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Mort peu après à Sanankoro

2. Le capitaine Sensarric a été tué dernièrement aux environs de Tombouctou.

Les deux premières compagnies, après une lutte de quelques instants dans le fourré, la franchissent à leur tour.

La compagnie Pineau est tombée sur un point qui n'est pas guéable ; les sofas cachés dans les hautes herbes sur la rive opposée, exécutent sur elle des feux rapides, mais ils ne peuvent tenir sous les feux de salve de nos tirailleurs. A ce moment le capitaine Pineau entend la sonnerie de « Cessez le feu », puis celle de « rassemblement ». Ces sonneries sont faites par l'ennemi ; mais elles ressemblent tellement aux nôtres que le capitaine s'y laisse prendre et rassemble ses sections. Tout à coup une forte bande cachée à moins de cent mètres dans les hautes herbes, se précipite en avant et cherche à passer la rivière ; quelques feux de salve la rejette en arrière dans une fuite désordonnée.

Toute notre première ligne a franchi la rivière, l'ennemi est partout en fuite. La cavalerie passe rapidement le Sambi-ko à hauteur de la route. Il est onze heures. L'escadron Gouget, qui, pendant une partie de l'action a combattu à pied le long de la rivière se porte droit en avant ; à huit cents mètres au delà du gué il laisse le peloton Barattier sur la gauche, et avec les trois autres pelotons il part à fond de train sur la droite. Le capitaine Harmand et les auxiliaires, le capitaine Besset avec la division de spahis sénégalais se jettent sur la gauche en obliquant légèrement. De tous côtés nos cavaliers chargent avec un entrain remarquable et enfoncent les bandes ennemies qui battaient en retraite en bon ordre. Les sofas se défendent avec une très grande énergie. Le lieutenant Barattier a son fourreau de sabre brisé par une balle ; un deuxième projectile coupe sa jugulaire et il reçoit sur la tète un violent coup de crosse que son casque amortit.

Un sofa que pointe le lieutenant de Sahune évite le coup, se jette sur le lieutenant et s'accroche à lui; tous deux roulent à terre dans une lutte corps à corps. Un spahi dégage de Sahune et tue son adversaire.

Le capitaine Gouget et le maréchal des logis chef Giraud qui combat à ses côtés font des merveilles. A eux deux ils abattent douze sofas. Le capitaine Besset, de son côté, sabre tout ce qui lui tient tète. Le capitaine Harmand ne peut plus arrêter ses officiers, les lieutenants Mangin et Germain, le premier de l'infanterie, l'autre de l'artillerie de marine, que leur ardeur a emporté au loin. Lorsque enfin ce magnifique combat cesse, plus de cent vingt sofas gisent sur le terrain.

Le commandant supérieur rassemble alors la colonne et la forme en carré sur la position conquise afin de lui donner un peu de repos ; des vedettes de cavalerie surveillent les alentours.

Quelques sofas ont essayé d'inquiéter sur la gauche la compagnie Sensarrie ; des feux de salve les font disparaître.

Ce combat a duré près de trois heures ; nous avons trois tirailleurs tués, quatre tirailleurs et six spahis blessés, quatre chevaux tués et six autres blessés. Cent cinquante ennemis sont restés sur le terrain ; le nombre de leurs blessés est considérable. Soixante-douze fusils modèle 1874, une grande quantité de cartouches et quatre chevaux tombent entre nos mains.

Nous avons consommé plus de dix-sept mille cartouches et sept obus à mitraille. Au dire des pi'isonniers nous avions devant nous six cent cinquante fusils à tir rapide qui auraient consommé un total approximatif de trente cartouches chacun, soit seize mille.

Dia-Oulé-Karamoko commandait en personne.

On apprend de même source que les chassepots qui armaient récemment encore les troupes de Samory viennent d'être retirés et remplacés par des fusils Gras ou des fusils Mauser modifiés pour tirer la même cartouche que le Gras.

La colonne se remet en marche à deux heures. La compagnie Pineau est à l'avant-garde avec le peloton Valentin comme soutien. Le gros de la colonne marche en carré à trois cents mètres en arrière. Les éclaireurs ennemis qui ont gardé le contact, se replient devant nous en tirant quelques coups de feu.

A deux heures vingt-deux minutes, le capitaine Harmand fait savoir que les crêtes qui couvrent le ruisseau Diamanko sont occupées ; ses deux pelotons démasquent la compagnie d'avant-garde, le lieutenant Germain sur la droite, le lieutenant Mangin sur la gauche. Après quelques feux de salve, le capitaine Pineau accélère sa marche et en quelques bonds atteint le sommet des crêtes au nord du Diaman-ko. L'ennemi ne tient pas et se retire dans le lit très fourré du ruisseau. Les abords en sont très couverts ; arbres touffus, lianes qui s'accrochent aux branches et retombent à terre en un fouillis serré, bambous, hautes herbes, forment une épaisse ligne de verdure qui suit son cours sinueux ; la route de Bissandougou appuie fortement à gauche et le traverse dans un angle rentrant.

L'avant-garde n'est plus qu'à deux cents mètres de cette position ; le lieutenant Valentin s'est porté à sa droite et prend comme direction le saillant ouest sur lequel s'est dirigée toute l'avant-garde. De tous côtés éclate sur la ligne ennemie un feu violent ininterrompu.

Nos tirailleurs exécutent quelques feux de salve et continuent à marcher dans le plus grand ordre. A cent mètres,

le capitaine Pineau fait mettre baïonnette au canon à la section du sergent Roudière et, appuyé par le feu de ses trois autres sections, il l'entraîne au pas de charge sur le gué qu'il franchit d'un bond. Des feux à bout portant l'accueillent; pendant dix minutes, absolument seul avec ses vingt hommes, il tient tête héroïquement à un ennemi furieux. Enfin après une lutte des plus vives ses trois autres sections passent et le dégagent; il était temps, car ses tirailleurs allaient manquer de cartouches. Pendant ce temps, le lieutenant Valentin avait abordé un autre point de la rivière ; il l'enlève et se croit sur la rive opposée ; mais vingt mètres plus loin il se trouve en présence d'un bras plus large et plus profond dans lequel la masse de ses adversaires se débat dans la vase au milieu des lianes. Il aborde l'ennemi et une lutte corps à corps s'engage. Beaucoup de sofas restent sur place ; quelques-uns parviennent à percer le rideau très épais de bambous qui bordent la rive gauche ; le plus grand nombre fuit sous le berceau de verdure qui forme voûte au-dessus de la rivière.

Le commandant supérieur, établi dès le commencement de l'action sur la crête qui commande le Diaman-ko, lance la compagnie Arlabosse sur la droite du peloton Valentin et fait prendre position à la batterie sur la partie ouest des crêtes. Le capitaine Arlabosse aborde la rivière et la franchit ; mais à ce moment une bande de cinq cents sofas prononce un violent retour offensif à gauche et couvre de feux l'état-major ainsi que la batterie. Vainement, pour arrêter cette fusillade, le capitaine Réjou se déploie et se porte rapidement en avant ; les feux de salve de l'ennemi se succèdent rapides et un épais nuage de fumée masque la lisière des fourrés. La violence du feu

est telle que les tirailleurs hésitent ; mais le capitaine Réjou et le lieutenant Mazerand parviennent à les enlever de nouveau et ils reprennent leur élan. En abordant la position, le lieutenant Mazerand est tué d'une balle au cou, le capitaine Réjou blessé à la jambe; deux tirailleurs sont tués raide, six sont blessés. Néanmoins le ruisseau est franchi et les sofas s'enfuient sur la droite. Dix minutes se sont écoulées entre le moment où ils ont ouvert le feu et celui où le capitaine Réjou les a abordés. Le capitaine Wintemberger a mis ce temps à profit et bat de ses obus à mitraille le point d'attaque ; son feu, quoique très précis, ne ralentit pas celui des sofas. Le canonnier Lemaire est tué sur sa pièce ; le canonnier Deguiné le remplace, il est blessé ; le brigadier Deparis prend sa place ; un canonnier auxiliaire est tué toujours à cette même pièce que le premier canonnier Marion continue à pointer avec un calme qui fait l'admiration de ses officiers.

A l'état-major, le capitaine Bonnier, chef d'état-major est blessé grièvement et remplacé par le capitaine Besançon. En arrière sur un terrain sillonné de balles, le docteur Primet chef du service de santé, panse les blessés avec un calme et une sûreté de main qui en imposent à tous ceux qui l'entourent.

Le capitaine Yeillon, commandant du peloton d'infanterie de marine resté en réserve générale auprès de l'étatmajor, est également blessé.

Cependant de nouveaux coups de feu éclatent sur notre gauche. Les spahis sénégalais qui nous éclairent de ce côté rentrent vivement. La compagnie Durand et la compagnie Sensarric sont portées en avant ; le terrain est couvert de bois épais coupés de quelques clairières.

Les deux sections dont se compose la compagnie Durand s'avancent par bonds et par échelons ; les sofas tiennent solidement et ne reculent que pas à pas ; il faut près d'une heure d'efforts successifs pour parcourir les huit cents mètres qui séparent cette compagnie de la rivière. Là, elle s'engage à bout portant ; deux tirailleurs sont tués, mais l'ennemi est chassé de cette position difficile.

Le capitaine Sensarric court à un gros de sofas qui tirent sur le convoi massé des porteurs et sur la compagnie soudanaise. Il le rejette en désordre sur la rivière. Il s'arrête sur une crête qui commande les abords de notre flanc gauche et d'où il maintiendra, lorsque le convoi passera, les partis de sofas qui espéraient prendre ce dernier en flanc.

Deux sections de la compagnie soudanaise avaient été portées en même temps en avant pour faire face à des sofas qui débordaient la gauche de la compagnie Sensarric; elles les avaient éloignés par plusieurs feux de salve.

La cavalerie elle-même doit faire le coup de feu ; les cavaliers auxiliaires à gauche de la septième compagnie, l'escadron soudanais à droite de la troisième. Le capitaine Gouget avait reçu, au plus fort du combat, l'ordre de prolonger à droite la troisième compagnie. Il se porte en position au trot, fait mettre pied à terre et ses spahis s'élancent, officiers en tête, jusqu'à la ligne des arbres qui bordent la rivière. Les sofas les attendent de pied ferme, un combat s'engage sous bois. Les coups partent à deux ou trois mètres sur les adversaires qui se démasquent. Enfin les sofas faiblissent puis se débandent et repassent en hâte sur l'autre rive. Le capitaine Gouget rallie son escadron, remonte à cheval et vient se remettre

à la disposition du commandant supérieur, prêt à charger dès que l'ordre en sera donné.

Le capitaine Besset devait passer la rivière dès qu'elle serait enlevée ; en cherchant à exécuter ce mouvement, il se heurte à des sofas qui sont revenus s'embusquer près du gué et qui le reçoivent à bout portant par un feu nourri ; un spahi et plusieurs chevaux sont blessés. La division met pied à terre et se dégage à coups de carabine, aidée par une section de tirailleurs qui accourt.

Le commandant supérieur passe le Diaman-ko en arrière du convoi pendant que la compagnie soudanaise maintient par ses feux l'ennemi qui réapparaît sur nos derrières. Cette compagnie passe la dernière. L'ennemi tire encore des crêtes avoisinantes. Le brigadier Pinot des spahis sénégalais s'était fait remarquer par son courage au Sambi-ko et aussi quelques instants auparavant dans la tentative de passage du gué. Au moment où sonne le rassemblement, il tombe frappé d'une balle au front.

A cinq heures vingt le feu a cessé partout; à six heures, une colonne ennemie se montre à l'est, à mille mètres, sur une crête où elle se profile nettement. Le peloton d'infanterie de marine exécute sur ce groupe des feux de salve qui portent juste et débandent l'ennemi qui disparaît.

La colonne campe alors en carré sur un mamelon qui commande le Diaman-ko. Malgré un froid relativement piquant, les feux sont interdits ; un quart de la troupe reste sous les armes et des rondes fréquentes sont faites autour du camp. Bien que nous soyons entourés d'ennemis, ceux-ci n'osent pas nous attaquer ; ils se contentent de nous tirer quelques coups de feu pendant la nuit.

Dans ce combat, trois Européens dont un officier, et

onze indigènes ont été tués; cinq Européens, dont quatre officiers sont blessés ; seize indigènes sont gravement atteints; un cheval est tué et quatre sont blessés.

Samory assistait au combat et dirigeait lui-même ses €olonnes. A cinq heures et demie il était encore sur le théâtre de l'action. Le nombre d'hommes qu'il a perdus est difficilement appréciable à cause de la nature fourrée du terrain. Pendant la nuit, tous les cadavres de sofas qui gisaient sur un sol à peu près découvert ont été enlevés par son ordre ; beaucoup avaient été déjà retirés pendant l'action. Il avait en premier ligne trois cents cavaliers et plus de onze cents fusils à tir rapide choisis parmi les meilleurs et qui n'ont quitté la place qu'après avoir brûlé les trente ou quarante cartouches dont ils étaient approvisionnés.

De notre côté nous avons consommé trente-trois mille cartouches et quatre-vingts obus à mitraille.

Le 12 janvier, à six heures du matin, la colonne se met ■en route pour Bissandougou où elle arrive à neuf heures après avoir poussé devant elle quelques sofas qui n'opposent aucune résistance.

« Samory a su rapidement concentrer ses troupes dispersées en demi-cercle autour de Kankan dès qu'il a été •averti de notre départ de cette ville, écrit le colonel Humbert dans son rapport. Sa cavalerie est admirablement dressée à éventer notre marche et à harceler notre avant-garde. Ses sofas fanatisés font preuve d'une bravoure et d'une ténacité remarquables. Les choix des rivières Sambi-ko et Diaman-ko comme lignes de défense, les mouvements tournants tentés par l'ennemi indiquent chez Samory une entente réelle de la guerre. Il ne fallait rien moins que la valeur, la discipline et l'incomparable

abnégation des officiers et des troupes de la colonne pour vaincre un ennemi aussi nombreux, aussi bien armé et aussi résolu à se faire tuer. »

Au combat du Diaman-ko, les sofas renversés à coups de baïonnettes par nos tirailleurs criaient : « Sokhona ! Sokhona ! » et psalmodiaient comme une prière. Sokhona est le nom de la mère de Samory ; il a su inspirer à ses sofas le culte qu'il professait pour elle.

Pour continuer la marche en avant il est indispensable de réapprovisionner la colonne. Le commandant supérieur envoie à Kankan, le 14 janvier, sous le commandement du capitaine Réjou, un convoi de mille quatre cents porteurs environ escorté de trois compagnies de tirailleurs et d'une division de spahis. Au Sambi-ko, des bandes ennemies se montrent sur les crêtes parallèles à la route et envoient quelques coups de fusil sur ce détachement. Le capitaine presse l'allure sans répondre et arrive le soir même à Kankan; le 18 il était de retour à Bissandougou.

Le même jour, vers huit heures du matin, les avantpostes de l'ouest signalent un fort parti de sofas qui s'est installé sur un mamelon à environ deux kilomètres du camp. Plusieurs coups de canon et des feux de salve de l'infanterie de marine le font disparaître.

A neuf heures, des groupes importants de cavaliers venant du sud s'approchent à mille mètres et sont bientôt dispersés par l'artillerie. A midi, une forte colonne apparaît dans l'est, puis disparaît bientôt.

A deux heures trente, une reconnaissance dirigée par le capitaine Harmand et composée de la compagnie soudanaise, de douze spahis auxiliaires sous les ordres du lieutenant Mangin et de soixante spahis soudanais commandés

par le capitaine Gouget, est partie à la rencontre d'une colonne aperçue au nord dans la direction de Gana.

A quatre heures cette reconnaissance arrive sur les bords du Diaman-ko qui ne sont pas occupés ; mais on voit distinctement en arrière les sofas embusqués dans les broussailles et dans le village en ruine de Gana. Dès que le capitaine Harmand dessine son attaque, un feu violent converge sur sa troupe ; comprenant qu'il a affaire à une forte bande, il envoie au commandant supérieur un billet ainsi conçu : « Suis très engagé, ai besoin d'être soutenu. » Celui-ci avait lui-même jugé par l'intensité de la fusillade qu'on entendait très nettement à Bissandougou que l'action allait être chaude ; aussi avait-il immédiatement dirigé sur Gana un peloton de la compagnie Arlabosse.

Au reçu du billet du capitaine Harmand, il lui envoie encore le capitaine Durand avec son peloton, et le lieutenant Valentin avec les auxiliaires de Siguiri.

Cependant, à Gana, le village est enlevé par le lieutenaut Salvat et le sous-lieutenant Voulet, après une fusillade d'une demi-heure. L'ennemi se retire en désordre chargé avec un à-propos merveilleux par le lieutenant Mangin qui lui fait beaucoup de mal malgré le petit nombre de ses cavaliers. Les sofas se reforment et continuent la lutte dans un petit bois à cinq cents mètres en arrière.

Ils sont de nouveau délogés.

De son côté, l'escadron soudanais avait rejoint plus au nord un gros d'ennemis, l'avait culbuté, et dans une charge à fond poussée sur les fuyards, avait failli enlever Samory lui-même qui accourait avec quelques cavaliers pour se rendre compte de la tournure du combat. Un des spahis du capitaine Gouget tue un des cavaliers de l'escorte de

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l'Almamy qu'il était sur le point d'atteindre lorsque malheureusement son cheval s'abat.

Cette affaire dut coûter à l'ennemi des pertes nombreuses, car, contre son habitude, il ne suivit pas dans sa retraite la faible troupe qui venait de l'attaquer. Le capitaine Harmand rapportait vingt-deux fusils à tir rapide, ce qui suppose au moins autant de cadavres, et deux chevaux. Il avait deux tirailleurs et deux spahis tués, un tirailleur blessé, deux chevaux tués et six chevaux blessés.

Le 16 janvier, quelques coups de fusil sont tirés sur le ruisseau de Bissandougou au moment de l'abreuvoir ; puis une vive fusillade éclate dans le nord-est sur des courriers que le colonel envoie à Kankan. Dans la soirée, un chef sofa de Samory vient se rendre à nos avant-postes avec sept fantassins armés de fusils Gras ; c'est un parent de Tiéba. Samory, qui l'avait enlevé tout jeune dans une rencontre contre les gens du Kénédougou, l'avait élevé, et le prenant en affection, lui avait confié un commandement. Il a appris que nous étions les alliés de Tiéba et il espère, par nous, être mis à même de rentrer à Sikasou.

Il dénombre les forces de Samory dont il connaît parfaitement les effectifs : deux mille sofas et trois cent cinquante chevaux entourent Bissandougou dans un rayon de quelques kilomètres. Au mois de novembre, avant l'ouverture des hostilités, l'armée entière de Samory était forte de mille cavaliers et de sept mille fantassins environ ; d'ici quelques jours, grâce aux nouveaux arrivages d'armes, tous les premiers et plus de moitié des derniers seront armés de fusils à tir rapide.

Le 19, une nouvelle colonne de ravitaillement part pour Kankan, commandée par le capitaine Dunoyer ; la garni-

son de Bissandougou est formée et installée le même jour.

Le 22, le colonel se met en route pour Sanankoro.

Il ressort de ces brillants faits d'armes que je ne m'étais nullement trompé lorsque, dans un précédent ouvrage, je donnais Samory comme un adversaire dangereux aussi bien par son habileté manœuvrière, par son esprit inventif ■et tout d'initiative ^ que par ses richesses et le dévouement absolu qu'il avait su inspirer aux siens. Mais toutes ces qualités sont si contraires au caractère habituel des noirs que ceux d'entre nous qui les connaissaient le mieux n'avaient pas ajouté grande foi à la peinture très colorée que j'avais faite alors de la puissance matérielle et morale de l'Almamy.

Nous, soldats, nous ne pouvions que nous réjouir de la résistance opiniâtre que les sofas opposaient à la €olonne, car nous voyions dans cette ténacité même l'occasion de beaux jours de gloire ; mais, à tout autre point de vue, quelle calamité pour notre Soudan.

Dans les contrées, théâtre des opérations des contingents ennemis, la désolation, la ruine ; dans celles plus éloignées, l'épuisement ; enfin, dans quelques-unes et non des moins importantes, un ferment de révolte qui allait bientôt faire naître dans tout le Ségou, dans le Sansanding,

1. Quelques personnes ont pensé que l'idée d'acheter en grand nombre des fusils à tir rapide lui était venue du fait de cadeaux inriportants de ces armes que ma mission lui aurait apportés en 1886-1887. A cette époque, Samory possédait déjà une cinquantaine de fusils •culasse et songeait très sérieusement à augmenter cet armement. D'autre part, ma mission n'était chargée de lui remettre aucun fusil et ne lui en a remis aucun. Des étoffes, des bijoux, des meubles et des ■épées sont les seuls cadeaux que je lui aie faits.

et sur les frontières du Kénédougou, une ère nouvelle d'expéditions ruineuses.

Grâce à la façon dont les indigènes nous combattent, même vainqueurs nous sommes en quelque sorte vaincus, car ces guerres ne s'éteignent que lorsque s'éteint le dernier tison du feu qui a tout consumé en avant de nous, derrière nous, autour de nous.

Les révoltés chassent à grands coups de sabre les populations devant eux. Que nous reste-t-il? Un sol calciné ou en friches dans un pays où le noir seul peut le faire valoir. Alors même que le trop-plein de notre population nous permettrait de jeter un jour sur nos colonies de nombreux émigrants, que ferions-nous de celle-ci, si loin que nous en étendions les limites, si, par un déplorable et inéluctable enchaînement de faits, nous en perdions les habitants ? Heureusement, grâce à la rapidité avec laquelle nos colonnes poursuivent l'ennemi, nous arrivons presque toujours à temps pour en sauver la majeure partie. Aussi, si bientôt la puissance de Samory est brisée et celle d'Ahmadou anéantie ; si, pendant de longues années, dix peut-être, nous pouvons enfin procurer au Soudan français la paix qui lui est indispensable, alors ce pays tant décrié et si riche rendra avec usure les intérêts des sacrifices de toute nature que nous avons consentis pour sa prospérité. Si nous n'avions l'espoir de voir cette èi'e de paix s'ouvrir dans un temps relativement proche, mieux vaudrait, à mon sens, revenir franchement en arrière et limiter notre protection aux nécessités politiques et militaires du bas Sénégal.

Pendant que, étendu sur un tara, je songe, dans une case étroite et sombre du poste de Kankan, aux fins triomphantes ou lamentables que peut avoir notre politique dans

le Soudan suivant qu'elle restera dans les mains fortes et hardies qui l'ont dirigée jusqu'à ce jour, ou qu'elle tombera dans les compromis maladroits qui avivent ou réveillent les espoirs jamais éteints des chefs fauteurs de révolte, j'entends le grincement, les appels sinistres et les battements d'ailes des urubus perchés sur les grands fromagers de la ville. Eux seuls y sont repus, car chaque jour leur apporte à déchiqueter hors des palissades quelques cadavres décharnés des misérables que seule la faiblesse empêche de fuir ce champ hideux de la faim.

Me reportant de quelques années en arrière, je vois encore l'animation, la gaieté, l'air de béate jouissance de tous ces visages creusés maintenant, osseux, aux mâchoires saillantes, dont la seule expression n'est plus que la bestiale inquiétude du loup affamé ; je me rappelle ce marché si animé, regorgeant de victuailles, le riz débordant en belles cascades blanches des grands paniers, les larges bassines de cuivre luisant toutes pleines de quartiers de bœuf et de mouton grillés ; les bannes d'ajonc tressé d'où s'échappent les poissons séchés, et les étales où le sucre, le thé, des friandises même apportées à grands frais de Sierra Leone, côtoyent les étoffes chatoyantes, les indiennes richement imprimées, les soies multicolores, les bonnets de velours brodés d'or. . . .

et ce matin, j'ai vu deux êtres informes, aux saillies macabres sous des haillons ignobles, chercher quelques grains de maïs dans le crottin de nos chevaux, et les porter avidement à leur bouche !

Faut-il penser qu'une direction maladroite ou débile peut dans l'avenir éterniser ce tableau en ne sachant

pas OU en ne voulant pas frapper rapidement les grands coups qui balayent au loin ou écrasent à jamais les tyranneaux noirs que l'esprit de rébellion pousse à réduire leurs sujets à pareille détresse !

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