillon, résident de France auprès de Bemba frère et successeur de Tiéba, décédé au mois de janvier de cette année.

AU r<IGER 109'

Je suis passé ce matin au milieu des ruines de cette ville dont les richesses et le renom étaient un sujet d'ardente jalousie de la part de Sikasou, la ville rivale. Elles occupent plusieurs kilomètres de superficie, avec de vraies rues très sinueuses à la vérité, des maisons, des places, enfin une agglomération telle que je n'en avais pas encore vu dans ce pays. Un fort rempart l'entoure, bien flanqué et très épais. A quinze kilomètres à la ronde pas un pouce de terrain cultivable n'était en friche, et ce champ immense suffisait à peine aux besoins matériels et au commerce de ses habitants. Il ne m'appartient pas de conter le siège de cette ville et l'héroïsme et l'ingéniosité qu'y déploya mon ami Quiquandon, seul Européen au milieu des gens^ de Tiéba pendant cinq mois ; je ne veux retenir du récit qui en a été fait que le courage inébranlable et la. superbe audace des guerriers de Kinian dont le chef et ceux d'entre eux que la famine n'avait pas privés de toute vigueur forcèrent les doubles lignes que Tiéba avait établies autour de la ville et s'échappèrent les armes à la. main.

Il est encore facile de juger de l'énergie de la défense. Toutes les brèches faites à la sape ou au canon sont palissadées et renforcées ; un deuxième mur est élevé en arrière pour les isoler. Tout autour de l'enceinte, de nombreux renflements du sol, des excavations oîi apparaissent des os blanchis disent assez ce que coûta la prise de Kinian. Les tranchées, les lignes palissadées, les places d'armesfortifiées de l'armée assiégeante sont encore assez bien conservé es pour qu'on puisse suivre toutes les phases de l'attaque.

Nous faisons maigre chère à Sansannia ; les pauvres diables qui ont survécu aux razzias du fama sont horri-

blement misérables et servent de captifs aux quelques sofas qui gardent la route et qui de'pendent du détachement de cinquante à soixante hommes occupant Kinian, Ce sont des sénofos dont la langue m'est absolument incompréhensible ; leur mœurs paraissent les mêmes que celles des bambaras. Les hommes sont reconnaissables à un tatouage formé de trois entailles qui partent de la commissure des lèvres et vont s'étalant en éventail dans la direction de l'oreille. Les femmes ont les cheveux finement nattés et collés sur les côtés contre le crâne, tandis que sur le sommet de la tête ils sont crêpelés « à la chien » .

Ce qui frappe surtout, à l'approche des villages, c'est la grande quantité de baobabs, de n'tabas, de fromagers ou d'autres arbres très élevés qui les entourent ; quelques rosniers avec leur longue tige droite surmontée d'un panache vert complètent le coup d'œil très curieux de cette arboraison géante. Mais la terre est loin d'être aussi riche que celle du Ségou. Si les plaines basses y sont d'une fertilité inouïe, leur superficie est bien inférieure à celle des plateaux à peu près stériles couverts de cailloux ferrugineux dont la masse est formée d'un tuf ferrugineux mélangé de grès, rarement recouvert d'une faible couche d'humus. Somme toute, jusqu'à ce jour, la note caractéristique de cette région peut se résumer ainsi : dépeuplée, relativement pauvre, probablement peu saine.

Notre avant-dernière étape avant d'arriver à Sikasou est encore très longue : quarante-cinq kilomètres. Nous avons passé la journée à nous tirer tant bien que mal de marais, de rivières aux berges abruptes, avec, comme pont, quelques troncs d'arbres chancelants, à franchir de hautes collines ferrugineuses. Je me console de ces misères

et de l'écœurement que me procure même à Pérempéréna à moins de quinze kilomètres de Sikasou, la vue de tous ces beaux villages détruits où quelques sofas en loques remplacent une population naguère très dense, car je présume qu'à Sikasou quelque bien-être et la vue d'une cité riche et prospère me remettra vite physiquement et moralement. Ici, la pauvreté des habitants est telle que les femmes vont à peu près nues. Une bandelette ceignant les reins et se recroisant entre les jambes est leur seul vêtement, la coiffure que je décrivais plus haut leur seule parure. Les hommes ne sont guère mieux couverts. En plus de la bandelette des femmes, ils passent leur tête à travers un lambeau de pagne qui retombe lamentablement sur la poitrine et dans le dos, découvrant les bras et le haut du ventre ; en revanche, tous portent fièrement l'arc et ces terribles flèches que l'on dit être empoisonnées. En résumé, de vrais sauvages.

En quittant Pérempéréna, le 23 décembre, nous longeons longtemps une rivière encaissée, aux eaux abondantes et rapides dont les rives sont couvertes d'une épaisse végétation. Les cultures commencent à se faire serrées et sont plus soignées ; des chemins se croisent en tous sens et aboutissent à de petits groupes de cases que, dans la demiobscurité du jour naissant, on devine éparses à travers les champs. A l'aube, nous passons sous les murs de N'Sa Bilara et nous gagnons une légère éminence où nous nous arrêtons pour revêtir des vêtements convenables.

N'Sa Bilara est un grand village fortifié situé au milieu des marais formés parla rivière que nous avons suivie. La majeure partie de sa population se compose d'une forte garnison de sofas qui est en quelque sorte le gros des avant-postes échelonnés jusqu'à la frontière française du

Ségou. Nous avons été signalés par ses sentinelles ; un coup de trompe retentit, et peu après nous voyons filer devant nous une bande d'une centaine d'hommes à moitié nus, armés d'un sabre et d'un fusil à pierre qui se dirigent hâtivement sur Sikasou, avec, à leur tête, un chef à cheval. Ils passent près de nous silencieux et c'est à peine si le cavalier qui les conduit rend du bout des lèvres le salut que lui adresse mon caporal de tirailleurs. Faut-il mal augurer de cette réserve peu polie ? J'aime mieux croire, jusqu'à preuve du contraire, que ce sont les mœurs locales qui sont seules coupables en l'espèce.

Nous repartons ; nouveaux marais, nouvelle rivière à franchir, celle-ci sur un pont rustique mais solide ; quelques champs de mil, des baobabs, et enfin un plateau ferrugineux. De sa crête orientale, nous découvrons la ville de Sikasou noyée dans un épais nuage de brouillards et de fumée. On ne distingue aucun détail, non qu'elle soit éloignée, nous sommes à peine à un kilomètre et demi du rempart, mais à cause de cette buée opaque dans laquelle elle est comme drapée. Une colline élevée, aux flancs abrupts perce cependant ce rideau ; son sommet est couronné par une ligne de murailles que domine une maison carrée, massive, crénelée, derrière laquelle se groupent des cases au toit conique de paille. Mon guide me dit que c'est la nouvelle demeure que Tiéba se fait construire ; son intention est de transformer en une véritable citadelle ce sommet qui commande de toutes parts la ville en son centre.

En dehors de la nappe blanchâtre qui couvre Sikasou, des tatas isolés sont assis sur les mouvements de terrain et l'entourent comme une ligne de forts détachés et d'ouvrage avancés. Entre cette ligne et le rempart une quantité remarquable de greniers à céréales cylindriques, hauts de

deux à trois mètres, construits en briques séchées au soleil et surélevés par des blocs de pierres, contiennent probablement une réserve d'approvisionnements.

Un petit ruisseau sillonne la vallée où, par places, des teintes d'un vert foncé indiquent des groupes d'arbres ou de hautes cultures.

On entend, venant de la plaine, les bourdonnements confus d'une population qui s'éveille ; quelques coups de tam-tam, quelques coups de fusil, puis c'est tout. ^^ A Facilmanbougou, à Koumanko, hier à Pérempéréna, j'ai envoyé à Tiéba des courriers le saluer d'abord, puis lui donner le jour et l'heure de mon arrivée. J'attends sur le plateau, tout mon monde bien en vue, que le fama m'envoie une escorte chargée de me guider et de m'amener auprès de lui. Il ne peut ignorer ma présence. Depuis un moment déjà la buée s'est dissipée, chassée par le soleil levant qui découpe crûment nos silhouettes sur le ciel bleu. En même temps que le soleil monte à l'horizon plusieurs personnages apparaissent sur la terrasse de la lourde case qui marque le sommet de la colline de Sikasou. Au milieu, un peu isolé, se tient un homme vêtu de blanc, couvert d'un grand chapeau de paille surmonté d'un panache ; il regarde attentivement de notre côté. « C'est Tiéba! » s'écrie mon guide qui, avec sa vue perçante de noir, l'a tout de suite reconnu.

Bientôt après, un cavalier suivi de quelques sofas sort au galop de la ville. Il escalade le plateau et passe tout près de nous sans arrêter son cheval. Je lui fais crier qu'il prévienne son maître de notre arrivée; mais il ne paraît pas entendre. Il fait un long détour et se rabat à bride abattue dans la direction de la ville. Je pense que tout à l'heure l'escorte que les usages sou-

danais font à Tiéba une obligation de politesse banale de m'envoyer va sortir des remparts et venir à nous, maintenant qu'il est dûment renseigné. Mais un quart d'heure, une demi-heure se passent et rien ne parait. Bien plus, des sofas ou des paysans qui suivaient le chemin sur lequel nous sommes arrêtés disparaissent à notre vue malgré les appels de mes hommes, et font un large détour pour nous éviter.

Que veut dire ceci ? Serions-nous en guerre avec Tiéba ? Car c'est ainsi qu'on agit envers une troupe ennemie. Cependant, tout le long de la route, les chefs sofas des villages où j'ai campé ont accepté sans scrupules comme du reste sans remerciements, les largesses que je leur ai faites.

Petit à petit, la ville paraît avoir pris son animation habituelle. Tous les sentiers qui y conduisent sont suivis par des caravanes de femmes ployant sous le faix de lourds paniers chargés de grains ou de fagots de bois dont on voit un grand amoncellement sur une des faces de la ville, non loin du rempart. Des sofas armés de fouets et de fusils escortent les malheureuses. Sur le rempart en construction un véritable fourmilière humaine s'agite. Personne ne s'occupe de nous pas plus que si nous étions la méchante caravane d'un chétifdiulha ^ Tiéba est toujours sur son aire, toujours immobile, le regard fixé sur nous. Avec ma lorgnette je vois distinctement les allées et venues de son entourage ; la couleur et la forme des vêtements sont très apparents.

Vraiment je ne comprends plus. Le capitaine Quiquandon affirme que cet homme nous est tout dévoué. Informé

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