Dialiba est le nom mandingue du Niger
gens de son entourage, à peu près tous déguenillés et horriblement sales, se précipitent à sa suite, bousculant au passage mes tirailleurs immobiles. Je laisse passer cette cohue peu brillante pour l'entourage d'un grand chef, puis je prends la même direction, happant au passage par le pan de son boubou un sofa pour me guider, car déjà toute la « cour » a disparu.
Au bout d'une dizaine de minutes nous nous arrêtons devant une porte que rien ne distingue des autres si ce n'est une sorte de pyramide d'argile ajourée ; en revanche le tata dans lequel elle ouvre est haut, épais, et dûment armé de créneaux. C'est l'ancien tata du fama. Je descends de cheval, car Tiéba m'attend sur le seuil, et, pêlemêle avec ses sofas qui ont rompu les rangs de mes tirailleurs, nous nous engouffrons dans un long corridor crénelé qui conduit à une nouvelle porte donnant accès dans la demeure personnelle du chef. C'est très fortifié ; mais nullement imposant ; les murailles sont hautes et solides, les cases petites, borgnes et mal aérées. Chez Samory, il n'y avait que peu ou pas de rempart, plutôt un mur de clôture ; mais les cases avaient des proportions énormes et étaient installées avec une réelle entente du confort local.
Nous nous asseyons à l'ombre oblique d'une case.
Je salue à nouveau le fama au nom du colonel et au mien et j'attends qu'il me rende ces salutations au moins pour le colonel. Rien. Après un moment de silence, je lui expose le but de ma venue ; je me mets l'esprit à la torture pour que ma parole et mon éloquence soient convaincantes. Tout à coup, alors que je crois qu'il m'écoute attentivement, il se lève, entre dans la case voisine et, devant moi, change de boubou avec une modestie à
laquelle je rends hommage. Mais cette cérémonie, en ellemême peu polie, me porte violemment sur les nerfs venant après la façon plus qu'insolite dont j'avais été reçu, et les bousculades grossières de son entourage dans le couloir de son tata. Lorsqu'il se rassoit, je lui demande s'il désire que je continue à lui parler du but de ma mission. Il me répond par un geste de la tête et des bras qui signifiait : « Moi, cela m'est égal ; comme tu voudras ».
« Eh bien, lui dis-je, changeons de conversation puisqu'aussi bien celle-ci te déplaît. » Et après quelques circonlocutions destinées à dorer l'expression de mon mécontentement, je lui fais remarquer qu'il m'a laissé entrer dans sa ville aussi piteusement que si j'eusse été le dernier des diulhas, chose bien faite pour m'étonner, moi qui ai été en mission chez plusieurs grands chefs et qui ai toujours été reçu par eux avec les plus grands honneurs. Le bien qu'on m'avait dit de lui, la situation que j'occupe auprès du colonel, ses déclarations d'amitié pour la France, tout me faisait espérer un autre accueil.
Il s'excuse mal, mollement, et du reste mes reproches paraissent peu le toucher. Cependant il finit par me dire qu'il allait monter à cheval pour venir lui-même à ma rencontre lorsque je l'ai fait demander. Je lui fais observer que monter à cheval du lieu où il était me semblait assez difficile. Puis j'ajoutai, que quels que soient les motifs personnels ou les causes qui l'avaient fait me recevoir de si étrange sorte, je n'y attachais aucune importance, pas plus qu'au fait lui-même s'il donnait satisfaction aux demandes que le colonel lui adressait par ma bouche. Alors il se décide à parler. C'est une longue litanie de griefs contre le colonel qui ne lui a pas envoyé le canon et les quatre-vingts fusils gras que le colonel Archinard
lui a promis et qui doivent compléter l'armement d'autant de fusils de même modèle qu'il tient déjà de ce dernier ; le lieutenant Marchand, son voisin le roi Bodian notre sujet, ne sont pas épargnés, et longuement il récite sa plainte sur un ton bas, monotone, plaintif, qui contraste avec ses larges épaules et ses allures de lutteur.
Son frère, Babemba, vient l'interrompre en annonçant que ma demeure est prête. Ce Babemba, qui paraît beaucoup plus sympathique et ouvert que son aîné, est venu plusieurs fois à Bamakou voir le commandant du cercle ou le commandant supérieur ; Tiéba me l'a présenté comme mon « diatigui » ^ chargé de pourvoir à tous mes besoins.
Je n'ai pas joui longtemps de ses services, car le lendemain soir, après un palabre où il prit la parole pour démontrer à son royal frère qu'il fallait céder à nos demandes, il disparaissait sans que j'aie eu occasion de le revoir. Tiéba l'avait sans doute envoyé en mission comme le lieutenant Marchand.
Nous sortons de sa demeure et nous remontons à cheval ; puis nous repartons à travers ruelles et places, dans le tohu-tohu de l'arrivée. Bientôt nous arrivons à une porte du rempart et nous voilà en pleine campagne, cheminant dans la direction d'une petite colline sur laquelle s'élève un tata que les habitants évacuent.
Pendant une heure encore, jusqu'à midi, nous attendons devant la porte que le déménagement soit terminé. Nouvelle causerie. Je lui répète qui je suis, ce que le colonel attend de lui; je l'interroge sur ses intentions. A chaque question, il me répond d'abord : « On-on ! on-on ! »
1. Hôte. « Dia » signifie " paix, hospitalité »; « Tigiii » veut dire <• maître, possesseur. »
Gomme je le presse : Pendant l'hivernage, dit-il enfin, le lieutenant Marchand l'a fait marcher dans le sud avec toutes ses colonnes ; les rivières étaient grosses, la campagne en partie inondée. Il a perdu à cette promenade tous ses chevaux. Lui et ses hommes sont fatigués ; voilà trois ans qu'ils ne cultivent plus et sont toujours en guerre. D'autre part, il a de mauvais voisins; aussi reconstruit-il son tata. C'est un travail de longue haleine. Comment pourrait-il marcher contre Samory dans de telles conditions? Puis il revient sur les fatigues et les tours de force que le lieutenant Marchand a fait faire à ses colonnes et se répand en lamentations nouvelles.
Quand ce sujet est épuisé, il s'arrête un instant pour reprendre haleine et comme je lui ai parlé de Samory, il me conte divers épisodes du siège de Sikasou. Il dit r« Almamy » en parlant de Samory, et cela avec une certaine inflexion respectueuse. Il s'anime pour m'expliquer les supplices qu'il a fait endurer aux deux frères de Samory, Kémé Ibrahima et Malinkamory ; il en tire vanité et c'est tout simplement atroce. Il les a fait coucher à ses pieds et les a sommés de demander grâce de la vie. Sur leur refus, des sabres sont ébréchés, et la journée se passe à déchiqueter ces malheureux qui ont jusqu'au bout la force de retenir tout gémissement, toute plainte. Leur supplice dura du lever du jour au coucher du soleil, et, tout ce temps, Tiéba le passa sans boire ni manger, à regarder souffrir ses victimes, les pieds nus dans leur sang, absorbé au point d'en tout oublier par la contemplation des frissons de douleur qui passaient sur ces lambeaux de chair pantelante.
Encore maintenant, sa joie éclate, au souvenir du bonheur sans mélange que lui procura la vue de ces horreurs
dont il détaille les ignobles raffinements avec un orgueil véritable.
Durant les trois jours que je demeurai à Sikasou je vis Tiéba matin et soir. Sauf une fois où il vint me rendre visite chez moi ainsi que le jour où je lui fis mes adieux et où je le trouvai sur le sommet de la colline de Sikasou, il me reçut toujours sur les chantiers établis tout à l'entour de sa capitale, dans la boue fraîchement remuée, entouré d'individus mal vêtus et d'origine douteuse.
Le rapport que j'ai remis au commandant supérieur à mon retour de mission dit tout au long et les résultats des pourparlers que j'eus avec lui, et l'impression que je rapportai de Sikasou. J'en cite ici quelques fragments. Ce rapport a été écrit dès le lendemain de mon départ de la capitale de Tiéba sur des notes prises chaque jour. Mieux que des souvenirs lointains , ces extraits montreront ce qu'est cet allié de la France et quelle somme de confiance on peut lui accorder.
J'ignore quelle est sa vie privée, si ses femmes sont nombreuses et jolies, et le confort relatif dont il s'est entouré ; de même que les mille détails intimes qu'une longue fréquentation peut seule faire connaître. Je n'ai même pas cherché à soulever un coin du voile qui masque son intérieur ; mais ce que j'ai vu me donne une très piètre idée de ce que je n'ai pas vu.
Le lendemain de mon arrivée, j'adressais au commandant supérieur la dépêche qui suit pour lui rendre compte de la première impression que j'avais ressentie en entrant dans Sikasou.
Voici ma première impression sur Tiéba, les siens, Sikasou, le pays qui l'entoure : Un chef de bande retors et très craint,
un repaire de bandits, un pays riche naguère et peuplé, dépeuplé aujourd'hui par la vente de chair humaine, et n'ayant conservé, hormis les sofas et leurs concubines, que le nombre très strict d'habitants nécessaires pour les servir.
Divers extraits de mon rapport officiel expliquent et complètent cette opinion peu avantageuse que je m'étais faite dès l'abord sur Tiéba et son empire.
« Nous avions ainsi parcouru plus de quatre cents kilomètres en dix jours, de Bamakou à Sikasou. J'ai fait le levé topographique expédié de cet itinéraire, étant le premier Européen à le suivre.
La position de Sikasou serait reportée à dix kilomètres dans le N. 1/4 0. de l'emplacement qu'elle occupe sur les cartes actuelles.
Au fur et à mesure qu'on s'éloigne du Bani, la région s'appauvrit. Aux fertiles plaines de Ségou succède une série de plateaux inclinés vers le N.-O., ferrugineux, en parties stériles, coupés par des vallées qui seules présentent un terrain d'une exploitation fructueuse.
Des rivières torrentueuses ou marécageuses bordées de palmiers d'eau, coulent ou stagnent dans chaque dépression. Le karité devient plus rare ; le cotonnier, le mil se rabougrissent, le tabac disparait presque entièrement ; en revanche, les bananiers font leur apparition avec les féculeux de toute nature.
La race des habitants change également ; les derniers villages du Ségou sont peuplés par des bambaras koulibalis ; le premier village de Tiéba est habité par des sénofos.
La plaine même de Sikasou est pauvre. Le sol y est fortement mélangé de gravois ferrugineux et le tuf ferrugineux s'y trouve partout à fleur de terre.
Pendant cent et quelques kilomètres parcourus dans les Etats de Tiéba, je n'ai vu qu'un seul troupeau de bœufs de vingt têtes à peine, à Doumana. C'est le seul qui existe dans cette région, sauf celui de Sikasou soigné par des Peuhls du nord. Les villages ne possèdent que quelques chèvres et quelques rares volatiles, poules ou pintades.
La ville" de Sikasou a la forme d'un quadrilatère irrégulier, allongé au S.-O. sur le flanc méridional d'une vallée creusée entre deux plateaux ferrugineux parallèles peu élevés dont les crêtes sont éloignées l'une de l'autre de quatre kilomètres. Un ruisseau dont la direction générale est S.-O. -N.B. longe la partie sud du rempart de la ville.
Sikasou est dominée au sud, à courte distance (quatre ou cinq cents mètres à peine), par un renflement des pentes du plateau et à mille cinq cents ou deux mille mètres au nord et au sud par la ligne des crêtes. Un mamelon isolé s'élève dans sa partie orientale. Les pentes en sont rapides dans toutes les directions ; il se rattache à une croupe basse venant de l'est.
Le ruisseau qui longe à quelques mètres, le rempart, coule tantôt en eau vive sur un lit de tuf ferrugineux, tantôt il forme un marais d'une centaine de mètres ou se divise en plusieurs branches pour arroser une belle bananerie créée au sud-est de la ville.
Celle-ci est enceinte d'un tata d'épaisseur moyenne que Tiéba renforce actuellement en construisant, à deux ou trois mètres en avant, un nouveau tata épais d'un mètre à la base, formé de lits d'argile battue et parfois de pierres alternées ; l'intervalle entre ces deux ouvrages est comblé par du gravois ferrugineux, de la terre mouillée et des pierres. Si cette construction résiste bien aux pluies d'hivernage, elle formera une masse couvrante de quatre à cinq mètres à la base, pouvant offrir une résistance sérieuse à notre artillerie de campagne. Le tracé est irrégulier et tiré un peu au hasard. Cependant , il faut noter qu'il forme un certain nombre de grandes brisures en forme de crémaillère qui peuvent se prêter assez bien au flanquement. La hauteur du tata est de quatre à six mètres. Dans quelques parties peu étendues elle n'atteint pas quatre mètres.
Du côté de la route de Ségou, une partie du nouveau tata
repose sur une sorte de parapet en terre mouillée et damée, dont la peute extérieur est de deux sur un et la hauteur varie entre soixante centimètres et un mètre cinquante.
Le mamelon qui s'élève dans l'intérieur de l'enceinte sera bientôt couronné par la citadelle dont Tiéba fera sa demeure particulière. Déjà des travaux importants ont été exécutés et deux maisons crénelées massives, construites. L'une d'elles est à étage ; de sa terrasse on domine au loin les environs. C'est dans le N.-E. que le commandement de ce mamelon est le plus faible ; c'est du reste dans cette direction que l'enceinte extérieure de la ville en est la plus rapprochée.
Lorsque les travaux projetés sur ce sommet seront terminés, c'est-à-dire une muraille haute de cinq mètres suivant les crêtes, avec un fort réduit intérieur, l'enlèvement de cet ouvrage sera une opération très délicate.
Sikasou est partagé en trois quartiers bien distincts par deux hautes murailles crénelées. Chacun d'eux est dégagé intérieurement et extérieurement par un chemin de ronde. Ils sont en outre coupés par une grande quantité d'enceintes particulières généralement bien entretenues et crénelées. Les abords du mamelon sont dégagés de toute construction et forment glacis intérieur; ils peuvent servir de place d'armes générale. Plusieurs terrains vagues assez vastes existent sur divers autres points et peuvent être employés à des rassemblements partiels.
La majeure partie des cases est couverte en terre damée ; les toits malinkés existent, mais en très petit nombre.
Lorsque le rempart actuellement en construction sera achevé, et étant donné l'ardeur avec laquelle on y travaille on peut admettre que dans quinze jours il n'y aura plus que peu de chose à faire, Tiéba élèvera tout autour, à une distance variant de deux cents à quatre cents mètres, une nouvelle enceinte qui englobera les tatas et les groupes de cases isolés qui sont dispersés sur les flancs du coteau et sur les ressauts de terrain au sud de la ville. Le premier rempart deviendra l'enceinte du dionfoutou i ; il couvrira la demeure des sofas et
1. « Dionfoutou », « Enclos des captifs », s'entend du réduit intérieur d'un village fortifié; il sert de demeure au chef et à ses gens.
de leurs familles. Tel qu'il est, j'ai mis quarante-sept minutes à en faire le tour à cheval, au pas relevé, ce qui lui donne un développement de près de cinq kilomètres. Le tata projeté n'aura pas moins de sept à huit kilomètres de tracé ; il enfermera le ruisseau, la bananerie et tous les mouvements de terrain commandant la ville à quelque distance.
Actuellement, et j'ignore s'il en est toujours ainsi, Sikasou a plutôt l'aspect d'une citadelle que d'une capitale, non seulement à cause des fortifications qui la hérisse, mais surtout en raison de la population particulière qui l'habite. Presque pas de vieillards de l'un ou de l'autre sexe, peu d'enfants ; en un mot peu d'apparence de famille organisée. Au contraire, des quantités d'adolescents très court vêtus, sofas certainement, âgés de quinze à vingt ans, quelques jeunes hommes et très peu d'hommes faits. Ces bonshommes à figure vénérable et à barbe grisonnante qu'on trouve dans tous les conseils des chefs noirs, les chefs de cases ou de castes, paraissent ne pas y exister même dans l'entourage de Tiéba.
A côté de cette population de tournure guerrière, des femmes de l'âge où elles peuvent rendre aux sofas des services de toute nature. Pas ou peu de fillettes, peu de vieilles femmes.
De jour, tout le monde travaille avec rage au tata; de petits tam-tams donnent le rythme aux batteurs d'argile. Les hommes piochent la terre, la battent, la plaquent à la muraille, taillent des pierres, les portent et les mettent en place ; les femmes vont à l'eau par théories de plusieurs centaines et mouillent le pisé. Sauf les femmes de Tiéba, personne n'échappe à la tâche. Lorsque le fama m'a présenté son fils Ahmadou, un de ses chefs de colonne, âgé d'une quinzaine d'années, celui-ci était couvert de boue de la tête aux pieds et crépissait lui-même à la main la mui-aille d'argile détrempé. Tiéba ne quitte pas les chantiers de tout le jour; c'est là où il m'a toujours donné audience, sauf la veille de mon départ.
La nuit, ce sont de continuelles alertes.
A intervalles réguliers, un coup de feu est tiré du tata de Tiéba ; des tatas voisins, des coups de feu répondent, et à chaque détonation les sofas de service poussent un long cri de guerre qui déchire au loin le silence de la nuit.
Pendant une des trois nuits que j'ai passées à Sikasou, il y a eu, je pense, une alarme générale, car entre deux et trois heures du matin les coups de fusil ont été plus nourris partant de tous les points de la ville, et la puissance des hurlements qui leur ont répondu laisse à penser que toute la garnison donnait de la voix.
La population de Sikasou ne m'a pas paru aussi importante que les dimensions de l'enceinte le font d'abord supposer. Je ne crois pas que, pour le moment, elle dépasse trois mille à trois mille cinq cents habitants dont les deux tiers au moins, sofas.
Permettez-moi, mon colonel, d'ouvrir une parenthèse pour vous présenter les « gens importants », comme Tiéba les appelle, qui composent son entourage. Le premier jour, son frère Babemba, le griot Diali-Mori-Diébakhaté , un ex-spahi, un ex-tirailleur à situations louches tous deux, un diulha de Bandiagara envoyé probable d'Ahmadou et deux ou trois individus dont j'ignore les noms. Tout ce monde vêtu d'une façon minable, l'air sournois et plat. Seul, Diali-Mori-Diébakhaté, de la famille des griots la plus méprisée, porte Tintelligence sur sa mine et est à peu près habillé jusqu'aux genoux ainsi que le diulha d'Ahmadou. Ces « personnages importants », lorsque le fama monte à cheval, trottinent autour de lui ; lorsqu'il s'assoit, ils se rangent en cercle sur le sol, et sont tour à tour gravement occupés à recouvrir de terre qu'ils grattent avec leurs doigts, les jets de salive que Tiéba, qui mâche constamment des colas, envoie équitablement vers chacun d'eux.
Tiéba, sous le côté personnel, mérite également une mention spéciale. Sauf un long boubou en calicot blanc et un grand chapeau de la forme habituelle sur la rive droite du Niger, il n'est équipé que de souvenirs, un peu vieux déjà, de Quiquandon je pense. Des bottes de chasse éculées, un fouet de chien usé, une chaise-pliante boiteuse, une selle anglaise dont le crin s'échappe par vingt endroits. Son allure au milieu des siens est débonnaire, son ton doucereux. Il doit cependant avoir à sa disposition des moyens coercitifs énergiques dont il use sou-
vent, si j'en juge par la précipitation avec laquelle ses sujets, probablement apathiques au salut comme tous les noirs, courent se jeter sur son passage une épaule touchant terre, tandis que les femmes tournent lestement le dos à son approche et se plaquent le nez contre le mur voisin, immobiles jusqu'à ce qu'il se soit éloigné. J'ai vu, lorsque nous faisions ensemble le tour de l'enceinte, des centaines d'hommes travaillant au haut du tata, dégringoler à terre, rapides comme des singes, pour accomplir cette marque très évidente de très profond respect.
J'avais dit à Tiéba le nombre d'hommes que j'amenais avec moi afin qu'il pût donner les ordres nécessaires à leur nourriture. A huit heures du soir, il m'envoie deux bœufs : me fait « traîner » serait plus exact, car de ces deux animaux atteints de péripneumomie ou de peste, l'un mourut avant de passer ma porte, l'autre dut être abattu le lendemain matin, étant déjà couché pour ne plus se relever. Quatorze vases en bois contenant du couscous pour une vingtaine de personnes, un panier de dix kilos de mil, six œufs, deux poulets, un litre de lait, complétaient ce royal cadeau de bienvenue.
Ce soir-là et le lendemain, de la viande malsaine, mes hommes en eurent à discrétion ; du coucous, ce fut une autre affaire. J'avais alors treize tirailleurs, un agent politique, un espion, deux domestiques, deux palefreniers, huit porteurs personnels, deux guides et trente-deux porteurs de Bamakou, soit au total soixante et un hommes.
Pour terminer cette question de nourriture, j'ajouterai que le lendemain bien m'a pris de renvoyer dès le matin mes porteurs de Bamakou en leur donnant comme provision de route le mil que j'avais en réserve pour mes chevaux, car je ne reçus pour tout mon monde que sept calebasses cette fois, dont trois seulement de dimensions ordinaires. Tout d'abord Tiéba m'avait envoyé un nouveau panier de mil destiné à mes hommes ; je le lui avais retourné en l'informant, ce qu'il savait parfaitement, que mes hommes n'ayant pas de femmes pour piler ce mil n'en pouvaient tirer aucun parti. Pour compléter le repas de mon personnel et donner la ration à mes chevaux je dus
envoyer acheter sur le marché mil et arachides, ainsi que du bois pour la cuisine. Et ceci, je ne le fis naturellement qu'après avoir fait réclamer vainement au fama le strict nécessaire.
Dans la soirée du 25, pendant notre dernière entrevue, je lui dis dans quelle obligation sa parcimonie m'avait mis ; qu'étant son hôte, être obligé d'acheter une partie de ma nourriture au marché était la dernière chose à laquelle je me serais attendu; puis, en quelques mots, je lui dis comment j'avais été reçu deux fois chez Samory : les cent boeufs, les cent moutons, etc. — « Samory est un grand chef », répondit-il.
Une heure après quatre veaux étaient à ma porte ainsi qu'un panier de colas et quinze calebasses de dimensions raisonnables cette fois. Mais nous partions quelques heures après; tout ceci venait tard.
Tiéba m'attendait devant son tata, au milieu même d'un chantier, dans la boue fraîchement remuée, contre la bananerie. Il était entouré du même personnel que la veille moins Babemba mon « diatigui », qui avait disparu et que je ne devais plus revoir.
Il m'offre de faire le tour de l'enceinte de la ville. Nous montons à cheval et commençons l'inspection des travaux. Mais bientôt le sujet l'empoigne ; il descend de cheval et le voilà courant d'un chantier à l'autre, mesurant, ordonnant, poussant; activant, pendant que tout le monde à sa vue après s'être jeté par terre pour le saluer se précipite avec rage sur le 0 banco * », la pierre et les cailloux ferrugineux. A plusieurs reprises il escalade le nouveau tata, mesure avec sa canne l'épaisseur du parapet, donne de nouvelles indications et surtout engage son armée de travailleurs à faire vite.
Pendant un moment de répit, je lui demande contre qui il dresse ce formidable ouvrage fait pour résister au canon. »( Les
1. Banco : terre. Ai'gile battu et préparé pour la construction.
noirs n'ont pas de canons et les Français sont mes amis. — Eh bien?» insistai-je. Il s'approcha alors du tata peu élevé encore à cet endroit et épais de plusieurs mètres, puis le mesurant d'un geste : « Les Français n'attaqueront jamais Sikasou ! » s'écrie-t-il. C'est ce geste et ce mot qui ont, plus que le reste, plus que la vue constante à ses côtés de l'homme d'AhmadoU, éveillé en moi la première idée que Tiéba pourrait peut-être, lui aussi, mal tourner un jour.
Puis il continua gravement sa route, sans me regarder, mais répétant à plusieurs reprises en caressant le mur de sa canne : « Les Français n'attaqueront pas Sikasou ! »
A cinq heures et demie, je montai à cheval et allai lui faire mes adieux. Je le trouvai dans son nouveau tata. Après l'avoir remercié de son hospitalité, je lui offris de conduire auprès de vous un des personnages de son entourage qui, mieux que je ne pourrais le faire, vous dirait les raisons de son refus de s'acquitter de ses promesses et de marcher contre notre ennemi commun. Il répondit distraitement à mes remerciements et refusa sèchement mon offre. Je pris alors congé de lui en appelant poliment les bénédictions de Dieu sur sa tête et celles de ses sujets; «merci» fut toute sa réponse sans que même il me charge pour vous des salutations de rigueur. Avant de quitter la place, je le lui fis observer. Il garda le silence. Je lui demandai alors s'il lui plaisait que je vous transmette ses salutations. — « Fais-le », fut toute sa réponse. Sur ce mot nous descendîmes dans la ville où il m'accompagna en silence jusqu'à la porte voisine.
J'étais à peine rentré chez moi que Diali-Mori vint me demander de sa part quel était le nombre d'hommes que j'estimais suffisant pour me rendre directement à Sanankoro et quelle route je prendrais au cas où il me les accorderait ; je demandai mille hommes et, indifféremment, une des trois routes qui,par Kousan,Bénokhobougou on Tengréla, peuvent conduire à Sanankoro ; personnellement cependant, je préférerais la plus courte, mais sans y tenir plus que de raison. Avant de retourner auprès du fama, Diali-Mori m'informait confiden-
liellement que jamais Tiéba ne consentirait à joindre à notre colonne les troupes qu'il commande personnellement, pas plus qu'il n'accepterait d'avoir une entrevue avec le colonel; la crainte de se trouver trop directement en relations avec nous était, d'après le griot de Tiéba, la cause de cette volonté très arrêtée.
A neuf heures, Diali-Mori m'annonçait que le fama mettait cent hommes à ma disposition, puisque je voulais absolument rentrer par Sanankoro : « ces hommes étaient prêts », ajoutait-il. — « Si ces cent hommes en valent mille, j'accepte, répondis-je; montre-les-moi puisqu'ils sont prêts. » Nous sortîmes de mon campement.
Devant le tata attendaient les vingt-cinq porteurs que j'avais réclamé pour mes bagages, vingt-cinq jeunes sofas de douze à dix-huit ans avec leurs fusils. « Voilà la moitié des cent hommes, » me dit Diali-Mori. Mes vingt-cinq porteurs et leurs deux cavaliers d'escorte, moitié des cent guerriei's qu'on me destinait ! J'étais fixé ; je n'avais plus qu'à rentrer à Bamakou, comme vos instructions me le prescrivaient. Je chargeai Diali- Mori de mes remerciements et de mes derniers adieux pour le fama, et, le lendemain matin, je campais à Pérempérena.
Pendant les trois jours qu'a duré mon séjour à Sikasou, pas âme qui vive, sauf un diulha du Foulana, ne s'est même approché de mon cantonnement. Les habitants des groupes de cases voisines faisaient un long détour, quittant le chemin, pour ne pas passer près de mes hommes assis devant la porte du tata. L'interdit a été rigoureux, parfaitement observé, et il s'est étendu à toutes nos allées et venues dans la ville et les environs. L'homme qui a fait mes achats au marché est un homme que j'avais pris en route avec moi à tout hasard et qui, du reste, n"a pu me rendre que ce service.
L'espion par qui j'ai essayé d'user pour savoir ce qui motivait cette rage de remparement à Sikasou a été éventé de suite et n'a pu surprendre même un lambeau de phrase intéressante. Je terminerai, mon colonel, sans vous donner d'autres appréciations sur Tiéba que celles qui, presque malgré moi, sont venues sous ma plume dans mes dépêches et dans mes rapports.
Les faits parlent d'eux-mêmes, je vous les ai contés dans tous leurs détails. Ils dénotent chez Tiéba un état d'esprit, nouveau je pense, qui me parait de nature à être signalé *.
1. En transmettant ce rapport au ministre, voici comment le commandant supérieur l'appréciait : « Le rapport que m'a adressé le capitaine Péroz à la suite de sa mission à Sikasou est très bien et très consciencieusement fait. Il est d'autant plus intéressant qu'il montre Tiéba sous un aspect autre que celui sous lequel on l'a représenté jusqu'à ce jour. Je crains malheureusement que l'appréciation du capitaine Péroz soit beaucoup plus vraie que celles données antérieurement sur ce chef noir. Il n'a été notre allié que parce qu'il avait besoin de nous et parce que nous l'avons maladroitement aidé à faire ses affaires au lieu de taire les nôtres. Au fond, il nous déteste et ne nous aidera jamais contre nos ennemis, même quand ils seront les siens comme Samory, à moins qu'il ne voie l'occasion d'un pillage certain sans dangers sérieux. »