I. Diulha : marchand caravanier ou colporteur
officiellement de mon arrivée par le lieutenant Marchand qui lui a dit, en renchérissant sur mon importance, quelle était ma position auprès du commandant supérieur, qu'attend-il donc pour se mettre en règle avec les usages de courtoisie banale contre lesquels tout manquement est ici une grave offense?
Le temps passe, et je pourrais ainsi longtemps épiloguer sans trouver les causes de la conduite de Tiéba. Le mieux est d'aller le trouver ; en sa présence tout s'expliquera.
Nous descendons le raidillon qui conduit à la ville. Sur notre chemin, on s'écarte indifférent. Personne ne répond aux saluts de mes tirailleurs qui commencent à gronder sous l'offense. Dans une courte halte que je fais à quelque distance du tata pour mettre un bel ordre dans ma caravane, ils ne parlent rien moins que d'arrêter et de fouetter le premier homme qui se permettra de ne pas répondre à leur salut. Je les calme, leur caporal les forme sur deux rangs, baïonnette au canon, l'arme sur l'épaule ; Ali les suit sur mon deuxième cheval, éblouissant avec sa calotte verte, son immense boubou brodé d'une blancheur immaculée, et ses bottes de marocain rouge. Je marche derrière, avec, formant un rang serré touchant la croupe de mon cheval, mes domestiques dans leurs plus beaux atours ; puis, à quelque distance, la phalange pressée de mes porteurs, certainement mieux vêtus que les plus importants seigneurs que nous croisons
Nous atteignons dans cette ordonnance la porte voisine. Des centaines d'hommes travaillent avec acharnement à la muraille. Pas un ne lève la tête ; vraiment, il faut que des ordres bien sévères les tiennent, car quel est le noir (tous sont curieux comme des enfants) qui ne resterait
bouche bée, saisi d'admiration, le regard figé devant une si pompeuse troupe.
La porte franchie nous traversons une petite place et nous nous engageons entre deux hautes murailles qui cachent au regard toute habitation. Cette ruelle est juste assez large pour que deux hommes y passent de front. Par moments, lorsque ses sinuosités capricieuses nous mettent dans la direction de la citadelle, je vois Tiéba qui, toujours immobile, mais assis maintenant, nous regarde venir. Dans son entourage, pas un mouvement, aucune agitation qui décèlent l'exécution d'un ordre donné.
Bientôt à tourner toujours sans repère entre ces murailles uniformes, notre guide^ ému par cet accueil plus que froid, me déclare qu'il est égaré. Mais voici des gens qui viennent à nous, j'envoie les prier de nous conduire ; sans répondre, ils prennent la ruelle prochaine et s'éloignent. Nous arrivons devant une sorte de mosquée sur la porte de laquelle un vieux marabout égrène son chapelet. Très poliment], je lui demande mon chemin. « Tara o fêlé! » (que je traduirai volontiers par « Vas-y voir ! ») me répond ce saint homme sur un ton bourru, sans même lever les yeux. Comme je veux avoir le mot de l'énigme et ne rien brusquer, je réprime tout mouvement de colère et je continue à errer dans la ville. Enfin, après mille détours que Tiéba suit toujours complaisamment du haut de son observatoire, nous tombons heureusement dans un cul-de-sac sur lequel s'ouvre la porte de la demeure du lieutenant Marchand.
Je vais donc enfin savoir ce que signifie l'attitude étrange de Tiéba et de ses sujets. J'éprouvais bien aussi quelque étonnement de n'avoir pas encore vu ni cet offî-
cier, ni l'excellent docteur Grall * son compagnon d'exil ; mais j'expliquais leur absence par la pensée que peut-être ils n'avaient pas reçu le courrier spécial que je leur avais adressé. Pour Tiéba, il ne pouvait en être de même puisque ses hommes eux-mêmes étaient venus me reconnaître.
Une nouvelle déception m'attend : Marchand et Grall sont partis depuis deux jours dans le sud, avec l'espoir d'entraîner contre Samory une des colonnes de Sikasou ; ma lettre court après eux. Ne croyant pas mon arrivée si prochaine, car j'avais forcé les étapes depuis Bamakou, notre résident, après avoir prévenu Tiéba de ma mise en route, avait profité d'une occasion qui lui semblait favorable pour chercher à accomplir l'objet principal de sa mission. Et ainsi il était pleinement tombé dans le panneau que le fama lui tendait pour l'empêcher de se trouver à Sikasou avec moi, et pour nous rendre impossible tout échange d'impression.
L'inspection rapide de la demeure ou depuis de longs mois vit misérablement notre représentant, me donne une triste idée de la générosité et de la reconnaissance de Tiéba. C'est un carré exigu, entouré d'un haut tata auquel est adossé d'un côté une sorte de bâtisse à étage percée de lucarnes à laquelle on accède par une rampe coudée en terre battue. Sur les autres faces, laissant au milieu une étroite cour, de petites maisons cubiques de quatre à cinq mètres ne reçoivent de jour et d'air que par la porte. Il faut avoir vu pareille prison et y être entré à l'heure oii le soleil est haut pour comprendre ce que des Européens doivent y souffrir de la chaleur, du manque
1 . Tué dernièrement par les Touaregs aux environs de Tombouctou.
d'air et des odeurs nauséabondes qui montent des maisons voisines qui l'enserrent.
Le toit de l'étage, un toit de chaume, avait été enlevé par ordre de Tiéba dès le départ de Marchand. Je pensai que cette mesure était prise pour m'empêcher d'y loger ; je ne me trompais pas, car les faits me prouvèrent par la suite qu'afin de rendre mon isolement plus complet, on me caserait en dehors de la ville, le plus loin et surtout le plus solitairement possible.
Cet étage de la maison de Marchand avait failli causer dans Sikasou une véritable émeute. Huit ou dix cases seulement sont ainsi surélevées dans toute la ville. Un beau jour, notre résident qui étouffait dans cette masure que seule une porte intérieure aérait, fit ouvrir aux quatre coins des trous en forme de fenêtres larges d'un pied carré. C'en était fait de la capitale. Tout le monde cria à la trahison : c'était un fort que le toubab i venait d'installer, et bientôt on verrait par ces ouvertures passer la gueule des canons qui incendieraient la ville. On vint en foule manifester, la menace à la bouche, sous ces redoutables embrasures. Mais notre résident tint bon et ne les boucha pas. C'était cependant ce qu'espérait Tiéba furieux de ce que, de ces lucarnes, Marchand pouvait nuit et jour observer ce qui se passait autour de lui.
Tout ceci me fut conté hâtivement par le seul des serviteurs de nos camarades qui fût resté ici.
J'installai mes porteurs et leurs colis dans la cour ; puis, pestant contre la malchance qui me privait de leur présence, je repartis guidé cette fois par l'homme de la résidence.
l. Toubab : européen, blanc.
Après bien, des tours et des détours nous débouchons enfin sur une sorte de place d'armes entourée de murs crénelés qui dégage le pied de la colline. Tiéba est toujours à la même place : il ne se lasse pas de nous contempler et doit maintenant savoir fort exactement qui et combien nous sommes et le nombre de nos charges.
Je m'arrête ; je forme mes tirailleurs en ligne face au chemin qui descend en lacets rapides devant nous, et j'envoie Ali au fama pour le saluer et lui demander si je dois monter jusqu'à lui.
Un instant après, je voyais le boubou blanc de la terrasse dévaler la pente derrière mon interprète suivi de quelques autres boubous de couleur douteuse.
C'était enfin Tiéba.
Lorsqu'il approche, je descends de cheval et je m'avance au-devant de lui, mes tirailleurs portent et présentent les armes.
Sous un arbre rabougri qui forme le centre de la place, je le regarde curieusement venir. C'est un homme de trente-cinq à quarante ans, grand, fort, épais, une tête bonasse et ronde. Il est vêtu de blanc ; une boubou brodé qui baille au col et laisse deviner un cafetan noir soutaché d'or, pantalon en calicot, bottes de chasse françaises; sa coiffure est bien celle que j'ai vue tant de fois, au tournant de chaque ruelle, lorque sa citadelle se dégageait des murs avoisinants. C'est un grand chapeau à larges ailes, à fond conique, surmonté d'une touffe de lanières de cuir. Tiéba tient à la main une canne européenne et un fouet de chien. Derrière lui, un petit sofa porte un fauteuil pliant en cuir.
Lorsqu'on étudie longuement sa physionomie, on surprend dans son regard qui, au premier abord, paraît
ouvert et presque franc, quelque chose de douteux, d'indéfinissable qui met en garde contre lui. Est-ce un fourbe dans toute l'acception du mot, je ne le pense pas. Un homme loyal, bien moins encore. Plutôt le roublard que le faux bonhomme. C'est certainement un être sanguinaire au delà de toute expression. On verra par la suite de quelles cruautés indicibles il se fît gloire devant moi ; et il ne se vantait pas.
Il n'est plus qu'à quelques pas de moi ; je vais à lui en le saluant. Il me rend le salut militaire et me tend une main vigoureuse que je touche. Aussitôt je lui demande, après les salutations rituelles, s'il n'était pas prévenu de mon arrivée : « Mais si, répond-il, voilà ton courrier; depuis trois jours je le garde auprès de moi. Au reste, mes gens m'avaient prévenu de ta marche le lendemain du jour où tu passas le Dialiba *. »
Ceci m'abasourdit quelque peu d'apprendre à brûlepourpoint combien exactement et rapidement est faite sa police secrète sur notre territoire. Je me contente de cette réponse, au moins pour l'instant, et le prie de bien vouloir me faire conduire au logement qu'il a sans doute donné ordre de me préparer puisque la résidence est inhabitable : « On l'installe, — viens chez moi, nous causerons. »
Et voilà la procession qui recommence à travers les ruelles étroites. On a amené àTiéba un assez vilain cheval gris sur lequel il s'est hissé péniblement, comme tous les noirs du reste, à cause des formes élevées du troussequin ; une fois en selle, il pique des deux et, sans s'assurer que je le suis, s'en va trottinant à travers le village. Les