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gigantesques et de hauts fromagers. C'est derrière les troncs de ces arbres monstrueux que les défenseurs de Kinian venaient s'embusquer pour décimer de près les gens de Tiéba enfermés dans leurs diassas. Seuls, ces arbres ont victorieusement résisté aux horreurs de ce siège. Au milieu des maîtresses branches d'un d'eux existe encore un observatoire en madriers d'où le capitaine Quiquandon surveillait les mouvements de l'ennemi et d'où il dirigeait les attaques. Le chef des sofas qui résidentiel, un jeune homme d'une vingtaine d'années, me conte les épisodes curieux dont il a été témoin. Son récit est tout imprégné de l'admiration que lui ont causé le courage et la ténacité du capitaine français ; mais il reconnaît aussi très impartialement la vaillance et l'énergie du malheureux fama de Kinian. Pour me dépeindre en peu de mots son sentiment sur ce brillant guerrier, il me dit en terminant l'histoire de sa sortie désespérée et de sa fuite de la ville, passant avec quelques chevaux sur le ventre de l'armée de Tiéba : « C'était un guerrier blanc. » Mot tout à l'honneur de Quiquandon, seul officier blanc qu'il connût, autant que flatteur pour le chef de Kinian.
Chose extraordinaire, ce chef de sofas n'est lui-même ni noir ni blanc ; il est entièrement rouge de cheveux et de peau, mais d'un rouge vénitien ardent. Cette couleur anormale accentue ses traits de nègre et en fait un être d'une laideur repoussante ; il est doux, timide, serviable autant que laid. Ses hommes ne paraissent pas prendre garde à cette vraie difformité et lui témoignent beaucoup d'affection et de déférence. Il me fait visiter la mosquée qui est restée à peu près intacte et n'est pas dépourvue d'un certain style ; il me montre également une sorte de péristyle qui servait d'entrée monumentale à la demeure
du chef. Tout cela a quelque originalité et n'est plus la banalité désespérante des villages du Soudan français. Beaucoup de maisons portent, elles aussi, au milieu de leurs ruines, des traces d'une recherche relative d'élégance dans leur construction.
Nous prenons congé à Boun-Négué des deux cavaliers d'escorte que Tiéba avait mis à ma disposition. C'étaient de toutjeunes gens, intelligents, actifs, sur lesquels j'avais vite pris un ascendant suffisant. Grâce à eux, notre traversée du retour s'était faite sur le territoire de Tiéba sans incidents, et les chefs sofas du parcours naguère si récalcitrants lorsque, monnaie en main, je voulais leur faire quelques achats, furent, sous leurs ordres, d'une souplesse et d'une prévenance parfaites. Seule, la terrible question des porteurs n'a pas toujours été brillamment résolue par eux ; mais que faire devant la résistance passive de brutes que seul le fouet amenait à consentir, malgré promesse de très large rétribution à porter mes bagages jusqu'au prochain village.
Je fus très généreux avec eux ; je leur fis cadeau de plusieurs pièces d'étoffes et de quelque argent que, grâce à leur concours, j'avais largement économisé le long de la route.
Depuis le l®"" décembre, sauf pendant les trois jours que je demeurai à Sikasou, mes journées se passent tout entières à cheval, sous un soleil de plomb, dans la monotonie brisante d'un paysage presque jamais varié, au pas dans d'étroits sentiers, encadré par mes gens.
Aussi suis-je brisé. Je veux cependant continuer à doubler chaque jour les étapes afin d'arriver coûte que coûte à temps sur le Milo pour prendre part aux opérations de
la colonne ; mais aller plus longtemps à cette énervante allure du pas m'est impossible. A Bélékou, je loue au chef sofa de Bodian deux chevaux pour Ali, et, jusqu'au Niger, je franchis chaque matin à grande allure les quarante ou cinquante kilomètres que mon monde met toute la journée et une partie de la nuit à parcourir. C'est ainsi que seul avec mon domestique, je traverse cette région du Baninko qui, dans quelques jours, sera le théâtre d'un formidable soulèvement, de l'assassinat du brillant lieutenant d'infanterie de marine Huillard et sur le territoire duquel se livreront plusieurs combats fort honorables pour nos armes.
A ce moment j'étais loin de me douter que germait, prête à éclater si soudainem.ent, une révolte de tout le pays. Partout je reçus un accueil sympathique. J'arrivais seul avec Ali, nos chevaux époumonnés et blancs d'écume,, rendus par notre course folle à travers monts et vaux, poudreux, noircis par la suie qui s'attache aux chaumes des herbes incendiées, mains et figures coupées par les branches d'arbres ou les lames tranchantes des hautes herbes. Ainsi fait, je paraissais sans doute plutôt quelque prisonnier en fuite qu'un chef de qualité. Néanmoins, dans chaque village où nous nous arrêtions, les habitants s'empressaient de mettre à ma disposition une case confortable et fraîche et nous apportaient sans trop tarder les provisions et les fruits qu'ils savaient nous plaire.
Peu d'incidents marquèrent cette rapide chevauchée. Sur les frontières du royaume de Sikasou, j'avais trouvé en partie desséchés les marais dangereux que nous avions si difficilement traversés quelque huit jours auparavant et qui constituaient les plus sérieux obstacles de la route.
Les maisons bambaras dans lesquelles j'attendais tout le jour l'arrivée de mon campement méritent plus ce nom de maison que les cases rondes au toit conique des Malinkés ; mais combien moins confortables, aérées et fraîches. Le jour, ce sont de véritables fours ; la nuit, lorsque la température baisse, on y est aveuglé par la fumée du foyer qui flambe au milieu, porte close. Elles rappellent vaguement à l'intérieur les chaumières bretonnes où maîtres et animaux vivent fraternellement sous le même abri. Les chèvres, les poules, les chiens en sont les hôtes familiers et ne causent pas au pauvre Européen qui s'y repose un de ses moindres ennuis.
Beaucoup sont spacieuses, celles surtout qui servent de vestibule, de « boulou » à l'enclos. Carrées avec des coins en forme de logettes, les placards sans doute, elles ont de trois à cinq mètres de côté. De grosses poutres plantées comme des colonnes et noircies par la fumée supportent les poutrelles du toit plat en argile battu. L'air et la lumière n'y pénètrent que par la porte, seule issue de la fumée qui, après avoir longtemps traîné en nappes épaisses et donné un beau lustre noir aux murs, aux poutres et aux divers objets de chasse ou de pêche pendus aux murs, s'échappe par ses joints mal clos.L'âtre indiqué par un léger bourrelet d'argile est au milieu de la pièce. Quelques jarres en terre cuite, des tabourets en bois, des calebasses, parfois un « tara* » forment tout le mobilier.
Le l®"" janvier, je demandais dans Bélékou l'hospitalité à Mahmadou, le chef de la garnison que Bodian y entretient. En galant homme il m'installe dans sa demeure
1. Tara : sorte de lit en lamelles de bambou ou en tiges de maïs.
même. C'est un spécimen de maison forte bambara tout à fait typique.
Avec un peu d'imagination, on peut la comparer à une véritable forteresse féodale ; elle y ressemble par plus d'un point.
Au centre du village, isolée par un large chemin de ronde, s'élève son épaisse muraille d'enceinte, haute de cinq mètres, carrée, flanquée aux quatre angles par des tours crénelées qui la dépassent de plus d'un mètre. Au milieu d'une des faces s'ouvre la porte d'entrée encadrée par quatre piliers lourds, bas, en tronc de pyramide, couverts d'un chapiteau quadrangulaire, le tout rappelant vaguement les portiques de l'ancienne Egypte. On entre tout d'abord dans une vaste salle dont le plafond est soutenu par une vingtaine de poutres verticales auxquelles sont suspendus des fusils, des sabres et des équipements de sofas. C'est la salle des gardes, le corps de garde en style moins noble. De là, on accède dans une courette sur laquelle donnent les portes de nombreuses petites chambres, les logements des sofas ; puis une haute muraille que l'on franchit en traversant un nouveau corps de garde analogue au premier mais plus petit. A partir de ce point, c'est un dédale obscur de couloirs, de portes basses, d'où l'on débouche sur une nouvelle cour bien éclairée et spacieuse : cinq ou six chevaux y sont à l'attache. Nouvel enchevêtrement de passage bas et de culs-de-sac. Puis nouveau corps de garde par lequel on accède dans un réduit isolé au milieu de toutes ces constructions. A l'intérieur, d'abord deux chambres qui servent d'antichambres successives à une pièce plus grande, puis, enfin, à une salle de dimensions inusitées où règne une obscurité complète. C'est la chambre du maître de céans, chambre qu'il m'a
cédée et où j'ai passé la nuit. On avait allumé au milieu un grand feu de bois odorant qui parfumait l'air, mais dont la fumée à un mètre au-dessus du sol était si épaisse qu'on ne pouvait s'y tenir debout.
A la muraille, quelques armes, un harnachement, un pistolet dans une gaine ouvragée large comme un sac, une lance. Près du feu, un pot pour faire chauffer l'en-cas du maître, un petit fauteuil dont le siège est haut à peine de quelques centimètres. Par terre, des peaux de mouton, une pipe, et enfin dans un coin un grand tara, sorte de large lit de repos.
Derrière ce corps de logis, un mur masque à tous les regards le « dionfoutou », le logement des femmes et de leurs captives. Une large et belle cour ; tout autour des cases en terre bordées d'auvents ; un vaste hangar et, au milieu, un puits.
Comme on le voit, la demeure d'un chef est une bâtisse compliquée, et tous ces recoins, ces murs d'enceinte qui se commandent, ces portes basses, ces corps de garde successifs et ces sorties cachées rappellent assez bien la conception d'ensemble des châteaux forts des temps passés.
C'est dans ce village qu'à l'aller j'ai eu la malchance de casser mon lit de camp. Les montants étaient en fer; il a été impossible de le réparer. Depuis, je couche piteusement par terre.
D'aucuns diront qu'on s'y fait.
Peut-être. Mais quand, de longs mois durant, quelque temps qu'il fasse, on ne dispose que de cette très primitive ressource, on voit souvent en rêve de beaux lits bien douillets dans lesquels le corps enfonce mollement sans crainte de courbatures ou de douleurs, suites fréquentes d'un contact prolongé avec le sol humide.
Le sol nu fut mon lit pendant toute la campagne, et malgré la plus belle philosophie je n'arrivai pas à apprécier les agréments de ce couchage trop Spartiate à mon gré.
Quoi qu'il en soit, la fatigue que j'en éprouvais jointe à celle des interminables chevauchées au soleil, la nourriture détestable que me préparait mon cuisinier d'occasion, la solitude où je vivais n'ayant autour de moi âme à qui parler, car Ali, en dehors des banalités courantes de la vie matérielle ne comprenait pas un traître mot de ce que je lui disais et restait coi, l'angoisse de penser que peut-être j'arriverais trop tard pour me joindre à la colonne, tout cela réuni avait déterminé chez moi un état d'abattement fébrile qui chaque jour s'accentuant menaçait de m'enlever les forces nécessaires à la continuation de ma route.
C'était surtout à l'arrivée à l'étape, pendant les heures lourdes de la soirée, que la lassitude physique et morale m'étreignait le plus. La nuit, quoique la température ne s'abaissât jamais au-dessous de vingt degrés, j'étais transi de froid.
Ne sachant réagir contre cette torpeur alarmante, je résolus de supprimer les après-midi de repos pendant lesquelles l'affaissement commençait. Je pensais qu'en forçant encore les étapes et en n'arrivant au gîte qu'à la tombée de la nuit, je serais si bien roué de fatigue qu'après le repas je m'endormirais pesamment jusqu'au lendemain matin dans un oubli complet de toutes choses. Et c'est ainsi que chaque jour j'allongeais encore ma route ; matin et soir je courais à travers les sentiers au galop éreinté de mes pauvres chevaux avec, derinère moi, chancelant sur sa selle, le malheureux Ali qui moulu, n'en pouvant plus, après avoir vainement essayé de me rame-
ner à un voyage plus paisible était complètement abruti par le besoin inassouvi de repos et de sommeil.
Ce régime que je croyais dénature à produire dans mon état une heureuse réaction acheva de me mettre bas ; il ne pouvait guère en être autrement, et ma méthode était absurde comme me le déclara tout net le médecin de Bamakou en m'ordonnant du repos et une bonne nourriture, les deux choses qui se trouvent le moins ici. Cependant si au point de vue pathologique mon système n'avait pas le sens commun, il eut pour résultat de me faire rejoindre la colonne assez à temps pour prendre part à la majeure partie de ses opérations contre les bandes de Samory.
Le 5 janvier, je repassais le Niger à Koulikoro; le 7 de grand matin j'arrivais à Bamakou. Il était temps, je n'aurais pu aller plus loin sans arrêt. La bonne et cordiale hospitalité du lieutenant Szymanski et les douceurs de sa table plantureuse me remirent vite sur pied ; deux jours après je pouvais repartir suffisamment ragaillardi. Le commandant supérieur qui prévoyait l'usure que cette mission rapide avait dû me causer, m'avait télégraphié de prendre dans ce poste tout le repos nécessaire et de l'y attendre car, quelque diligence que je fisse, il ne pensait pas que je puisse le retrouver avant la fin des opérations. Il était alors à la veille d'arriver à Kankan, à trois cents quarante-cinq kilomètres du point où je me trouvais.
J'estimai que, selon toute probabilité, il y séjournerait un certain temps afin d'y établir sa base de ravitaillement; aussi, tout en le remerciant de sa sollicitude, je me remis en marche.
La ville de Bamakou compte actuellement trois ou quatre mille habitants logés dans des maisons malinkaises
OU bambaras. Quelques-unes de ces dernières ont un étage percé de lucarnes étroites comme des meurtrières. Les rues sont larges ; il y règne une certaine animation surtout à l'heure du marché qui se tient sur une large place formée par l'entre-croisement des principales artères. On "vend sur ce marché toutes les productions du Soudan et particulièrement de beaux chevaux.
La population de la ville est très proprement vêtue de cotonnade française, elle a presque doublé depuis quelques années et sa prospérité a décuplé. A la vérité elle ne se compose guère que de chefs, de propriétaires, de commerçants ou d'artisans et de captifs employés aux soins domestiques. Tout autour d'elle dans un rayon d'une vingtaine de kilomètres, une trentaine de mille âmes répandues dans des bourgades ou des hameaux de culture en sont les tenanciers.
Le nombre des habitants du cercle est, lui aussi, en croissance marquée, surtout du fait de la guerre avec Samory qui a chassé sur notre territoire les bambaras restés nos partisans ou ceux qui ont pu échapper à l'émigration forcée dans le sud, ordonnée par l'Almamy à tous ses sujets.
De Dalaba à Banko, sur une profondeur de seize kilomètres, on ne traverse en quelque sorte qu'un seul village : les cases et les cultures se succèdent sans discontinuité jusqu'à ce dernier village qu'elles soudent au premier. Le pays se repeuple également en bestiaux ; l'épidémie y a pris fin, et grâce à des achats dans des contrées non contaminées on rencontre déjà quelques troupeaux en bon état ; les habitants espèrent pouvoir les reconstituer entièrement d'ici trois ans.
Deux jours après notre départ de Bamakou nous campions à côté du fortin que garde une dizaine de tirailleurs et qui commande Kangaba du haut d'un promontoire rocheux. Cette ville était très riche avant 1885, la vie y était plantureuse ; il s'y faisait un commerce d'une certaine importance. Le tata qui la défendait et la demeure de son roi Mamby étaient uniques dans la contrée pour leur solidité, la régularité parfaite et l'ingéniosité de leur construction. Maintenant, de tout cela, il ne reste plus grand'chose tant la guerre y a allumé d'incendies et y a exercé de durs ravages. Ce qui reste de sa population réunie à celle de Figuéra, beau village dont la mosquée était célèbre, et de Farba, presque une ville par le nombre de ses habitants, est trop au large dans l'ancienne enceinte à moitié ruinée.
Les cultures reparaissent timidement dans cette plaine si fertile où naguère elles ondulaient à perte de vue bien au delà du Niger.
Un grand convoi qui revient à vide de Siguiri campe dans la journée auprès du fort ; les tirailleurs qui l'escortent nous annoncent que la colonne était encore tout récemment à Niafadié du Bâté, à deux étapes en avant de Kankan, et que sa marche était alourdie par la grande difficulté que présente son ravitaillement. Cette nouvelle me donne des ailes ; je repars le soir même dans la direction de Siguiri.
La route court parallèlement au fleuve, à cinq ou six kilomètres de la rive gauche pour éviter les vastes marécages et les déversoirs nombreux que le Niger emplit chaque année de ses inondations. Un sentier traverse la plaine et raccourcit sensiblement la distance ; mais en cette saison, il n'est pas encore pleinement praticable.
A de rares intervalles, entre les herbes géantes ou lorsque la route escalade le sommet d'un contrefort des monts du Manding, on aperçoit sur la gauche, encadrée par une bordure sombre d'arbres élevés, la masse d'eau du « Père des eaux ». A droite, la vue est presque toujours bornée par les falaises qui terminent les hauts plateaux montagneux qui s'éboulent sur la plaine en cascades de roches gréseuses et de blocs ferrugineux.
De Banankoro à Falaba la misère des indigènes est horrible. Les villages élégamment juchés sur des ressauts de terrain qui les mettent à l'abri des inondations d'hivernage, n'ont même plus ces coquets panaches de verdure qui, jadis, les signalaient au loin. Ce sont de véritables ruines dans lesquelles les cases, presque toutes vides de leurs habitants, s'écroulent lamentablement. Les quelques misérables qui osent sortir de leurs repères de la montagne et y venir habiter, vivent dans de continuelles alarmes que leur causent la crainte des incursions des sofas, maîtres de la rive droite.
Leurs vêtements, loques informes, ne cachent même plus leur nudité ; les femmes sont vêtues, comme chez Tiéba, d'une étroite bandelette. Il faudrait à ces gens dix années de paix profonde pour que, grâce à l'extraordinaire fertilité de leur sol, ils puissent se remonter ; le commandant supérieur qui leur donnera cette paix bénie fera un acte de profonde humanité.
A Banankoro, j'ai occupé dans la journée une case qui a son histoire dramatique écrite sur ses parois avec du sang qui les macule en vingt endroits. L'année dernière Kali, un des chefs sofas de Samory, pendant que le colonel Archinard attaquait Kankan, passa sur la rive gauche au gué de Falama et, descendant la vallée, y brûla plu-
sieurs villages dont il enleva les populations en représailles de nos opérations sur le territoire de son maître. Il arrive à Banankoro, s'empare facilement des femmes et des enfants. Au lieu de fuir, plusieurs jeunes gens veulent défendre leurs demeures ; mais, repoussés par les sofas, ils se rallient dans une case isolée au milieu du village et y combattent jusqu'à la dernière extrémité ; enfin, ils se rendent, accablés par le nombre. Kali leur fit couper la tête dans cette même case qu'ils avaient si bien défendue, et les bouillons de sang jaillissant des troncs jetèrent sur les murailles le souvenir de leur bravoure.
A Siguiri le bruit court qu'un combat sanglant vient d'être livré par la colonne aux troupes de Samory. Après quatorze heures de repos, je reprends la route de Kankan.
Parti de Siguiri au lever du soleil, j'arrivais à la tombée de la nuit à Dialibakoro où est le passage du Niger. Des quatre piroguiers qui doivent se tenir constamment au point de passage, un d'eux seulement était présent. Nous risquions de nous éterniser dans un va-et-vient interminable pour amener sur l'autre rive chevaux, escorte et bagages; aussi, pour activer la traversée, je monte avec Ali dans une deuxième pirogue que je fais charger et nous poussons vigoureusement vers l'autre berge. Malheureusement, au beau milieu du courant, le bambou qui me sert de perche casse tout net ; manquant subitement de point d'appui alors que le corps penché je poussais l'embarcation de tout mon poids, je culbute dans le fleuve, risquant en même temps de faire chavirer la pirogue qui oscille d'une façon inquiétante. Ali pousse un cri et me croit perdu ; mais en quelques brasses suivies d'un vigoureux rétablissement, je suis de nouveau à ma place à
l'arrière de la pirogue. Pendant ce temps, le courant nous avait entraînés. Tout en filant rapidement sur Siguiri, notre embarcation tournoyait sous nos efforts maladroits et la nuit était tellement obscure que nous ne reconnaissions plus aucun point de la rive. Enfin nous réussissons à sortir du courant et nous nous échouons sur un banc de sable où nous attendons patiemment que le piroguier et mes tirailleurs viennent nous recueillir.
Jusqu'à Niafadié, aucun des beaux villages qui avaient si généreusement reçu ma mission en 1886 n'existe encore ; à peine quelques ruines en rappellent les emplacements. Pas âme qui vive ; les champs sont incultes, les orangers eux-mêmes sont brûlés ou coupés. Quelle désolation !
De temps à autre, sur la route qu'a suivie la colonne, nous rencontrons de malheureux porteurs usés, minés par la fièvre et la faim, ou un membre cassé par quelque accident ou par un coup de feu qui ne leur était pas destiné .
Seul Niafadié a conservé en partie sa population ; mais l'ennemi fait aux environs de continuelles incursions qui empêchent les habitants de cultiver. Dans six mois, la moitié probablement des gens enfermés dans son enceinte palissadée sera morte de faim.
Malgré la diligence que j'ai faite, je n'arrive à Kankan que le 18, huit jours après le départ de la colonne ; elle a déjà livré deux combats sanglants en avant de Bissandougou où elle est encore. Il ne m'est même pas permis de songer à l'y rejoindre malgré la faible distance qui m'en sépare, quarante-huit kilomètres à peine. La route est coupée par de forts détachements ennemis, et le résident de Kankan, le capitaine Roumet, a reçu ordre de ne
laisser s'y engager personne pour quelque cause que ce soit.
Ainsi ce sera peut-être inutilement que j'aurai marché presque nuit et jour pendant des semaines entières, fourbu mes hommes, mes chevaux et moi-même, pour être arrêté misérablement, si près de la colonne que dans une journée je pourrais la rejoindre !
Le soir heureusement on annonce l'arrivée prochaine d'un convoi fortement escorté qui repartira pour Bissandougou aussitôt son chargement fait ; je pourrai en profiter. Cette fois j'ai la certitude de prendre ma part des dangers que courent ceux de mes camarades qui ont la chance d'être en avant.
Pendant que dans ma case je rumine sur tout ceci, instinctivement je récapitule le chemin que je viens de parcourir. Mes reins, mes jambes crient grâce, et peut-être ce repos forcé de quelques jours est-il un grand bien pour moi puisqu'il me permet de reprendre les forces nécessaires pour supporter les fatigues de la campagne contre Samory.
J'ai quitté la colonne à Goniokory, le 2 décembre, me rendant à Sikasou par Bamakou, puis encore à Bamakou et à Siguri ; je suis arrivé à Kankan le 18 janvier avant le jour. Au total, mille huit cents kilomètres en quarantesix jours. En déduisant les jours de repos forcé soit pour organiser ma mission à Bamakou, soit pour la disloquer sur ce même point, et mon séjour à Sikasou, j'avais fait pendant quarante jours consécutifs quarante-cinq kilomètres par jour. Dans ce même temps, la colonne avait parcouru quatre cent cinquante kilomètres, soit mille trois cents cinquante kilomètres de moins que moi.
C'est un dur métier que celui du capitaine Roumet, notre résident à Kankan. La sûreté des derrières et surtout le ravitaillement de la colonne reposent sur lui. Avec soixante tirailleurs il doit garder la route Siguiri-Kankan et assurer le fonctionnement normal des nombreux convois de porteurs et des flottilles de pirogues qui remontent le Milo ; il emmagasine les denrées, fait le chargement des convois qui approvisionnent la colonne dont il a à prévoir les besoins. Beaucoup n'eussent pu suffîr à un pareil service dont on ne comprend les difficultés énormes qu'après les avoir en quelque sorte touchées du doigt. Il s'acquitta de cette tâche ingrate et pénible avec un zèle, une vigueur et une entente de toutes choses qui lui valurent du colonel des éloges bien mérités.
Par lui, je pus avoir de complets détails sur les combats que la colonne avait livrés en avant de Bissandougou. En voici le récit d'après le rapport officiel des opérations et le journal de marches tenu à l'état-major du commandant supérieur.
Le 9 janvier, à deux heures de l'après-midi, la colonne quitte le campement qu'elle occupait depuis son arrivée sur la rive droite du Milo. Elle comprend un millier de combattants dont cent quarante-quatre Européens \ deux mille non-combattants et environ trois cent cinquante animaux. Son armement se compose de quatre canons de 80 millimètres de montagne, de trente-deux fusils modèle 1886, de sept cents fusils modèle 1874 et de cent quatre-vingts carabines de cavalerie ou mousquetons.
1. Quarante-six officiers et quatre-vingt-dix-huit hommes de troupe.
Le terrain est accidenté, coupé de nombreuses rivières marécageuses, couvert de taillis, de bois, de hautes herbes impénétrables. Un sentier indigène sert de route.
La cavalerie assure le service de sûreté de la colonne en avant, en arrière et sur les flancs, à huit cents mètres environ ; des flancs-gardes de tirailleurs la soutiennent.
A quatre heures du soir, on campe en carré au delà du Kolinfin, le célèbre ruisseau de Dabadougou. Une vingtaine de sofas ont été aperçus au sud dans la direction de Sirasérédougou.
Le 10, la colonne s'ébranle à la pointe du jour. A sept heures on entend un coup de feu de signal ; peu après le colonel apprend du capitaine Harmand qui commande la découverte que Tinti-Oulé est occupé. L'ennemi bat en retraite sans attendre la colonne. A dix heures vingt, en face de Mory-Moussaia, on aperçoit sur les crêtes quelques cavaliers et des fantassins ennemis qui observent notre marche. Nos spahis leur donnent la chasse et les poursuivent de position en position jusqu'aux environs de Sana ; ils leur prennent deux chevaux.
Sur ce point l'ennemi paraît être en nombre et semble vouloir résister ; les spahis auxiliaires du lieutenant Mangin, ainsi que ravant-garde,y sont reçus par des feux rapides. Des sofas garnissent le bord du ruisseau et les crêtes qui le commandent en arrière, mais ils ne tiennent pas et s'enfuient rapidement dans la direction de Bissandougou. Un tirailleur et un spahis sont blessés ; le capitaine Arlabosse a son cheval tué sous lui ; trois autres chevaux sont tués.
La colonne bivouaque sur la position. A deux heures du matin, deux feux de salve sont tirés sur elle mais n'atteignent personne.
Dans cette escarmouche l'ennemi comptait trois cent cinquante sofas armés de fusils à tir rapide et trente-cinq cavaliers.
Le lendemain, presque dès le départ, des coups de feu sont tirés sur nous aux environs de Botokhola. L'ennemi paraît être en nombre, mais il se retire en bon ordre poursuivi par les feux de la compagnie d'avant-garde et serré de près par la cavalerie.
On arrive ainsi en vue de la rivière du Sambi-ko dont les rives couvertes de bois, de bambous et de hautes herbes peuvent permettre à l'ennemi de se masquer complètement. Le capitaine Harmand qui commande la découverte presse l'allure ; il veut hâter le mouvement de recul des éclaireurs ennemis, les forcer à tirer et provoquer ainsi le feu des troupes qu'il pense embusquées dans les couverts de la rivière. Cette manœuvre réussit de point en point : le Sambi-ko est fortement occupé et les sofas, à la vue de leurs éclaireurs qui battent en retraite précipitamment, croient à une attaque générale et ouvrent le feu sur nos spahis auxiliaires
Il est neuf heures quarante-cinq minutes. Le capitaine Harmand démasque au galop la compagnie Arlabosse qui se forme en ligne, prolongée à gauche par le peloton de tirailleurs auxiliaires de Siguiri du lieutenant Valentin. A deux cents mètres de la rivière, le peloton Valentin exécute quelques feux de salve pendant que la compagnie Arlabosse continue à avancer. Les sofas ont cessé le feu et rien ne révèle plus leur présence au milieu du fourré ; mais à soixante mètres de la rivière un feu des plus violents éclate de tous côtés. Le capitaine Arlabosse arrête sa compagnie, lui fait exécuter trois feux de salve, puis, faisant mettre la baïonnette au canon, il la lance en avant.
Le peloton Valentin la rejoint : nos tirailleurs luttent à bout portant dans le fourré et jusque dans l'eau.
Cependant le gros de la colonne a accéléré son allure. Dès les premiers coups de feu, le colonel est venu reconnaître la position. Il fait porter la compagnie Réjou à la droite et la compagnie Durand à la gauche de la compagnie engagée pendant qu'en arrière les autres unités serrent rapidement. Aussitôt les feux de l'ennemi s'étendent vers l'ouest, et la compagnie Pineau est lancée de ce côté pour appuyer la compagnie Réjou : quatre compagnies sont en ligne.
La fusillade est excessivement vive ; aux feux de salve de nos tirailleurs l'ennemi répond par des feux de salve ; mais ils sont tirés trop haut. Les balles se recroisent sur le gros de la colonne où quelques hommes sont tués ou blessés.
Dès le commencement de l'action, le commandant supérieur a fait prendre position à l'artillerie du capitaine Wintemberger ' sur une crête d'où l'on découvre tout le champ de bataille ; ses feux battent la rive opposée du Sambi-ko, à quinze cents mètres, en un point où se tient, sur un mamelon, une forte réserve ennemie.
La compagnie Sensarric^ garde la gauche de notre ligne que menace un bois épais ; l'infanterie de marine est en soutien à droite ; enfin la compagnie soudanaise forme la réserve et garde les porteurs.
Dans la rivière la lutte est des plus vives. Au moment où les compagnies Réjou et Durand l'abordent, la compagnie Arlabosse et le peloton Valentin l'ont déjà franchie.