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CHAPITRE YI

De Bissandougou à Kérouané. — Mort du lieutenant Belleville. — Combats de Fabala, de Farandougou, de Baratoumboun et de Kérouané. — Marche du convoi Dunoyer. — Révolte du Ségou. — Mort du capitaine Ménard.

Tout à l'heure on vient de signaler une troupe nombreuse débouchant des collines qui coupent la route de Bissandougou ; elle prend la direction du gué. Maintenant, du bastion sud du poste, on aperçoit les vestes rouges qui piquent la prairie verdoyante d'une note gaie de coquelicots. C'est la colonne Dunoyer ! Je vais donc pouvoir quitter ce lieu de misères, et, redevenu soldat, chasser de mon esprit les tristes présages qui le hantent. L'avenir ! on n'y songe guère au bivouac, lorsqu'on commande une compagnie. Hier, on s'est battu ; demain, cette nuit peut-être, on se battra : voilà le passé, voici l'avenir.

Seul, au milieu de nous à qui le lendemain apporte son contingent de gloire, le commandant supérieur sentira peser sur ses épaules jusqu'au milieu du combat qu'il dirige, des balles qui font rage autour de lui, le poids écrasant des responsabilités de l'avenir. Et cette impatience furieuse qui le talonne, qui le jette en avant, ne vient pas du désir d'accumuler glorieusement victoire sur victoire et de compléter par une campagne héroïque

sa réputation de bon manœuvrier, comme le font entendre les détracteurs du commandement militaire. Ce qu'il veut, ce qu'il cherche fiévreusement, c'est la fin de ces guerres maudites dans lesquelles il voit chaque jour compromis les résultats des mesures de bonne administration, de relèvement, de prospérité, qu'il a ordonnées, et que jamais encore les événements ne lui ont permis de voir entiers .

Pour moi maintenant, foin de tout souci. Et, oublieux des tristesses qui m'obsédaient naguère, je cours attendre au gué mes camarades qui, lorsque j'arrive, ont déjà commencé le passage.

D'abord des blessés, et ils sont nombreux. Ce sont ceux qu'on a pu transporter sans danger; les autres sont à Bissandougou. Puis le capitaine Dunoyer, amaigri, souffrant. Derrière lui, couvert d'un pavillon tricolore, un long fardeau que quatre tirailleurs portent et que tout le monde salue. C'est là ce qui reste de ce pauvre Belleville, le vaillant spahi, le si gai et tant affectueux camarade. Hier, il a été tué d'une balle au cœur en chargeant en avant de ses hommes. Son sabre est rouge du sang du premier cavalier ennemi qu'il a joint.

En avant de Tinti-Oulé le convoi a été attaqué. Pendant que le capitaine Sensarric maintient l'ennemi sur le flanc, le lieutenant Belleville se jette sur un groupe de cavaliers qui le tourne ; d'un coup de pointe, il renverse leur chef, mais emporté par sa fougue et l'allure vertigineuse de son cheval qu'il éperonne, il est seul à plus de cent mètres en avant de ses dix spahis. Un cavalier ennemi se retourne et lui décharge sa carabine en pleine poitrine. Il étend les bras et tombe à son tour. L'ennemi veut avoir son corps, et se rallie ; mais les spahis accourent.

et font sur place de belles funérailles à leur lieutenant.

Le médecin examine le corps qu'on a transporté à l'ambulance ; la bouche est encore tordue par le rictus de satisfaction qu'avait sans doute fait naître le coup de maître dont il avait abattu le chef sofa.

Ce soir on l'enterrera non loin du fort, et, puisque nous n'avons pas d'aumônier*, le capitaine Roumet recommandera à la clémence de Dieu cette âme vaillante et dévouée.

Sa mort a été un deuil pour tous : les spahis sur-lechamp, le capitaine Sensarric peu après, en tirent de l'ennemi une sanglante vengeance. Le lendemain matin, le capitaine Durand, grâce à un de ces habiles stratagèmes qui lui sont familiers, faisait chèrement payer aux sofas la gloire de nous avoir tué Belleville.

Pendant que le convoi quittait Tinti-Oulé en silence et avant l'aube, Durand pensant que l'ennemi ne manquerait pas de venir reconnaître le bivouac pour reprendre notre trace, restait avec deux sections caché dans les ruines du village. Lorsque l'arrière-garde s'est éloignée, il place la section du lieutenant Moreau sur le flanc du chemin que doivent suivre les sofas, masquée derrière d'épais buissons ; lui-même avec l'autre section se tapit dans les hautes herbes, perpendiculairement à sa première section. Le jour se lève lentement; une pâle clarté grandissante détache du fond de verdure les objets qui s'y profilent. Durand aperçoit, se glissant avec mille précautions, rampant en terrain découvert, deux sofas qui gagnent sans

1. Le supérieur intérimaire de la mission catholique de Kita avait sollicité du commandant supérieur rautorisalion de suivre la colonne en cette qualité. Celui-ci craignant que son absence ne soit préjudiciable aux travaux de la mission, dut lui refuser cette autorisation.

bruit les approches du camp. Prudemment ils lèvent la tête, puis le corps, et assurés d'être seuls ils reconnaissent rapidement les lieux. Bientôt un groupe de quelques hommes les rejoint, puis toute la bande ; cent cinquante hommes peut-être et vingt cavaliers. Ils vont et viennent, comptant nos feux, inspectant les crottins, examinant les traces de pas ; enfin, sur un signal, ils se groupent en silence et se mettent en marche sur le point où Durand est embusqué. Les deux premiers sofas, toujours en avant, sondent prudemment le terrain du regard.

Nos hommes les laissent passer et retiennent leur souffle. Voici le gros de l'ennemi qui passe à leur hauteur. Une double détonation retentit, une double lueur rouge raie la pénombre. Deux chevaux se cabrent et se renversent sur leurs cavaliers, des sofas tombent en hurlant ; les autres fuient en tous sens comme une volée de moineaux au milieu de laquelle tombe un caillou; et Durand, satisfait d'avoir à son tour vengé Belleville regagne rapidement le convoi, non sans avoir d'abord allumé méthodiquement sa pipe, sa bonne compagne des bivouacs.

La leçon fut suffisante sans doute, car, jusqu'à Kankan, le convoi ne fut pas inquiété et aucun ennemi ne se montra plus.

Le capitaine Dunoyer avait pris son campement entre le fort et le gué distant du premier de moins d'un kilomètre. A peine sa colonne est-elle établie que le tam-tam de guerre retentit dans la ville et que de toutes parts on voit les habitants valides courir aux armes. Une vingtaine de cavaliers ennemis bien montés parcouraient audacieusement la plaine sous le canon du fort, devant les deux cents fusils qui venaient de passer la rivière. Avant qu'un peloton ait pris les armes et que nos spahis soient en selle, ils

enlèvent une quinzaine de malheureux qui cherchaient des racines dans la campagne et ils disparaissent sans qu'on puisse retrouver leurs traces.

Telle est l'audace des gens de Samory. Qu'on s'étonne, après cet exemple qui se répétera souvent, que les gens de Kankan restent enfermés dans leur enceinte, grelottant la fièvre et la faim, sans oser s'aventurer à quelques kilomètres pour mettre leurs champs en culture.

Tantôt une femme qui s'est hasardée revient en se traînant, le crâne fendu d'un coup de sabre ; tantôt un homme qui a passé le fleuve en face du village pour chercher des baies sauvages est retrouvé sur place estropié d'un coup de feu.

La misère qu'endure la ville s'étend jusqu'au poste ; il est interdit de toucher aux approvisionnements qui y transitent pour la colonne, car, elle aussi, elle est à la portion congrue. Ce qu'il y a de plus navrant est l'ambulance dépourvue souvent des choses les plus nécessaires pour sauver nos malades et nos blessés qui ne demandent qu'à vivre, mais qui meurent faute parfois de remèdes ou d'aliments légers. Le capitaine Menon et le lieutenant Morin sont atteints de dysenterie ; le lait manque pour les nourrir. Lorsqu'ils seront bien affamés, ils mangeront ou boiront ce qui leur tombera sous la main et ils iront s'éteindre l'un à Siguiri, l'autre à Kita, irrémédiablement usés.

Le chargement du convoi s'effectue aussi vite que les moyens du poste le permettent. On attend encore un convoi de pirogues de Siguiri; dès qu'il sera arrivé et déchargé dans nos voitures, nous partirons.

La colonne Dunoyer se compose de la compagnie de

tirailleurs auxiliaires Sensarric forte de cent soixantedix fusils, de la demi-compagnie Durand qui compte quarante-cinq tirailleurs d'élite, de vingt et un spahis dont le capitaine d'artillerie Marignac prend le commandement, et de quelques conducteurs indigènes du train armés du mousqueton. Au total, environ deux cent vingt-huit fusils et vingt et un sabres. Le convoi proprement dit compte deux sections de voitures Lefebvre en fer attelées à un mulet, fortes chacune de soixante à soixante-dix voitures et d'une centaine de porteurs.

Nous passons le Milo le 24 janvier et le 25 nous campons à Tinti-Oulé sans que notre marche ait été inquiétée. Il nous a fallu près de sept heures pour franchir les dix-huit kilomètres qui séparent Kankan de ce dernier point ; moins de ti^ois kilomètres à l'heure. Une allure semblable est fatigante au possible pour les tirailleurs habitués à marcher à un pas très relevé et pour les chevaux que de constants arrêts ruinent complètement. Mais comment aller plus vite par des chemins que dessinent seules les ornières creusées dans les bas-fonds humides par les roues de l'artillerie et des voitures? où la végétation en plaine, les cailloux et les roches sur les plateaux sont un constant embarras ? Les pentes trop raides, les rivières vaseuses qu'il faut passer à gué en doublant les attelages et en poussant aux roues, donnent de longs à-coups à la colonne qui piétine sur place en attendant que les voitures rejoignent et serrent à leur distance.

Une femme est venue, à notre arrivée au campement, se jeter dans l'avant- garde. Elle nous apprend que les contingents de Samory ont filé vers le sud, suivant la colonne principale dès qu'ils lui ont vu prendre la direction de Sanankoro. Il ne reste plus ici que quelques bandes

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sans consistance, de celles que Samory n'engage jamais à fond contre nous. Tous les habitants ont émigré dans la même direction pour suivre la fortune de leurs maîtres ; ils sont, dit-elle, remplis de confiance dans l'issue de la guerre. En tout cas, aucun ne vient à nous comme certains renseignements trop optimistes l'avaient fait jadis espérer. Nous pouvons ainsi penser atteindre Bissandougou sans incident, ce qui est toujours chose heureuse dans le cas d'un convoi de ravitaillement.

Nous arrivons le 27 au matin ; nous campons sur la place de la mosquée. L'ancienne résidence de Samory n'est plus qu'une ruine informe ; de gros cylindres noircis dont la toiture a été dévorée par l'incendie tournent au ciel leur ouverture béante. Un grossier clayonnage jeté sur quelques-uns abrite tant bien que mal les Européens qui habitent dans les cendres et les décombres de ces cases jadis si propres et si confortables. Tout à l'entour, les demeures des femmes et des conseillers de l'Almamy ont été jetées bas pour dégager le champ de tir. C'est, par place, un amoncellement de cubes de terre ferrugineuse, débris des anciennes murailles que la pluie, la chaleur et le feu ont rendu durs comme du tuf.

Les quatre murs épais de la mosquée, les piliers qui soutenaient sa toiture, et, en face, la grosse tour lézardée où Samor}'- emmagasinait ses objets précieux ; au loin^ tout à l'entour, une interminable friche, voilà ce qu'il reste de ce coquet ensemble de riches agglomérations animées autrefois par l'incessant mouvement des cavaliers brillamment vêtus, escortés de leurs blakoros * galopant à travers une foule bariolée vêtue de boubous aux tranchantes

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