Jeunes sofas
couleurs ; un va-et-vient continuel d'ambassades processionnelles, lentes et graves, de caravanes dont les ânes effarés par le tapage jetaient bas leur charge aux rires des badauds, de longues files de captifs apportant les provisions des fermes voisines dont on voyait les toits coniques émerger de la verdure, tel était le spectacle de chaque jour,
A présent des ruines, des immondices, des squelettes d'animaux morts retiennent seuls le regard sur ce paysage désolé où se promènent gravement par bandes nombreuses les vautours chauves et hideux à la recherche de charognes.
De Kankan à Bissandougou, partout mêmes tableaux avec parfois des cadavres humains pourrissant au soleil ou des squelettes déjà blancs.
Au Sambi-ko, auDiaman-ko, sur la route et le long des berges, une puanteur cadavérique saisit tout d'abord. Les papiers bleus ou gris des paquets de cartouches, des caisses de munitions brisées, des cadavres en décomposition jalonnent les lignes qu'occupèrent successivement sofas et tirailleurs.
Au passage de la première rivière, les sofas, avant de quitter la place pour se lancer sur les traces de la colonne, avaient établi une série d'abatis épais, solides, qui coupaient entièrement la route. Il nous fallut une grande heure de travail pour y ouvrir une tranchée aux voitures. Cette opération eût été fort délicate sous le feu de l'ennemi, tant étaient énormes les troncs amoncelés.
En arrivant au poste, le capitaine Bonnier que, sa blessure cloue ici pour quelques jours encore, m'apprend que, d'après une dépèche qu'il vient de recevoir du commandant supérieur, la colonne a dû faire son entrée à Sanankoro ; elle a eu, chemin faisant, trois combats sérieux à livrer aux troupes de Samory.
Voici le récit de cette belle marche de cinq jours où chaque journée est signalée par un combat et une victoire.
La colonne avait quitté Bissandougou le 22 janvier, à six heures du matin, forte de huit cent sept combattants dont trente-huit officiers et cinquante-sept Européens. Elle emmenait avec elle près de mille deux cents noncombattants, porteurs, domestiques, palefreniers, et deux cent cinquante-cinq chevaux ou mulets.
Entre Bissandougou et Bokhodougou elle se heurte à plusieurs rivières difficiles bordées de lignes d'abatis dont quelques-unes ont jusqu'à cinquante mètres d'épaisseur et sont commandées par des murailles défensives en pierre ; mais le brusque départ de la colonne n'a pas donné le temps à l'ennemi d'occuper ces positions.
Le 23 janvier à huit heures du matin, elle arrive à Bokhodougou où un groupe assez nombreux de cavaliers ennemis tiraille avec nos spahis auxiliaires pour retarder notre marche et donner le temps aux sofas d'incendier le village. A neuf heures vingt minutes, la fusillade éclate en avant du village de Fabala qui est en flammes ; la rivière Ouassa-ko qui coule au delà du village est très fortement occupée et défendue par des abatis et des palissades.
La colonne s'avance en formation de combat jusqu'à un petit bois assez épais situé à mille cinq cents mètres de la position ennemie. L'avant-garde est renforcée de la compagnie Arlabosse et d'un peloton de la compagnie Szymanski. Les spahis soudanais reçoivent l'ordre de chercher à tourner l'ennemi par la droite, soutenus par un peloton d'infanterie ; les spahis sénégalais ont pour mission de tenter le même mouvement sur la gauche. La marche en avant est reprise.
A. six heures vingt-cinq minutes, la fusillade qui s'était
maintenue très violente redouble d'intensité, puis cesse brusquement. Bientôt on aperçoit les tirailleurs, puis les spahis près du village de Fabala ; ee sont les compagnies Arlabosse et Pineau qui se sont jetées à la baïonnette sur les défenses qui barrent la rivière et les ont enlevées déconcertant l'ennemi par l'impétuosité de leur attaque.
Les spahis du capitaine Besset se lancent à la poursuite des sofas et en sabrent quelques-uns ; ils sont arrêtés par les difficultés du terrain. Pendant ce temps, l'escadron du capitaine Gouget a franchi le Ouassa-ko et pousse à fond de train jusqu'au ruisseau Badalagué-ko où il est accueilli par un feu nourri ; le peloton du lieutenant Barattier met pied à terre et se porte au pas gymnastique sur la position que les sofas évacuent.
Quatre hommes seulement sont blessés dont M. Ponty secrétaire du commandant supérieur ; trois chevaux sont mis hors de combat. Plusieurs sofas avaient été tués à coups de baïonnette dans leurs retranchements. L'ennemi aurait consommé douze mille cartouches, nos tirailleurs en ont tiré seulement six mille huit cents.
D'après les dires des prisonniers, la position de Farandougou qui barre la route aa sud serait très forte et solidement occupée ; le colonel, le lendemain, tourne cette position en masquant son mouvement par une reconnaissance de front, et débouche en arriére du flanc droit des sofas. Le terrain qu'occupe la colonne est très montueux, les déploiements de troupes y sont difficiles. Les masses ennemies sont déployées au pied du mamelon du haut duquel le commandant supérieur les observe A dix heures l'artillerie et les soldats d'infanterie de marine armés de Lebel, ouvrent le feu. L'ennemi, sans désordre, lentement et avec calme, fait sous ce feu un
changement de front parfaitement réussi. Les compagnies Arlabosse, Pineau et Szymanski engagent l'action; l'escadron Gouget appuie la droite de la colonne. Les tirailleurs s'avancent dans un ordre superbe; ils exécutent après chaque bond des feux de salve aussi réguliers qu'à l'exercice sur les nuages de fumée qui dessinent la position ennemie. L'intensité du feu des sofas augmente ; bientôt ils ouvrent le feu rapide pendant que du village de Farandougou s'échappent de hautes colonnes de flammes. Les troupes de soutien couronnent rapidement les mamelons voisins pendant que la première ligne continue sa marche en avant.
Le mouvement tournant de la colonne a dérangé tous les plans de Samory et lui a fait perdre le bénéfice des défenses dont il avait garni les abords de la grande faille où dégringole la route directe de Sanankoro ; néanmoins, il n'hésite pas à chercher à nous barrer la route et à modifier ses positions d'une façon très intelligente et très rapide Ses réserves occupent promptement deux ruisseaux qui encadrent le village au nord et au sud ; une de ses bandes essaye un mouvement tournant sur nos derrières pendant qu'une autre occupe un mamelon qui commande notre flanc gauche.
Cependant la compagnie Pineau gagnait du terrain en suivant les crêtes ; la compagnie Arlabosse se maintenant à sa hauteur refoulait les sofas dans la plaine et arrivait enfin au premier ruisseau qu'elle enlevait à la baïonnette. Le petit bois qui couvre le deuxième ruisseau et d'où part un feu violent est enlevé à son tour par le peloton Barattier des spahis soudanais et par le peloton de tirailleurs Baudot. Sur la gauche, les lieutenants de Sainte-Colombe et Biétrix se sont emparés du village de Farandougou après
un brusque assaut ; ils le dépassent, mais ils sont arrêtés par les hautes berges et le fond vaseux du Diassa-ko. La poursuite de l'ennemi débandé sur ce point continue par des feux de salve.
La compagnie Pineau, sur la gauche, s'empare successivement d'une série d'ouvrages en pierre sèche qui couronnent les points saillants des crêtes. Le lieutenant Lauzanne et les sergents Roudicre et Gowley se distinguent tout particulièrement dans cette série d'assauts. Le capitaine Szymanski, qui relie la gauche de notre ligne à la compagnie Arlabosse, nettoie les flancs boisés des hauteurs que suit le capitaine Pineau ; le lieutenant Laurent, soutenu par les fusils de la section Gowley, s'empare d'un mamelon fortement occupé par l'ennemi et qui bat une partie de notre ligne. A ce moment, les deux compagnies Pineau et Szymanski peuvent franchir le Diassa-ko et elles se portent rapidement en avant sur les hauteurs qui le commandent; elles en chassent l'ennemi.
Au nord de Farandougou le feu a complètement cessé ; au sud, les sofas battent en retraite dans toutes les directions.
Nous avons cinq tués et sept blessés. Deux chevaux sont également blessés. Nous avons brûlé vingt-deux mille cinq cents cartouches.
A l'étape suivante, Samory nous attend sur la forte position de Baratoumboun. Le terrain est boisé et montueux. Le colonel suivi de son état-major monte sur un mamelon pour reconnaître les dispositions de l'ennemi que la cavalerie vient de signaler ; à peine arrive-t-il au sommet qu'une violente fusillade éclate sur toute la position ennemie.
La rivière duBécé-ko qui borde la position de Baratoum-
boun dessine un rentrant très prononcé au point où la route la traverse. Les sofas l'occupent sur un front d'un demi- kilomètre.
La compagnie Pineau commence l'attaque ; elle est soutenue par la compagnie Arlabosse. La cavalerie reçoit l'ordre d'essayer de tourner les positions ennemies, les spahis sénégalais sur la gauche soutenus par une section de la compagnie soudanaise, les spahis soudanais à droite soutenus par la compagnie Szymanski.
A une heure trente-cinq le feu atteint son maximum d'intensité, toute la ligne ennemie est enveloppée de fumée. A une heure quarante- cinq les compagnies Pineau et Arlabosse abordent le Bécé4fo à la baïonnette, clairons sonnant ; les barricades sont renversées et franchies sous un feu épouvantable. L'ennemi s'enfuit laissant de nombreux cadavres sur la position. En même temps, la compagnie Salvat enlève un mamelon d'où les sofas font un feu plongeant sur le gros de la colonne.
La cavalerie, qui n'a pu franchir la rivière sur les ailes, est ramenée au chemin et part en avant.
Bientôt une vive fusillade s'entend dans le sud, dans la direction qu'elle a prise. L'arrière-garde ennemie s'est reformée sous le couvert d'un affluent du Bécé-ko qu'elle défend contre nos spahis et le peloton de tirailleurs Baudot qui leur sert de soutien. Les cavaliers mettent pied à terre et, joints aux tirailleurs, la chassent de cette nouvelle position.
Plus loin, un nouveau passage difficile est gardé par les sofas ; mais ils ne tiennent pas devant nos feux de salve.
Le campement est pris à six heures à Taliba-Koro ; la colonne a perdu un homme tué, onze blessés, dont le lieutenant Salvat et trois chevaux blessés. Elle a consommé
environ dix-neuf mille cartouches. Samory a dirigé luimême la défense de Baratoumboun d'où il ne se retira que tard en battant en retraite ; il manqua être enlevé par notre cavalerie malheureusement beaucoup moins bien montée que son escorte. La position défensive qu'il "avait reconnue et choisie lui-même était parfaite et il sut l'utiliser très rapidement; il avait habilement subordonné son choix, comme du reste celui de toutes les positions qu'il prit devant nous après le Sambi-ko, à l'existence d'un terrain à peu près inabordable à notre cavalerie.
Le lendemain, 26 janvier, la colonne débouche dans la plaine de Sanankoro. Le village de ce nom est complètement incendié ainsi que ceux épai^illés nombreux dans la plaine ; au loin, le rempart de Kérouané se détache en une ligne blanche sur le sommet d'un monticule à pentes douces ; on distingue nettement les toits intacts des grandes cases. Des hommes se tiennent au pied de la muraille et paraissent attendre.
La colonne allonge l'allure pendant que toute la cavalerie se porte en avant. Mais à peine quitte-t-elle la route pour piquer droit sur Kérouané qu'on voit l'incendie s'allumer de toutes parts dans cette place qui n'est bientôt plus qu'un immense brasier.
A ce moment, les spahis auxiliaires qui avaient une notable avance sur les réguliers ont en avant d'eux une forte colonne de sofas devant laquelle le capitaine Harmand juge prudent de se retirer de quelques centaines de mètres en arrière pour ne pas être tourné. Le gros de la cavalerie le rejoint et tous se portent en avant ; mais l'ennemi, satisfait du résultat de sa démonstration, s'est retiré vers l'ouest et passe le Milo.
Les spahis auxiliaires prennent position au sud de
Kérouané, les spahis sénégalais fouillent le tata et les spahis soudanais vont reconnaître les bords de la rivière. Les cavaliers de pointe du capitaine Gouget atteignent la berge sans encombre ; mais à peine l'escadron, qui jusque-là était défilé par un pli de terrain, apparaît-il à découvert qu'il est reçu par le feu très ajusté de tireurs choisis postés sur la rive opposée. Quatre cavaliers sont atteints dont un mortellement. Une division de l'escadron met pied à terre et par ses feux permet à la deuxième division de se mettre à l'abri avec les chevaux. L'escadron tout entier se rabat ensuite sur Kérouané, laissant au bord du Milo quelques vedettes bien masquées.
A midi quarante-cinq la colonne est bivouaquée autour de la mosquée qui a été respectée par l'incendie.
Les avant-postes de la compagnie Pineau placés dans un village situé à quatre cents mètres au nord-est sont obligés de répondre aux coups Ae feu des tireurs ennemis embusqués sur la rive gauche du Milo. Pour chasser ces incommodes voisins, le commandant supérieur fait établir les hommes d'infanterie de marine armés de Lebel dans des cases en ruine d'où ils font des tirs ajustés sur les sofas dont ils éteignent graduellement le feu ; il cesse complètement à cinq heures du soir.
Le colonel Humbert termine le récit officiel de ces différentes affaires par les observations suivantes :
« En trois jours successifs, la colonne livre quatre combats. Samory montre, comme précédemment, une grande entente du terrain dans le choix de ses positions défensives et une grande expérience de la guerre dans la rapidité de ses mouvements et le changement de ses dispositions. Il a remarqué que le terrain découvert en arrière du Sambi-ko et du Diaman-ko a permis à notre
cavalerie d'exécuter ces belles charges qui lui ont fait subir tant de pertes, et dès lors il ne choisit plus comme lignes de défense que des rivières infranchissables en dehors de la route, et en arrière desquelles est un terrain peu praticable pour la cavalerie et coupé de lignes de défense successives. Il a soin aussi de barrer le passage des rivières par des abatis et des palissades et d'en flanquer les approches par des murs en pierres. »
Comme je l'ai dit plus haut, le convoi Dunoyer campe à Bissandougou sur la place de la mosquée. Samory l'avait fait aplanir, sabler d'un fin gravois ferrugineux et planter d'arbres régulièrement espacés ; quelques-uns sont bien venus, mais ils sont encore trop peu élevés pour donner une ombre profitable au grand nombre que nous sommes. Aussi, campons-nous en plein soleil sur ce plateau aride dépourvu de verdure et d'ombre. Malgré les soins que nous avons pris de couvrir nos tentes d'herbes sèches nous suffoquons dans la journée, et des légions de mouches minuscules, attirées par le fumier de nos animaux, nous y donnent de tels assauts qu'il faut leur céder la place dès que le soleil est haut.
Ce bivouac que la colonne a déjà occupé plusieurs jours, est empuanti par les déjections de milliers d'hommes et d'animaux dont le sol est imprégné ; tout à l'entour on a enterré les corps des hommes tués dans les combats du 11 au 15, et ceux des porteurs morts d'épuisement. A travers la campagne pourrissent lentement des cadavres de chevaux et de mulets. Le soir, lorsque le soleil baisse, que la brise se lève faible encore et que le sol surchaulTé renvoie les émanations putrides de tous ces ferments pestilentiels, c'est à n'y pas tenir. Il faut s'y faire cependant
et prendre courageusement ses repas assaisonnés de pareilles odeurs.
La nuit, des vols de moustiques envahissent nos abris et s'y garent de la froidure. De ceux-ci ou des mouches je ne sais lesquels sont le plus à craindre au Soudan. La mouche est agaçante, gluante au toucher, collante ; vingt fois il faut la chasser pour la faire renoncer à se poser sur le visage ou sur les mains, toujours au même endroit. Que de gifles bien appliquées ne me suis-je pas données rageusement, maladroitement, pour me débarrasser de cet adversaire infatigable ; un sentiment de répugnance qui se comprend aisément lorsqu'on a vu ces vilaines bestioles plaquées par milliers sur les ordures les plus infectes, sur des cadavres décomposés, rend encore plus grand le supplice moral qu'elles infligent aux malheureux qui deviennent le but de leurs attaques.
La piqûre du moustique est douloureuse, surtout lorsque dans une nuit elle est répétée des centaines de fois ; le bourdonnement suraigu qui accompagne son vol est énervant au possible, car il tient le patient dans la constante appréhension de la douleur ; mais sa présence n'entraîne pas avec lui cette obsession de choses abjectes dont on a vu les mouches se gorger. Quoi qu'il en soit et sans décider lesquels sont le plus pénibles à supporter, je laisse à penser ce que leur présence ajoute à l'agrément de notre séjour sur la place de Bissandougou.
Le lieutenant de spahis de Sahune a été laissé ici, malade. Il me conte quelques incidents de la brillante et fructueuse charge que fournirent les spahis au Sambi-ko. Celui dont il faillit être victime est particulièrement mouvementé.
Après avoir passé la rivière, sa division avait été déployée et lancée en fourrageurs sur les tirailleurs ennemis qui commençaient à lâcher pied. Au bout de" quelques instants d'une charge à fond de train, la déroute était générale et les sofas fuyaient de toutes parts. Les spahis, dans une chasse à courre folle à travers les herbes elles taillis, s'étaient dispersés dans toutes les directions. Le lieutenant de Sahune, après plusieurs beaux coups de pointe, rejoint un sofa qui, le voyant fondre sur lui, s'arrête et lui tend son fusil, ou du moins c'est ce qu'il semble à l'officier. Celui-ci arrête son cheval, laisse son sabre pendre à la dragonne et empoigne l'arme du sofa qui, au lieu de la lâcher se ravise et tire à lui; de Sahune tire de son côté. Mais, à ce moment, il voit le sofa glisser la main à la ceinture et en tirer une cartouche pendant que de l'autre il cherche à relever le levier de la culasse mobile. De Sahune comprend que le sofa veut gagner du temps pour charger son arme et d'une violente secousse essaye de lui faire lâcher prise ; mais le vigoureux effort qu'il fait le jette à terre, les bras en avant, cramponné au sofa que le choc culbute également, et les voilà roulant tous deux sur le sol, cherchant mutuellement à se désarmer. Cependant le lieutenant choisit le moment où son adversaire ne tient plus son arme que d'une main pour la lui arracher et, en, même temps, il réussit à se soulever et à lui mettre le genou sur la poitrine ; puis, saisissant son sabre qui pend toujours à son poignet par la dragonne, il veut en diriger la pointe sur la gorge de son ennemi. Celui-ci saisit l'arme à pleines mains ; néanmoins de Sahune se relève à moitié et pousse la pointe sur la bouche du sofa ; il pèse sur la poignée de tout le poids de son corps. Un instant,
chose à peine croyable, le sofa arrête la lame avec ses dents convulsivement serrées ; mais une poussée plus violente la fait pénétrer dans la bouche. Le misérable fait un soubresaut et la pointe, au lieu d'entrer dans le cerveau, lui cloue la joue au sol. Malgré tout, il se défend vigoureusement encore ; ses mains sont hachées par les coupures de la lame affilée et tranchante ; il cherche à saisir le couteau qu'il a au côté, et de Sahune épuisé se prend à trouver cette lutte trop longue. Enfin deux spahis qui ont vu tomber leur lieutenant accourent au galop. En les apercevant, le sofa comprend qu'il est inutile de lutter plus longtemps ; il lâche le sabre et étend les bras en croix. Un spahi lui casse la tête d'un coup de revolver.
Ces sofas sont réellement de braves gens : serrés de près par nos cavaliers, ils se laissaient aborder et tombaient à plat sous le coup de pointe comme s'ils étaient tués raides. Les coups de sabre tuent rarement ainsi. Blessés mortellement, légèrement ou pas du tout, ils se soulevaient un peu, visaient le spahi dans le dos et lui lâchaient leur coup de fusil. Un coup de revolver des cavaliers venant derrière les achevaient ; mais ils mouraient, quelques-uns avec la satisfaction d'avoir jeté bas un de leurs ennemis. Au reste, ce sont les mêmes hommes que nos tirailleurs et nos spahis, mais plus mal dressés et moins bien conduits. Là seulement est le secret de leur infériorité.
Le 31 janvier passe un courrier du colonel allant porter des dépêches à Kankan. La colonne est toujours à Kérouané ; des détachements de la force d'une à deux compagnies rayonnent chaque jour à quelques kilomètres dans la plaine et retirent des magasins incendiés d'assez
grandes quantités de mil et de riz pour mettre hommes et animaux à l'abri de la faim. L'ennemi est toujours en face de Kérouané, sur la rive gauche du Milo. Il y a installé des masques d'où de bons tireurs saluent à longue distance ceux de nos hommes qui se découvrent. De temps à autre le colonel leur fait répondre par des obus à mitraille qui, dans le moment, les chassent de leurs abris qu'ils réoccupent dès que l'artillerie cesse son feu.
Aucun ordre pour notre convoi. Serions-nous donc condamnés à rester dans ces ruines ampuanties et toujours dans l'inaction, jusqu'au retour de la colonne de combat. L'impatience gagne tout le monde, officiers et soldats ; on espère cependant qu'un très prochain courrier nous apportera l'ordre de rejoindre ; et, en attendant, chacun retombe dans la monotonie de la vie affaissante que nous menons ici.
Des centaines de porteurs destinés au ravitaillement de la colonne bivouaquent en plein air, sur la place, non loin de ma tente. Souvent je suis réveillé la nuit par leur toux déchirante. C'est pitié de les entendre, plus triste peut-être encore de les voir. Parqués comme des bestiaux, brutalisés dès que nous avons tourné le dos par leurs gardiens, noirs comme eux cependant, nourris à peine pour ne pas mourir de faim, car ici la disette est le lot de tous et surtout le leur, sans abris la nuit contre le vent glacial qui souffle de l'est, vêtus de haillons, ils sont encore pillés et volés par tous les fripons que nou& traînons avec nous, domestiques, palefreniers, agents politiques ou autres.
Rentrent-ils d'une corvée extérieure où ils ont eu la bonne fortune de trouver quelque morceau de manioc déterré avec les ongles, apportent-ils un peu d'herbe pour
se coucher, quelques branches sèches pour faire leur cuisine, aussitôt les pillards accourent et les dépouillent de force ou par intimidation de ce pauvre et si précieux butin. Leur repas composé d'une poignée de mil mal écrasé et bouilli est-il prêt, que dix forbans viennent prélever leur dîme sur cette si maigre pitance !
Et ces hommes sont, hélas ! tous, sauf un petit nombre de sofas prisonniers qui ne tarderont pas à s'évader, des cultivateurs de notre Soudan, captifs, parfois hommes libres de ces régions qui, depuis plus de quinze années, se sont données à nous et nous sont depuis restées fidèles. Après qu'au retour ces pauvres diables décimés par une mortalité énorme, auront raconté leur triste odyssée, conçoit-on la terreur et peut-être les haines que soulèveront ces terribles corvées annuelles ? Elles seront cependant nécessaires à chaque nouvelle expédition tant que les moyens de transports, routes et voitures ou chemins de fer ne seront pas à hauteur de tous les besoins?
La blessure du capitaine Bonnier est à peu près fermée ; grâce à son énergie, il se sent prêt à pouvoir monter à cheval. Comme chef d'état-major, il a ici la délégation des pouvoirs du colonel. Ayant lui-même présidé au ravitaillement de la colonne de combat il sait exactement combien de jours elle peut vivre avec sa réserve. D'après ses calculs, le 6, le 7 au plus tard, elle sera réduite au riz ou au mil trouvés sur place ; triste pitance pour la centaine d'Européens qui sont à Sanankoro. Cependant aucune nouvelle du colonel, aucun ordre pour expédier le convoi. Des partis de sofas, peu importants à la vérité, mais suffisants pour arrêter les courriers, parcourent la région. Les dépêches du colonel ne seraient-elles pas tombées entre leurs mains ?
Cette seule explication du silence de notre chef paraît possible et plausible ; il ordonne en conséquence au convoi Dunoyer de se préparer à partir le 4 février. Deux courriers rapides sont envoyés au colonel par divers chemins pour l'informer de cette décision qui n'a été prise du reste, qu'après avoir fait reconnaître la route de Sanankoro à une trentaine de kilomètres en avant par des tirailleurs déguisés en sofas. Ceux-ci n'ont rien vu de suspect. Les préparatifs du départ sont hâtivement et joyeusement faits.
Notre petite colonne se compose de la compagnie Sensarric, de mes treize vieux braves d'escorte et de onze spahis commandés par le lieutenant de Sahune qui, se croyant guéri, veut aller reprendre sa place à la tête de son peloton. Elle aura à convoyer environ cinq cents porteurs chargés de biscuit, de tafîa, d'endaubage, de quelques caisses pharmaceutiques et d'une centaine de caisses de cartouches ou d'obus. Le capitaine Bonnier et moi nous suivrons comme passagers ; aucun rôle dans le convoi ne nous est dévolu. Nous espérons faire, le 8, notre jonction avec la colonne sans incidents notables si nous en croyons les renseignements recueillis de diverses parts sur la répartition des forces de Samory qu'on dit fort occupé à escarmoucher avec Kérouané.
A la date fixée nous quittons allègrement Bissandougou, nous gardant fort sérieusement comme si l'ennemi eût été devant nous, mais ne songeant guère en réalité qu'à marcher rapidement et à arriver le plus vite possible.
Tout va bien jusqu'à Bokhodougou. La région que nous parcourons est très pittoresque. Une végétation vigoureuse s'accroche aux flancs des collines et plaque
les vallées de longues bandes d'un vert presque noir. A chaque pas, des ruisseaux aux eaux vives coupent la route, enfouis sous le dôme du feuillage épais de beaux arbres dont les branches s'enlacent dans un inextricable enchevêtrement. Un d'eux, le Kénié-ko, dominé par une haute falaise, est gardé par de très sérieuses défenses accessoires, larges abatis, palissades dont les palis sont reliés avec des fils de fer, murs de flanquement : rien n'a été oublié. Mais le mouvement tournant de la colonne de combat les a rendues inutiles et elles sont abandonnées.
Les villages au lieu d'être resserrés dans une enceinte fortifiée, s'épandent paisiblement en groupes de cases semées sur une large superficie ; ils paraissent avoir été très riches et fort bien entretenus. Ce ne sont plus que des ruines. Au centre de l'agglomération trois ou quatre fromagers gigantesques indiquent la place du palabre et servent d'abri à des milliers de petits oiseaux dont le gai ramage est le seul bruit qui rompe le morne silence qui pèse sur la région.
Lorsque nous arrivons à Bokhodougou, les spahis qui fouillent le village voient fuir plusieurs hommes armés ; quelques coups de feu retentissent.
Dans les cases, des feux de cuisine précipitamment abandonnés, des corbeilles de coton fraîchement cueilli nous font penser que nous n'avons eu affaire qu'à des paysans réfugiés dans les bois voisins et qui essayaient d'opérer le sauvetage de ce que l'incendie avait respecté chez eux. Aussi le campement est pris sans inquiétude dans la partie du village encore intacte. De délicieuses petites tomates rouges y croissent en grande abondance ; de plus quelques poignées de beaux haricots semblables à nos
grands flageolets nous font trouver Bokhodougou charmant grâce à cette variété inattendue apportée à notre ordinaire. C'est que vraiment nous pouvons dire que déjà nous mangeons abondamment de la « vache enragée », au figuré. s'entend, car de vaches il n'en est plus dans ce pays et le « corned beef » très rationné y supplée tant bien que mal. Du biscuit, du tafia et parfois cette conserve américaine forment le fond de tous nos repas. La tente et le sol sont notre abri et notre couche ; dans nos vêtements cohabitent de vilaines petites bêtes blanches innommables, qui enfoncent leurs mandibules acérées dans la peau, s'y incrustent en causant d'insupportables démangeaisons. Nous aurons notre compensation, nous l'espérons, dans la gloire dont chacun de nous rêve de faire ample moisson.
Partis de bonne heure de Bokhodougou, nous traversons dans la matinée la grande faille de Farandougou ; à ce moment un coup de feu part du haut d'une montagne sur notre gauche. C'est un signal certainement, car aucun projectile n'a sifflé et la détonation est ample et longue comme celle d'un fusil malinké. Nous n'y prenons trop garde car nous savons que des coureurs ennemis sillonnent le pays. Cependant, avant d'aller plus loin, il faut reconnaître le village de Farandougou longé par la route ainsi que le Diassa-ko, rivière à la végétation très touffue, qui coule derrière. Mon cheval est plein de vigueur ; le repos de Bissandougou lui a rendu ses muscles d'acier ; je m'ofl're à faire cette découverte. Dépassant la pointe de cavalerie, je gagne au galop le monticule sur lequel s'élève Farandougou que j'aborde à toute allure, en franchissant d'un bond les pans ruinés de la muraille ; je le parcours en tous sens ; puis, sortant par la face opposée, je longe
à fond de train la rivière. Je suis de si près les sinuosités de ses berges à pic que souvent les branches des arbres de la rive me fouettent au passage. Rien. Pas de traces suspectes.
Mais à peine suis-je de retour auprès du capitaine Dunoyer, qu'une fusillade sèche, celle des fusils Gras, arrête net le compte rendu que je lui faisais. La section Cristofari, qui m'a suivi à quelques centaines de mètres, vient d'être accueillie par un feu nourri sur le bord de cette même rivière que je viens d'explorer de si près. Deux feux de salve en chassent une vingtaine de sofas qui, aplatis contre la berge , le corps plongé dans l'eau , n'avaient pas donné signe de vie à mon passage. L'allure rapide de mon cheval ne leur avait pas permis sans doute de reconnaître un officier, et, suivant leur tactique habituelle, ils n'avaient pas voulu faire l'honneur de leur décharge à un seul cavalier ; pour se démasquer et faire feu ils avaient posément attendu que la section Cristofari fût sur eux et leur présentât à courte distance un large but.
Si je <;ite cet incident peu important en lui-même, c'est pour montrer quel sang-froid parfait nos ennemis savent conserver à l'occasion. J'étais passé à un mètre d'eux à peine ; mais Samory leur a défendu de tirer sur les cavaliers de pointe afin de ne pas déceler prématurément leur présence, et pour réserver leur première décharge à la masse de l'infanterie.
Cette consigne a toujours été exécutée de point en point. La colonne eût été chaque jour décimée par de fâcheuses surprises sans la vaillance des lieutenants Mangin et Germain qui, au courant de cette consigne des sofas, n'admettaient comme accomplie leur tâche de chef
de pointe que lorsqu'ils avaient poussé leur chevaux dans le couvert même et avaient « vu », au risque d'être cent fois fusillés à bout portant.
Pour moi qui n'étais pas encore au courant de cette nouvelle particularité de la tactique de Samory, mon ébahissement fut complet en voyant le fourré dont en quelque sorte je sortais se couvrir d'un épais nuage de fumée. Au même moment, un feu de salve part des hauteurs, tiré également sur la section Cristofari qui riposte ; puis tout se tait. Nous voilà avertis cette fois; l'ennemi est là et il va falloir se battre. Il est onze heures, nous sommes en marche depuis cinq heures du matin ; mais malgré le désir que nous avons de nous reposer, nous ne pouvons camper dans ce bas-fond commandé de toutes parts à courte distance. La marche reprend, cette fois en un large carré au milieu duquel, serrés comme des moutons affolés, piétinent les porteurs déjà exténués.
Nous traversons un bivouac abandonné où se dessèche au soleil la carcasse à moitié rongée d'un cheval, les sabots en l'air, les orbites vidées par les vautours. A gauche, sur les pentes qui surplombent la route quelques cadavres jalonnent le passage de la compagnie Pineau pendant le combat que la colonne a livré ici il y a dix jours.
Au delà, la route se poursuit à flancs de coteau, commandée à moins d'un kilomètre sur la gauche par une ligne de hauteurs. Des cavaliers d'abord, puis de nombreux groupes de fantassins paraissent sur les crêtes. Une fumée blanchâtre s'élève, plusieurs salves retentissent et une grêle de balles vient tout autour de nous faire sauter les cailloux. C'est miracle que dans le groupe que forment les capitaines Bonnier, Dunoyer, l'interprète et moi, personne ne soit blessé ; nous avons été
criblés de cailloux et de mottes de terre ; pour des sofas, à mille mètres, c'est joli; ce serait même bien pour des troupes blanches. Notre marche cependant ne s'est pas ralentie, mais combien douloureuse pour nos malheureux porteurs. Maintenant l'ennemi nous encadre. A droite, à gauche, derrière, sur la route même. Les porteurs n'en peuvent plus : ils sont exténués de soif et de fatigue. Depuis plus de dix heures, ils ont sur la tête, sans repos, marchant toujours, ces lourdes caisses de fer-blanc surchauffées par le soleil au point d'en être brûlantes. Beaucoup tombent : quelques-uns refusent de se relever. Ils savent le sort qui les attend ; n'importe, ils aiment mieux mourir, et ils restent sur le bord du chemin étendus à côté de leur charge sans que prières, supplications ou violences les remettent sur pied. Insensibles à tout, ils sont immobiles, allongés, les bras étendus, et à les voir ainsi l'œil grand ouvert, le regard figé, on les croirait morts si ce n'était le bruit d'une prière ou d'une plainte qu'ils chantonnent douloureusement.
Un infirmier voit un porteur de caisse médicale tomber ; il veut le relever, il l'aide, le soutient, essaie de le faire marcher et se charge de la caisse ; mais l'homme ne veut plus vivre, il se laisse glisser à terre. Pendant ce temps, les sofas arrivent et tuent cet honnête infirmier d'un coup de feu au flanc. Un de mes vieux tirailleurs est pris de violentes coliques, il s'écarte quelque peu : nous ne le reverrons plus.
Il est urgent de s'arrêter. Le convoi est à bout de forces, les tirailleurs eux-mêmes commencent à faiblir. Enfin nous arrivons à Madiarébougou, village en ruine, bordé sur ses deux faces de deux ruisseaux pleins d'eau. L'ennemi occupe les crêtes qui le commandent; on le chasse, et le
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convoi s'installe au milieu des cylindres béants des cases qui nous serviront d'abri possible contre les projectiles.
Décidément ce n'est plus la promenade rapide, mais paisible, que nous pensions faire. Avec cette masse lourde de porteurs qu'il faut protéger et pousser, si l'ennemi devient audacieux, que son nombre augmente et qu'il faille dans ces conditions se frayer un chemin à la baïonnette à travers des montagnes coupées de travaux de défense, l'aventure peut tourner au tragique.
Nous ne sommes plus, il est vrai, qu'à vingt-cinq kilomètres de Sanankoro ; on distingue nettement la cime de ses montagnes qui coupent de leur bleu sombre le ciel irradié par les feux du soleil couchant ; mais les collines, les mamelons, les pics paraissent chevaucher les uns sur les autres dans le vaste panorama qui nous en sépare. Quels obstacles la nature et les sofas ont-ils accumulés entre la colonne et nous? La nature du terrain permettrat-elle au colonel d'entendre notre fusillade si nous sommes engagés à fond ? Est-il même à Sanankoro ?
Dès que la nuit tombe, six tirailleurs déterminés quittent leurs vêtements d'uniforme, se revêtent du léger boubou 1 des sofas et partent reconnaître la route. Pendant ce temps, un conseil est tenu entre les capitaines présents.
Nous avons des cartouches en quantité puisque nous disposons du ravitaillement en munitions de la colonne ; le capitaine Sensarric qui a fanatisé ses tirailleurs qui le suivraient au bout du monde répond d'eux. On tentera l'aventure. Si quelque position trop forte nous arrête, nous tiendrons surplace le temps nécessaire à la colonne