‹ Au NigerChapitre 17 sur 38 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Départ de Sikasou. — Une cérémonie funèbre chez les Sénofos. — Kinian. — Une maison forte. — Période d'abattement. — De Bamakou àKankan. —Combats du Diaman-ko, du Sambi-ko et de Gana.

Je quittai Sikasou le 26 décembre ; deux cavaliers, sofas de Tiéba, m'accompagnaient et étaient chargés de me faire ravitailler par les postes de sofas des villages oii je camperais.

A N' Sâ-Soû, village naguère grand et prospère, quelques cases restent debout et une vingtaine de sofas y nichent ; ils n'ont guère plus de quinze à seize ans et vont presque nus. Autant de jeunes femmes, leurs captives, et quelques vieillards les servent.

Des deux mille habitants de Doumana où je campe, il n'en reste peut-être pas deux cents, domestiqués par les sofas. Mais je ne veux pas continuer cette lugubre et écœurante énumération ; elle reviendrait à chaque localité que nous traversons, souvent plus pitoyable encore.

Dans un de ces villages sénofos, j'ai assisté de mon campement aux curieux détails d'une cérémonie funèbre selon le rite de cette race.

Un des chefs de case était mort dans la journée ; à la tombée de la nuit, un griot monté sur le toit de la plus haute case du défunt se mit à hurler ses louanges à cris

perçants qui s'entendaient jusque dans les coins les plus reculés du village. Pendant près d'une heure il ne tarit pas, scandant ses phrases et les rythmant, ne s'arrêtant que pour reprendre haleine. Ce récitatif crié sur le mode aigu, au milieu du complet silence d'une nuit obscure avait quelque chose de saisissant, et sans savoir de quoi il était question, je pensais, de mon camp où les paroles arrivaient vibrantes mais confuses, qu'il était arrivé à Doumana quelque chose d'anormal et de grave.

A huit heures, une délégation du village vient me faire part de la mort d'un de leurs respectables patriarches et me demande la permission de procéder à son enterrement. Gomme on tirera des coups de fusil, on ne veut pas que, brusquement réveillé au milieu de la nuit par la mousqueterie, je puisse en ignorer les causes.

Aussitôt que les notables sont rentrés dans le tata, douze coups de fusils tirés à intervalles réguliers annoncent le commencement de la cérémonie. Après que le dernier coup a retenti, des voix de femmes plaintives s'élèvent dans la nuit, modulant des lamentations déchirantes avec un ensemble de choristes qui indique qu'elles partent non de cœurs brisés par la douleur, mais de gosiers bien stylés. Pendant une heure, toutes les cinq minutes environ, l'épais silence qui nous entoure est déchiré par ces gémissements de commande.

Un peu après neuf heures apparaissent des points lumineux, des torches enflammées qui, crevant la nuit de courtes flambées rouges, se déplacent rapidement dans la campagne tout autour du village. Ce sont les sorciers qui chassent les mauvais esprits et font place nette au cadavre qui bientôt sortira des murs pour se rendre à sa dernière demeure. Ils accomplissent silencieusement leur

besogne et l'on voit courir de toutes parts ces flammes dont on ne voit pas les porteurs, comme de très grands feux follets autour des cimetières.

Bientôt une salve de mousqueterie retentit et une longue théorie d'ombres, allongées démesurément contre les murs d'enceinte par de hauts feux de paille, s'avance dans un brouhaha confus. En tête marchent les femmes. Pendant que les hommes s'arrêtent et causent irrévérencieusement de leurs afl'aires ou de l'héritage du défunt, celles-ci se rendent processionnellement à la case fétiche €t récitent à haute voix des prières chantées. Elles ne demandent pas au fétiche quelque faveur pour leur mort ; elles l'implorent pour elles-mêmes et lui demandent un bon mari et un bon maître en échange de celui qu'elles viennent de perdre, pas trop exigeant surtout, qui ne leur fasse pas piler du couscous plus que de raison, ni trop travailler aux champs.

Le corps, cependant, roulé dans une natte, est étendu par terre, comme un informe ballot, au milieu des hommes qui, impatients d'attendre, crient aux femmes que le fétiche ne les a que trop entendues et qu'il est temps de rentrer à la maison pour le repas des funérailles.

C'est à eux maintenant de terminer la cérémonie. Deux vigoureux gaillards enlèvent le corps et les voilà tous partis, courant au champ de mil le plus proche. Là, on s'arrête et on tire dans les oreilles du mort une effroyable décharge de fusils bourrés jusqu'à la gueule, c Eh bien ! as-tu entendu? lui crie-t-on. Si tu as entendu, si tu n'es pas mort, dis-le. » Et par trois fois les coups de feu et la question recommencent. Naturellement le mort ne bronche pas. Alors tous ensemble de chantonner : « II «est bien mort. — Il a vécu bien vieux. — En a-t-il mangé

du COUSCOUS ! — Mais maintenant, c'est fini, il n'en mangera plus. — • C'est fini, tu n'en mangeras plus. — En a-t-il mangé ! — Pendant longtemps tu as joui des femmes.

— C'est fini, tu n'en jouiras plus. — Et du lait ! en a-t-il bu du lait ! Maintenant, c'est fini, tu n'en boiras plus. ■ — Si tu n'es pas mort, dis-le, parce que nous allons te mettre dans le trou et tes frères vont hériter de tes biens.

— Il y a assez longtemps que tu les fais attendre. — Si tu n'es pas mort, dis-le ! »

Toujours en courant, on ramène le corps près du village où on doit l'enterrer. Un trou peu large à l'orifice, mais s'élargissant à un mètre sous terre de façon à laisser passer le cadavre debout et à pouvoir l'étendre ensuite horizontalement est creusé près du rempart.

<£ Si tu n'es pas mort, lui crie-t-on, dépêche-toi de le dire, car voilà le trou ! » Nouveaux coups de fusil ; puis le corps est poussé irrévérencieusement dans la fosse. Avec les mains d'abord, puis avec les pieds, on le tasse, on le presse, et quand enfin il est casé tout à fait, on établit un bâti de branches et on dame de la terre par-dessus.

Alors les acteurs de cette cérémonie peu respectueuse s'assoient autour de la tombe, puis, longuement, ils reprochent au défunt d'avoir vécu trop longtemps : « Que faisait-il si vieux? — A quoi servait-il? — Il ne pouvait même plus prendre la parole dans les palabres. Et, néanmoins, il osait manger autant qu'un jeune homme. — Il n'aimait certainement pas son frère, car sans cela, il lui aurait de longue date cédé la place. » Puis des éclats de rire. On parle de ses femmes : « Quelle honte ! Posséder tant de femmes que l'on ne peut plus servir, et des jeunes qui mieux est ! — Est-ce qu'il ne vaut pas mieux s'en aller ! »

Enfin lorsque la mémoire de ce pauvre vieux si peu empressé à quitter la vie a été bien vilipendée, on rentre au village où un couscous monstre met le comble à la joie générale.

Tout ceci était dit en langue senofo. Un de mes tirailleurs qui a passé son enfance dans le pays me traduisait et m'expliquaitles détails de la cérémonie qui m'échappaient. Ces imprécations ne sont pas le lot particulier du bonhomme qui vient de mourir. Chaque vieillard qui disparaît est salué au départ de même façon. Voilà une contrée où les héritiers ne cachent pas leurs sentiments!

En repassant à Kinian, j'ai eu la curiosité de m'y arrêter, et je me suis logé dans le palais à demi ruiné du fama. « Palais » est une figure ; cependant quelque chose distingue cette demeure des habitations ordinaires, fûtce celle d'un chef comme Tiéba. D'abord, à l'entrée, un fronton triangulaire haut et dentelé, une salle basse soutenue par un fouillis de poutres sur laquelle donnent trois chambres obscures. Sur un des côtés, un massif escalier fait de bois et d'argile conduit au premier étage qui se compose d'un vestibule, d'une terrasse bordée de murs à hauteur d'homme, troués par des rosaces, et de deux pavillons qui limitent parallèlement la terrasse. Un escalier primitif en bois permet de grimper sur le toit plat de chacun d'eux ; on y découvre tout le panorama de la ville et de ses abords.

Evidemment tout ceci est lourd, grossier, rudimentaire, mais enfin c'est un commencement de recherche architecturale et de confort qu'on ne retrouve pas ailleurs.

La ville * est encadrée par une ceinture de baobabs

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