CHAPITRE YIII
Le sergent fourrier Léger. — Dénùment de la colonne. — Samory et ses sofas. — Combats du Ouassa-ko et du Diassa-ko. — Une tornade au bivouac. — Difficultés de la route, le convoi. — Combat du Bécé-ko. — Succès définitif. — Mariages de tirailleurs. — Agissements anglais.
Il vient d'arriver de Kankaii un fort convoi de voitures apportant le complément de vivres nécessaires au ravitaillement de Kérouané ; le moment de nous remettre en marche est venu. Déjà, chez beaucoup d'hommes, la fatigue a disparu ; néanmoins les tirailleurs auxiliaires ne cachent guère le désir qu'ils ont de rentrer chez eux. Ils paraissent peu désireux de continuer à affronter les fusils à tir rapide de Samory et des privations semblables à celles que nous venons d'endurer sans autre profit que leur maigre solde. Ils comptaient sur de bonnes aubaines, des pilleries fructueuses et, jusqu'à ce jour, ils n'ont guère trouvé que des cendres chaudes dans les villages que nous avons traversés, et n'y ont récolté que des coups de fusil. Ce n'est pas trop de toute l'énergie de leurs cadres pour les amener à envisager avec moins de répugnance l'idée de reprendre la route de Sanankoro. L'affirmation que cette marche de ravitaillement sera de courte durée et qu'au retour ils seront licenciés leur fait prendre
le temps en patience ; finalement la plupart font contre mauvaise fortune bon cœur. La grosse affaire est de les remettre en route, car une fois au contact de l'ennemi leurs qualités guerrières natives reprendront le dessus et ils se battront vaillamment.
Pendant notre séjour à Sanankoro, le sergent fourrier Léger eut un brillant engagement aux environs de Bissandougou avec un parti- de sofas, dans des conditions qui méritent d'être relatées. On l'avait envoyé sur les bords du Sambi-ko avec une corvée de cinquante porteurs pour couper des bambous destinés à la confection des toits des cases du poste. L'escorte de tirailleurs se composait de treize fusils. Arrivé sur les bords de la rivière tout le monde se disperse dans les fourrés qui retentissent bientôt des heurts sonores des coups de hache appliqués sur les tiges de bambous. Soudain éclatent de nombreux coups de feu dont la fumée s'élève en petits panaches blancs tout autour de la corvée ; une centaine de sofas l'assaillent à moins de quarante mètres. Le sergent fourrier Léger, sans s'émouvoir, rassemble ses tirailleurs en couvrant ce mouvement par un feu rapide qu'exécutent les trois ou quatre premiers hommes qui lui tombent sous la main. En même temps il rassure les porteurs qui déjà cherchent à s'enfuir. Lorsque tous sont réunis, masqués dans les hautes herbes, il porte en avant son escouade et lui fait exécuter presque à bout portant sur l'ennemi un feu de salve qui porte merveilleusement et oblige les sofas à la dégager quelque peu. Il continue le feu, toujours en se défilant dans les hautes brousses et en gagnant du terrain.
La fusillade a été entendue à Bissandougou. Le capi-
taine Wintemberger envoie en hâte au secours de Léger un détachement de spahis et le peloton de la septième compagnie que commande le capitaine Durand.
Les batteurs d'estrade des sofas ont vite signalé ce renfort et ces derniers abandonnent la lutte en laissant sur le terrain six hommes tués. De nombreuses traces de sang dans la direction de leur retraite indiquent qu'ils emportent en outre un nombre respectable de blessés.
Décidément nous partons dans deux jours, le 9 mars. Le lieutenant Perrin, officier très vigoureux, d'une santé éprouvée et qui a déjà fait plusieurs campagnes dans le Soudan remplace à ma compagnie le lieutenant Cristofari. Mais, de même que cette pauvre compagnie avait bon besoin d'être encadrée, elle a aussi grande nécessité d'effets de toute nature qu'il n'est malheureusement pas possible de se procurer ici. Nombre de mes tirailleurs n'ont plus de pantalons et emploient en guise de feuilles de vigne quelques méchants lambeaux de pagnes ; leurs boubous sont littéralement en pièces. Chose plus grave, les musettes porte-cartouches sont trouées, usées, rapiécées en vingt endroits. En route, au combat, nous perdons de ce fait près du quart des cartouches que nous consommons réellement, et les sofas, gens avisés et armés de fusils tirant nos munitions, épluchent soigneusement les herbes derrière nous, après chaque engagement, afin de s'y réapprovisionner à notre intention.
En regard de cette situation fâcheuse les approvisionnements de la colonne en munitions vont s'épuisant rapidement, tandis que nous apprenons par les sofas prisonniers que le stock de réserve de Samory est au contraire sans cesse alimenté par les Anglais de Sierra-
Leone. Nous défendons bien à nos hommes de tirer un seul coup de feu, sans commandement, même au combat. Quelle que soit la troupe, c'est difficile à obtenir ; avec des tirailleurs plus encore. Pourtant avec une volonté soutenue on y arrive pour le plus grand bien de la discipline et de la conservation de la petite réserve de cartouches affectée à chaque unité. C'est là le seul remède que l'on puisse apporter à notre appauvrissement en munitions, car Kayes où il en reste quelque peu est bien loin, et nos besoins bien immédiats.
Quant à l'état de dénùmentoù se trouvent nos hommes, rien à faire. Non seulement nous n'avons pas un pouce d'étoffe en réserve, mais les aiguilles et même le fil nécesaires pour raccommoder leurs loques nous manquent complètement. Par la force des choses, si la campagne se poursuit quelque temps encore, nous serons obligés d'adopter le système des sofas qui en guerre dépouillent les larges et confortables boubous pour courir la campagne à peu près nus. A cette mode la peau devient sans doute à l'épreuve des épines les plus acérées, car ils se glissent dans les fourrés comme des fauves ; chargés seulement de cartouches et si court vêtus, leur agilité est surprenante; jamais nos tirailleurs n'arrivent à les joindre.
La veille du départ, le colonel Humbert passe une revue générale de la colonne. Hommes et chevaux ont bien fondu, depuis deux mois; le dénûment est général, mais l'attitude de tous est bonne. Malgré ses haillons, c'est encore une très belle troupe et la fierté avec laquelle elle défile indique que le moral est parfait et qu'on peut compter sur elle.
Au reste, c'est fort heureux, car Samory ne paraît pas prêt à désarmer. Les prisonniers, les reconnaissances de ces derniers jours nous annoncent que ses bandes réunies sont à cheval sur la route que nous allons suivre : près de trois mille fusils à tir rapide et un nombre au moins égal de fusils anciens modèles.
Bientôt nous saurons à quoi nous en tenir puisque nous nous mettons en marche demain. Nous formerons deux groupes distincts : la colonne de combat et la colonne de ravitaillement, celle-ci marchant à une petite journée en arrière de la première ^
La colonne de combat est elle-même fractionnée en deux parties : une avant-garde qui comprend plus de la moitié de l'effectif des combattants sous le commandement du chef d'escadron d'artillerie de marine Bonnier ; le gros qui, en réalité, servira de réserve à l'avant-garde et comprendra deux compagnies de tirailleurs, l'artillerie, un peloton de cavalerie et le train de combat.
Ainsi renforcée, l'avant-garde entamera l'action et cul-
1. D'après l'ordre de mouvement, les effectifs sont les suivants :