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Tu es un bon chef

tout de longues théories d'hommes armés, de femmes, ■d'enfants qui vont, les uns protégeant les autres, chercher sur la rive gauche du Milo du bois et de la paille. Plus de huit mille personnes se pressent déjà dans la plaine, et les nombreuses cases formant l'agglomération de Sanankoro se couvrent de toits.

Un immense troupeau de bœufs est parqué sous les murs du fort. Presque à chaque heure, des reconnaissances ramènent des bestiaux et des paysans. Ici les résultats de la campagne se dessinent ; de toute façon il faut que l'ennemi soit sérieusement démoralisé pour que ces petites ■opérations puissent se continuer avec un tel succès.

Plusieurs centaines de captifs encombrent la cour principale du fort; leur nombre va toujours croissant. Ils sont assis sur les talons, en tas pressés, regardant insouciants les allées et venues des Européens campés à côté d'eux.

Tout près de la case de l'état-major le capitaine Harmand agonise ; déjà il ne reconnaît plus personne. Il meurt dans la nuit, emportant les regrets de tous. Il avait •appartenu comme lieutenant aux spahis sénégalais, et, •en cette qualité, il avait fait la pénible campagne de 1884-188S ; à cette époque, deux violents accès hématuriques avaient mis ses jours en danger. Malgré nos conseils, il voulut prendre part à cette dernière expédition, estimant sa santé suffisamment rétablie par un séjour de plusieurs années en Tunisie. Les fatigues extrêmes que lui valurent le poste d'honneur qu'il occupait en avant de la colonne épuisèrent son tempérament qui, quoique robuste, n'était pas fait pour se plier facilement au climat meurtrier du Soudan.

Il règne dans Kérouané un désarroi indescriptible. Les (mouvements causés par la formation de la garnison et

l'afflux constant de nouveaux venus, paysans ou captifs, que déversent à chaque instant dans les cours les reconnaissances qui rentrent, augmentent les embarras des préparatifs du départ. Une de ces reconnaissances a tué, chemin faisant, plusieurs soldats noirs habillés en cipayes" anglais, à dolman blanc ou rouge soutaché de jaune ; quelques-uns portaient des galons d'argent en chevrons sur les bras. Les Anglais sont fort aimables vraiment et parfaitement attentionnés pour nous ; après les fusils et les munitions, les uniformes et peut-être aussi les instructeurs si on en croit les insignes de sergent battant neuf ornant les manches d'un uniforme très complet du West-India-Regiment. Au reste, de retour à Bissandougou, des prisonniers nous apprendront qu'au plus fort de nos combats avec Samory, « un blanc de la côte se trouvait à ses côtés, escorté par des soldats noirs, tous habillés de même et bien armés, venus avec lui de Sierra-Leone ».

Ceci nous expliquera la provenance des divers objets d'usage exclusivement européen, que nous trouvâmes sur la montagne du Toukoro, lors de l'assaut donné au refuge de Samory, et en particulier d'une boîte de fusil portant l'inscription Ch. Garett, W. Africa C°, LiverpooP.

Le colonel est bien embarrassé de tous les captifs qui encombrent le fort. Les mettre en liberté à Sanankoro n'est pas possible, car ils retourneraient de suite auprès de leurs anciens maîtres ou seraient enlevés par les hommes libres des villages de la plaine et remis en captivité. Le seul moyen de les conserver d'une façon utile pour nous en leur assurant la vie matérielle et une cer-

1. Voir, au sujet des agissements anglais, pages 40, 219, 267, 297, 303, 361, 362, 3è4.

taine liberté, est de les confier aux tirailleurs qui tiendront garnison à Kérouané. Grâce à eux, nos hommes pourront ensemencer quelques hectares de terrain dont les récoltes viendront en surplus de la faible ration quotidienne que les ressources du fort permettront de leur distribuer.

D'autre part, les chefs des nouveaux villages ont décidé d'offrir au colonel une jeune fille libre par chaque soldat noir composant la garnison de Kérouané ; celle-ci deviendra la femme légitime du tirailleur à qui elle écherra et sera pour le commandant de Kérouané une garantie certaine du bon vouloir des réfugiés. Ces jeunes filles, trois cents environ, seront désignées par le sort dans chaque agglomération. Les tirailleurs accueillent avec enthousiasme cette idée ; n'étant accoutumés à se séparer de leurs femmes que pendant le temps relativement court que durent les expéditions ordinaires, ils avaient envisagé avec terreur l'obligation de rester dix mois enfermés sans compagnes dans Kérouané.

Ainsi tout allait au mieux des intérêts de tous. J'ai assisté à la répartition de ces femmes et des captifs ; ils étaient dans l'enchantement, car pour les filles et pour les captifs c'était la nourriture assurée.

Seule une exception, mais typique celle-ci, fit tache un instant sur cette noire et singulière idylle.

Comme je l'ai dit plus haut, le sort devait désigner les jeunes filles à marier, et celles qui étaient touchées par un destin que je veux croire aveugle, en paraissaient très heureuses. Nos tirailleurs sont de beaux gars, aux allures victorieuses de soudards heureux ; ils représentaient certainement pour elles certain personnage. En arrivant au fort on les réunissait dans une cour, et un nouveau tirage au sort leur donnait un mari qui, les yeux luisants,

emmenait bien vite sa nouvelle compagne dans sa demeure.

Cependant le tour d'une grande belle fille peulhe, au visage assuré et plein de noblesse, était arrivé. Derrière elle, un vieillard éploré et plusieurs captifs attendaient dans un silence effaré qu'elle soit livrée à son nouveau maître. C'était son père et ses domestiques, car elle était riche et de famille de chefs. Quelque haine cachée avait dû la faire désigner pour ce mariage forcé, au milieu des filles de petites gens qui l'entouraient.

Couverte de piécettes, de bijoux et de colliers d'ambre, elle regardait impassible et dédaigneuse, dans ses traits hautains du galbe caucasique le plus pur, les tirailleurs qui rôdaient sentant le bouc et cherchant la femelle. De ceux désignés par le sort aucun n'avait osé emmener dans sa case cette belle vierge à la peau jaune dont les grands yeux noirs insolents les brûlaient au passage.

Enfin, impatientée, elle s'écrie : « Qui de vous, captifs des blancs, osera me prendre pour femme ? » Personne ne répond; tous s'écartent sans paraître avoir entendu. Le capitaine indigène Mahmadou-Racine qui préside à cette curieuse cérémonie veut sauver la situation. Il désigne un sergent; celui-ci se récuse, puis un autre, qui aussi s'en défend.

Alors la peulhe faisant un geste de mépris s'en va droite et fière, suivie de tout son monde, pendant que son vieux père obtient facilement du colonel la dispense pour sa fille de ce mariage forcé.

Dans la soirée, pendant qu'on met la main aux derniers préparatifs du départ, une reconnaissance de tirailleurs attardée rentre au fort. Elle a failli nous ramener une brillante capture : une des femmes de Samory enlevée

dans un hameau de culture, à deux journées de marche de Kérouané. Mais en route, la petite troupe a été attaquée par un parti de sofas et a dû lâcher sa prise, non sans avoir tué le gendre de cette femme, fils d'un personnage important de l'entourage de Samory.

La garnison de Kérouané est formée, ses approvisionnements constitués ; rien ne nous retient plus ici. Demain matin, nous reprendrons pour une dernière fois la route de Bissandougou.

Les forces dont disposera le capitaine "Wintemberger nommé résident de la région, sont de deux cent soixantedix tirailleurs, trois pièces de 80 de montagne, deux canons à tir rapide, cent fusils à tir rapide mausers ou fusils 1866-1874 pris à l'ennemi et destinés à armer une milice mobile, enfin de nombreux fusils à pierre et à capsules destinés aux réfugiés qui entourent le fort. Les dix mois de vivres que nous laissons se répartissent de la façon suivante : du vin, trois jours sur quatre ; du tafia le quatrième ; trois jours sur quatre de farine, le quatrième jour du biscuit; environ six cents tètes de bétail, une centaine de moutons, du lait à discrétion. Grâce aux soins du docteur Boissier, un poulailler créé dès les premiers jours va s'augmentant rapidement.

Le commandant du fort, le capitaine Wintemberger, est d'une remarquable intelligence ; c'est un très brillant officier à tous les points de vue. Avec une aussi forte garnison, des vivres qu'il juge en quantité suffisante il s'estime en bonne situation. Son intention est de protéger la plaine sur tout son périmètre par des ouvrages détachés, facilement défendables avec peu de monde qui permettront aux huit milles âmes qu'on lui a confiées de cultiver en paix. Déjà il a fait commencer la construction d'un blockhaus

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sur la rive gauche du Milo afin de rester maître du gué et des hauteurs qui le commandent.

Malgré son optimisme, qui est celui d'un vaillant, ce n'est pas sans un serrement de cœur que nous abandonnons le 21 mars nos camarades i dans cette bicoque où pendant de longs mois, une année peut-être, ils vont être à peu près complètement privés de toute communication avec la France et le monde civilisé. Dans quelques jours le brave lieutenant Biétrix sera tué ; dans quelques mois, Wintemberger, si énergique, si actif, si plein de vie sera frappé à son tour ; plus tard, ce sera le lieutenant Laurent. Quant aux autres, qui sait, au moment où j'écris, ce qui leur est advenu. Une année s'est écoulée, et c'est à peine s'ils viennent de revoir, pour la première fois, nouvelles figures de Français dans la personne des officiers de la colonne Combes qui les débloque à l'heure actuelle.

Cette fois, notre colonne n'a plus la belle ordonnance impeccable des premières marches ; outre le convoi de voitures et douze cents porteurs, nous rapatrions sur le Niger des centaines d'individus de tout âge et des deux sexes enlevés sur nos territoires par les coureurs de Samory. Il nous faut convoyer ces pauvres diables jusqu'au delà de Kankan où ils pourront regagner en sécurité leurs villages qu'ils pensaient bien ne jamais revoir.

Impossible de les tenir groupés à la place qui leur a été assignée dans la colonne. Tous connaissent plus ou moins quelques-uns de nos tirailleurs ou de nos spahis ; bon nombre leur sont apparentés. Aussi, en dépit de leur

1. Capitaine Wintemberger ; lieutenants Salvat, Bietrix, Bunas, Laurent, Andlaùer et Voulet, de Tinfanterie de marine; lieutenant Raimbaud, de l'arliliene de marine ; docteur Boissier de la marine.

escorte, ils se faufilent dans les rangs de la troupe, anxieux des nouvelles du pays, heureux de tuer le temps et de chasser les fatigues de la route par une interminable causerie.

Peu à peu cependant on arrive à mettre un peu d'ordre dans cette longue traînée humaine de plusieurs kilomètres. Nous arrivons à Madiarébougou sur le soir sans autre incident qu'une pluie diluvienne qui nous a pris à Talibakoro.

La tranquillité dont nous avons joui pendant la route n'avait apparemment pour but qu'endormir notre défiance et nous faire nous relâcher des mesures de sûreté habituelles. Les sofas ne sont pas tenus de savoir que nous nous gardons toujours comme si nous devions être attaqués à l'improviste ; c'est ce qui est arrivé pendant la nuit.

A dix heures et demie, alors que tout bruit avait cessé dans le camp et que nous reposions, une fusillade nourrie éclate dans la direction de l'est et les balles de pleuvoir dru sur Madiarébougou. Les avant-postes répondent, mais prudemment, car les sofas à la faveur d'une nuit très noire se sont glissés à travers leurs intervalles. Néanmoins, au bout de quelques minutes, ils éteignent le feu de l'ennemi. A onze heures, la fête recommence sur notre front nord ; puis à minuit moins un quart sur notre front sud. Une balle troue ma tente et vient briser à grands fracas une planche d'une des caisses sur lesquelles j'ai fait installer le brancard qui me sert de lit. Je me réveille en sursaut et j'entends une conversation animée près de la tente du colonel dont je suis voisin; je m'y rends à tâtons dans l'obscurité complète. Cependant plusieurs feux de salve stridents retentissent brusque-

ment, suivis de cris lointains après lesquels tout se tait autour de nous ; nos balles ont dû porter juste.

Un sofa a été saisi au milieu des petites postes; on l'a amené au colonel qui l'interroge. Après mille réticences, des mensonges sans nombre et sous le coup de menace de mort, cet homme finit par lui apprendre que nous seront attaqués demain à Farandougou où plusieurs bandes ennemies garnissent les hauteurs. Ce prisonnier est fort intelligent; il donne au colonel beaucoup de détails intéressants sur diverses particularités de l'organisation et de la discipline du feu imposée aux sofas ; il nous affirme l'exactitude du bruit d'après lequel Samory aurait reçu récemment des Anglais plus de deux mille fusils et quatre cent mille cartouches. Il confirme les renseignements qui nous annonçait la présence d'un Anglais auprès de son maître pendant la première partie de la campagne, Enfin, et c'est là la chose capitale, il a entendu dire par les chefs de la bande à laquelle il appartient que Samory avait donné ordre de nous inquiéter sur notre route sans s'engager à fond ; l'Almamy serait du reste resté de sa personne avec ses meilleures troupes au sud-ouest et à une assez grande distance de Sanankoro.

Puis, tout à coup, une épouvante lui vient; peut-être se rappelle-t-il les têtes plantées par les tirailleurs sur la route à Baratoumboun et il se met, pour éloigner le moment d'une mort qu'il sent certaine, à débiter avec une volubilité folle mille choses sans suite, qui ne se tiennent pas, qu'il allonge toujours, repartant à perdre haleine lorsque, une seconde silencieux, on peut penser qu'il n'a plus rien à dire. Il tremble de tous ses membres.

Le colonel fait un signe ; des tirailleurs l'emmènent à quelques pas, hors de la lueur vacillante du photophore

qui nous éclaire ; au tournant d'une case en ruine, ils tuent le malheureux à coups de baïonnette. Par nuit noire, entourés d'hommes de toutes parts, au milieu du bivouac, ils ne peuvent songer à s'en défaire d'un coup de fusil. On lui coupe la tète et on la plante sur la route pour enseigner la prudence aux sofas qui nous suivent.

Le lendemain nous passons devant ce trophée. Les traits étaient reposés et la physionomie exprimait, à ce qu'il m'a semblé, une sorte d'apaisement donné par la mort aux indicibles souffrances endurées dans un long martyre.

Au petit jour nous piétinons sur place une longue demi-heure en attendant que notre interminable colonne de porteurs, de réfugiés et de voitures se rassemble et se mette en mouvement.

La campagne est charmante. Les pluies des derniers jours ont fait verdoyer plaines et montagnes ; les arbres portent de nouvelles feuilles d'un vert tendre qui repose la vue. Mais quel pataugeage dans les sentiers et dans les vallées ! Vraisemblablement toute manœuvre d'une troupe un peu importante deviendra impossible dans cette contrée d'ici peu de jours ; dès maintenant nos chevaux enfoncent jusqu'aux jarrets dans les bas-fonds ; les hommes font sur les pentes de longues glissades qui se terminent par des chutes nombreuses.

Entre temps, le convoi de blessés et de malades va s'augmentant de jour en jour. Ce matin, le lieutenant de Ghampvallier gravement malade et un de nos hommes blessé pendant la fusillade de la nuit l'alourdissent de deux nouveaux brancards. C'est, je crois, le cent quatrième blessé de la campagne ; une quarantaine de tués porte à plus de cent quarante le nombre d'hommes mis hors de combat pendant ces deux derniers mois.

Depuis un instant je remarque que nos indigènes, soldats, convoyeurs ou autres, parlent à voix basse et apaisent leurs rires bruyants. Ils ont un remarquable instinct du danger ; on peut déduire à coup sûr de leur silence relatif que l'ennemi n'est pas loin et qu'il plane dans l'air quelque mauvaise surprise. Au convoi le manège est plus caractéristique encore. Habituellement les quinze ou seize cents indigènes qui le composent s'échelonnent sur plus d'un kilomètre ; l'escorte fait de vains efforts pour les faire serrer et les empêcher de s'arrêter quand bon leur semble, à l'ombre de quelque arbre. Tout à coup, sans cause apparente, pareils aux bœufs qui sentent les fauves, ils allongent le pas, se tassent, se massent, s'étendent à droite et à gauche du sentier sur un front de trente à quarante mètres, traçant une longue battue à travers herbes, broussailles et taillis.

Ainsi l'interminable ruban de la colonne se déroule silencieusement avec, au milieu, comme la carapace d'une tortue immense, le groupe large et compact des indigènes et des porteurs dont les caisses en zinc ou les sacs jaunes figurent les écailles d'où de lumineux reflets jaillissent par instants.

Epanouie en demi-cercle, tout en avant, la cavalerie d'avant-garde marque de taches rouges la verdure claire de la campagne. Bien loin en arrière, à deux kilomètres, une longue file de mulets dont les hautes herbes cachent en partie les caisses très basses de leurs voitures qui roulent dans un grand ronflement de fer creux. Une longue bande sombre coupée en tête par une barre rouge et divisée en anneaux par des cavaliers qui paraissent tout noirs dans leurs vêtements bleus, réunit entre eux ces éléments : ce sont, avec leurs chefs de section les tirailleurs,

en avant desquels un escadron de spahis marche en colonne. Devant la première compagnie du gros un groupe de cavaliers au milieu duquel claque joyeusement au vent le guidon tricolore du commandant supérieur.

Enfin, se perdant en arrière et sur les flancs de cette longue procession, paraissant, puis disparaissant subitement au hasard des plis de terrain et des hautes herbes, de minuscules points rouges ou noirs indiquent que, dans toutes les directions, la garde de la colonne est minutieusement assurée.

C'est dans cet ordre que nous arrivons devant Farandougou. L'avant-garde fouille le village et bat les alentours sans signaler autre chose que de nombreuses traces de chevaux. Le capitaine Durand avec sa compagnie gra vit le piton que j'ai occupé deux jours durant; lorsqu'il en aura atteint le sommet on pourra considérer la route comme libre. Les murs fortifiés qui le couronnent en commandent tous les abords. Il escalade lestement les pentes. Rien ne bouge ; mais à peine dépasse-t-il la crête qu'il se trouve en présence d'une forte bande de sofas qui se préparent à faire feu sur la colonne et qui, hypnotisés par elle, ne songent pas à surveiller les abords de leur position. Le capitaine Durand se jette au milieu d'eux sans leur donner le temps de se reconnaître ; sofas et tirailleurs dégringolent pêle-mêle sur les pentes opposées. Les hauteurs voisines se couvrent alors de fumée, les détonations retentissent pressées et les balles sifflent. De petits nuages blancs, floconneux, légers d'abord, puis de plus en plus épais bordent tous les sommets. En avant, deux pelotons de spahis auxiliaires du lieutenant Mangin et les réguliers du capitaine Gouget mettent pied à terre et dégagent le passage pendant que sur les flancs quelques sections de

tirailleurs ont vite fait de déloger l'ennemi. C'est une poursuite échevelée à travers ravins et halliers ; puis les coups de fusil se font rares et bientôt le silence renaît sur la campagne.

Nous faisons la grande halte à Komandougou, village situé à l'entrée des montagnes ; sur trois côtés il est commandé par de hautes crêtes que nos avant-postes vont occuper. La précaution était bonne car des détachements ennemis s'avançaient pour les occuper. Quelques salves les tiennent hors de portée.

Un de mes anciens caporaux avait été chargé de garder un de ces pitons avec son escouade. Lorsqu'il arrive au sommet, devançant ses hommes de quelques pas, il se trouve nez à nez avec une sentinelle ennemie qui lui crie : « Va-t'en et cours vite, autrement je te tue ! » Il n'a pas fini de parler qu'il a la poitrine traversée d'un coup de feu que le caporal moins bavard et plus pratique lui lâche à bout portant. Ce sofa, digne émule des verbeux héros d'Homère, était armé d'un fusil chassepot transformé pour tirer la cartouche du fusil Gras. Il avait dans sa sacoche soixante-dix cartouches de fabrication belge. Je cite ce cas pour en venir à cette constatation que l'armement de Samory va s'unifiant très rapidement. Au début de la campagne, seules ses meilleures troupes étaient munies de fusils à tir rapide. Puis bientôt, tout son corps de bataille ; enfin maintenant jusqu'à ses batteurs d'estrade qui sont armés comme nous et dûment approvisionnés en munitions.

Leur instruction militaire se perfectionne également ; ils exécutent leurs feux de salve très correctement aux commandements de « joue » et de « feu ■» que plusieurs de nous ont très nettement entendus en diverses occasions,

particulièrement au Bécé-ko. Heureusement des échecs constants et des pertes nombreuses ont singulièrement affaissé leur moral, et chaque jour leur force de résistance diminue.

Nous atteignons Bokhodougou à la tombée de la nuit. A chaque pas nous avons été ralentis ou arrêtés par notre convoi de voitures ; elles fatiguent énormément dans ce terrain très accidenté, couvert tantôt d'une végétation très dense, tantôt d'un semis de roches ferrugineuses. Chaque montée, chaque rivière mettent toute la colonne dans l'obligation de s'arrêter quelquefois pendant une heure entière en attendant que les voitures aient serré leurs distances.

Pendant la nuit, une fusillade lointaine nous éveille ; des feux de salve, des feux rapides, puis tout se tait. En passant à Fabala, à six kilomètres en arrière, nous avions mis le feu aux abatis et aux palissades que Samory y avait fait disposer pour nous barrer la route. Les sofas qui commencent à se trouver suffisamment étrillés et qui exécutent à la lettre et avec enthousiasme l'ordre de ne plus s'engager à fond, couvrent de plomb les flambées qui s'élèvent des abatis ; au milieu de la nuit, à la grande distance où ils se tiennent prudemment, ils les prennent pour nos feux de bivouac. Nos tirailleurs rient de bon cœur de leur déconvenue, puis se rendorment paisiblement jusqu'au matin.

Le 23, à onze heures, nous sommes campés à Bissandougou. Des Européens de la colonne une partie ne tient plus sur ses jambes que par un miracle de volonté, l'autre est couchée à l'ambulance. Le docteur Primet, chef du service médical, est dans un état épouvantable, miné par la fièvre et par la dysenterie. Il a voulu, coûte que coûte,

faire son devoir jusqu'au bout ; mais si on ne le rapatrie au plus vite, il y a bien des chances pour qu'il reste à jamais de ce côté du Niger.

Beaucoup de tirailleurs sont usés par les privations et les fatigues et ont un besoin absolu de repos.

Aussi, "dès le premier jour, le colonel donne l'ordre de dislocation de la colonne qui, de l'avis de tous, est incapable d'un nouvel effort sérieux que la saison avancée rendrait du reste entièrement vain.

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