‹ Au NigerChapitre 25 sur 38 · Mort nové dans le cours d'une mission sur la haute Comoë · texte numérisé non relu

Mort nové dans le cours d'une mission sur la haute Comoë

terrain d'accès, la crête des hautes falaises qui retaillent les bords du plateau est garnie de parapets en tuf ferrugineux partout où les éboulis permettent l'escalade.

Une forte bande ennemie est établie au gué de Kérouané, une autre campe dans le village de Lélengué, qui commande le passage du gué. Plus de mille fusils à tir rapide occupent la montagne en arrière des lignes avancées que des patrouilles mixtes de cavaliers et de fantassins relient constamment.

Dès la deuxième moitié de la nuit, fantassins et cavaliers, nous sommes tous sur pied ; chaque détachement contourne les crêtes et se rend silencieusement à son poste de combat. Le capitaine Pineau, qui a le plus long chemin à parcourir doit donner le signal de l'attaque. Aux premiers coups de feu qu'elle entendra sur sa droite, la colonne de gauche se jettera dans le Milo et tentera d'enlever les défenses du gué de Kérouané, pendant que la compagnie Réjou, au centre, cherchera à prendre pied sur la rive gauche.

Tous les officiers qui ne doivent pas prendre une part directe à l'attaque, le commandant supérieur en tête, fouillent anxieusement de leurs lunettes l'obscurité pâlissante qui nous cache la colonne de droite ; toutes les oreilles sont tendues vers Lélengué, frémissantes au moindre bruit. Du côté des sofas, rien ne bouge ; l'éveil n'a pas été donné et sans doute leurs petits postes sommeillent tranquillement pendant que, sur notre rive, la plaine s'anime d'un grouillement humain silencieux qui grossit dans l'ombre et se tasse vers la rivière.

Tout à coup, deux flammes rouges rayent subitement à l'ouest la ligne indécise de l'horizon, deux salves retentissent, plusieurs autres encore déchirent l'air, assourdies

par l'éloignement ; un crépitement de coups de feu isolés leur répond, puis tout se tait.

Bravo ! la surprise a réussi certainement. Pineau a enlevé le gué et les sofas démoralisés sont en fuite après avoir déchargé leurs armes au hasard.

A la première salve, le capitaine Sensarric dont la colonne est tout entière couchée immobile le long du fleuve, fait glisser à l'eau la section Andiauer pendant que la compagnie Salvat appuie sur la gauche et garnit un coude du fleuve d'où elle s'apprête à battre d'enfilade la rive ennemie. Les tirailleurs du lieutenant Andiauer atteignent le bord opposé sans avoir provoqué l'alarme ; mais au moment où ils cherchent à escalader le parapet qui barre le gué, une nappe de projectiles passe en sifflant au-dessus de leurs têtes et toute la berge s'illumine de la clarté d'une vive fusillade. D'un suprême eff'ort leur lieutenant en tête, ils franchissent l'obstacle et se jettent baïonnette basse sur le premier mur défensif qu'ils enlèvent. Toute la compagnie Sensarric a suivi ; elle se porte rapidement à hauteur d' Andiauer. La compagnie Salvat, après quelques feux de salve sur les réserves ennemies qui accourent, passe le fleuve également et prononce un crochet offensif à gauche ; mais au même moment, elle est prise de flanc par un feu violent qui part d'un mamelon où apparaît une forte bande. Deux de ses sections enlèvent brillamment cette position et en chassent l'ennemi, pendant que toute la ligne Sensarric, prolongée par le deuxième peloton de la compagnie soudanaise, se porte en avant et refoule l'ennemi de position en position, de crête en crête.

Le jour s'est levé : des murs de Kérouané, on voit parfaitement toutes les phases du combat qui se livre sur la

gauche. De son observatoire, le commandant supérieur a vu le mouvement de flanc que les sofas tentaient sur notre extrême gauche ; il envoie au pas de course, pour l'arrêter, une de mes sections commandée par le lieutenant Gristofari. Les feux de salve de cette dernière jettent une certaine indécision dans les rangs des sofas ; le peloton Salvat en profite pour les culbuter.

Le lieutenant Andlauer est très reconnaissable à la lorgnette ; sa longue silhouette courant à grandes enjambées en avant de ses hommes se découpe parfois vivement sur les fonds noirs illuminés et comme embrasés par la fusillade ; pendant ces courts intervalles lumineux, la compagnie Sensarric, avec ses sections bien en ligne et la nuée de sofas dispersés s'arrêtant ou fuyant devant elle, paraît s'avancer dans quelque fournaise surnaturelle où des centaines de diables noirs s'agitent. Les détonations, vingt fois répercutées par les rochers, se succèdent si fréquemment qu'elles donnent l'illusion d'un grand combat.

Bientôt nous n'apercevons plus rien et l'intensité du feu diminue ; puis il cesse complètement pour reprendre soudain avec une grande énergie.

Des lignes noires dentelées que l'éloignement fait à peine reconnaître pour une troupe en bataille, apparaissent de temps à autre sur une hauteur ou dans une clairière ; elles disparaissent, puis elles se découvrent toujours plus haut.

Sur la droite, du côté de Lélengué, les coups de feu se rapprochent ; ils éclatent par intermittence, parfois isolés. De ce côté l'ennemi est entièrement débandé et le capitaine Pineau n'a plus à lutter sérieusement que contre les obstacles du terrain.

Au centre, entre sept et huit heures, deux feux de salve

partis du pied de la montagne indiquent que le capitaine Réjou est en mouvement et qu'il ne trouve devant lui que quelques détachements affolés.

Tout marche à souhait et l'opération n'est plus dès maintenant qu'une lutte de vitesse et qu'une gymnastique ascendante effi'énée entre tirailleurs et sofas. Cependant le commandant supérieur, afin de garer la colonne de gauche contre un retour offensif possible de bandes ennemies qui se sont retirées à l'est de la montagne, envoie sur ses traces un peloton de la compagnie Szymanski commandé par le capitaine lui-même.

Le sommet du plateau s'agite comme une véritable fourmilière. Cavaliers et fantassins ennemis courent dans toutes les directions ; les uns se portent sur les crêtes, d'autres disparaissent sous bois, où sans doute par des chemins détournés ils escortent l'Almamy et ce qu'il peut sauver de ses approvisionnements. Une ligne noire, visible seulement à la lorgnette, couronne tout à coup un piton qui domine le plateau, des nuages de fumée s'élèvent de toutes parts et nous masquent la vue pendant que de sourdes détonations nous sont apportées par le vent, très affaiblies par l'éloignement. C'est le capitaine Pineau qui débouche habilement, après des prodiges d'escalade, sur les hauteurs qui commandent le refuge de Samory et en prend à revers défenses et défenseurs. Du côté des sofas la panique entraîne tout ; la compagnie Arlabosse s'empare de la « diassa » de Samory sans coup férir pendant que la compagnie Pineau poursuit l'ennemi et achève sa complète débandade.

Sur l'extrême gauche de la montagne s'élève, commandant toutes les crêtes, un piton terminé en une table verdoyante. Une faible fumée blanche le couronne. Toutes

les lorgnettes sont braquées de ce côté et l'on aperçoit deux lignes sombres que borde par moments une longue traînée de feu. C'est Sensarric, juché là-haut avec un peloton, qui fusille dans le dos, sans interruption, la masse des fuyards qui dégringolent les pentes sur le versant opposé de la montagne.

Enfin, à dix heures, un feu de salve retentit à hauteur des falaises qui bordent la « diassa » de Samory. C'est la compagnie Réjou qui, en atteignant à son tour le sommet, chasse un parti de sofas qui erre au-dessous d'elle.

Peu après, des billets des chefs de colonne annoncent au commandant supérieur que la montagne est enlevée, et que l'ennemi fuit partout dans la plaine qui s'étend en arrière. Une partie des approvisionnements de l'Almamy est entre nos mains ; le capitaine Réjou qui en a pris la garde, demande qu'on lui envoie quatre cents porteurs pour commencer à les enlever.

A midi nous sommes encore sur place, le regard figé sur cette montagne dont le mystère vient d'être si brillamment crevé, lorsque tout à coup s'élève du haut du plateau, à plusieurs centaines de mètres dans les airs, un énorme nuage blanc, compact, arrondi en dôme, que semble pousser jusqu'aux nues une large colonne noire, monstrueuse, grandissant toujours du milieu d'une gerbe gigantesque de flammes qui retombent sur le sol en bouquet d'un feu d'artifice surhumain ; puis une détonation sourde, mais d'une puissance inouïe, fait tout vaciller autour de nous.

Tout à l'heure nous aurons l'explication de ce terrifiant spectacle qui d'abord nous jette l'angoisse au coeur, car nous pouvons craindre que le sommet de la montagne minée par Samory, ait englouti nos braves camarades.

dans un éclatement volcanique. Ce sont bien les poudres de Samory qui sautent; mais c'est le capitaine Pineau qui y a fait mettre le feu après avoir pris toutes les précautions nécessaires.

Dans un cirque profond, masqué à tous les regards par urie épaisse forêt ou par des rochers à pic, Samory avait fait construire, isolées les unes des autres, une vingtaine de solides cases étanches dans lesquelles était emmagasinée sa réserve de poudre, plus de vingt-cinq mille kilogrammes. Un seul sentier y conduisait, caché dans les bois : peine de mort contre qui s'y engagerait, et les bruits les plus étranges circulaient sur ce lieu mystérieux.

Des sofas en fuite, serrés de près par nos tirailleurs, s'y étaient jetés, et suivis par nos hommes avaient ainsi occasionné la découverte de cette cachette qui sans ce hasard serait peut-être restée inconnue de nous.

A quelques jours de là, conduisant une colonne volante contre notre infatigable ennemi, je passai en cet endroit. La force de l'explosion y avait fait des ravages stupéfiants. Le sol était fouillé comme par une charrue gigantesque qui, en le labourant, en aurait culbuté pêle-mêle terre, roches et débris de toutes sortes. Aucune trace des magasins ; ils avaient été pulvérisés. Les hauts arbres de futaie avaient été arrachés et lancés dans les airs ; quelques-uns, plusieurs fois centenaires, étaient retombés culbutés, la cime en bas ; les branches en touchant terre avaient été réduites en éclats menus qui étoilaient la place, tandis que les troncs s'étaient fichés profondément en terre les racines en l'air. Des blocs de roc s'étaient détachés des sommets et avaient roulé en bondissant jusqu'au fond du cirque. Leurs masses, en

rasant les pentes, avaient ouvert dans le bois de larges tranchées.

La détonation s'entendit à plus de trente kilomètre^ et, comme un coup de canon monstrueux, annonça partout notre victoire. Le gigantesque panache de fumée, qui couronna pendant près d'une heure le sommet de la montagne, ne laissa ignorer à personne de quelle nature elle avait été.

Nous crûmes bien à ce moment que la puissance de Samory croulait aussi complètement que venaient de disparaître ses magasins à poudre. Nous fûmes vite désillusionnés, et les coups les plus sensibles n'eurent raison ni de la ténacité de notre adversaire, ni de la fidélité remarquable de ses sofas.

Dans la soirée, le colonel m'envoie avec un peloton fouiller les contreforts qui s'étendent entre le Milo et la montagne afin d'assurer la sécurité du chemin par lequel descendent les porteurs et les compagnies qui ont donné l'assaut. Le lieutenant Cristofari et moi nous passons la rivière en un point très boisé ; les lianes, les racines saillantes des arbres, les branches enlacées créent un fourré très difficile, l'eau est profonde et nous monte à mi-poitrine avec un fort courant. Nous débouchons dans des jungles épaisses ; nous retombons dans un déversoir du Milo dont les berges sont à pic ; il faut nous faire la courte échelle pour en sortir ; puis vient un marais où nous enfonçons à mi-jambes. Enfin nous atteignons les premiers contreforts de la montagne que nous battons inutilement pendant plusieurs heures.

Sans le stratagème du colonel, une attaque de vive force dans un pareil terrain eût peut-être réussi ; mais au prix de quelles pertes énormes ! Au lieu de cela, nous

n'avons que sept blessés * et nous avons fait main basse sur des richesses paraissant telles même à nos yeux, tant nous sommes alors dépourvus de toute chose.

Cette opération fait le plus grand honneur au chef qui l'a conçue et dirigée et aux capitaines Pineau et Sensarric qui en ont été les principaux exécutants.

Voici l'énumération des prises faites ou des approvisionnements détruits dans cette journée :

Deux fusils à tir rapide ;

Soixante et onze mille trois cents cartouches métalliques, dont : soixante-deux mille pour Mausers ou fusils Gras ;

Soixante mille deux cents étuis destinés à la réfection ;

Douze mille balles pour Mauser et Gras ;

Vingt-cinq mille kilogrammes de poudre ;

Six mille pierres à fusil;

Quatre-vingt-quinze mille capsules ;

Quatre mille kilogrammes de sel ;

Cent trente mille kilogrammes de riz ;

Dix mille kilogrammes de fonio ;

Un cheval ;

Des glaces, des consoles, des fauteuils, des bassines en cuivre, deux vases de Sèvres, un buste de M, Grévy en pâte tendre de Sèvres, une boîte à musique, des pagnes multicolores, plusieurs caisses d'archives, de nombreuses malles en fer, des caisses de limonade et de sirops, une caisse de bougie, une caisse de papier blanc, etc., etc.

Quant aux pertes de l'ennemi, il est à peu près impossible de les évaluer dans un terrrain pareil. Nos officiers

1, Dont le lieutenant An dlauer.

sont passés à côté des cadavres de vingt sofas et de huit chevaux.

Au moment où le colonel constatait le succès de cette opération, un courrier lui arrivait de Bissandougou porteur de l'avis de nomination au grade de chef d'escadrons du capitaine Bonnier, nomination à laquelle nous applaudîmes tous ; en même temps, les dépêches du capitaine Wintemberger, commandant de Bissandougou, apprenaient au commandant supérieur que la situation était relativement bonne de ce côté. Elles renfermaient le rapport d'une opération de partisans menée par le capitaine Durand avec une habileté et un brio qui en font une opération-type dans le genre ; en voici le résumé.

Le 6 février, un enfant échappé des mains des sofas vient se présenter aux avant-postes. Le capitaine Wintemberger, commandant de Bissandougou, apprend par lui que sur la rive gauche du Milo, à partir du gué de Lélé, se trouve une série de lieux habités riches en approvisionnements de toute espèce ; chaque village ne serait gardé que par deux ou trois sofas armés de fusils à tir rapide ; mais Samory aurait envoyé l'ordre d'en faire descendre les habitants vers le sud et cet ordre serait envoie d'exécution.

Le capitaine Wintemberger décide immédiatement le départ du peloton de la septième compagnie que commande le capitaine Durand avec mission de chercher à faire tout le butin possible dans la direction de Siciani.

La reconnaissance part le 9 février à cinq heures du matin. Elle se compose du capitaine Durand qui la commande, du lieutenant Moreau, de trois sous-officiers européens, de quarante-six tirailleurs et de trois spahis.

A huit heures, malgré toutes les précautions, sa marche est éventée ; des coups de feu de signaux donnent l'alarme. Elle force de vitesse et change son itinéraire. A midi et demi elle arrive en vue de Karadougou où elle franchit le Milo ; quelques paysans qu'elle enlève lui confirment l'existence d'un troupeau plus au sud.

Le capitaine Durand laisse quelques hommes pour occuper Karadougou qui renferme beaucoup de grains et prévient Bissandougou ; puis il continue sa marche jusqu'à Simbiani. D'après les paysans qu'il arrête chemin faisant, le troupeau de bœufs qu'il suit est parti depuis quelques heures. Durand n'hésite pas à pousser plus loin quoique déjà éloigné de Bissandougou de près de quarante kilomètres ; il charge le lieutenant Moreau de garder Simbiani et, marchant toute la nuit, il arrive le lendemain à la pointe du jour à Fédéani. En route, il a enlevé une soixantaine d'hommes et deux vaches laitières. Ne trouvant pas dans ce dernier village les bœufs qu'on lui a signalés, il revient sans prendre aucun repos sur Simbiani, puis à Karadougou où il construit un palissadement hâtif pour pouvoir y reposer la nuit en sûreté et rassembler les approvisionnements épars dans le village ; son intention est d'attendre qu'un convoi de Bissandougou vienne les enlever.

Vers onze heures, le lendemain matin, il se voit tout à coup entouré par une bande d'une centaine de cavaliers et de deux cents fantassins tous armés de fusils à tir rapide. La perspective d'une lutte si disproportionnée ne l'émeut pas. Rapidement il fait renforcer sa palissade par ses tirailleurs en les mettant bien en vue de l'ennemi; puis il coiffe tous ceux de ses prisonniers vêtus de couleurs sombres des chéchias des tirailleurs et les fait aller

et venir en tous sens par petits groupes, tels au théâtre la petite troupe de figurants qui représente une armée passe à plusieurs reprises des coulisses sur la scène, donnant au spectateur l'illusion d'une force imposante. En même temps, il envoie tout autour de son campement des hommes armés qui se recroisent en tous sens comme de nombreuses patrouilles ; enfin ses trois spahis se montrent partout.

Les sofas sont impressionnés par ce manège ; ils en arrivent à penser qu'ils sont en présence d'une fraction importante de la colonne et leurs chefs se consultent, hésitant maintenant à donner l'assaut. Finalement ils se retirent sur les crêtes, à un demi-kilomètre, et semblent y attendre du renfort. Naturellement Durand avait envoyé prévenir le commandant de Bissandougou de sa situation et de son intention d'attendre un convoi à Karadougou.

Aussi, dès le milieu de la nuit, un détachement partait de Bissandougou ; les sofas, avertis de ce mouvement ne doutent pas que, cette fois, ils vont avoir sur le dos toute la colonne et ils déguerpissent sans bruit. Au lever du jour suivant, tous avaient disparu.

Dans ce raid hardi, le capitaine Durand avait fait soixante-quinze kilomètres dans la journée du 9 et la nuit du 10 ; le 12, il ramenait à Bissandougou, sans avoir perdu un seul homme : cent vingt prisonniers, soixante et onze fusils, un cheval, un âne, cinq vaches laitières, trois mille kilos de riz et un poulailler bien garni, sans compter quantité de légumes secs de toutes sortes.

La journée du 15 se passe à Kérouané sans incidents ; le succès de la veille a ramené la bonne humeur chez tous. On inventorie les dépouilles opimes, les glaces, les

meubles qui gisent lamentablement au milieu de la cour d'honneur parmi cinquante objets divers qui donnent au tout un étrange aspect de bric-à-brac parisien.

Le chien du capitaine Réjou, chevauché par son inséparable guenon, se promène important au milieu de tous ces biens dont il défend l'approche pendant que sa compagne, curieuse et maligne, en passe une minutieuse inspection. Jamais, je crois, bête aussi hargneuse ne s'est prêtée avec une complaisance si parfaite, une patience si inaltérable à une tyrannie aussi constante que celle que lui inflige ce quadrumane femelle. Attachés l'un à l'autre par une longue corde depuis près d'une année, ils mènent la vie en commun ; au gîte, pendant les étapes, au combat, le capitaine Réjou est suivi de ce couple burlesque où la guenon à cheval sur le dos du maigre toutou malinké se cramponne, ballottée par son rude trot. Veutelle s'arrêter, elle tire de toutes ses forces sur la corde qui entoure le cou de son coursier, et celui-ci, docile, s'arrête. D'un bond elle est à terre ; un fruit, une branche d'arbre, un objet l'attire ; à bout de laisse, il se laisse conduire. Tout à coup, panique soudaine ! La voilà à cheval battant à grands coups de ses mains osseuses les oreilles de son souffre-douleur qui prend le galop. « Samory » (c'est le nom peu respectueux auquel répond le toutou), Samory, dis-je, est extrêmement vorace, toujours affamé ; hardi qui chercherait à lui prendre sa pitance. Cependant les bons morceaux ne sont jamais pour lui et lorsqu'il se permet d'avancer vers eux un museau plein de convoitise, bien vite une gifle nerveuse lui fait retirer tout penaud la tête en arrière. Néanmoins, si d'aventure quelqu'un veut toucher à la guenon, un grognement énergique et une rangée de crocs magnifiques

font comprendre à l'intrus la somme de jalousie que peut mettre au cœur d'un chien l'amour qui sait résister à une telle tyrannie.

En quittant le refuge de Samory , les troupes qui l'avaient enlevé l'avaient incendié après en avoir retiré tous les objets de quelque valeur. Le feu avait gagné les magasins à riz qui en étaient proches et en un clin d'œil les cases qui renfermaient cette précieuse denrée étaient la proie des flammes. On croyait tout perdu. Cependant le lieutenant Salvat qui avait quitté la place un des derniers avait remarqué que les murailles et les plafonds d'argile en s'écroulant, paraissaient en avoir protégé la plus grande partie. Le commandant supérieur résolut d'élucider cette question si importante pour notre ravitaillement et de faire enlever au besoin ce qui pourrait rester de riz mangeable.

Je suis désigné pour mener l'opération ; trois compagnies de tirailleurs sont placées sous mes ordres afin d'être en mesure de reprendre la place de vive force si l'ennemi l'a réoccupée ; j'emmène d'autre part huit cents porteurs.

Pendant que nous escaladons les pentes rapides de la montagne, le peloton d'avant-garde prend les devants et se glisse dans les bois qui avoisinent le réduit ; il arrive sur la lisière.

Au milieu des ruines fumantes, des sofas sont très occupés à préserver du feu les monceaux de riz qu'elles couvrent. Le lieutenant Gristofari cherche à s'avancer jusqu'à eux en se masquant derrière un repli de terrain ; malheureusement le fusil d'un de ses tirailleurs part par mégarde. Les sofas, jusqu'alors absorbés par leur travail, se précipitent sur leurs armes qui sont placées en tas en

dehors des ruines ; les tirailleurs bondissent pour y arriver avant eux. Malgré la rapidité de leur course, lorsqu'ils les atteignent, nombre de sofas ont déjà pu enlever leur fusil et fuient à toutes jambes à travers la forêt ; cependant vingt et un fusils et un prisonnier restent dans nos mains. Le lieutenant Gristofari est obligé de renoncer à donner la poursuite aux fuyards autrement qu'à coups de fusil, tant est grand l'essoufflement causé à ses hommes par l'escalade du plateau.

Lorsque le service de sûreté est organisé sur tous les débouchés de la montagne, on procède au déblaiement des cases incendiées. D'énormes quantités de riz, plus de cent trente mille kilos intacts, sont découverts sous les décombres ; soixante autres mille ont été grillées par le feu. Enfin dix mille kilos de fonio peuvent être utilisés.

Aussitôt le transport commence ; il sera long et pénible, car nous manquons des récipients les plus rudimentaires. Nos porteurs se sont dépouillés de leurs vêtements et à l'aide de lanières d'une écorce très résistante, ils en font des sacs improvisés. A la nuit, nous avions déjà fait parvenir vingt-cinq mille kilos de riz à Kérouané.

Ce jour-là et les jours qui suivirent, jusqu'à ce que tout l'approvisionnement ait été enlevé, furent journées de rude labeur pour les porteurs, mais pleines aussi de compensations très goûtées par eux. A chaque voyage ils détournaient à leur profit une certaine quantité de riz, et c'était pendant la nuit des bombances réconfortantes d'épaisse bouillie agrémentée des farineux de toute nature qu'ils récoltaient le long du chemin dans les riches champs qui s'étendent entre le Milo et la montagne.

J'avais expédié au colonel à Kérouané le sofa que nous avions fait prisonnier.

A cinq heures, je reçois une note m'informant que cet homme se fait fort de nous conduire dans le village où Samory doit passer la nuit et qu'en conséquence le colonel place sous mes ordres la sixième compagnie de tirailleurs ; avec cette compagnie et la mienne, guidé par notre prisonnier, je chercherai à surprendre ce village et l'Almamy lui-même s'il s'y trouve réellement. En même temps, une autre colonne commandée par le chef d'escadrons Bonnier, forte d'une compagnie de tirailleurs et d'un escadron de cavalerie, tournera la montagne ; elle s'efforcera de me rejoindre dans la plaine de façon à couper la retraite aux fuyards. Deux jours de vivres, quatre brancards d'infirmerie et cent porteurs me permettront de parer à toute éventualité.

Le capitaine Arlabosse arrive dans mon cantonnement à six heures et demie. La distribution faite, nous éteignons les feux et dans la nuit noire nous grimpons sur un plateau dénudé, entouré de hautes broussailles, qui commande le ■chemin que nous prendrons au petit jour. Ma petite colonne se forme en carré, les chevaux et les porteurs au milieu et tout le monde se couche l'arme au côté, à sa place de bataille.

Quelle abominable nuit. Un vent glacial balaie le plateau, des cailloux ferrugineux nous servent de sommier. Nous devions primitivement rentrer à Kérouané le soir même ; aussi nous sommes vêtus de toile et nous n'avons pas le moindre petit bout de couverture pour nous abriter. A une heure du matin la lune se lève resplendissante. Je fais une ronde aux alentours du carré ; à vingt pas, il est impossible de se rendre compte que derrière les broussailles et si près campent trois cents hommes et vingt chevaux ou mulets.

A quatre heures du matin je réveille les officiers, qui, silencieusement font lever leurs fractions, homme par homme. Nous gagnons sans bruit le chemin, une détestable sente de montagne. D'abord, elle traverse le cirque dominé par trois pics élevés où Samory avait construit ses magasins à poudre ; le sol y est bouleversé par de profondes excavations et jonché de débris de grands arbres, seules traces de l'explosion. Des descentes vertigineuses, des montées à pic se succèdent sans fin. Nous marchons avec mille précautions pour ne pas faire rouler de cailloux qui dégringoleraient bruyamment jusqu'au fond des vallées ; des ravins embarrassés par une épaisse végétation et pleins de lianes nous barrent le passage ; il faut s'y laisser couler sans briser de branches mortes et sans heurter les quartiers de roches branlantes prêts à se détacher. Au fond de ces gorges, la lumière de la lune ne pénètre pas et nous avons de grandes peines à en sortir sans nous disloquer.

Je marche avec le guide à l'avant-garde ; tout à coup il s'arrête et me montre très bas, à nos pieds, de nombreux feux de bivouac essaimes autour d'une tache sombre qui doit être un village de culture : « C'est là », me glisse-t-il à voix basse ; mais à peine ai-je eu le temps de regarder dans la direction qu'il m'indique que tous les feux s'éteignent brusquement ; sans doute nous sommes découverts. Je donne l'ordre de forcer de vitesse sans plus s'occuper du convoi que l'arrière-garde protégera. Nous traversons presque au pas de course une faille profonde, aux berges ardues plantées d'arbres après lesquels nous nous accrochons ; nous franchissons tant bien que mal un torrent qui en marque le fond et coule sous un inextricable enchevêtrement de lianes. A peine sommes-nous sortis

de ce coupe-gorge que d'un ravin qui paraît le continuer et longe le chemin à moins de vingt pas, éclate une fusillade nourrie qui illumine soudain les pics et les murailles rocheuses qui nous entourent ; les balles sifflent de toutes parts et nous couvrent d'une pluie de branches et de feuillages ; les sofas tirent trop haut.

Dans la demi-obscurité du jour naissant on voit, éclairées par les coups de feu, des ombres nombreuses qui s'agitent dans le fourré.

La colonne fait face à gauche et six sections balaient le ravin de deux feux de salves à genou ; des hurlements et des cris de douleur retentissent. On ne s'attarde pas à continuer le feu; le peloton Baudot* se jette à l'assaut en avant et le peloton Cristofari sur la gauche. Sous leur vigoureuse poussée, la garde de Samory, car c'est ellemême, déménage en courant. Nous la suivons de près, la baïonnette dans les reins. Un deuxième ravin barre la route; les sofas s'y reforment avec une rapidité et une sûreté de mouvements remarquables, ils ouvrent sur nous un nouveau feu rapide. Le lieutenant Baudot leur envoie encore deux feux de salve et les charge à nouveau ; l'ennemi bat précipitamment en retraite. Cependant toujours courant, nous laissant fusiller sans répondre, nous dégringolons les pentes, nous approchons du village. La garde samoryenne s'est encore reformée sur une crête qui le couvre. Il faut donner l'assaut à découvert. Un tirailleur culbute la poitrine traversée sur le lieutenant Baudot qui est superbe à la tête de son peloton ; mais avec ses quarante hommes, il se ferait hacher s'il n'était appuyé dans son mouvement en avant, car il fait grand jour mainte-

1. Le lieutenant Baudot est mort à la fin de la campagne dernière.

nant et les sofas bien abrités commencent à ajuster leurs coups. Le peloton Cristofari se jette sur leur gauche pour couper leur ligne de retraite pendant que le lieutenant Baudot fond sur eux baïonnette basse.

La position est enlevée ; nous traversons le village au pas de course. Les sofas ont encore pris position derrière une crête à pentes dures et boisées. Nouvel assaut. Cette fois le village est bien à nous, l'ennemi fuit de toutes parts. Malheureusement pour nous Samory, si bravement couvert par sa garde, a eu le temps de décamper. Nous voyons au loin dans la plaine un groupe de brillants cavaliers qui galopent au sud dans la direction de Farako. Si Bonnier était là avec ses cavaliers, quelle magnifique charge il pourrait donner !

Mais il lui est impossible de nous rejoindre. Une longue et haute ligne de montagnes nous sépare ; personne ne soupçonnait l'existence de cette barrière infranchissable. L'opération est manquée.

Cependant, par acquit de conscience, je reste en position de six heures à onze heures. Pendant ce temps quelques sofas, tireurs d'élite, font du haut d'un sommet, à mille mètres, un feu ajusté qui casse les branches autour de nous. Nous sommes obligés pour nous débarrasser de ce fâcheux voisinage de prendre les Lebel de nos gradés et de les chasser nous-mêmes. Qui eût pensé qu'à pareille distance, des sofas, fussent-ils de la garde de Samory, pussent atteindre à une semblable adresse ?

Avec nos lorgnettes nous voyons au loin sortir de tous les villages de la plaine une population nombreuse qui file vers le sud, couverte par quelques détachements de sofas. Quelle razzia si notre cavalerie pouvait arriver !

Nous tenons conseil pour décider ce qu'il nous reste

à faire. Les ordres du colonel sont précis ; nous ne devons pas dépasser le village que nous venons d'enlever. D'autre part, attendre le commandant Bonnier ? Si nous ne partons que lorsqu'il nous rejoindra, dans deux jours nous serons encore ici.

A midi et demi nous sommes de retour sur le sommet de la montagne et nous reprenons notre bivouac. Dans la soirée, je reçois l'ordre d'occuper la montagne jusqu'à nouvelle décision afin d'en surveiller les abords : je ne dois rentrer à Kérouané que lorsque je verrai la colonne Bonnier revenir. Nouvelle nuit à passer sur cette montagne avec nos vestons et nos pantalons de toile pour tout vêtement et pour tout moyen de couchage.

Dans la matinée suivante, nous voyons s'allonger dans la plaine la colonne Bonnier qui n'a pas été plus heureuse que nous. Elle a eu un engagement assez vif avec une bande de sofas aux environs du village d'Oussouma, dans un terrain montagneux où sa cavalerie ne pouvait donner; après avoir passé la nuit dans ce village, elle rentre ayant fait buisson creux. Séparés l'un de l'auti-e par de hautes montagnes, nous n'avions même pas entendu nos fusillades cependant assez vives.

Le commandant Bonnier, après une nuit de repos, renforcé de deux compagnies, repartira le lendemain dans la direction de l'ouest pour chercher à s'emparer des approvisionnements et des populations que l'on dit réfugiées dans l'angle que forment le Milo et le Baoulé à leur confluent.

Quant à nous, nous continuerons à protéger les convois de riz et à occuper le sommet de la montagne pour couvrir de ce côté la colonne contre toute surprise. On nous a envoyé de Kérouané nos bagages et des vivres ; nous

pouvons enfin camper d'une façon moins sommaire que les deux jours précédents. Notre bivouac est installé dans un frais ravin d'où nous sommes défilés de tous les sommets voisins que des petits postes occupent ; à peu de distance en avant est une très belle position défendue et gardée par un détachement, et sur laquelle nous nous porterons en cas d'attaque.

La montagne du Toukoro que je pus étudier fort à l'aise pendant les sept jours que nous restâmes campés sur son sommet diffère notablement de celles du Soudan français proprement dit ; une végétation puissante, des sources d'eau vive jaillissant un peu partout lui donnent un caractère tout différent. Avant que Samory violât ses solitudes elle était uniquement habitée par des chimpanzés dont nous avons aperçu plusieurs beaux spécimens, et par des légions d'oiseaux au plumage éclatant où les perruches dominent. De tous les points la vue est magnifique ; entre chaque sommet de riants vallons bien arrosés possèdent une terre d'une très grande fertilité. On pourrait établir sur le plateau un agréable sanatorium.

Pendant que du haut de notre perchoir, nous admirons par ordre supérieur les splendeurs de la nature, à Kérouané on active les préparatifs du départ qui est fixé au 29. D'ici là nous recevrons encore sur notre sommet quelques bonnes ondées que nous déversent la nuit les nuages qui s'amoncellent et s'accrochent aux pitons qui nous entourent.

Chaque jour, des reconnaissances battent tous les points d'accès, mais la plaine immense qui s'étend à nos pieds dans le sud, bornée dans un lointain bleuâtre par de hautes montagnes, ne paraît plus receler âme qui vive. De beaux villages dorment au milieu des champs cultivés

qui coupent en larges tranches les lignes vertes des rivières aux rives boisées ; pas une fumée, aucun point qui se meut ; pas un bruit, rien n'y décèle plus la présence d'êtres humains.

Manœuvre matin et soir pour ceux de mes tirailleurs qui ne sont pas de garde ; les résultats de leur instruction sont satisfaisants et on pourra bientôt les compter comme de vrais soldats. Le 16, ils se sont bien conduits sous le feu rapproché très intense que nous avons supporté à plusieurs reprises. Ils paraissaient avoir pleine confiance dans leurs officiers qui, de leur côté, commencent à espérer qu'ils feront honneur à leurs instructeurs au prochain combat.

L'ordre de rentrer à Kérouané nous arrive enfin le 24 février. Nous reprenons notre ancien cantonnement au moment où la colonne Bonnier revient de son expédition de quatre jours ; une file interminable d'hommes, de femmes et d'enfants s'égrène derrière elle en un long serpent qui se déroule à travers les hautes herbes ; il se perd dans le lointain en un petit fil noir ténu. Tirailleurs, spahis, indigènes de tout poil accourent sur l'esplanade du fort et applaudissent vigoureusement ; un large rire découvre leurs dents blanches. C'est la première fois que nous arrivons à mettre la main sur les insaisissables populations de ces contrées et le début est joli. Le commandant Bonnier ramène de douze à quinze cents personnes. Voilà des éléments de colonisation pour les environs de Kérouané et de quoi en cultiver les fertiles terres. Mais je doute que la joie de nos soldats indigènes vienne de cette idée; je gagerais plutôt qu'ils estiment que tout ce monde va leur être distribué et qu'ils en feront après la colonne de beaux et bons captifs.

L'heureux résultat de cette expédition a été dû bien plus à des marches rapides et bien menées qu'à des combats victorieux. C'est à peine si cette colonne a eu à soutenir un léger engagement de nuit, à son dernier campement où une bande de sofas a essayé de lui enlever ses prisonniers.

Le capitaine Besset conduisait le lendemain une reconnaissance de même nature à travers les montagnes du Goye qui bordent la plaine de Sanankoro à l'est. Quelques jours après, je cherchai également avec deux compagnies de tirailleurs réguliers, un escadron de spahis et nos auxiliaires à razzier la plaine de Manifakadougou et de Farako. Une centaine de paysans et des vivres en petite quantité furent tout ce que nous réussîmes à prendre. L'éveil avait été donné, et partout des guetteurs signalent au loin tous nos mouvements aux sofas qui, au lieu de chercher à nous arrêter, chassent vivement en arrière population et bestiaux.

Le poste de Kérouané commençait à s'organiser. Il ne restait plus à la colonne qu'à quitter Sanankoro et à aller chercher à Bissandougou les approvisionnements qui sont nécessaires à ce nouvel établissement.

Les ordres de départ furent donnés pour le 29. Deux jours avant, des pluies diluviennes accompagnées de violents orages nous avaient rappelé que dans cette région la saison sèche n'existe presque pas et que l'hivernage est précoce. Elles avaient été aussi le signal d'un affaissement marqué dans l'état de santé général. Un certain nombre d'Européens étaient la proie des fièvres bilieuses, et la petite vérole qui s'était déclarée dans le camp et dans le village menaçait de décimer les indigènes. Les porteurs

surtout, grâce à leur épuisement physique et aux déplorables conditions d'hygiène dans lesquelles ils vivaient, lui payèrent dès le début un lourd tribut. A la fin de notre séjour à Sanankoro, il en mourait quatre ou cinq par jour.

Enfin, une raison impérieuse venait s'ajouter aux précédentes pour imposer notre retour : nous commencions à manquer des vivres strictement nécessaires, et à la famine allait bientôt succéder la faim. Voici, en effet, en ne laissant à la garnison de Kérouané que les vivres indispensables pour quelques jours, la distribution qui nous fut faite la veille du départ : une ration de biscuit, deux jours de riz et deux rations de tafia. Avec ces trois rations de biscuit ou de riz, ces deux rations de tafia, il faudra nous suffire pendant les quatre étapes qui nous séparent de Bissandougou. Pendant la route, les complications culi^ naires nous seront certainement inconnues, et je serais bien étonné si une surprise de l'ennemi arrivait, et pour cause, à nous faire renverser les marmites.

Au lieu de rentrer par le chemin suivi à l'aller nous ferons un assez long détour dans l'ouest, passant deux fois le Milo afin de glaner sur notre route les quelques céréales que les sofas ont pu oublier dans les riches villages de la rive gauche.

Le 28 au soir, la colonne campe en carré en dehors des murs de Kérouané. Le départ a lieu le lendemain à la première heure.

J'ai reçu le commandement de l'arrière-garde qui, dans cette marche en retraite, sera à n'en pas douter le poste d'honneur ; j'ai sous mes ordres ma compagnie, un fort peloton de la première compagnie et un détachement de spahis.

Nous nous ébranlons dans la direction du Milo ; des garnisons suffisantes restent à Kérouané et à Sanankoro avec le capitaine Dunoyer, de l'artillerie de marine, comme commandant provisoire. Le gué de Lélengué est difficile malgré les travaux qui y ont été faits la veille ; nous le passons cependant sans encombre et nous cheminons paisiblement toute la matinée à travers des champs bien cultivés, coupés souvent de ruisseaux ou de fondrières vaseuses. A onze heures nous sommes dans la plaine de la rivière Aramou. Très boisé, très encaissé^ ce cours d'eau coupe la route, puis la longe à trois ou quatre cents mètres pendant plus d'un demi-kilomètre. La berge nord qui nous fait face commande la plaine dans laquelle serpente la colonne.

Lorsque les spahis d'avant-garde arrivent au gué ils y sont accueillis par un feu très vif; en même temps l'arrière-garde qui marche parallèlement à la rivière est également assaillie par une mousqueterie violente. L'avantgarde enlève le passage d'un bond et en disloque les défenseurs. Pendant qu'ils essayent de se reformer, le capitaine Gouget les charge avec ses spahis, leur tue sur place une dizaine d'hommes et leur prend trois prisonniers et douze fusils à tir rapide. Dès le début de l'action le lieutenant Mangin a franchi la rivière et s'est jeté sur la gauche où il a joint un gros de sofas ; il en sabre bon nombre et leur enlève huit fusils à tir rapide.

A l'arrière-garde un tirailleur est blessé.

Après cette escarmouche, nous marchons toute la journée par une chaleur étouffante qui annonce de prochaines tornades.

Entre trois et cinq heures, des partis de sofas qui nous suivent ouvrent le feu à diverses reprises sur mon dernier

peloton ; chaque fois, le lieutenant Gristofari les repousse facilement.

A cinq heures et demie nous campons dans le village de Kosaro où nous enlevons une centaine d'habitants et plusieurs sofas dont quelques-uns sont tués par les factionnaires au moment où ils cherchent à s'échapper. Les alentours du village sont défoncés un peu partout par des tombes récentes ; quelques cadavres en décomposition gisent même sur le sol et une odeur infecte s'échappe de ces charniers. Harassés de fatigue, nous nous couchons au milieu de cette pourriture après nous être entourés de postes à la cosaque.

En pleine nuit, à deux heures, nous sommes réveillés par une fusillade nourrie. Les sofas, grâce à leurs fusils à longue portée, nous canardent du haut de crêtes éloignées.

Les balles sifflent avec rage, mais bientôt la nuit noire est éclairée à son tour par le feu de nos petits postes qui se sont portés en avant. Cette démonstration suffît ; tout retombe dans le silence et nous nous rendormons.

Je rêve que Samory s'est rendu au colonel et lui a apporté humblement ses troupeaux, ses richesses et sa famille. On dit que les rêves présagent généralement le contraire de ce qu'ils montrent : c'est donc un combat sérieux qui se prépare ; dans quelques heures nous saurons à quoi nous en tenir.

Ma situation à l'arrière-garde me permet de voir de près le déchet de ces exodes où quinze cents personnes de tout âge et de tout sexe, à moitié usées par la faim et la fatigue, sont poussées en un immense troupeau à travers la brousse qui ensanglante jambes et pieds nus, chassées à coups de bâton pour ne pas retarder la marche au passage des

ruisseaux où elles s'écrasent, souffrant doublement de la soif, marchant par une chaleur épouvantable du lever au coucher du soleil, parquées au cantonnement et surveillées étroitement autour de maigres feux allumés quelques heures.

Les cadavres jalonnent la route; les sofas prisonniers qui ne peuvent suivre sont abattus au passage par la baïonnette d'un tirailleur ou la balle du revolver d'un spahi d'arrière-garde. Les paysans, les porteurs et les captifs s'arrangent eux pour mourir de leur mieux là où ils sont tombés. J'ai vu un vieillard agonisant, couché sur le côté, qui croyait sans doute encore être debout et marcher, car il faisait avec ses jambes et son bâton crispé dans la main les mouvements automatiques du pas ; une vieille femme, dont les jambes se refusaient à la porter, marchait à quatre pattes pour nous suivre.

Le 1®'" mars, jour du mardi-gras, mon rêve de la nuit ne paraît pas devoir se réaliser. A sept heures nous arrivons devant le Ba-oulé, magnifique rivière affluent du Milo. La colonne met deux heures et demie à préparer le passage et à gagner la rive opposée. Au moment où l'arrièregarde s'engage dans le gué, alors que la colonne est déjà loin, un feu rapide éclate sur tous les points boisés qui entourent le fleuve à deux ou trois cents mètres de nous. Le passage s'exécute par échelons et je prends position sur une crête qui commande la rive gauche ; l'ennemi cherche à nous joindre, mes hommes le rejette par deux fois dans la rivière et nous partons.

Jusqu'à la grand'halte qui a lieu à midi à Fakoloya nous ne cessons d'être attaqués, les balles sillonnent le chemin. Heureusement que mes hommes sont mieux en main que je n'aurais pu le croire et nous tenons l'ennemi

à distance suffisante pour que la colonne n'ait rien à craindre de leurs projectiles qui, tout comme les nôtres, portent à deux mille mètres.

Plusieurs fois cependant, j'ai dû prendre position pour arrêter la poursuite de l'ennemi. Chaque fois, le lieutenant Laurent qui commande le dernier échelon s'est fait remarquer par son sang-froid et la façon judicieuse dont il utilise le terrain très mouvementé pour se dégager au moment opportun.

Pendant que la colonne déjeune, un fort parti ennemi se jette sur ma grand'garde et arrive à cinquante pas d'elle en la couvrant d'un feu rapide précipité. Laurent tient bon avec une trentaine d'hommes jusqu'à ce qu'une charge à la baïonnette de tout mon monde l'ait dégagé.

Lorsque les sofas ont disparu nous reprenons notre bivouac ; mais nous avons à peine le temps de former les faisceaux que nous sommes assaillis à nouveau. Il faut en finir. Je laisse approcher suffisamment l'ennemi pour avoir quelque chance de le rejoindre ; mes hommes aplatis derrière une crête ont ordre de ne pas tirer ; seule la section Laurent qui est en saillant sur notre droite et est abritée derrière une ligne d'arbres, tient en respect par son feu la gauche ennemie qui cherche à nous déborder. Lorsque les sofas ne sont plus qu'à une cinquantaine de pas, brusquement nous nous dressons baïonnette au canon et sous une grêle de balles, nous courons sur la ligne ennemie qui se disloque et dont les sofas tirent de toute la vitesse de leurs jambes vers le bois et les ravins. Quelques-uns sont atteints par nous sur le bord même de la falaise et culbutés dans le vide. Arrêtés par cet obstacle, les tirailleurs achèvent leur œuvre par une fusillade que les officiers ont toutes les peines du

monde à faire cesser lorsque l'ennemi n'est plus en vue. Cependant le colonel que la vivacité du feu avait inquiété et qui, du reste, avait eu deux indigènes blessés dans son campement par les balles qui nous étaient destinées, m'avait envoyé en hâte, comme réserve, la compagnie Pineau. Elle débouchait sur le plateau au moment où nous reprenions notre bivouac. Ce deuxième assaut avait coûté suffisamment cher aux sofas pour qu'une attaque de vive force ne soit plus à craindre de la journée ; nous apprîmes plus tard qu'un de leurs chefs, cousin de Samory, y avait été tué. Je remerciai donc le capitaine Pineau qui rentra à son cantonnement pendant que nous nous réinstallions sur nos positions.

Nous arrivons un peu avant la nuit à Tiékoubabara où nous campons. Pendant la marche je n'ai cessé d'être fusillé à huit cents ou mille mètres par des ennemis que le combat de Fakoloya a rendus prudents ; leurs feux de salve nous saluent de toutes les crêtes, mais ils ne se hasardent plus à approcher l'arrière-garde. Nous les tenons à distance suffisante pour que leurs projectiles ne puissent pas atteindre les derniers éléments de la colonne. Ils cherchent pendant la nuit à nous inquiéter par des coups de feu tirés de très loin ; l'obscurité est très profonde, il est inutile de leur répondre, nos grand'gardes restent silencieuses.

Le 2, nous partons à cinq heures et demie. Nous longeons une haute crête qui commande le Milo ; cette rivière dessine devant nous un immense arc de cercle d'un vert presque noir, bordé sur la rive opposée par une chaîne de collines boisées. De notre côté, une large plaine basse couverte de hautes herbes.

Au moment où l'avant-garde s'engage dans cette savane,

une fusillade intense éclate de l'autre rive sur un front de plus d'un kilomètre. La compagnie Salvat se heurte à des berges infranchissables ; la compagnie Sensarric, son capitaine et le lieutenant Andlauer en tête, se jette à l'eau sous un feu violent et aborde l'autre rive que l'ennemi lui abandonne précipitamment. A ce moment, les lieutenants Mangin et Germain, des spahis auxiliaires, ont réussi à franchir le Milo avec leurs pelotons. Ils partent à toute allure sur les sofas qui se rassemblent au pied des collines et en sabrent plus de quarante ; malheureusement la fatigue de leurs chevaux et l'éloignement du peloton de réserve du capitaine Harmand ne leur permettent pas de pousser leur succès plus à fond. Ils se dégagent du milieu de l'ennemi qui se reformait autour d'eux et rejoignent le commandant de l'escadron. Les escadrons réguliers Gouget et Besset ne trouvent pas de passage et ne peuvent entrer en ligne.

La compagnie Sensarric flanquée par les autres compagnies du gros continue sa marche en avant, et bientôt elle escalade derrière les sofas les pentes boisées qui commandent la rivière. La poursuite est menée rapidement. Une demi-heure après, la colonne était rassemblée dans la plaine et gagnait ses distances sur la route.

Pendant ce temps, F arrière-garde était restée en position dans le village de Koumakhana pour protéger la colonne pendant le passage du gué. Lorsque le colonel, pensant le combat terminé, s'éloigne avec le gros des troupes, j'ordonne à mon tour la retraite. Mais à peine ma première section est-elle dans la rivière que les crêtes que nous venons d'abandonner se couvrent de bandes nombreuses qui pendant le premier combat garnissaient les bois voisins. Sous leur feu, le passage s'exécute par éche-

Ions, une section de la compagnie soudanaise et la section Laurent protégeant la retraite de la rive opposée. Le lieutenant Cristofari passe le dernier, suivi de près par les sofas qui s'établissent aussitôt sur les berges. Un feu rapide de six sections les rejette en arrière et leur fait chèrement comprendre que trop de hardiesse n'est pas de saison. A ce moment, la compagnie Pineau et un demi-escadron de spahis envoyés par le colonel, accourent me renforcer. Je renvoie la neuvième compagnie et je garde le demiescadron de Champvallier que je pourrai peut-être utiliser dans la vaste plaine que nous allons traverser.

D'après le compte rendu officiel de cette affaire, l'ennemi a eu plus de cent hommes tués et a laissé dans nos mains vingt-trois fusils à tir rapide ; nos pertes ont été de deux hommes tués, trois blessés, deux chevaux tués et trois chevaux blessés. Dans les engagements de la soirée précédente, nous avions eu trois hommes blessés.

Une riche plaine d'alluvions couverte de rizières et de hautes herbes nous sépare des hauteurs de Lélé que la route escalade. Elle est traversée par deux affluents du Milo aux rives profondément encaissées. Pendant que la colonne les traverse, ce qui n'est pas petite affaire, l'ennemi fusille l'arrière-garde dans le dos et sur les flancs, mais à longue portée ; il se méfie des nombreuses vestes rouges qui coupent les lignes noires de mes tirailleurs et il reste cramponné aux hauteurs boisées malgré toutes les ruses que nous employons pour l'attirer en rase campagne.

L'avant-garde, en arrivant à Lélé, doit en chasser des bandes qui essayent de lui interdire l'accès de la falaise qui, de ce point, commande la plaine . Lorsque nous y arrivons à notre tour, jugeant le lieu propice, je tends

une embuscade à l'ennemi avec toute une compagnie que je dissimule dans les hautes broussailles qui la garnissent ; les spahis de Ghampvallier se masquent également, sabre au poing, prêts à charger aussitôt que les feux d'infanterie auront disloqué l'ennemi.

Nous sommes embusqués depuis un quart d'heure à peine que déjà nous voyons s'engager dans la plaine un bel escadron de cavalerie bien ordonnancé par pelotons Derrière, un groupe compact d'une vingtaine de cavaliers dont les larges boubous flottants blancs et bleu de ciel trahissent l'entourage d'un grand chef. C'est Samory luimême qui nous suit, couvert par sa garde. Plus loin, un nombre considérable de fantassins qui paraissent se masser en arrière de la rivière. Quel magnifique coup de filet nous allons peut-être faire !

J'envoie au galop le maréchal des logis chef Giraud prévenir le colonel qui est à plusieurs kilomètres de ne pas s'inquiéter de mon retard; il lui en expliquera la cause.

Mais Samory n'est pas, hélàs ! un de ces maladroits qui donnent tête basse dans le panneau même le mieux dressé. Arrivé au milieu delà plaine, à quinze cents mètres de nous, il s'arrête et paraît sonder du regard le point où la route s'engage le long de la falaise. Un des pelotons de son escadron d'escorte se disperse en fourrageurs dans toutes les directions ; mais rien ne paraît faire penser que ces cavaliers nous aient éventés, car, dans ce cas, ils auraient lâché un coup de feu de signal en poussant de l'avant pour compléter leur reconnaissance. Or, rien de semblable de leur part.

Après une course effrénée dans la plaine, ils reviennent se rallier tranquillement sur leur escadron. Les cavaliers qui de loin nous paraissent l'état-major du chef se

forment en cercle; on paraît se consulter. Puis toute cette cavalerie fait à droite et s'éloigne. Sans doute Samory a décidé d'arrêter là la poursuite, ou peut-être a-t-il craint d'aborder de front une position aussi revêche.

Quoi qu'il en soit, ils vont nous échapper.

Furieux, j'ordonne à mes Européens d'ouvrir le feu sur eux à seize cents mètres avec leurs Lebel. Ce sont de vieux soldats rengagés et bons tireurs. Dès les premiers coups l'émoi est dans le bel escadron, si bien ordonnancé tout à l'heure que le lieutenant de cavalerie de Champvallier les prenait pour des spahis. Des cavaliers vont et viennent au galop, sans but, comme s'ils étaient affolés. Ils regardent en tout sens. Ne voyant pas de fumée, l'écho des détonations étant répercuté dans plusieurs directions, ils ne savent d'où partent les balles qui sifflent à leurs oreilles. Puis bientôt tous font demi-tour et disparaissent à grande allure derrière la végétation du fleuve.

Jusqu'à midi et demi, dans un terrain montueux, coupé de ruisseaux coulant au fond d'étroits coupe-gorge boisés, l'arrière-garde a encore affaire à des bandes isolées qui nous accompagnent de leurs feux de salve ; puis, jusqu'à deux heures, ce ne sont plus que quelques coups de feu isolés. A deux heures et demie j'ai rejoint la colonne qui est arrêtée à Kouba et déjeune. Nous prenons position sur les crêtes qui commandent le village. Quelques cavaliers ennemis se glissent à distance à travers les arbres ; ils sont peu nombreux. Ils nous suivent pour ne pas perdre le contact, mais certainement pas pour préparer une attaque, car ils seraient en plus grand nombre et suivis de fantassins,

La colonne reprend la marche à trois heures ; à sept heures et demie elle arrive à Bissandougou . L'arrière-garde

n'y arrive qu'à neuf heures un quart. Mes hommes sont rendus; outre que pendant trois jours, nous nous sommes à peu près constamment battus et avons marché sans discontinuité du lever au couclier du soleil, le ventre creux, aujourd'hui nous avons marché ou combattu de cinq heures et demie du matin à neuf heures un quart de la nuit : seize heures durant. Les trois dernières heures surtout ont été brisantes, marchant à l'aveuglette, par nuit complètement noire, dans un sentier à peine battu, tantôt en plaine avec les hautes herbes étouffantes qui nous fouettent jusqu'au sang les mains et le visage, tantôt sur des hauteurs caillouteuses où hommes et chevaux harassés de fatigue butent à chaque pas.

Pour comble de disgrâce, le lendemain et le surlendemain nous sommes assaillis par des tornades épouvantables qui tranforment en marais le campement que j'occupe en avant de la colonne, dans les ruines de l'ancien village de Bissandougou.

Le 3, dès le matin, messieurs les sofas pour bien nous montrer qu'ils ne nous avaient pas abandonnés, étaient venus se poster sur les crêtes qui commandent la plaine de Bissandougou au sud et nous avaient salué des décharges de leurs fusils.

Pour leur ôter l'envie de recommencer cette plaisanterie désagréable et pour que la colonne puisse se reposer en paix des fatigues qu'elle venait d'éprouver, le colonel avait porté en avant ma compagnie en la renforçant de la compagnie Arlabosse : de cette façon je pouvais tenir tout gêneur à distance du campement.

Le village du vieux Bissandougou où nous sommes en grand'gardes n'offre plus aucun abri. Nous nous garantissons de notre mieux contre le mauvais temps, mais nous

n'y réussissons qu'à demi. A une lieue à la ronde iPest difficile de trouver une botte d'herbes sèches dont on puisse faire un abri. Aussi le lieutenant Cristofari, que seule son énergie a soutenu jusqu'à ce jour, est saisi par un violent accès de fièvre bilieuse hématurique qui, en quelques heures, le met à deux doigts de la mort ; je suis obligé de le faire porter sur une civière à l'ambulance de la colonne, gardant peu d'espoir de le revoir jamais. C'est le deuxième accès de ce genre qu'il a au Soudan, et bien rare qui sauvé du premier, ne meurt pas au second. C'est à tous points de vue une perte extrêmement fâcheuse pour ma compagnie ; non seulement nous sommes privés d'un charmant camarade, mais encore et surtout de l'officier le plus sérieux, et sous des dehors très calmes le plus énergique qu'on puisse voir. Plus que tous autres mes jeunes tirailleurs ont besoin d'être solidement et vaillamment encadrés.

Si par ces temps de pluie notre campement est épouvantable, par compensation il est délicieux dès que le soleil a lui et a desséché les mares dans lesquelles nous pataugeons. La place du village où le capitaine Arlabosse et moi avons dressé nos tentes est marquée par trois immenses banians dont les troncs cloisonnés sont massifs comme des tours, les branches grosses comme des chênes séculaires. Ils couvrent de leur ramure feuillue, épanouie en parasol à une invraisemblable hauteur, une large surface ; des milliers d'oiseaux tapageurs les habitent et nous font tout le jour un délicieux ramage. Parfois, au beau milieu du concert animé de nos voisins emplumés, c'est tout à coup un silence subit; un épervier qui plane dans les airs est la cause de ce recueillement apeuré. Mais bientôt, le danger passé, le ramage reprend de plus belle et jette

uae fraîche gaîté de vie bruyante sur les mornes ruines que nous habitons.

Derrière nous, à un kilomètre, la colonne est bivouaquée dans une belle ordonnance sur la place de la mosquée. Les taches blanches de ses tentes encadrées des lignes miroitantes des faisceaux, des haies de chevaux à l'attache, la nuit, ses centaines de feux qui découpent en silhouettes étranges les ruines de la résidence de Samory, bordent notre horizon fermé sur les côtés par des collines verdoyantes et mollement arrondies. Devant nous, des masses rocheuses déchiquetées en pans de murailles écroulés. A quelques centaines de mètres à droite, un joli ruisseau orné de palmiers d'eau dont le vert sombre se détache en reliefs accentués sur le fond plus tendre des massifs de bambous. Partout une plaine verdoyante où les herbes déjà grandes recouvrent en partie le triste spectable de carcasses pourrissant au soleil.

La colonne a été éprouvée, elle aussi, par les pluies abondantes des deux jours qui ont suivi notre arrivée. Quelques décès et beaucoup de malades. Mais les tornades n'en sont pas seules causes. L'excès de fatigue et la nourriture plus que sommaire de la route ont aussi aidé à faire naître cette situation d'autant plus fâcheuse qu'il nous faut opérer pendant près d'un mois encore pour ravitailler suffisamment Kérouané-Sanankoro.

Quoique chaque jour les cadres fondent à vue d'œil, le colonel veut bien placer à ma compagnie, pour les marches et le combat, l'adjudant Girod de l'infanterie de marine, son deuxième secrétaire. Ce sous-officier est un modèle de discipline, de bravoure paisible, d'audace tranquille et d'entêtement tenace dans l'exécution des ordres. C'est un cadeau inespéré dont nous sommes charmés.

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