‹ Au NigerChapitre 22 sur 38 · Sorte de blouse · texte numérisé non relu

Sorte de blouse

pour accourir nous donner la main. Cette résolution prise, chacun rentre dans sa tente.

A trois heures du matin, je reçois la visite du capitaine Dunoyer. Les tirailleurs envoyés en reconnaissance sont rentrés. Le chef du convoi me donne les nouvelles qu'il rapportent. A Talibakoro, l'ennemi a complètement barré le passage avec une forte palissade précédée d'un abatis que cette nuit même des centaines d'hommes en armes renforcent. Nos tirailleurs ajoutent qu'un long travail serait nécessaire pour remettre en état ce passage qu'une forte colonne ennemie défend.

Le cas est grave et, à mon sens, deux solutions se présentent : se porter en avant et tenter de forcer le passage, moins difficile peut-être que nos hommes le disent. Si nous ne réussissons pas ou qu'on estime que cette opération doive nous faire perdre trop de monde et une notable partie de notre convoi, nous pourrions camper sur quelque forte position voisine ; nous ne serions plus qu'à douze kilomètres de la colonne et nous trouverions sans doute le moyen de signaler notre présence au commandant supérieur. Ou bien encore rester à Madiarébougon; le convoi y est à peu près abrité des coups de feu, les abords en sont bien dégagés ; quelques travaux en feraient facilement une belle position défensive ; les vivres et les munitions de la colonne nous mettent à l'abri du besoin ; les animaux manqueront de mil dans deux jours, mais il y a autour du village du fourrage pour plusieurs jours.

Quant au capitaine Bonnier, il pense que le parti le meilleur est de descendre dans un des riches villages de culture qu'on dit avoisiner la route. On le choisira petit pour pouvoir le défendre plus facilement et on avisera la

colonne en lui adressant un nombre suffisant de courriers.

Le commandant du convoi qui, lui, a la responsabilité de la décision à intervenir, ne goûte pas ce moyen terme qui lui paraît ne pouvoir donner que des résultats problématiques puisqu'ils sont subordonnés au passage de nos courriers à travers les lignes ennemies. Or, nous avons quitté Bissandougou justement parce que nous supposions que nos courriers et ceux du colonel étaient tous interceptés, et avant d'arriver à Madiarébougou le convoi a défilé devant un signal peu fait pour donner de l'entrain à ceux de nos hommes que nous chargerions de porter un avis à Sanankoro.

Placé en travers de la route, un bras sanglant fraîchement coupé au-dessous du coude semblait là pour indiquer le sort réservé à la main qui prendrait un pli pour le porter à travers les lignes ennemies. En passant devant ce signe sinistre les hommes de confiance, courriers de profession ou agents politiques que nous avons avec nous, avaient frémi, et ce mot du vieil interprète jeté froidement du haut de son cheval : « La main d'un courrier » n'avait pas eu pour effet de les rassurer.

Aussi, finalement, le capitaine Dunoyer donne l'ordre de se préparer à battre en retraite. Pour dépister l'ennemi on partira au petit jour par une route différente de celle suivie à l'aller.

A cinq heures du matin nous nous mettons en marche sans que l'éveil ait été donné aux sofas qui nous entourent. Embarrassés par nos porteurs, nous marchons lentement, péniblement. A quelque distance du village de Niakalémori nous faisons halte, vers sept heures. Nous voyons de la légère éminence sur laquelle nous sommes arrêtés un va-

et-vient de nombreux cavaliers, de fantassins et de quelques paysans qui passent non loin de nous et paraissent se diriger vers notre campement de la nuit. Il ne semble pas qu'ils nous aient découverts. Dans le lointain, du côté de Sanankoro, on croit entendre des feux de salve. Nos tirailleurs, qui ont bonne oreille l'affirment. Nous continuons cependant et nous arrivons en formation de combat sur les crêtes qui commandent le village à six ou sept cents mètres; nous le couvrons de projectiles. Rien ne bouge. Nous allons nous porter en avant lorsque quelqu'un fait remarquer que la crête du tata du chef qui forme réduit se garnit de défenseurs. En effet, des points noirs y paraissent un à un et la dentelle ; un feu de salve balaye la muraille, et, un rire inextinguible s'empare de tous : nos balles ont en effet chassé des défenseurs d'un nouveau genre ; ils s'envolent majestueusement, poussant d'aigres cris de colère et viennent planer au-dessus de nous pour nous demander sans doute compte de cette insolite agression faite au mépris du respect que tout le monde a dans les pays chauds pour ces vautours, incomparables destructeurs d'immondices, que le troupier appelle dans son langage imagé : des « charognards i.

Le convoi traverse le grand village désert; les places et les rues sont bossuées par de nombreuses tombes fraîchement fermées. Quelques-unes sont ornées avec un soin tout particulier ; elles doivent contenir les corps des chefs tués dans les derniers combats. Quatre kilomètres plus loin nous campons à cheval sur la bifurcation des deux routes qui viennent de Sanankoro. A ce point, si la colonne vient à notre rencontre comme les feux de salve entendus dans le lointain le laissent supposer, nous sommes sûrs de ne pas la manquer. A midi on entend

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de nouvelles salves ; quelques cavaliers se montrent sur les crêtes ; quelques coups de feu ; puis, plus rien. A trois heures, le capitaine Dunoyer et moi nous montons sur un piton élevé qui commande notre camp et d'où le petit poste de tirailleurs qui l'occupe découvre au loin la plaine.

Il semble qu'à grande distance des points rouges s'agitent. Ils se rapprochent, grossissent. Ce sont des cavaliers. Cavaliers de Samory ou spahis ? Nous agitons un mouchoir au bout d'un bambou. Les cavaliers s'arrêtent, se consultent ; bientôt ils agitent un mouchoir à leur tour. Il n'y a plus à en douter : ce sont les spahis. Quelques instants après, le lieutenant Mangin puis le capitaine Harmand nous apprenaient que la colonne venait de faire halte à Niakhalémori. A la tombée de la nuit la jonction était opérée.

Par quelle coïncidence heureuse la colonne s'était-elle ébranlée pour venir à notre rencontre ? Gomment avait-elle connu notre présence? Telles étaient les questions qui nous venaient aux lèvres en abordant nos camarades, et le colonel lui-même, à notre grande stupéfaction ne comprenait pas comment il se faisait que nous fussions ici^

Voici comment était né cet heureux quiproquo. Le colonel n'avait reçu aucun des courriers de son chef d'étatmajor, qui, comme on le sait, était également sans nouvelles de lui. Tous les courriers envoyés dans les deux sens avaient été enlevés par Samory ; or, un d'eux portait

1. Le seul courrier parvenu au commandant supérieur était celui que le capitaine Dunoyer lui avait adressé la veille au soir de Madiaréhougou ; il l'avait reçu le matin même, à quelques kilomètres en avant de ce villag-e. C'est grâce à cet avis et aux feux de salye du capitaine Dunoyer contre Niakhalémori que le colonel avait forcé de vitesse pour nous rejoindre.

l'ordre de mettre le convoi en marche le 4 de façon qu'il soit le 7 à Farandougou où la colonne viendrait à sa rencontre. C'est ainsi que le colonel, pensant ne nous voir que le lendemain à l'étape prochaine était plus qu'étonné de nous rencontrer un jour plus tôt et à vingt-cinq kilomètres du lieu de rendez-vous.

Quoique ayant tourné encore une fois les défenses que nos tirailleurs avaient reconnues la nuit précédente et qui avaient été élevées non contre nous, comme nous le pensions, mais contre la colonne, il avait eu à combattre. L'engagement s'était borné à un échange de salves à peu près inofFensives ; c'était celles que nous avions entendues dans la matinée.

La colonne campe en carré avec des avant-postes placés sur les hauteurs, quelques-uns forts d'une section, à un kilomètre du camp. Malgré cette précaution, à deux heures du matin, alors que la lune vient à peine de se coucher, nous sommes réveillés en sursaut par le fracas d'un feu de salve, puis d'un autre auquel succède une fusillade désordonnée qui trace de rapides éclairs rouges dans la complète obscurité de la nuit. Les balles pleuvent dans le camp ; un cheval est blessé. Au moment où le capitaine Gouget se lève, une balle traverse sa paillasse. On éteint les feux en silence et personne ne bouge. Pendant dix minutes les sofas font sur nous, au jugé, un feu d'enfer ; mais ils n'avancent pas, et bien leur en prend car les petits postes intermédiaires se sont réunis et sont prêts à leur sauter à la gorge. Enfin tout se tait et ceux que ce tapage a réveillés se rendorment consciencieusement.

Nous reprenons à six heures du matin la direction de Sanankoro par une route nouvelle, à l'est de celles déjà suivies par la colonne. Elle passe entre deux chaînes

de montagnes parallèles et débouche droit sur la plaine de Sanankoro.

La vallée qu'elle suit est d'une fertilité remarquable et tout récemment encore elle était parfaitement cultivée.

Les villages et les hameaux s'y touchent, confondant souventieurs jardins ; partout des eaux vives coulent en clairs ruisseaux, descendant de frais vallons avec des recoins délicieux.

Rien n'inquiète notre marche et nous pouvons jouir en paix du charmant paysage qui se déroule devant nous.

Lorsque nous approchons de lieux habités, la plaine et les collines se couvrent, loin en avant, de points noirs qui se déplacent rapidement vers les crêtes des montagnes ; derrière, plus rapides, de petites taches rouges gagnent sur eux, les atteignent, et se confondent un instant; puis, tous s'essaiment dans toutes les directions et disparaissent dans la masse sombre de la verdure qui borde les hauteurs. Ce sont les habitants qui fuyent effarés, sous la poursuite des spahis. Ils se croyaient bien à l'abri derrière ce double écran de montagnes qui les séparent de la route de Sanankoro, dans leurs paisibles vallons que la guerre avait respectés jusqu'à ce jour.

Parmi tout ce monde que nos cavaliers poussent pêlemêle devant eux, quelques sofas chargés de la garde des villages.

Ils apprennent au colonel que le gros des troupes de Samory s'est lancé pendant la nuit sur la route de Bissandougou où l'Almamy croit que se rend la colonne. Il a l'intention de nous y devancer et de nous attendre à Farandougou. C'est pour masquer ce mouvement qu'il a ordonné la fusillade de la nuit dernière.

Sur le tard, nous nous arrêtons et nous bivouaquons

au milieu de champs de patates, d'ignames et de manioc. Par places, des bouquets de bananiers couverts de régimes à côté de groupes de cases pleines de céréales. C'est une aubaine précieuse pour tous, et chacun fait en hâte sa cueillette. Plusieurs coups de feu retentissent dans le lointain ; des signaux sans doute, qui annoncent notre approche aux bandes qui observent les garnisons de Sanankoro et de Kérouané.

A huit heures, le lendemain, nous longeons le tata de Sanankoro que flanquent des tours rondes, puis nous traversons le marché.

Nous entrons dans Kérouané, à neuf heures et demie. Le tata haut de cinq mètres et épais de deux, avait été construit à notre intention, par Samory. Nous en profitons ; une partie de la colonne, l'état-major, l'ambulance, l'artillerie et les magasins l'occupent.

Cette résidence est magnifiquement située sur un mamelon élevé aux pentes extrêmement douces, limité au sud par le Milo, et dans les autres directions par de beaux ruisseaux boisés. Du sommet que couronne la muraille on aperçoit toute l'immense plaine de Sanankoro dont les riches cultures, entourant sans discontinuité de grands villages, se développent sur des ondulations légères jusqu'au pied des montagnes qui presque de toutes parts limitent l'horizon ; parfois les plantations en escaladent les flancs, à une altitude de quelques centaines de mètres jusqu'à la lisière des bois qui couvrent les sommets.

Au centre de la résidence, une cour finement sablée est entourée de cases massives de dix à douze mètres de diamètre qui servaient de demeure particulière à Samory. Deux « boulous » élevés y donnent accès. Tout autour, •des groupes de cases disposées de la même façon ser-

valent de logement aux femmes et aux captifs. Cet ensemble, malgré l'incendie récent, dénote, comme dans toutes les installations de Samory, une grande recherche de propreté, de commodité et d'ordre.

En avant de la porte nord du tata, la mosquée, lourde bâtisse carrée aux murs épais, au toit de chaume parallélipipédique, lamée à l'intérieur par des nervures de feuilles de palmiers passées au feu.

La case qu'occupe le colonel était celle que s'était réservée l'Almamy. Elle est plus spacieuse que les autres, et remarquable par une sorte d'estrade demi-circulaire, où apparemment il donnait ses audiences. Le feu n'a pas laissé un seul toit debout ; il faut donc en construire de nouveaux, et c'est un travail fort délicat duquel, à l'aide de corvées de porteurs, essaye de se tirer tant bien que mal le capitaine indigène Mahmadou Racine. Deux fois il faudra les recommencer entièrement, car les premiers construits laissent passer le soleil et la pluie malgré les soins qu'on y donne.

De nombreux villages bordent l'ellipse de quatre kilomètres de diamètre, dont Sanankoro et Kérouané marquent les deux extrémités et en sont les deux points d'appui. Quatre compagnies de tirailleurs et le peloton de spahis auxiliaires y cantonnent . A Sanankoro et à Kérouané, la cavalerie bivouaque en deux groupes ainsi que l'artillerie. Au delà de cette dernière résidence, à six cents mètres, le Milo, large de soixante à quatre-vingts mètres, serpente dans une dépression de terrain très boisée ; il se redresse à deux kilomètres dans l'ouest pour remonter vers le nord, couvrant ainsi notre flanc droit. Les avancées ennemies sont établies sur la rive gauche de la rivière derrière des abris en pierres ferrugineuses.

Plus en arrière se dressent des contre-forts assez abrupts sur lesquels sont les grand'gardes des sofas installées dans des villages de culture ; au delà, la montagne du Toukoro se relève brusquement, souvent en falaises à pic ; une végétation rabougrie est suspendue à ses flancs rocheux déchirés par de grands éboulis gréseux. Des chemins de chèvres escaladent les pentes et amènent à un plateau verdoyant, dominé par deux pics qui donnent naissance aux ruisseaux dont les eaux entretiennent partout d'épais bosquets d'où émergent les toits pointus des deux villages oii Samory nous observe et oii il a amassé une partie de ses approvisionnements.

Sur la rive ennemie, c'est un va-et-vient continuel de cavaliers et de fantassins qui descendent des hauteurs dans la plaine. A la lunette de batterie on distingue nettement leurs vêtements que les bouquets de grands arbres masquent et découvrent à mesure qu'ils avancent.

Notre arrivée détermine une certaine agitation dans cette immense fourmilière haute de quatre cents mètres ; des cavaliers courent dans toutes les directions, des groupes de fantassins dont les armes miroitent au soleil sortent de leurs cantonnements et vont sans doute prendre leurs postes de combat. Quelques coups de canon dont les obus éclatent sur leurs villages en hâtent l'évacuation et leur envoient les salutations du colonel.

Temps couvert le soir de notre arrivée. A la tombée de la nuit un orage éclate ; mais il avorte comme il arrive souvent au début de la saison des pluies. A onze heures, le ciel qui resplendissait sous les flots de lumière de la pleine lune s'obscurcit tout à coup, de gros nuages noirs s'amoncellent sous la poussée d'un vent violent.

Bientôt le tonnerre gronde, les éclairs rayent la voûte noire du ciel d'un aveuglant feu d'artifice, et pendant que le vent souffle avec rage, quelques larges gouttes d'eau commencent à tomber. La colonne pourrait dormir en paix si tout ce tintamarre et une douche d'eau glacée ne l'en empêchaient pas ; les sofas ne troubleront pas son sommeil malgré leur démonstration de la journée, car ils n'aiment pas à sortir sous l'orage et la pluie.

De nuit comme de jour ils font cependant bonne garde. Le lendemain de notre arrivée, je suis monté sur une des banquettes qui garnissent la muraille du côté duMilo, pour admirer le splendide spectacle de la montagne du Toukoro inondée par la lumière dorée du soleil levant. A cheval sur le mur, abîmé dans la contemplation des jeux de lumière que modifiaient à chaque instant les tonalités des grisailles et des verts, je ne songeais guère à mes anciens amis les sofas ; ils se chargeaient de se rappeler à mon souvenir. Un coup de feu retentit et au moment où, curieusement, je regarde un petit nuage de fumée qui s'élève d'un bosquet, une balle vient en sifflant écréter le tata à quelques pouces de ma jambe et tombe à l'intérieur de l'enceinte dans la litière d'un cheval à l'attache qui tire brusquement sur salonge ens'ébrouant. Pendant que je reste confondu de l'adresse de ce coup tiré à sept cents mètres au moins, un deuxième petit nuage blanc monte du même fourré ; une autre balle vient se ficher dans l'épaisseur du tata au-dessous de moi. Jugeant inutile de servir plus longtemps de cible à de pareils tireurs, je repasse le corps à l'intérieur et un calme profond renaît du côté du Milo.

Je trouvai très vexant de ne même pas pouvoir regarder de notre campement la campagne environnante ;

et c'est en épiloguant mentalement sur cet incident que je regagnai ma case.

Vers midi, des tirailleurs ont été postés sur les crêtes qui commandent le Milo et une fusillade suivie s'est engagée. Tirailleurs et sofas tirent parfaitement abrités ; aussi je pense qu'ils n'ont pas dû se faire grand mal malgré les chiffres mirifiques de sofas blessés que nous donnent à leur retour nos dignes soldats noirs. Chaque jour, à des heures différentes, le colonel fera renouveler ces tireries dont personne de nous ne comprend l'utilité. Elles auront cependant pour résultat d'habituer les sofas placés en réserve d'avant-postes à ne plus prendre notre fusillade au sérieux et à ne pas se déranger pour renforcer leurs camarades lorsqu'ils l'entendront éclater à l'improviste sur le Milo. Or il arrivera qu'un beau jour, grâce à ce stratagème, nous aurons franchi à peu près sans pertes ce passage difficile.

Pour le moment, la situation de la colonne est en apparence mauvaise. Nous sommes coupés de toute communication d'avec notre base d'opération ; les reconnaissances quotidiennes dans la plaine de Sanankoro ne rapportent plus que fort peu de céréales et les vivres s'épuisent.

D'autre part, un des rares courriers qui parvient à franchir les lignes ennemies apporte au commandant supérieur des nouvelles alarmantes de plusieurs parties du Soudan. Dans le Ségou, une révolte vient d'éclater; dans le Sansanding, Mademba * n'arrive pas à tenir tête aux contingents du Macina : dans le Keniédougou, la mau-

1. Indigène du bas Sénégal élevé jadis à l'École des otages de Saint- Louis. Son instruction et sa vive intelligence l'avaient amené i^apidement à ame belle situation dans l'administration des postes et télégraphe où le colonel Archinard l'avait pris pour en faire le roi du pays de Sansanding.

vaise foi de Tiéba se double d'actes qui mettent notre prestige en péril ; enfin, sur les confins sud-est des Etats de Samory, le capitaine Ménard vient d'être massacré.

Certes la situation de la colonne expéditionnaire, critique à plus d'un point de vue, eût suffi aux inquiétudes du commandant supérieur; d'aussi graves complications surgissant tout à coup sur tous les points du territoire du Soudan dont, seule, l'administration serait une lourde tâche, mettaient le comble à la somme de préoccupations qu'un homme peut supporter quelque grandes que soient son habileté, sa décision et ses capacités administratives ou militaires.

L'expédition contre Samory avait absorbé toutes les forces vives de notre colonie, et elles paraissaient insuffisantes. Comment faire front à tant de difficultés nouvelles naissant après la fièvre jaune, l'épizootie, la peste, l'appauvrissement des régions restées fidèles et enfin, la résistance imprévue de l'ennemi contre lequel nous étions engagés.

Les sages mesures ordonnées par le colonel Humbert, l'activité du capitaine Briquelot, puis plus tard la valeur militaire du commandant Bonnier et son entente parfaite des choses du Soudan, la clairvoyance du lieutenant Marchand et l'abnégation de tous sauvèrent une situation qui, au moment où le courrier dont nous parlons arrivait à Sanankoro, paraissait extrêmement périlleuse.

Pour se rendre un compte exact de ce que les soucis du commandant supérieur pouvaient avoir de poignant en recevant avis des événements que nous allons raconter, il ne faut pas oublier que la colonne, somme de toutes les troupes et de toutes les réserves dignes de ce nom existant dans le Soudan, était à la veille de manquer de

vivres et de munitions, à deux cent cinquante kilomètres du Niger et du plus proche de nos postes militaires réellement défendables. A huit cent cinquante kilomètres de Kayes, sa base d'opérations, à plus de mille sept cents kilomètres de Saint-Louis qui est à vrai dire le point d'appui réel des opérations au Soudan, notre colonne était entièrement coupée de toute communication dans un pays inconnu et difficile à l'excès, au milieu d'une région ruinée, entourée d'un ennemi entreprenant, courageux, bien armé, abondamment pourvu de vivres et de munitions, dont les effectifs allaient croissant après chaque défaite et qui, pas un seul jour encore, n'avait donné le moindre signe de défaillance. Chassé d'une position, le lendemain, le soir même, on le retrouvait défendant la position suivante avec la même ténacité, la même ardeur, pendant qu'une partie de ses contingents, se glissant derrière nous, paraissait nous forcer à aller toujours en avant nous butter à de nouveaux obstacles.

Comprend-on comment, en pareil cas, l'inquiétude peut se glisser dans les coeurs même les mieux trempés alors que les effets des victoires quotidiennes se traduisent par de tels résultats ; lorsque les vainqueurs au lieu de recueillir les fruits de leurs succès, doivent, après chaque succès, subir le nouveau combat que l'ennemi leur impose, lorsque après un nouvel engagement heureux on constate amèrement que si les effectifs ont diminué, ceux de l'ennemi se sont au contraire accrus malgré des pertes énormes?

Il faut songer aussi qu'une partie de nos troupes se compose d'auxiliaires indigènes, encadrés à la vérité par de braves soldats d'infanterie de marine et des officiers sur lesquels on peut particulièrement compter ; mais

enfin ces hommes ne se sont pas enrôlés pour un patriotisme qu'ils ignorent ou pour une gloire qui leur est inconnue ; au reste, bon nombre sont originaires des contrées samoriennes. Ils n'ont vu dans cette expédition que de bonnes occasions de pilleries. Et voilà qu'au lieu de cela ils vivent péniblement à la demi-ration, au milieu d'un pays ruiné et de dangers sans cesse renaissants. A peine ont-ils pensé s'absenter de leurs villages pour deux mois, trois au plus ; et depuis quatre mois ils marchent ; depuis un mois ils se battent tout le jour, souvent la nuit, et rien ne fait prévoir que ce dur et infructueux métier cessera bientôt. A l'envi, lorsque leurs chefs leurs parlent de nouveaux exploits, ils se déclarent « fatigués » ; chaque jour ils deviennent plus lourds et moins maniables. Imagine-t-on les suites d'un insuccès avec de pareils hommes déjà de leur nature impressionnables à l'excès ! Sans efTort, on peut concevoir après un échec possible, la colonne, diminuée quotidiennement par d'innombrables désertions et par les coups audacieux d'un ennemi enhardi par le succès, arriver à un tel état d'épuisement qu'elle disparaîtrait bientôt sans qu'aucun écho de son sort ne se fasse plus entendre jamais. Alors tout le Soudan soulevé, en flammes, et la révolte gagnant les portes mêmes de Saint-Louis.

Il faut donc que toujours nous soyons victorieux, sans jamais courir une chance d'échec si faible qu'elle soit; et c'est pourquoi le commandant supérieur doit chasser de son esprit toute idée d'aventures quelque facile, quelque heureuse qu'elle se présente, et qu'il résiste presque toujours à la fougue de ses sous-ordres dont les vues se limitent naturellement au rôle restreint qu'ils jouent dans cette dangereuse partie. Une circonspection absolue qui

ne livre rien au hasard tant que le succès général n'est pas assuré, telle est la qualité maîtresse qui doit présider à ses actes.

C'est ainsi que chaque jour, à Kérouané, excédés de piétiner sur place, nous assistions sans comprendre à la prudente préparation que le colonel Humbert faisait de l'assaut qu'il méditait de donner à la montagne du Toukoro. Il voulait être assuré d'un complet succès, et on verra qu'il était nécessaire pour pouvoir ensuite envisager l'avenir avec quelque confiance.

Dès le mois de novembre 1891, la garnison de la ville de Ségou et par suite de tout le royaume ne se composait guère que d'une maigre section de tirailleurs forte à peine d'une trentaine d'hommes. Le pays paraissait tranquille et, dans l'esprit de notre résident, cette très faible troupe n'aurait guère à jouer qu'un rôle de police locale pendant la durée de l'expédition contre Samory.

Cependant au mois de janvier, une colonne venue du Macina où Ahmadou régnait en maître menace Sansanding ; des contingents du Monempé, du Nampola et du Sokolo, forts de son appui, se mettent en rébellion directe contre notre autorité et vont se joindre aux Macinankés. Le capitaine Briquelot, résident de Ségou, envoie alors pour protéger la capitale du fama Mademba, une colonne de sofas du Ségou forte de mille sept cents fantassins et de sept cents cavaliers. Mais la colonne d'Oumarel, le chef macinanké, s'accroît par de nouvelles défections de nos protégés et ses effectifs dépassent bientôt trois mille hommes et quatre cents cavaliers. Mademba que nous avons créé roi de Sansanding, s'enferme dans sa capitale. Il dispose de deux mille fusils. D'un côté de la ville, à une

trentaine de kilomètres, campe la colonne ennemie ; de l'autre est cantonnée dans les villages voisins la colonne du Ségou.

Quelques engagements partiels ont lieu ; mais en définitive la situation reste stationnaire. Dans le Ségou, au contraire, elle se complique singulièrement. Le Miniankala s'est révolté. Le capitaine Briquelot, comptant sur son influence personnelle pour éteindre le soulèvement, se rend lui-même dans cette province. Chemin faisant, il apprend que la garnison de sofas de Bla, le chef-lieu du canton, a été chassée. Il continue sa route, entre dans Bla qui n'oppose aucune résistance et y réinstalle les sofas de Bodian. « Le 22, à neuf heures, au moment où il va quitter la ville, une colonne de révoltés comptant un millier d'hommes parait devant ses murs et l'attaque ; le capitaine Briquelot se défend vigoureusement avec ses vingt-deux fusils à tir rapide aidé de la garnison du Fama qui se compose de cent fusils, cent arcs et deux cents cavaliers. Le combat ne cesse qu'à la nuit. Protégés par les murailles, nos tirailleurs n'ont eu que six blessés tandis que les rebelles ont une centaine d'hommes hors de combat. L'ennemi ne renouvelle pas l'attaque et notre résident peut rentrer tranquillement à Ségou ; heureusement d'ailleurs, car ses hommes ne possèdent plus en tout que deux cents cartouches.

« Après son départ, les révoltés reviennent à la charge et enlèvent Bla de vive force. En même temps, du côté de Sansanding, les cavaliers du Macina s'enhardissent jusqu'à venir enlever des femmes sous les murs mêmes de la ville. »

Dans le Kénédougou, nos affaires marchaient tout aussi mal. Le lieutenant Marchand notre résident auprès de

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Tiéba, avait obtenu qu'une des colonnes de ce chef se mît en route dans la direction des États de Samory.

Elle était commandée par Pliou, fils du fama. Partie de Tengrela, elle enlève Kokouna d'abord, puis Farakoro, où elle fait sa jonction avec une colonne de Dialakoro, chef du Nafana, dont le lieutenant Marchand a su faire un allié. A ce moment on peut penser que le ills de Tiéba ainsi renforcé va se prêter enfin à la diversion promise contre Samory; le lieutenant le presse de tenir la parole donnée par son père et les engagements pris récemment ; Dialakoro joint ses supplications aux siennes. Mais Phou refuse, s'emporte, puis devant leur insistance insulte notre résident ainsi que Dialakoro notre allié. II prépare secrètement son départ et, le lendemain matin à cinq heures, il s'éloigne en faisant mettre le feu au campement de notre résident dont il espère ainsi se débarrasser sous couleur d'accident. Celui-ci et le docteur Grall échappent à grand'peine à l'incendie et sont recueillis à peu près nus par Dialakoro.

Quelques jours après, à Kounténi, capitale de Dialakoro, le lieutenant Marchand apprenait le massacre de la mission Ménard. Il veut se rendre lui-même à Séguéla où le capitaine a trouvé glorieusement la mort pour chercher à sauver ses papiers. Heureusement Dialakoro s'oppose formellement à cet acte de généreuse témérité ; il envoie à Séguéla des émissaires par lesquels on peut avoir des renseignements précis qui contrôlent les dires des quelques hommes qui ont pu échapper au massacre.

Le capitaine Ménard était arrivé depuis quelque temps déjà à Matora, capitale du Ouorodougou, sur la frontière sud-est de l'empire de Samory ; il y attendait une occasion propice pour se rendre soit du côté des Scarcies en se

jetant à travers les montagnes, soit même sur Kouroussa. Parfaitement accueilli par Fakourou, chef du pays, il consentit à lui donner son appui dans l'attaque de Séguéla, un des villages frontière de Samory. Mais les assiégés avaient réussi à prévenir l'Almamy de la situation critique oîi ils se trouvaient. Une colonne de secours commandée par le chef sofa Sakhoba leur est adressée en hâte et tombe à l'improviste, le 4 février, sur la « diassa » du capitaine Ménard au moment où celui-ci a consommé presque toutes ses cartouches dans les diverses attaques de la place ; les huit paquets qui lui restent sont rapidement brûlés ; blessé plusieurs fois déjà, il se bat à coups de revolver. Il tombe enfin avec cinq de ses tirailleurs ; trois autres et ses deux domestiques peuvent s'échapper. Tous les papiers, tous les bagages et la tête du malheureux capitaine sont envoyés à Samory alors à Kabadianbara.

Le capitaine Ménard était parti de Grand-Bassam en 1890. Il avait remonté la Comoë et était arrivé à Kong en octobre 1891. De Kong, il se dirigeait sur le sud-ouest; le 2 décembre, il était à Sakhala. Il allait, de là, à Nighi à cent cinquante kilomètres au nord-ouest ; puis à Séguéla où il trouve la mort.

Le lieutenant Marchand complétait le télégramme dans lequel il annonçait ce tragique événement, en informant le commandant supérieur que Tiéba, dont la fidélité devenait chaque jour plus douteuse, alors que pour son entourage et pour ses fils l'hostilité s'étalait au grand jour, avait commencé de sérieux achats d'armes à tir rapide ; des caravanes venant de la Volta servaient d'intermédiaires entre les commerçants anglais et le fama du Kénédougou. Les fortifications de Sikasou étaient ache-

vées et, rassurés par le refuge solide qu'elles offraient, les fils de Tiéba parlaient ouvertement d'obliger leur père à s'allier avec Samory et Ahmadou pour nous chasser du Soudan.

C'est sous le coup de ces alarmantes nouvelles que furent donnés les ordres relatifs à la prise de vive force du refuge où Samory s'était installé sur le sommet du Toukoro.

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