‹ Au NigerChapitre 27 sur 38 · COLONNE DE RAVITAILLEMENT · texte numérisé non relu

COLONNE DE RAVITAILLEMENT

Tirailleurs d'escorte : 3 officiers, 109 fusils

Spahis : Il sabres.

Voitures : 113

Porteurs : 800

Cette dernière colonne était commandée par le capitaine d'artillerie Ponsignon plus spécialement chargé du convoi ; l'escorte était sous les ordres du capitaine d'infanterie de marine Durand.

butera l'ennemi chaque fois que sa résistance ne sera pas suffisante pour motiver l'entrée en ligne de toutes les forces de la colonne.

Au début, ses attaques brusquées la feront bénéficier d'un effet de surprise notable. Au demeurant, la somme de résistance des sofas baisse sensiblement. On dit parmi eux que la campagne est terminée et que nous allons prendre nos quartiers d'hiver en arrière du Niger ; ils en sont tout à la joie, affirment leurs camarades prisonniers, car ils se déclarent, eux aussi, horriblement éreintés. Pour le moment, ils s'occupent à remparer et à fortifier de barricades, de murs et de tranchées les abords de toutes les rivières qui sont en avant de nous. Ils vont être sans doute bien étonnés et désagréablement surpris lorsqu'ils constateront que l'ère des loisirs n'est pas encore ouverte. Il va falloir que, poussés par Samory et par ses fidèles, ils nous fassent encore une pénible et dangereuse conduite jusqu'à Sanankoro, puis au retour jusqu'à Bissandougou. Or ces promenades sur nos flancs ne vont pas sans de nombreux accrocs et sans hommes tués ; et puis, comme nous avons le mauvais goût d'occuper les routes, il leur faut suivre les crêtes pierreuses de montagnes couvertes de broussailles. Chaque fois qu'une colonne approche d'un passage difficile, il faut y courir, s'y masser, enfin s'y battre, et, après avoir laissé bon nombre de cadavres sur place, recommencer dès le dernier coup de fusil tiré, l'ascension des pics ardus et les courses à travers bois et taillis.

Ils s'exécuteront sans murmurer, quel que soit leur éreintement, non pas par crainte des châtiments dont on prétend à tort que les menace Samory, mais parce que ce chef remarquable a su les dresser et les fanatiser d'une

façon merveilleuse ; parce que j-amais il ne les a laissés manquer de vivres ou de munitions et que sa sollicitude s'étend à tous.

D'aucuns affirment que ses sofas ne lui restent fidèles que parce qu'il fait impitoyablement mettre à mort ceux d'entre eux qui deviennent hésitants ou tièdes. Mais alors comment expliquer que tous les prisonniers qui ont pu s'échapper de nos mains soient volontairement retournés à lui ? Gomment admettre dans cette hypothèse que, parmi les centaines de sofas jetés en enfants perdus sur nos flancs ou sur nos derrières, deux^ seulement soient venus à nous, trahissant la cause de l'Almamy ?

Aussi bien faut-il en prendre son parti et reconnaître que le génie de Samory est unique dans le Soudan occidental. Comment expliquer autrement la résistance si vigoureuse qu'il nous oppose depuis douze ans ? Chaque année ce sont des moyens nouveaux. Ses ressources s'épuisent, le nombre de ses sujets diminue, et cependant au moment où nous le croyons terrassé, il recommence la lutte avec un armement, une organisation, une tactique tels qu'il peut nous disputer pied à pied les lambeaux de son empire. Jamais de découragement, jamais de faiblesse chez lui ou chez les siens. Après les pertes ou les défaites les plus cruelles jamais il ne s'abandonne. Il ne faut pas oublier que si, en ce moment, il a sur nous la supériorité du nombre, dans les premiers combats de cette campagne qui furent les plus meurtriers et les plus acharnés, ses effectifs se rapprochaient sensiblement des nôtres.

Ses qualités de fin manœuvrier sont indéniables ; il nous

1. L'un d'eux était le fils d'un chef servant sous nos ordres, l'autre était un parent de Tiéba, jadis fait prisonnier par Samory au siège de Sikasou.

l'a constamment prou\^ ; il nous le montrera prochainement encore.

Mais il est heureusement une limite aux forces humaines et aussi à la somme de courage malheureux continu que le guerrier le plus rudement trempé peut donner. Les sofas de Samory en seront bientôt là et leur coefficient de résistance ira diminuant graduellement jusqu'à notre retour à Bissandougou. Nous allons constater leur faiblesse croissante, mais nous ne surprendrons pas chez eux l'ombre d'une défaillance.

Le 9 mars, au petit jour, nous quittons Bissandougou ; à deux heures du soir, nous campons à Bokhodougou. A six ou huit kilomètres en avant, les bandes de Karamoko, d'Alpha et de Kali nous attendent au passage de la rivière de Fabala. On n'y songe guère à ma compagnie car le sort lui a dévolu un lieu de bivouac charmant, au pied de magnifiques caïlcédrats dont les tiges touffues, élevées dans les airs à plus de cinquante pieds, jettent sur nos tentes une bienfaisante fraîcheur : des petites tomates rouges, rondes comme des cerises, acidulées et fraîches à la bouche, croissent aux alentours et nous donnent un hors-d'œuvre exquis.

Nous plions bagage le lendemain dès l'aube. A sept heures notre avant-garde est reçue à Fabala par un feu roulant sur cette même ligne de défense que l'ennemi occupait déjà lors du premier voyage de la colonne. Les sofas sont abrités derrière une forte palissade qui longe la rivière Ouassa-ko bordée par une haute et puissante végétation. Les compagnies Pineau et Salvat l'enlèvent ; le lieutenant de Sainte-Colombe reste étendu par terre, le haut de la cuisse traversé d'un coup de feu. Les spahis

arrivent à ce moment, un d'eux est tué, un autre blessé. Les sofas poussés la baïonnette dans les reins s'établissent successivement sur toutes les hauteurs qui commandent la rivière. Ils tiennent en force à gauche sur un mamelon rocheux et presque à pic qui enfile la ligne de combat. Ma compagnie les chasse de cette position.

Leur retraite s'accélère ; bientôt les spahis la changent en une complète débandade par une charge vigoureuse. Un certain nombre de sofas sont sabrés ; cinq chevaux sont pris dont un d'eux est magnifiquement harnaché. Il appartient, paraît-il, à un des chefs de l'entourage de Samory.

Pendant cette atïaire, avant même que ma compagnie soit complètement engagée, j'avais failli perdre le lieutenant Laurent. Je lui indiquais la direction à suivre pour l'attaque du mamelon de gauche. Il se baisse sur l'encolure de son cheval pour mettre pied à terre ; son palefrenier lui tient l'étrier. A ce moment l'animal se cabre, le malheureux palefrenier fait deux pas en avant et s'affaisse foudroyé par une balle qui venait de passer entre la tête du lieutenant et la crinière du cheval. Déjà le colonel venait d'avoir un de ses palefreniers tué à peu près dans les mêmes conditions. Je n'ose affirmer que ce soit pur hasard, car plusieurs fois nous avons constaté l'habileté aux grandes distances de quelques tireurs d'élite, chargés apparemment de tirer aux chefs et plus particulièrement sur les cavaliers qui entourent le fanion du commandant supérieur.

A onze heures, nous nous arrêtons pour déjeuner dans le village de Farandougou. Nous repartons à une heure.

Deux coups de canardièrc tirés des hauteurs signalent

notre mise en marche. A deux heures un quart nous sommes devant le ravin de Farandougou, sorte de faille presque à pic au fond de laquelle coule un ruisseau encaissé, palissade et protégé en avant par un fort abatis. Une série de murs défensifs en commande les abords. L'avant-garde enlève cette série d'obstacles sous une pluie de projectiles. Le combat s'établit en avant de Farandougou, dans le village, sur la ligne des hauteurs qui le dominent, sur la rivière Diassa qui le couvi^e sur la droite, en arrière, partout enfin.

Le gros de la colonne a été retardé par l'artillerie qui n'est arrivée que difficilement à franchir les rampes très raides qui amènent sur le plateau. Enfin elle débouche du col d'où la vue embrasse le théâtre de l'action ; elle se met en batterie et le lieutenant Hugot qui la commande enregistre plusieurs coups heureux. A trois heures , le combat qui traînait en longueur reprend avec intensité aux abords du village et sur les mamelons boisés situés en arrière. Les trois dernières sections de ma compagnie partent appuyer le lieutenant Perrin, déjà en avant, et qui s'est mis hardiment à gravir les pentes très raides des hauteurs qu'occupe l'ennemi. A quatre heures, les compagnies Pineau et Salvat en avant, la compagnie Sensarric sur la droite, la mienne sur la gauche, ont chassé les sofas de toutes leurs positions et nous menons la poursuite à deux kilomètres en avant de Farandougou. La colonne s'installe dans ce village pour camper pendant que ma compagnie s'établit sur le sommet d'un piton qui le domine. Les sofas avaient élevé sur ce point une sorte d'ouvrage en pierres sèches. Sa défense leur a coûté cher : des taches de sang, des traînées de corps sur le sol caillouteux couvert de feuilles sèches,

eniin à mi-côte quatre cadavres abandonnés en témoignent *.

De ce sommet, nous apercevons dans la plaine qui s'étend derrière les montagnes de longues lignes de sofas qui regagnent leurs cantonnements dont on voit au loin les fumées en amont du Diassa-ko. Ils sont parfaitement ordonnancés, les chefs à cheval, les groupes d'une centaine d'hommes séparés les uns des autres par un intervalle. A voir cette retraite en très bon ordre, on ne se douterait certes pas de la débandade où notre dernier assaut avait jeté tous ces gaillards-là. Mes lieutenants et. moi-même, nous sommes absolument stupéfaits de la tranquillité et de la régularité de leur marche. Cependant, comme ils défilent à moins de dix-huit cents mètres de notre observatoire, je les fais fusiller à coups de Lebel. Les chefs s'arrêtent, paraissent chercher d'où viennent les coups ; mais nous sommes masqués par les arbres qui couvrent le piton.

Ils ne paraissent pas se rendre compte du point dangereux et font accélérer l'allure à leurs hommes sans nous répondre. Peu après, à deux ou trois kilomètres, tous ces détachements cantonnent paisiblement dans les villages de culture ou bivouaquent au milieu de grands champs de patates ou de manioc.

La chaleur pendant la journée avait été suffocante et horriblement lourde. A peine nos petits postes sont-ils placés qu'une pluie diluvienne nous assaille. Impossible de faire de feu. Tout à l'heure nous étions ruisselants de sueur, maintenant nous grelottons accroupis contre les

1. Nos pertes sont de deux hommes tués, sept blessés dont un officier, un cheval tué et trois chevaux blessés. Nous avons fait quelques prisonniers avec leurs armes et enlevé cinq chevaux à l'ennemi.

troncs d'arbres, cherchant à nous protéger en offrant le moins de surface possible aux véritables seaux d'eau que le ciel déverse sur nous. Nous avons un moment de répit; puis à huit heures et demie, la tornade éclate. En un clin d'œil notre piton est enveloppé de nuages noirs qui crachent de toutes parts des éclairs bleu d'acier ; des torrents d'eau s'abattent sur la contrée, c'est un bruit infernal, des décharges incessantes d'une canonnade titannesque. La foudre tombe non loin de nous et coupe un arbre en deux ; des traits de feu zèbrent le ciel d'encre et se recroisent en mille figures d'une fantasmagorie rectiligne. Mes pauvres tirailleurs dont les bonnes faces désolées sont éclairées à chaque instant par les lueurs électriques sont affaissés, immobiles, le menton aux genoux, leurs malheureuses loques relevées sur leurs têtes ; ils regardent piteusement les trombes d'eau qui emportent les lits de feuillage qu'ils avaient préparés pour la nuit. Je voudrais bien être chef de sofas pour cette nuit ; j'aurais le plaisir de voir mes hommes à l'abri sous de bons toits de chaume imperméables.

Tout autour de nous ce n'est qu'obscurité et bruit. Sous le suaire opaque qui, à nos pieds, couvre le village, nous ne pouvons deviner les petits drames lamentables ou burlesques qui se déroulent dans le campement de la colonne. Du village, il ne reste que des pans de mur, aussi y est-on également e. sub Jove ». Le colonel dormait du sommeil paisible du vainqueur quand la tourmente s'est déchaînée ; la rafale qui précède la tornade enlève sa tente qui s'envole en claquant dans l'air comme les ailes d'un oiseau fantastique, et notre chef se réveille dans la nuit noire, en caleçon, se heurtant à cent obstacles imprévus, obligé finalement de recevoir stoïquement entre

les murs ruinés qui entourent sa tente, les douches abondantes que le ciel nous prodigue. Le lendemain, il sera pris d'accès de fièvre et de vomissements bilieux. Les capitaines Pineau et Harmand, eux aussi, payeront leur tribut à. l'hivernage ; le pauvre Harmand ne s'en relèvera pas.

Hormis ce fâcheux incident, la nuit se passe tranquillement ; les sofas, tout occupés à se garer de la pluie, nous ont laissé souffrir en paix.

Deux compagnies partent au petit jour à la rencontre du convoi de voitures afin de le proléger contre une attaque possible lorsqu'il s'engagera dans le pâté montagneux au milieu duquel nous bivouaquons. H faut vraiment un chef aussi entendu que le capitaine Ponsignon et des sous-ordres actifs et dévoués comme les capitaines Renaud et Jacques pour faire passer leurs cent treize voitures dans des chemins semblables ! Hier, nos deux petits canons de montagne ont failli y rester en détresse. C'est une succession continuelle de rivières encaissées, fangeuses, au lit embarrassé par une végétation épaisse ; de collines abruptes couvertes de cailloux et de roches en éboulis, ou de bois dans lesquels le sentier est parfois large à peine pour donner passage à un seul homme de front. Le capitaine Ponsignon est heureusement un homme de ressources avec une intuition du terrain invraisemblable. Dès qu'il arrive devant un obstacle, sans s'entêter à chercher les moyens de le franchir directement, il part avec ses seconds en une reconnaissance rapide qui le conduit presque infailliblement au meilleur point de passage, servi par son instinct merveilleux et par une étude approfondie des formes générales du sol.

Pénible est la vie de ces officiers qui, du matin au soir,

sans trêve ni repos, dirigent cet immense convoi au milieu des bandes ennemies, à travers des contrées où les difficultés de marche atteignent les limites du possible. Rien ne doit les distraire de leur tâche qui chaque fois dure tout le jour, ni les balles qui sifflent, ni les cris des combattants, ni la fatigue, ni la faim. Il faut que le soir ils atteignent tel point, et coûte que coûte ils y arrivent. Peu de rôles demandent une abnégation aussi complète, un dévoùment aussi profond, une activité aussi incessante. Pour les seconder ils ont des noirs dont la plupart n'avaient jamais vu une voiture quelques jours avant qu'ils les engagent.

Grâce à eux, le convoi avance lentement mais sûrement, sans à-coup et avec méthode à travers les difficultés sans cesse renaissantes du chemin. S'il faut attaquer de front un obstacle qui demande un travail sérieux, les sections parquent rapidement ; une partie des conducteurs se mettent à la besogne, abattent les berges, coupent les arbres, consolident les fonds vaseux avec des branchages ou dégagent le terrain des roches qui le couvrent. Puis la première section s'ébranle, les attelages doublés, triplés, quadruplés s'il le faut pour enlever chaque voiture ; au delà du passage, les voitures de cette section parquent à nouveau au fur et à mesure qu'elles arrivent. La deuxième section passe à son tour, se reforme derrière la première qui met en marche ses voitures de tête de façon à ce que tout le convoi soit en mouvement lorsque la dernière voiture a passé.

Pour exécuter une pareille manœuvre avec les travaux qu'elle comporte, on se figure difficilement combien les trois capitaines du convoi doivent se dépenser. Seuls ceux qui plusieurs jours durant les ont vus à l'œuvre

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peuvent se rendre compte de la façon plus que complète dont les officiers chargés d'une pareille tâche gagnent les faveurs qui, plus rarement que chez les combattants, viennent récompenser leurs mérites et leurs peines.

Presque sous les yeux de la colonne, le capitaine Ponsignon nous donna encore en arrivant à Farandougou une preuve de sa sagacité. La colonne, en combattant il est vrai, avait suivi le chemin qui, en avant de Farandougou, tombe dans une large et profonde faille dont l'ennemi par divers travaux avait fait un obstacle extrêmement sérieux. En arrivant sur le plateau qui borde cette érosion, le capitaine Ponsignôn, selon sa méthode, ne cherche pas à la franchir ; il en remonte la berge et, à quelques centaines de mètres plus haut, il estime, d'après certains indices, qu'elle ne doit être qu'un effondrement partiel de la vallée ; un détour d'un demi-kilomètre au nord permettra sans doute de l'éviter.

Il retourne à son convoi et sans arrêt, sans hésitation, il l'amène paisiblement au bivouac. La veille, il avait fallu démonter les pièces de 80 et les porter à bras pour les amener au même point.

Au lever du soleil, un détachement de sofas a surgi tout à coup du milieu des bois, à mi-côte d'un piton gardé par une de mes sections et qui flanque celui qu'occupe ma compagnie. Je faisais sur ce point ma tournée des avantpostes ; j'ordonne qu'on laisse approcher ces visiteurs matinaux qui s'aidant des pieds et des mains, grimpent lestement vers nous. Ils n'étaient plus qu'à quelques mètres de la crête et j'allais pouvoir les faire enlever au moment où ils atteindraient le plateau, hors d'haleine et incapables de se défendre. L'émotion d'un de mes tirailleurs fait avorter mon embuscade. Le maladroit lâche un coup

de fusil et tous ses camarades, croyant que l'ordre est donné de tirer, se démasquent et fusillent les sofas que la stupéfaction rejette en bas des pentes, roulant, tombant, culbutant; rapidement ils disparaissent. Ont-ils des tués et des blessés? Je l'ignore; mais après cette aventure, aucun d'eux ne songera plus à venir aux renseignements de ce côté.

Toute la matinée c'est une agitation extrême dans leurs camps qui tachent de plaques jaunes les prairies du Diassa-ko. D'abord des cavaliers courent en tous sens, porteurs d'ordres sans doute ; puis, c'est un fourmillement incessant entre les cases. Bientôt des groupes se forment et disparaissent dans le sud-est, cavaliers en tête. Où vontils ? Impossible de s'en rendre compte tant le terrain est couvert et mamelonné dans cette direction. Le capitaine Toussaint qui vient relever le curieux mais fort peu confortable observatoire que nous occupons, pense qu'ils se rendent à Baratoumboun, où, paraît-il, Samory doit nous attendre avec toutes ses forces derrière de solides retranchements que renforcent les difficultés d'accès de la position. Pendant que le capitaine topographe nous explique ce qu'il sait des dispositions de Samory il veut en même temps commencer le levé de la région qu'on découvre très au loin et prendre des recoupements. Mais bientôt il s'interrompt stupéfait ; sa boussole est folle et lui donne les indications les plus absurdes. Il était assis sur une roche ; il se lève brusquement et sa boussole de redevenir sage. Tout heureux, il se rassoit ; nouvel affolement de l'instrument. Les roches sur lesquelles nous campons sont des masses de fer oolithique presque compact.

Dans la soirée, à travers plaines et plateaux, nous voyons serpenter et se dérouler les longs anneaux du convoi ;

avec ma lorgnette, je fais le dénombrement des voitures ; cent treize, le compte y est. Nous partirons demain.

Le colonel a décidé que dans cette région difficile tout le convoi nous suivra de près jusqu'à Madiarébougou, de 5açon que la colonne puisse le protéger efficacement ou le dégager à l'occasion. La précaution était bonne. A peine le lendemain quittait-il Farandougou, qu'un parti de sofas qui suivait les crêtes, l'a consciencieusement fusillé pendant une heure, sans autre dommage, il est vrai, qu'un mulet et un homme blessés. Sa marche s'est ensuite continuée tranquillement jusqu'à Madiarébougou où la colonne arrive à onze heures moins un quart de la nuit.

Pendant que les grand'gardes prennent position elles sont saluées par une fusillade nourrie qui part du front sud-ouest ; quelques feux de salve nous débarrassent de ces gêneurs. Au moment où nous allons déjeuner, le colonel inquiet pour le convoi qui n'arrive pas et n'est pas même signalé, envoie ma compagnie à sa rencontre ; je le trouve à deux heures de marche en arrière, arrêté à chaque pas par une série d'obstacles dont il se lire lentement mais très pratiquement.

Ce n'est qu'à huit heures et demie du soir que je suis réinstallé au bivouac. Une conférence a lieu devant la tente du colonel qui donne aux chefs d'unités ses dernières instructions pour le combat de demain. Un peloton de ma compagnie et le peloton de cavalerie Besset devront attaquer et tourner la droite ennemie ; mon deuxième peloton restera en réserve dans la main du colonel.

Le 14, la colonne plie bagages à quatre heures et demie ; à six heures nous sommes en marche. Des raisseaux encaissés et fourrés, des collines rocheuses que franchit un chemin détestable nous séparent de l'ennemi.

Quelques coups de feu tirés sur les spahis de pointe du lieutenant Mangin rompent dans le lointain le silence profond qui règne sur le terrain resserré où plus de trois mille hommes prennent position.

A six heures trente nous entrons en ligne. L'ennemi ouvre un feu rapide extrêmement nourri sur nos têtes de colonnes qui débouchent des couverts à trois ou quatre cents mètres de ses positions. Je file sur la gauche avec les spahis de Besset et j'arrive dans une plaine étroite barrée par une première rivière ; une grêle de balles nous accueille. Deux feux de salve, l'assaut, et nous sommes maîtres, je ne dirai pas du passage, car il n'y en a pas, mais de la rive. Les spahis sont restés en arrière ; un de mes tirailleurs découvre en amont un passage moins fruste, je l'envoie comme guide au capitaine Besset qui s'efforce de nous suivre.

Devant nous, un deuxième bras de la rivière, puis un troisième, d'où partent successivement une fusillade nourrie ; ces deux obstacles sont enlevés à la baïonnette. L'ennemi se rallie sur les hauteurs.

C'est une série de collines abruptes, parallèles, en forme de trémies, aux pentes semées de quelques arbres cramponnés entre les éboulis ferrugineux. Nous grimpons derrière les sofas et nous arrivons haletants sur la crête opposée. Au commandement de « feu » prononcé en français, un feu de salve nous éclate en pleine figure et jette bas, le ventre troué, mon unique sergent, Moussa-Diakité, lacère les vêtements flottants d'Ali, brise le fusil d'un tirailleur qu'il contusionne, coupe en deux la baïonnette d'un second et aveugle l'adjudant Girod et moi. Revenu de cette désagréable surprise, nous nous jettons sur l'ennemi dégringolant les pentes à qui mieux mieux et nous

nous trouvons dans une étroite cuvette dont les sommets voisins se couronnent sur deux faces de nombreux sofas qui se mettent à nous fusiller consciencieusement. A ce moment débouche en arrière, à une centaine de mètres, sur la hauteur que nous venons d'abandonner, une section conduite par le capitaine Pineau qui, quoique mal remis encore d'un accès bilieux ne se ménage guère ; je le fais prier de me servir de réserve, ce qu'il accepte gracieusement, et nous voilà lancés de nouveau à l'assaut, sur des pentes impossibles couvertes de roches roulantes. Enfin l'ennemi a disparu. Le capitaine Besset débouche à son tour à tour avec ses chevaux dans cette étroite vallée ; nous nous demandons comment il a pu y entrer. J'envoie chercher mon malheureux sergent, un cavalier le hisse sur son cheval ; mais le pauvre garçon agonise bientôt dans des souffrances intolérables.

Nous n'avons plus personne devant nous. Dans un pareil terrain continuer plus loin la poursuite est impossible. Nous nous rabattons sur la droite et une heure après nous faisons notre jonction avec la colonne.

Pendant qu'à l'extrême gauche avaient lieu ces divers événements voici comment, au centre et sur la droite, le combat se déroulait :

Le lieutenant Mangin commandant l'escadron de cavalerie auxiliaire * déterminait l'ennemi à ouvrir le feu et à se démasquer en jetant ses patrouilles au galop sur la rivière. Ses cavaliers, lui en tête, arrivent à quelques mètres de la barricade, ils y sont reçus par un feu rapide

1. Ce lieutenant qui appartient à l'infanterie de marine et qui commandait depuis sa formation un peloton de cet escadron en avait pris le commandement lors de la maladie du capitaine de spahis Harmand.

d'une grande intensité qui s'étend immédiatement sur toute la ligne ennemie. Ayant atteint le résultat qu'il cherchait le lieutenant Mangin rallie son monde en arrière de la première ligne d'infanterie. Les compagnies Pineau et Salvat sortent des positions d'attente qu'elles occupaient sur les hauteurs qui commandent la rivière et ouvrent le feu à deux cents mètres à peine. Quelques groupes de sofas, fort malmenés par ce feu à petite distance, abandonnent la première ligne et battent en retraite sur les pentes qui dominent la rive gauche ; ils s'y établissent et recommencent à tirer. Lorsque la préparation de l'attaque est suffisante, les compagnies Pineau et Salvat donnent l'assaut sous un feu d'une grande violence et arrivent après de sérieux elï'orts à culbuter la palissade et à franchir la rivière. L'artillerie tire à obus à mitraille sur les réserves ennemies qui se portent au secours de leur première ligne culbutée. La compagnie Sensarric a appuyé l'assaut sur la droite qu'elle prolonge ; elle trouve une vive résistance sur un petit affluent du Bécé-ko où plusieurs sofas se font tuer sur place.

Sur l'extrême droite, le capitaine Gouget, accueilli sur la rivière par un feu violent, eût été dans une situation très critique sans la grande présence d'esprit dont il fait preuve. Sachant d'expérience la terreur que les sofas ont des spahis, il fait mettre sabre au poing et charge à fond de train, quoique n'ignorant pas que la rivière est infranchissable à ses chevaux. L'ennemi épouvanté abandonne sa position sans réfléchir qu'elle est inattaquable et va se reformer en courant à quelques centaines de mètres plus loin. Le capitaine Gouget fait mettre pied à terre au peloton Barattier ; il lui fait passer la rivière et tandis que les spahis maintiennent les sofas à coups de carabine

le reste de l'escadron passe un à un tous les chevaux sur l'autre rive. Pendant ce temps, le peloton de tirailleurs de soutien est accouru commandé par le lieutenant Baudot ; il surprend l'ennemi sur sa droite et lui fait éprouver des pertes sensibles. Le premier peloton de spahis soudanais monte alors à cheval et fond sur l'ennemi qui laisse vingt-cinq cadavres sur le terrain et se débande. De son côté, le lieutenant Barattier a joint une centaine de sofas qu'il met en déroute après leur avoir tué «une quinzaine d'hommes. La fatigue des chevaux, les difficultés du terrain empêchent l'escadron de mener à fond la poursuite.

Dans l'ouest du champ de bataille, à deux kilomètres environ, on voit très nettement une bande d'une centaine de cavaliers et de quatre cents fantassins qui paraissent former la réserve générale ennemie. En avant, on distingue à la lunette de batterie un personnage monté sur un cheval blanc, entouré de quelques cavaliers richement vêtus ; derrière ce groupe, une soixantaine de cavaliers formés en colonne d'escadron. Le commandant supérieur fait tirer quelques obus sur cette troupe, qui se retire en bon ordre derrière un pli de terrain.

Le feu a diminué presque partout d'intensité. Tout à coup il reprend vivement sur la droite arrière du train de combat ; le lieutenant Tiffon d'abord, puis le capitaine Durand sont portés successivement sur ce point qu'ils dégagent et d'où ils chassent l'ennemi.

A huit heures et demie, le combat paraît terminé et pendant que la colonne se rassemble dans la position conquise de Baratoumboun le colonel envoie le capitaine Durand à la rencontre du convoi qui a dû quitter Madiarébougou dès qu'il a entendu cesser le feu. Durand arrive

fort à propos au moment où l'ennemi qui paraît se reformer sur nos derrières tente une attaque de la colonne de ravitaillement. La septième compagnie repousse une forte bande de sofas accompagnés de nombreux cavaliers et cherche à les joindre ; mais les difficultés du terrain l'en empêchent. Durand arrive cependant à donner une leçon sanglante à une trentaine d'hommes qui, à la faveur des broussailles, s'étaient glissés à très petite distance de sa compagnie et tiraillaient sur elle.

Le convoi de ravitaillement rejoint la colonne à onze heures.

Dans cette journée, nous avons eu affaire à plus de deux mille sofas armés de fusils à tir rapide sans compter de nombreux fantassins armés de fusils démodés. Samory commandait en personne. Il avait gardé sous la main une forte réserve pour attaquer le convoi et s'en emparer. La brusque apparition du capitaine Durand et la vigueur de son attaque l'empêchèrent de mettre son projet à exécution.

Nous avons perdu peu de monde dans ce combat grâce à la rapidité avec laquelle les chefs d'unité menèrent les diverses phases de l'attaque, déroutant ainsi la résistance des premières lignes partout culbutées sur les deuxièmes sans avoir le temps de se reconnaître. Un sergent tué, sept hommes blessés, quatre chevaux tués ou blessés. Comme toujours nous ignorons les pertes de l'ennemi ; la seule chose certaine, c'est que nous avons pu compter une centaine de cadavres sur le théâtre des engagements rapprochés.

En résumé, notre manœuvre au Bécé-ko a consisté en une attaque enveloppante sur les deux flancs. Les attaques de flanc n'ont pas eu tout le succès qu'on pouvait en

espérer à cause de la solidité considérable que donnait aux ailes ennemies, la série d'obstacles naturels formant jusqu'à cinq fortes lignes de défense successives en arrières desquelles des voies de communication parallèles permettaient aux défenseurs de se mouvoir rapidement et à l'aise-. Notre front de combat a dépassé à un moment donné deux kilomètres.

Samory avait projeté de nous livrer deux combats : le premier sur son front, le deuxième sur nos flancs au moment où notre ligne de combat, qu'il prévoyait devoir percer sa première ligne, serait disloquée au milieu des obstacles nombreux qui coupent la position qu'il avait choisie. Notre double manœuvre de flanc contrecarra la sienne et amena les combats partiels que nous eûmes à livrer sur nos ailes.

Une forte réserve devait enlever notre convoi pendant que tous les effectifs de notre colonne résisteraient à sa double attaque de flanc qui avait pour objectif secondaire d'empêcher le commandant supérieur d'envoyer des renforts au convoi.

Ses projets partout prévenus par nos manœuvres, son centre, ses deux ailes enfoncés, il fait écouler tout son monde en arrière sur la droite et sur la gauche par une double marche de flanc hardie et rapidement exécutée ; enfin il rallie dans l'ouest ses troupes battues très peu de temps après que nous-mêmes nous sommes rassemblés.

Les qualités manœuvrières des sofas sont toujours aussi remarquables, surtout lorsqu'il s'agit de rompre brusquement un combat mal engagé en se masquant d'un faible rideau et en utilisant avec habileté les couverts du terrain; mais leur résistance à l'attaque a diminué, et la rapidité et l'impétuosité de nos assauts leur a enlevé

le sang-froid nécessaire pour tirer un parti suffisant de leur armement qui, maintenant, vaut le nôtre.

Avant de nous remettre en marche, nous déjeunons : du riz cuit la veille, un peu d'endaubage, quelques bribes de biscuit économisé dans des jours lointains d'abondance. Pendant que nous avalons les dernières bouchées, des détachements ennemis réapparaissent sur les crêtes d'où nous les avions chassés tout à l'heure et, pour que nous n'ayons pas la tentation de les oublier, nous envoient plusieurs salves qui font sauter les cailloux autour de nous. Deux sections qui se portent en avant les font disparaître.

En quittant le théâtre du combat, nos tirailleurs ont la macabre idée de dépouiller un petit arbre de son feuillage et de ses brindilles, et de planter sur les branches appointées des têtes de sofas fraîchement coupées, le tout en guise de poteau indicateur. Ils prétendent que ces fruits sinistres feront comprendre aux gens de Samory que cette route est fermée pour eux. Et, de fait, lorsque nous repas serons ici au retour, seul ce passage ne sera pas défendu.

Nous plantons nos tentes sur le plateau de Talibakoro, à cinq heures et demie du soir. Le long de la route les éclaireurs ennemis nous ont accompagné de coups de fusil qui n'ont eu d'autre résultat que de nous tenir en haleine.

Après le dîner, la compagnie Sensarric, la compagnie Durand, la mienne et les spahis reçoivent l'ordre de se tenir prêts à partir le lendemain matin pour une destination inconnue sous les ordres du commandant Bonnier.

Une partie de la nuit se passe en distribution de cartouches et de vivres, ceux-ci en très petite quantité, car le but de notre expédition est, paraît-il, de rechercher les

approvisionnements qu'on dit se trouver dans certains villages, entre Baoulé et Milo, à l'ouest de Kérouané. Nos tirailleurs, à l'annonce de nouvelles marches et peut-être de nouveaux combats pendant que le gros de la colonne .se reposera à Kérouané, font piteuse mine. Je les réconforte en leur assurant à tout hasard qu'ils trouveront largement à butiner dans les villages où nous nous rendons puisque la région est restée jusqu'à ce jour en dehors du théâtre des opérations.

Au jour, toute la colonne réunie quitte Talibakoro. Bientôt nous sortons des montagnes pour déboucher dans la grande plaine mamelonnée du Milo. Partout des cultures et de riants paysages qu'arrosent de nombreuses rivières bordées de palmiers d'eau ; dans le lointain, des bouquets de palmiers, des papayers ou de hautes touffes de bananiers jalonnent les emplacements de villages mollement couchés sur les épais tapis de verdure qui couvrent les longues ondulations du sol.

Nous arrivons à Kamandougou, village naguère riche et prospère. A ce point la colonne Bonnier se sépare du gros de l'expédition. Elle est forte d'environ deux cent quarante tirailleurs dont cent quatre-vingts auxiliaires et cent trente sabres. Nous piquons dans le sud-ouest, le colonel continue sa route au sud.

Bientôt dans le lointain, à notre gauche, nous voyons se découper sur l'azur du ciel les murailles grises de Kérouané. La position en est splendide sur le mamelon élevé à pentes douces, au pied duquel coule le Milo avec son cadre de feuillage sombre ; il est difficile de trouver un plus bel emplacement au point de vue de l'hygiène, de l'agrément du paysage et de la valeur militaire.

Nous passons le Milo en aval de Lélengué avec de l'eau jusqu'aux aisselles et nous faisons une halte d'une demiheure pour déjeuner à la hâte d'un peu de riz cuit à l'eau. Pendant ce temps, le lieutenant Bunas qui lient garnison à Kérouané vient nous apporter du sel dont nous manquons. Il nous met au courant des événements heureux qui se sont produits au poste pendant notre absence.

Le fort n'a pas été attaqué car le gros de l'armée de Samory était aux trousses de la colonne. Profitant de ce que la campagne n'était tenue que par de faibles détachements, le capitaine Dunoyer eut l'excellente idée de lancer dans toutes les directions, à une ou deux journées de marche, de petits groupes de tirailleurs déguisés en paysans ou en sofas qui, en l'espace de douze jours, lui avaient ramené six cents à huit cents bœufs et environ huit mille habitants. Ces derniers avaient été immédiatement répartis dans tous les villages abandonnés qui entourent Kérouané et Sanankoro et toute cette plaine, naguère si désolée, avait déjà repris une vive animation.

Ces résultats sont magnifiques et nous applaudissons avec enthousiasme aux succès pratiques de nos camarades de Kérouané. Grâce à l'adresse et au sang-froid de nos tirailleurs, voilà la garnison ravitaillée en lait et en viande fraîche pour longtemps. Quel appoint aux maigres approvisionnements que lui apporte la colonne!

L'importance de notre expédition est d'autant diminuée, car un de ses principaux buts était de chercher à faire main basse sur quelques bestiaux et à enlever des paysans pour assurer la mise en culture de la plaine de Sanankoro. Elle a encore néanmoins le gros avantage de nous faire vivre sur le pays, loin du fort, et de ne pas en

épuiser prématurément les exiguës réserves de grains. La marche est reprise par une chaleur d'orage accablante.

A quatre heures et demie, après avoir traversé de beaux terrains de culture, nous nous arrêtons à Sabaridougou où nous trouvons du riz et du mil pour plusieurs jours ainsi qu'une quantité notable de haricots, de pois et de fèves de différentes espèces.

Il était temps que nous arrivions, nous n'en pouvions plus ; nous marchions presque sans arrêt depuis cinq heures du matin par une température fort semblable à celle d'une étuve. Nous attendons anxieusement que l'orage éclate et détente un peu l'atmosphère ; mais rien ne l'annonce, sauf un ciel lourd, bas, plombé qui nous pèse sur la tête et nous affaisse.

En tournant le massif du Toukoro, deux coups de fusil d'alarme avaient signalé notre passage ; par suite, nous nous attendions à une attaque qui ne s'est pas produite. Les spahis d'avant-garde ont bien donné la chasse à quelques sofas avec lesquels ils ont échangé plusieurs coups de feu ; mais c'est tout. Quatre d'entre ces derniers armés de Mausers et une quarantaine de paysans sont restés dans nos mains.

A la tombée de la nuit de larges gouttes d'eau commencent à s'aplatir lourdement sur le sol, accompagnées d'éclairs et de bruyants éclats de tonnerre ; mais la tornade n'éclate pas. Jusqu'au lendemain à deux heures nous vivons dans une température étouffante ; les tirailleurs eux-mêmes sont haletants et incapables d'un effort sérieux. Enfin le ciel se couvre d'un voile épais teinté d'encre ; une rafale impétueuse qui courbe au loin les arbres arrive sur nous avec une vitesse vertigineuse

entraînant avec elle des nuées de débris, culbutant tout dans le village ; mais elle nous donne au passage une délicieuse sensation de détente et de fraîcheur. Des trombes d'eau lui succèdent, et en quelques minutes notre bivouac est transformé en une mare infecte.

C'est l'hivernage à n'en pas douter ; dans quelques jours, bon gré mal gré il faudra que la colonne abandonne la région si elle ne veut pas rester bloquée six mois durant dans ces contrées.

Toute la nuit, cette pluie diluvienne fait rage sur nos toits de chaume ; à cent mètres de nous, la foudre coupe en deux un bel arbre séculaire qui était un des ornements du village et c'est au milieu de décharges assourdissantes qui roulent sans trêve que nous nous endormons.

Le 17 mars, la pluie continue à tomber, mais cette fois fine, pénétrante et serrée : le ciel est gris sale, lourd, l'air chargé d'une humidité épaisse et chaude. Les indigènes affirment que c'est bien là l'hivernage. Dès les premières pluies tombées, disent-ils, les ruisseaux et les rivières deviennent infranchissables et le sol très meuble se transforme dans les plaines en véritables fondrières.

Les renseignements que le commandant Bonnier recueille sur la possibilité d'un fructueux coup de main sont tellement vagues qu'avec des chemins défoncés comme ceux qui nous entourent et des soldats sur les dents, il hésite à continuer une marche dont les résultats paraissent plus que problématiques ; somme toute, il a atteint le but proposé : faire vivre son monde sur place sans demander quoi que ce soit au ravitaillement de Kérouané. De plus, il peut réunir ici assez de denrées pour nourrir toute la colonne jusqu'au retour à Bissandougou.

A mon sens, c'est un succès inespéré. Si quelques hommes déguisés en paysans peuvent exécuter de hardis et rapides coups de main dans cette région, comme cela a eu lieu aux environs de Kérouané, il n'en va pas de même pour une colonne qui est signalée dès ses premiers pas et qui trouve devant elle ou le désert et des villages en flammes, ou un ennemi décidé à tenir coûte que coûte jusqu'au moment où les richesses qu'il protège auront été mises en lieu sûr. Une expédition que nous tenterions actuellement aurait pour résultat de nous faire faire une promenade éreintante et inutile à travers une région ruinée où nous perdrions du monde sans autre profit matériel que la dizaine de fusils rapides que nous enlèverions sans doute à l'ennemi. Depuis trois mois nous avons tellement de succès de cette nature à notre actif que nous sommes blasés sur ce genre de gloire : le moindre grain de mil ferait mieux notre affaire ^ .

Nous quittons Sabaridougou le 18, après que des patrouilles de cavalerie sont allées incendier tous les villages voisins pouvant servir d'établissements aux bandes d'investissement qui ne manqueront pas de se former autour de Kérouané aussitôt notre départ. Sabaridougou est également livré aux flammes.

Pendant la nuit deux de nos chevaux sont morts subitement. Un des deux chefs sofas qui se sont rendus à nous me dit que ce n'est qu'un prélude, car les chevaux ne vivent pas dans cette région pendant l'hivernage, et

1. Les événements prouvèrent par la suite que ce raisonnement était exact. Un mois plus tard, une forte compagnie partie de Kérouané dans la même direction poiu' enlever les approvisionnements que Samory tenait en réserve au delà de Sabaridougou, sur le Baoulé, n'obtint aucun résultat et perdit, dans cette expédition, un officier et plusieurs hommes.

Samory en éloigne toujours sa cavalerie dès les premières pluies.

Nous avons fait très tranquillement la route de Sabaridougou à Lélengué, une vingtaine de kilomètres ; mais les chemins étaient détrempés, glissants ou effondrés et la marche fort pénible. Il s'échappait de la terre des buées puantes qui ont enfiévré une partie des Européens. Les nombreux ruisseaux que nous avions facilement passés à l'aller sont devenus de très sérieux obstacles d'où nos chevaux se tirent difficilement. En arrivant à Lélengué nous trouvons un convoi de quinze bœufs que le colonel nous envoie pour nous fournir de viande fraîche. Quelle aubaine ! Il y a bien longtemps que nous sommes déshabitués de l'honnête et réconfortant bœuf bouilli qui formera ce soir le plat fêté dans toutes les popotes.

Chaleur lourde le lendemain ; quelques grondements de tonnerre résonnent dans un ciel encore parfaitement bleu, mais à travers lequel courent affolés des nuages floconneux ; par moments, pas un souffle de brise n'agite l'atmosphère, puis des commencements de rafales qui tombent tout d'un coup, à peine nées.

Ce jour-là ma compagnie est disloquée. Une partie des hommes qui la composent va renforcer les effectifs de la garnison de Kérouané ; le reste sera le noyau d'une compagnie de tirailleurs soudanais réguliers que le colonel veut former au retour. Aussi, de ce fait, j'en quitte le commandement et rentre à l'état-major.

Avant de me séparer de mes tirailleurs, j'ai été l'objet de leur part d'une touchante démonstration que je relate pour montrer combien rapidement nous pouvons nous attacher ces natures si dévouées sous leur apparence un peu fruste. Connaître leur langue, assez au moins pour

suppléer à leur ignorance de la nôtre, les traiter toujours avec une justice extrême qui n'exclut pas une grande sévérité dans la répression, s'occuper avec sollicitude de leurs besoins matériels et ne pas craindre d'avoir à l'occasion avec eux, à l'exemple des chefs de leur race si haut placés qu'ils soient, une certaine bonhomie affectueuse, enfin écouter gravement, longuement, patiemment les copieuses réclamations dont ils sont coutumiers pour la moindre cause, non sans les punir lorsqu'elles ne sont point fondées ; par ces moyens, leurs officiers verront naître autour d'eux des dévouements et une fidélité dont les soldats européens ne sont pas toujours coutumiers.

Donc, au moment de me séparer d'eux je les avais réunis sur le front de bandière. Je les félicitai de la vaillance •qu'ils avaient montrée chaque fois que nous étions allés au feu et leur souhaitai bon séjour à Kérouané. A peine avais-je fini de parler que tous ces braves gens, rompant leurs rangs, se pressent autour de moi, touchent mon veston d'une main qu'ils portent ensuite à leur front en me disant : « Ille tié kagni i. » Jusqu'au dernier, tous vinrent ainsi me témoigner leur affection naïve où ne pouvait entrer aucun calcul puisqu'ils savent que je vais rentrer en France et qu'apparemment aucun d'eux ne me reverra plus.

Dans la soirée je regagne Kérouané où le capitaine d'artillerie Besançon, un de mes compagnons d'armes dans le Soudan huit années auparavant, actuellement chef d'état-major de la colonne, m'offre l'hospitalité dans sa case.

Sur la route qui va de Lélengué au fort j'ai croisé par-

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