Pièce de cinq francs
Le samedi 13 février, le colonel fait appeler dans sa case tous les commandants d'unités. Nous allons enfin savoir ce qu'il prépare secrètement depuis si longtemps et recevoir des instructions pour une prochaine opération.
En quelques mots le commandant supérieur nous explique qu'il espère avoir endormi la vigilance de l'ennemi par les fusillades qui nous ont tant intrigués ; ce point acquis, il se propose d'enlever par surprise la montagne du Toukoro avec les approvisionnements réunis sur son sommet. Peut-être arrivera-t-on à mettre la main sur Samory lui-même si, malgré les grandes difficultés d'escalade, nos troupes peuvent atteindre assez rapidement le plateau.
Trois colonnes d'assaut seront formées et attaqueront au petit jour cette forte position sur ses deux extrémités et à son centre ; la cavalerie assurera la liaison entre elles et une réserve forte de deux compagnies se tiendra à Kérouané, prête à soutenir celle des colonnes d'assaut qui éprouverait une résistance trop considérable. Cette réserve sera aussi chargée de faire face à une contreattaque que pourraient tenter les bandes de Modi-fin- Dian et de Karamoko qui sont campées à Talibakoro, à douze kilomètres au nord de Kérouané.
Les capitaines Pineau, Réjou et Sensarric commanderont respectivement les colonnes de droite, du centre et de gauche, qui se composent : la première et la dernière de deux compagnies, la seconde, de la troisième compagnie régulière. La colonne de droite va être la plus en l'air car elle commencera son attaque à quatre kilomètres de la réserve ; mais elle est formée de nos deux meilleures compagnies et sera dirigée par un capitaine plein d'entrain
d'expérience, de sang-froid et d'habileté manœuvrière. Celle de gauche aura probablement un vigoureux coup de collier à donner pour enlever les défenses qui commandent le gué de Kérouané ; mais outre qu'elle opérera à faible distance de la réserve qui pourra au besoin lui prêter son concours, elle sera enlevée par des officiers que rien n'arrête tels que le capitaine Sensarric, les lieutenants Salvat qui commande la compagnie soudanaise, Manet, Andlauer et Voulet. Le rôle de la compagnie du centre qui doit régler sa marche en avant sur les progrès des colonnes des ailes sera probablement moins brillant : il consistera surtout à relier entre elles les deux colonnes d'assaut. La compagnie Szymanski et la mienne qui n'est formée que depuis trois jours et sur la cohésion de laquelle on peut encore avoir des doutes, se tiendront en réserve dans le tata ou aux abords de Kérouané.
A la tombée de la nuit, les différents éléments de la colonne commencent leurs mouvements et viennent s'établir en silence sur les emplacements d'où ils partiront les uns dans la nuit, les autres à la pointe du jour pour aborder la position.
C'est une très grosse partie qui va se jouer, et un seul coup d'œil jeté du haut du rempart de Kérouané en indique toutes les difficultés. Le Milo longe le pied des positions ennemies, ses berges sont escarpées, recoupées avec soin par les sofas en talus abrupts. Son lit est large de quatre-vingts mètres, profond de trois à quatre pieds sur les points guéables. Une végétation épaisse borde la rive opposée où les passages sont battus par des murs défensifs en pierres sèches. Enfin, commandant ce difficile