CHAPITRE VII
Assaut de la montagne de Toukoro. — Coup de main du capitaine Durand. — Colonnes volantes autour de Kérouané. — Retraite sur BissandousTOu.
Ces jours derniers, le colonel a décidé la formation d'une troisième compagnie de tirailleurs auxiliaires par prélèvement sur les deux autres. Dès maintenant elle est constituée, au moins sur le papier, et j'en prends le commandement.
Elle se compose de quatre-vingt-quinze tirailleurs auxiliaires âgés de seize à vingt ans, de huit tirailleurs réguliers, de cinq soldats d'infanterie de marine, d'un caporal et d'un sergent de la même arme ; enfin, d'un sergent indigène. Les lieutenants Cristofari et Laurent* en com^ mandent les pelotons. Ces tirailleurs auxiliaires ont tous déjà combattu dans les rangs des première et deuxième compagnies auxiliaires ; ils y étaient encadrés par de vieux tirailleurs d'élite ; ils se sont bien comportés. En sera-t-il de même lorsqu'ils ne sentiront plus à leurs côtés les solides troupiers qui leur prêchaient d'exemple? Comment manœuvreront-ils sous le feu de l'ennemi, dirigés
1. Ce jeune et brillant officier est mort à Bordeaux, en rentrant du Soudan, au moment où la croix de la Légion d'honneur venait récompenser ses brillants services de guerre.
par un cadre formé en réalité de treize soldats et de trois gradés seulement?
Aussi, je compte surtout sur la valeur des deux officiers placés sous mes ordres pour les amener à faire rapidement figure honorable. Ce qui importe avant tout c'est de leur donner la cohésion qui leur manque et de les habituer à leurs chefs d'occasion. Aussi, matin et soir, ils manœuvrent sur les glacis qui entourent le tata de Kérouané. Au bout de quelques jours, grâce au zèle de tous, ils ont déjà bonne mine, et leurs mouvements sont presque aussi corrects que ceux de leurs camarades des troupes régulières.
Ils ont pour la plupart manifesté le désir de s'engager à la fin de la campagne dans le corps des tirailleurs soudanais; ils font en quelque sorte leur noviciat. Quoique recrutés aux quatre coins du Soudan, ce sont en grande partie des bambaras ou des malinkés ; quelques-uns même ont servi comme sofas dans les bandes de Samory. Deux de ces derniers y étaient, en cette qualité, armés de fusils analogues aux nôtres, et sans connaître l'usage de la hausse ils sont d'une adresse remarquable aux grandes distances.
Mes jeunes tirailleurs sont habillés de boubous et de pantalons indigènes en guinée bleue, le premier de ces vêtements bordé au col d'une ganse jaune; ils sont coiffés de la chéchia des tirailleurs et chaussés de sandales en peau de bœuf et de grandes guêtres en toile. Leur équipement est celui des tirailleurs réguliers dont, à distance, ils en ont absolument l'aspect grâce à la couleur générale, rouge et bleu, de leur costume.
La connaissance de leur langue me permet de m'entretenir familièrement avec eux ; ceci m'attire vite leur
confiance et a l'inappréciable avantage de me faire toujours comprendre lorsque je donne un ordre qui n'est pas un des commandements qu'ils entendent à peu près.
Des cinq soldats d'infanterie de marine, deux tombent malades le lendemain ou le surlendemain de la formation de ma compagnie, je ne les reverrai plus ; les trois autres sont de robustes gaillards rengagés, ayant déjà plusieurs campagnes de guerre et qui manieront rapidement leurs hommes comme de vieux sergents. Le caporal Quintard est presque un enfant ; il n'a que dix-neuf ans. Il fera son possible tant que les forces ne l'abandonneront pas. Le sergent Fleury est un vigoureux sous-officier qui, lorsqu'on va au feu, retrouve toujours une nouvelle vigueur malgré les fièvres qui le minent. Enfin le sergent Moussa-Diakité, que j'aurai la douleur de perdre bientôt, tué à mes côtés au combat du Bécé-ko, est certainement le modèle du parfait gradé indigène. C'est un ouassoulonké, de cette race énergique dont Samory tire ses meilleurs sofas ; grand beau garçon, doux, plein de dignité professionnelle. Au bivouac, il s'occupe de ses hommes avec des soins paternels ; au feu, il tuerait qui ne le suivrait pas comme une bête puante.
Le lieutenant Cristofari est un vétéran du Soudan qui ne lui a guère été clément, car à plusieurs reprises il a failli y mourir ; quoique rapatriable, il a tenu à faire cette campagne qu'il savait devoir être grosse de dangers. Sa froide bravoure et son expérience des hommes et des choses d'ici en font un second précieux. Une partie de mes hommes a déjà servi sous ses ordres, tous lui sont très attachés ; malheureusement je le laisserai sous peu mourant encore cette fois, à l'ambulance de Bissandougou où une rechute de fièvre bilieuse hématurique faillit l'enlever.
Le lieutenant Laurent est un tout jeune officier, mais plein de hardiesse et de présence d'esprit ; plusieurs fois il m'en donnera la preuve, notamment au combat de Fakoloya, oii il fut mis à l'ordre du jour de la colonne pour avoir tenu tête avec son peloton de quarante hommes à l'assaut de trois cents sofas qui s'étaient jetés à bout portant sur la grand'garde qu'il commandait.
Pendant que ma compagnie prenait corps sous le pétrissage constant de ses officiers , la fusillade continuait à différentes heures de la journée entre tirailleurs et sofas. Parfois, au milieu de la nuit, nous étions réveillés par le « floc » caractéristique des balles qui tombent à terre. Nous nous rendormions en songeant que le colonel devait avoir son idée pour nous gratifier de semblables réveils ; mais laquelle ? Nous l'ignorions. Il restait entièrement muet sur ce sujet.
Cette ignorance des projets du chef pendant qu'à moins d'un kilomètre les sofas semblaient nous narguer, agissait fortement sur plusieurs d'entre nous qui devenaient à vue d'œil de très méchante composition. La santé néanmoins était bonne en ce sens que l'ambulance renfermait peu de malades; mais les forces de tous. Européens et tirailleurs, diminuaient sensiblement, tandis que la tension nerveuse augmentait au contraire à l'excès. Notre nourriture était peu faite pour nous rendre la force physique qui, malgré notre oisiveté, allait nous manquant. En effet nous vivions tantôt d'un ou deux biscuits, tantôt de trois à quatre cents grammes de riz assaisonnés de bribes d'endaubage un jour sur deux et quelquefois d'un peu de tafia. Lorsque nos indigènes découvraient dans dans les champs voisins des patates ou des haricots, par-
fois même des bananes, c'était jour de fête et de repas pantagruélique.
Pour les tirailleurs, du riz et du sel.
Les chevaux, eux aussi, dépérissaient à vue d'œil. Nous n'avions pour les nourrir que du fonio, sorte de fm millet qu'ils rendaient sans le digérer, et de l'herbe sèche jamais en quantité suffisante. Le capitaine Gouget en enrageait et s'ingéniait en vain à soutenir les forces de sa cavalerie, même à son détriment et à celui de ses hommes.
Au contraire les porteurs ne pâtissaient que relativement peu de cette situation. Beaucoup mouraient à la vérité, parfois plusieurs dans une journée ; mais c'était des suites des fatigues et des privations endurées jusqu'à ce jour, car à Sanankoro ils trouvaient au cours des corvées de vivres qu'ils faisaient sous escortes dans les villages voisins, de constantes occasions de s'approvisionner en riz et en féculeux.
De toute la colonne, les gens les plus à plaindre étaient les courriers. Ils habitaient une case voisine de la mienne ; lorsqu'ils voyaient se diriger de leur côté, un papier à la main, le maigre et long Samba-Ibrahima, interprète principal de la colonne, on les voyait se regarder avec terreur et trembler de tous leurs membres. « A qui le tour de marcher ? » disait Samba et personne ne répondait. « Allons, un tel, c'est à toi, sors !» Et le malheureux ainsi désigné se levait péniblement et s'avançait la tête basse comme on marche au supplice. Bien souvent c'était à la mort en effet qu'il allait ; mort inéluctable d'un côté comme de l'autre. Tué par Samory, fusillé par nous, telle était l'alternative. Enfin, du côté des sofas c'était moins immédiat, et le pauvre diable partait, se faufilant dans
les hautes herbes, glissant de buissons en buissons afin de sortir de la plaine de Sanankoro sans être signalé par les guetteurs ennemis établis sur toutes les hauteurs voisines. Parfois, il arrivait ainsi à se jeter inaperçu dans les montagnes.
C'était une nécessité impérieuse qui présidaità ce service et, coûte que coûte, il fallait que les plis du commandant supérieur traversassent les lignes ennemies. Aussi lorsque le courrier s'acquittait heureusement de sa mission, la récompense était belle : cent cinquante francs, une fortune ; mais terrible aussi le châtiment lorsque, étreint par la peur, il revenait sans avoir cherché à franchir la zone de surveillance des sofas. C'est qu'aussi ceux-ci étaient impitoyables : tout courrier pris avait le bras droit coupé, puis souvent était immédiatement mis à mort. De sorte que ces malheureux inventaient d'épouvantables ruses pour éviter cette redoutable corvée.
Dernièrement le colonel avait expédié deux courriers sur Bissandougou. Arrivés non loin des avant-postes ennemis, l'un d'eux, affolé par l'idée d'y pénétrer, se tire un coup de fusil dans le bras et revient à Kérouané racontant que les sofas l'ayant aperçu, lui avaient logé une balle dans le corps ; grièvement blessé, il s'était senti dans l'impossibilité d'aller plus loin. Il avait le bras cassé d'un coup de feu ; on le crut.
Malheureusement pour lui, l'autre courrier était parvenu à Bissandougou, et le convoi Dunoyer le ramenait quelques jours après à Kérouané. Par lui, on connut l'imposture héroïque de son camarade. Un beau soir, en présence de deux autres courriers qui allaient se mettre en route, justice distributive fut faite à l'un et à l'autre. Tandis que celui qui avait accompli sa mission recevait
les trente gourdes * promises, le deuxième avait la tête cassée d'un coup de fusil.
Une cinquantaine de sofas prisonniers sont gardés en tas dans la grande cour de Kérouané par deux tirailleurs, baïonnette au canon. Ce sont tous de beaux gars, replets, bien membres, grands et forts. Ils ne savent trop le sort que nous leur réservons et tous ensemble, comme mus par un ressort, ils tournent anxieusement la tête chaque fois qu'un mouvement insolite se produit dans le tata. Certes, s'ils n'avaient dû compter que sur la clémence de ceux qui les ont pris, officiers, tirailleurs ou spahis, depuis longtemps nous en serions débarrassés ; mais le colonel veut se servir d'eux pour faire connaître à leurs camarades que ce n'est nullement à eux que nous faisons la guerre, mais à Samory seul.
Il a fait rédiger en arabe une dizaine de proclamations basées sur cette assurance ; il les remet à autant de prisonniers qui appartiennent à des bandes différentes et leur rend la liberté. Nul doute pour lui que ces hommes reconnaissants de la vie qu'ils doivent à sa clémence ne porteront ces papiers à leurs chefs qui les liront et en feront leur profit. Je serais plutôt enclin à penser qu'obéissant à une consigne formelle, ils les porteront sans tarder à Samory qui sera seul à prendre connaissance de ces suggestives missives.
Quoi qu'il en soit, jusqu'à la fin de la campagne et même au delà, sauf un chef sofa, fils d'un de nos chefs de village, aucun d'eux, si maigre personnage qu'il fût, ne nous fit plus d'avance que par le passé ; tous, grands et petits, restèrent absolument fidèles à Samory.