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CHAPITRE IX

Dislocation de la colonne. — Navigation en pirogue. — Le Bouré et le Siéké. — Chasse au bœuf sauvage. — Réception à Niagassola. — Repeuplement. — Augures et dolo. — Kita, la mission des Pères du Saint-Esprit, entreprises commerciales. — Séjour à Bafoulabé. — Affaire de Kabadianbara. — La situation sur le Niger supérieur et à Ségou.

Nous jouissons à Bissandougou d'une tranquillité complète ; Samory paraît nous oublier. Si d'ici peu il ne renouvelle pas ses attaques, ce sera preuve certaine que cette campagne l'a beaucoup plus entamé que nous le pensions ; autrement, tel que je le connais, il est homme à brûler jusqu'à sa dernière cartouche. Le recueillement dans lequel il se tient est de bon augure ; la démoralisation doit faire son oeuvre parmi les siens.

Un parti ennemi est bien venu le 29 tirer quelques coups de feu, la nuit, sur la compagnie Sensarric installée à mi-chemin de Tinti-Oulé et de Bissandougou, à cheval sur la route de Kankan ; un tirailleur a même été blessé. Mais cette attaque parait plutôt le fait de rôdeurs que d'une troupe organisée.

Pendant qu'un grand convoi se rend à Kankan pour y chercher le ravitaillement d'hivernage du poste de Bissandougou, les troupes et les porteurs disponibles sont em-

ployés à rendre ce poste habitable et à le mettre à l'abri d'un coup de main. Bien habile serait celui qui à première vue devinerait l'arme à laquelle appartiennent les soldats noirs ou blancs qui travaillent sur les chantiers. Les haillons qui composent la tenue des uns et des autres, y compris là plupart des officiers, ne rappellent plus aucun uniforme ; pour les tirailleurs, c'est inénarrable. Une réserve d'effets à la base d'opération de nos colonnes serait d'une utilité bien grande.

La campagne a été très pénible à tous les points de vue ; tout le monde est éreinté. Aussi le commandant supérieur, qui ne veut quitter Bissandougou que lorsqu'il y aura vu lui-même emmagasiner la dernière caisse de biscuit, renvoie au delà du Niger, en plusieurs détachements et par petites étapes, les divers corps dont il n'a plus que faire ici.

Je quittai Bissandougou le 2 avril avec un convoi de voitures commandé par le capitaine Ponsignon qui allait à Kankan chercher un dernier approvisionnement. A Tinti- Oulé, le capitaine Sensarric nous avertit qu'un détachement de sofas bat la campagne. Les spahis du lieutenant Mangin explorent en vain les abords de notre route ; ils ne trouvent que des traces fraîches encore de sabots de chevaux. Nous arrivons au gué du Milo, puis à Kankan sans que le moindre coup de fusil ait troublé la marche du convoi.

Les voitures ont marché un train d'enfer pendant ce trajet grâce au dressage que le capitaine Ponsignon a fait subir à tous, hommes et animaux. Les résultats obtenus sont vraiment remarquables ; et dans ces chemins détestables la vitesse du convoi a été presque égale à celle qu'on peut obtenir en France sur de bonnes routes.

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Le capitaine Roumet, résident de Kankan, est venu audevant de nous à quelques kilomètres du gué. Chemin faisant, il me conte une aventure dont, quelques jours auparavant, un habitant de sa résidence fut le héros. Elle montre que les cavaliers de Samory sont encore fort audacieux, mais que, d'autre part, les gens de Kankan ne manquent à l'occasion ni de sang-froid ni de présence d'esprit.

Le brave homme dont il est question péchait tranquillement sur le bord du fleuve à moins d'un kilomètre du fort ; survient un cavalier samorien qui le couche en joue et l'invite à le suivre. N'étant pas armé, il s'incline respectueusement, ramasse ses engins de pêche et suit le sofa sans mot dire. Ils arrivent ainsi dans la journée à un village de culture abandonné. Le sofa ordonne à son prisonnier de lui faire à manger. Le couscous prêt, notre cavalier mis en appétit par son succès se gave consciencieusement et s'endort à poings fermés. 11 venait de loin et avait une longue trotte à faire pour rejoindre son détachement. Depuis longtemps l'homme de Kankan faisait semblant de dormir aussi. Dès qu'il entend le sofa ronfler, il ouvre un œil, puis tourne doucement la tête, et constatant que son vainqueur dort bien réellement, il saisit un énorme morceau de bois qui se trouve sous sa main et lui en assène un maître coup sur la tête. Il l'assomme net, lui coupe le poignet, prend son fusil et ses cartouches et rapporte triomphalement le tout au commandant de Kankan. « Tel est pris qui croyait prendre. »

Malgré un certain nombre d'accidents de ce genre, les cavaliers samoriens demeurent presque aussi aventureux que par le passé. Il est vrai qu'ils connaissent merveilleusement le pays et sont parfaitement montés. Leurs che-

vaux sont bien nourris et toujours très minutieusement soignés. Les nôtres au contraire sont des squelettes ambulants et forment une véritable cavalerie de l'apocalypse ; lorsqu'on a vu passer se tramant misérablement ces bêtes d'équarrissage, on est stupéfait de constater qu'à l'occasion leurs cavaliers peuvent encore leur faire fournir une charge.

Après le déjeuner que m'a offert le résident et qui, par contraste, me paraît somptueux, je parcours Kankan.

Où est le temps, peu éloigné cependant, où cette ville renfermait plus de six mille habitants, tous dans la plus grande aisance ? où son marché regorgeait des produits, européens et indigènes les plus variés ?

Actuellement, c'est à peine si huit cents à mille misérables y habitent encore, décharnés par la faim, chaque jour décimés par les razzias des sofas.

Tous les matins des groupes de femmes et d'enfants escortés de quelques hommes en armes, vont au loin dans la campagne pour chercher des racines ou le fruit du nété ; telle est leur nourriture.

Malgré cette âpre misère il se tient cependant encore un marché quotidien, tant ce peuple a l'instinct du commerce. A deux francs cinquante la livre on y trouve un peu de sucre, des boîtes d'allumettes à dix sous l'une, quelques étoffes et des choses innomables que mangent les indigènes affamés. Les tirailleurs de Kankan s'y promènent fièrement entre deux services, avec les allures de gens importants qu'ils sont. Quoique assez fatigués par leur dur service d'escorte, leur bonne mine d'hommes rassasiés et qui mangent à leur saoul tranche violemment au milieu des figures émaciées des habitants de la ville. La solde leur est régulièrement payée ; aussi sont-ils de bons-

clients pour les marchands, pour les griots aussi dont le tamtam les fait danser gaiement en attendant les coups de fusil*.

Les orangers sont en fleurs et portent des fruits ; mais dans le temps de famine où nous sommes les oranges disparaissent vertes encore, bien avant la maturité. Plusieurs de ces arbres sont d'une magnifique venue ; on les dit âgés de plus de cent ans. Ils se trouvent près de l'enceinte là où j'avais vu, cinq ans auparavant, les vestiges des immenses haies de cactus qui, du temps de Caillé, enfermaient la ville d'une muraille infranchissable.

De retour au camp j'apprends que mon départ est fixé au lendemain matin; je commande un convoi de pirogues qui descend prendre un stock de ravitaillement à Siguiri et y rapatrie un détachement de troupes. Cette nouvelle me surprend agréablement. Je voyage à cheval depuis si longtemps que je ne serai pas fâché de changer de moyen de locomotion et d'adopter cet autre, d'apparence moins pénible, où, mollement couché, on voit sans fa'Jgue fuir sans cesse les rives dans un doux balancement qui vous rapproche constamment du but.

Le 4 avril à six heures du matin j'arrivais avec mes domestiques et mes bagages sur la rive du Milo où un ressaut de rocher sert d'embarcadère.

Une quinzaine de pirogues dont quelques-unes longues de plus de dix mètres attendaient leurs passagers. Le commandant de Kankan avait donné des ordres la veille pour que toutes soient couvertes et aménagées pour recevoir les Européens et les indigènes blessés qui vont rentrer

1. Dans le cours de cette année, les derniers succès du colonel Combes contre Samory ont ramené à Kankan son ancienne population qui monte actuellement à près de huit mille âmes.

avec moi à Siguiri. Seule, la plus grande, qui est celle que je dois monter, est à peu près installée. Des bambous ont été attachés au bordage sur une longueur d'environ ti'ois mètres ; ils soutiennent des paillassons formant toit et qui, recouverts eux-mêmes de ma tente, donnent un abri imperméable au soleil et à la pluie. Ce logement que je vais habiter pendant plus de deux jours est large d'un mètre et haut de quatre-vingts centimètres ; à l'intérieur, pendus après les arceaux, tout mon arsenal d'armes, ma sellerie et mes vêlements de rechange.

Le fond de l'embarcation est rempli de branchage pardessus lesquels sont étendues des nattes grossières. Cette précaution met le voyageur à l'abri du contact de l'eau qui clapote toujours, parfois avec des remous inquiétants, dans cette sorte de cale. C'est en rampant et en cognant du chef aux objets qui pendent aux parois qu'on va d'un bout à l'autre de cette primitive cabine.

Quatre piroguiers vigoureux, des somonos, sont répartis deux à l'avant, deux à l'arrière, armés de longs bambous avec lesquels ils poussent l'embarcation. Sauf un lambeau d'étoffe large comme la main passé dans une cordelette qui leur serre la taille, ils sont absolument nus. A chaque mouvement, leurs muscles saillent sous la peau, et ce costume très simplifié fait valoir le galbe parfait de leurs formes. Nageurs émérites, lorsque la pirogue entraînée par le courant ou poussée par un faux coup de perche s'ensable ou touche quelque obstacle, ils se jettent à l'eau et poussent devant eux en nageant avec aisance cet énorme et lourd tronc d'arbre creux. Dans les grands fonds ils emploient de courtes pagayes en forme de bêches, taillées tout d'une pièce dans un morceau de bois dur. Un large vase en terre plein de sable placé à l'arrière leur

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sert de fourneau où mijote constamment un éternel couscous au karité dont les acres relents empoisonnent mon réduit.

Ces somonos forment dans le Soudan occidental une caste à part qui se tient très en dehors de la population. Pêcheurs, chasseurs et piroguiers, ils vivent sur l'eau et dans l'eau ; leurs villages sont construits sur les ressauts des berges que l'inondation ne recouvre pas entièrement et qui, pendant cinq à six mois de l'année, à l'époque des hautes eaux, se transforment en îles véritables. Ils se marient entre eux et leur vie très dure exerce sur eux une complète sélection, car les jeunes gens qui ne sont pas exceptionnellement robustes arrivent rarement à l'âge du mariage. Aussi peut-on dire qu'ils forment une race très distincte si on considère surtout la perfection de leurs formes, leur vigueur, leur stature et leur adresse remarquable.

Ils ont aussi ceci de particulier : c'est qu'autant les peuples mandingues sont mous à l'obéissance et opposent presque toujours la force d'inertie aux volontés de leurs chefs, autant les somonos sont disciplinés aussi bien vis-à-vis des anciens de leur corporation qu'à l'égard des chefs des pays qu'ils habitent. Riches cependant, très riches même, car ils sont sur les grands fleuves, le Niger, le Tankisso, le Milo et tant d'autres, maîtres absolus des communications d'une rive à l'auti-e et du trafic fluvial. Nul en dehors d'eux ne peut posséder ou employer une pirogue ; et il va sans dire qu'ils battent monnaie de ce privilège. A Ségou, ils payent une redevance annuelle de douze mille francs en argent à la résidence qu'ils entretiennent en outre d'œufs, de lait, de poulets et de poisson. Seule la vente aux riverains et aux diulhas du poisson

frais et du poisson salé suffît amplement à leur procurer les objets et les denrées qui leur sont nécessaires.

Mais à côté de ces avantages, ils sont frappés d'une lourde charge : l'obligation de satisfaire à toutes les réquisitions de transport du chef de la contrée. C'est en vertu de ce droit que nous les astreignons depuis le mois d'août, sur le Niger et sur le Milo, au transport incessant de notre ravitaillement et du personnel de Bamakou et de Siguiri à Kankan, et vice versa. Pour répondre à nos besoins, ils doivent travailler en moyenne quinze heures par jour pour une rémunération de cinquante centimes. Et il faut reconnaître que, somme toute, c'est d'assez bonne grâce qu'ils se soumettent à ce régime ; s'ils se plaignent de temps à autre, leur bonne humeur de vigoureux travailleurs n'en est du moins jamais altérée.

Sur la berge du Milo sont entassés des centaines de ballots informes servant de sièges à une foule patiente de noirs des deux sexes, clients des tirailleurs que nous emmenons ; toute cette suite d'armée attend le moment de se glisser furtivement dans les pirogues, au milieu du tohu-bohu du départ. Malgré toutes les précautions, malgré la plus grande surveillance, presque tous arriveront à se faufiler dans les embarcations, s'y tasseront, y disparaîtront si bien qu'à voir passer notre convoi on ne se douterait jamais de la quantité d'individus qu'il transporte. A sept heures, les Européens, canonniers en majorité et soldats d'infanterie de marine arrivent en retard d'une heure. Ils portent péniblement, traînant la jambe et l'air éteint, leur selle et leurs effets. La réaction des fatigues de la colonne se fait sérieusement sentir et se traduit chez eux par un affaissement physique complet.

Lentement on s'embarque ; je donne le signal du départ et ma pirogue pousse et prend la tête. A deux cents mètres de la rive je me retourne pour juger de la façon dont marche mon convoi et je constate, sans étonnement du reste, que dix pirogues sont toujours à la berge. Chacun a oublié quelque chose, et de courir au poste distant de près d'un kilomètre. Pour faire activer ces retardaires je continue à pousser emmenant l'escorte avec moi. On dit les rives du Milo peu sûres ; il paraît même qu'un convoi y a été attaqué ces jours passés. Je suis bien certain de voir bientôt tout le monde rallier rapidement sous la protection de mes fusils. A huit heures le convoi forme une escadrille de seize pirogues qui filent bon train, aidées par le courant, dans la direction de Niafadié.

Quoique nous soyons à la saison des plus basses eaux la rivière est partout navigable aux troncs flottants que sont en réalité nos pirogues.

Leur construction est chose simple. On choisit, pas trop loin du fleuve, un arbre de belle venue. On en brûle le pied pour le jeter bas ; le fût est séparé de la tête, et, à coups de hachettes, on le creuse, on le taille, jusqu'à ce qu'il ait forme grossière d'embarcation. S'il est trop court, on prépare un deuxième tronc, on les réunit tous deux bout à bout et on les coud ensemble avec des cordes qu'on enduit de gutta-percha ainsi que les points de sutures et les contacts. Celle que je monte est ainsi faite de deux pièces ; elle n'a pas moins de douze mètres de longueur ; elle est large d'un mètre.

Un voyage de deux jours dans un pareil véhicule paraît interminable. Cette immobilité forcée de quarante -huit heures, enfoui sous des paillassons qui conservent des chaleurs d'étuves, enfumé, asphyxié par la cuisine des

somonos, fait vite regretter les longues chevauchées coutumières.

Cependant, pour les caractères rêveurs et passionnés de nature, ce voyage a de grands charmes. A chacun des innombrables méandres que le Milo décrit dans la plaine le spectacle change, toujours nouveau, infiniment varié. De chaque côté du bord les rives courent au-devant de la pirogue dans l'échevèlement de leurs arbres feuillus qui viennent en quelque sorte se jeter sous le regard pour fuir bientôt rapides loin derrière, et se perdre en un double filet noir bordant une ligne dorée scintillante.

Les mille sinuosités capricieuses de la rivière nous ramènent parfois dans un sens entièrement opposé à la direction générale de son cours qui est sensiblement nordsud. Entre Kankan et Niafadié, on pense n'arriver jamais tant les boucles sont nombreuses et interminables ; il faut près de quatorze heures pour descendre en pirogue jusqu'à ce dernier village, alors que par la route un marcheur ordinaire ne met guère plus de six heures.

Presque partout les rives sont couvertes de hautes futaies rendues impénétrables par un inextricable fouillis de lianes, de buissons et de hautes herbes. Parfois elles sont entaillées à pic par les eaux d'hivernage, bordées alors par les cultures des villages voisins, ou bien elles s'étendent basses, sablonneuses, coupées par des laisses d'eau encadrées d'ajoncs et d'une herbe vivace et touffue, jusqu'à plusieurs centaines de mètres dans l'intérieur des terres.

C'est là plus particulièrement que la gent aquatique se donne rendez-vous et tient de graves conciliabules où chaque assistant perché sur une patte, son grand bec penché, méditatif, paraît réfléchir aux choses insondables.

Dans les berges argileuses nichent des milliers de petits oiseaux au vif plumage qui en ont percé la muraille ■de trous serrés tout au fond desquels nichent leurs nourrissons à l'abri des griffes des chats-tigres et des éperviers.

Les oiseaux pêcheurs de toute sorte, petits et grands, sont nombreux ; une mouette d'un gris clair, toujours en mouvement sur la bordure des bancs de sable où elle trottine courant avec une agilité surprenante, paraît chargée de donner l'alarme à ses congénères emplumés ; elle pousse des cris perçants aussitôt qu'elle aperçoit sur le fleuve quelque objet insolite.

Des oiseaux trompettes, très haut sur pattes, le plumage mordoré, la tête d'un beau bleu moucheté de deux cocardes rouges plaquées sur les oreilles, une fière aigrette dorée sur le front, régnent sur ces parages. Toujours deux par deux, très fidèles amants, ils jettent au moment du danger des cris rauques puissants. Leur grande taille, l'envergure de leurs ailes, leur hauteur sur pattes presque égale à celle de l'autruche fait croire à un volatile de fortes dimensions. Il n'en est rien ; un plumage fourni et très long leur donne seul cette apparence étoffée, et ces grandes jambes portent un corps qui n'est guère plus gros, mais un peu plus long que celui d'un coq.

A ces habitants du fleuve se mêlent, à certaines heures, de véritables troupeaux de pintades bavardes et de perdrix finaudes qui viennent boire toujours aux mêmes abreuvoirs. Des aigles noirs à têtes blanches, des éperviers gris au vol rapide, surveillent leurs ébats ; dès qu'une d'elles se découvre, elle est enlevée au milieu du hourivari d'indignation et de terreur de ses compagnes. Très tristes, de grands plongeons blancs, la tête

et la queue noires, contemplent immobiles et pensifs ce spectacle de carnage pendant que de longs vols d'énormes canards noirs et verts à crête rouge, armés à l'épaule d'un éperon long et fort, traversent la plaine avec un grand bruit de trompettes, se rendant à quelque mare solitaire.

Dès que l'obscurité tombe, la pénombre est rayée par le vol heurté et ronflant d'un oiseau de nuit d'un gris sombre doté d'une étrange particularité : ses ailes sont prolongées par une tige longue et nue terminée par une plume unique qui donne l'illusion, le soir, de deux oiseaux minuscules voltigeant à ses côtés.

Pendant ce voyage je n'ai vu à l'abreuvoir aucun des quadrupèdes familiers des affluents du haut Sénégal : hippopotames, crocodiles, fauves, biches, cerfs ou anti- . lopes. Certainement la faune de ce pays est moins riche qu'au delà du Niger ; avant notre arrivée, la population y était trop dense pour permettre au gros gibier d'y vivre en paix.

Nous passons à huit heures devant le village de Niafadié. Devant son débarcadère défile un convoi de cinquante pirogues qui remontent à Kankan chargées de vivres. C'est, je pense, le dernier envoi, car à Siguiri, à Kita, à Bamakou les magasins sont vides et ces postes n'ont même plus leurs approvisionnements particuliers au complet.

Les feux allumés sur chacune des pirogues éclairent comme dans une fête vénitienne le cadre de sombre verdure qui borde le fleuve, et les eaux réfléchissent toutes ces lumières avec des lueurs d'incendie.

La lune nous éclaire jusqu'au delà de Kofoulani ; lorsqu'elle tombe sur l'horizon, à minuit, nous nous arrêtons. Les piroguiers harassés se laissent choir sur le sable à côté des grands feux, et tous ces corps noirs jetés à terre

dans des poses veules, éveillent l'idée d'un campement au milieu d'un champ de bataille.

Nous repartons à six heures du matin. A neuf heures nous approchons de Fodé-Karia qui nous a été signalé comme un point dangereux ; une attaque y est possible. D'eux-mêmes nos somonos forcent de vitesse. Couchés sur leurs longues perches, ils pèsent sur elles de tout le poids de leurs corps, et se relèvent brusquement en cadence, donnant à la pirogue une poussée qui la fait glisser sur l'eau avec un bruissement précipité.

Bientôt nous découvrons l'embarcadère du village. Plusieurs points noirs qui se déplacent sur la berge argileuse et nue sont signalés ; d'un mouvement uniforme et comme instinctif toutes les pirogues appuyent vers la berge opposée. Nul doute : ce sont des sofas ; aussi nos somonos fendent l'eau avec une vitesse de bateaux à vapeur. La sueur ruisselle sur leurs corps de bronze. Les tirailleurs couchés à l'avant des pirogues sont aux aguets ; à côté d'eux, debout, les Européens le mousqueton ou le Lebel en main, prêts à faire feu.

Cependant nous approchons ; nos préparatifs belliqueux ne paraissent pas émouvoir les quatre ou cinq individus qui vaquent sur la berge. Nous sommes à leur hauteur et nous les hélons. Ce sont de braves gens qui viennent de Kouroussa en pirogue pour régler à Kankan quelque affaire pendante.

Comme par enchantement, dès que les somonos de leurs yeux perçants de noirs avaient reconnu en eux des paysans, leur ardeur était tombée et, petit à petit, nous reprenions notre allure tranquille et monotone.

Les méandres du Milo diminuent d'amplitude ; sauf quelques coudes brusques qui nous amènent tout à coup

devant une falaise qui semble assise en travers de la rivière, son cours se redresse dans le nord. Encore un grand et dernier crochet vers l'est et nous déboucherons, au coucher du soleil, dans la vaste nappe des eaux paisibles du Niger.

Nombre d'oiseaux aquatiques en peuplent les deux rives, voltigeant au milieu des palétuviers haut juchés sur leurs racines qui paraissent s'avancer dans le fleuve à grandes enjambées.

Le désœuvrement m'a poussé à tirer quelques coups de Winchester sur ces hôtes du <t père des eaux » ; par un hasard heureux dont je restai fort émerveillé, je cassai l'aile d'un beau canard armé et je tuai une sarcelle que ma balle mit en bouillie. Le somono qui était allé chercher les innocentes victimes de mon ennui me rapporte de la falaise qui surplombe la rive droite en amont de Sansando, un bloc de pierre tendre d'une blancheur éblouissante. Cette matière forme la masse de la falaise ; ses apparences sont absolument celles du plâtre. Des gisements de même nature se voient dans d'autres falaises en aval de Niafadié et en amont de Tacilman, ce qui indiquerait une ligne de soulèvement continue de même nature de Sansando au delà de Niafadié. La chaux native manque entièrement dans le Soudan français ; y découvrir seulement du plâtre serait une trouvaille d'une valeur inappréciable.

Les quelques instants qui précèdent et suivent le coucher du soleil forment toujours ici une heure délicieuse. Une lumière douce, comme tamisée quoique vive encore, met en plein relief accidents de terrain et végétation, faisant valoir les tonalités, découpant sur des fonds de ciel d'un bleu transparent le festonnage sombre des arbres des rives.

Lorsque nous entrons dans le Dialiba le fleuve est bordé par une ligne mouchetée du rouge des arbres desséchés, où toute la gamme de décoloration du vert s'étend à l'infini. Le soleil, gros disque aplati d'un rouge sombre, descend lentement mais très visiblement dans la masse tranquille des eaux du fleuve ; les roses et les violets les plus invraisemblables, tels qu'en rêve la jeune école, s'estompent au ciel et sont réfléchis dans des teintes plus douces par le miroir uni du Dialiba dont le cadre est fait d'une bordure basse de sable doré garni d'un ruban vert. Au couchant des bandes d'un rouge cuivre étincelant se perdent en violet foncé dans un fond vert d'eau lavé.

Une brise fraîche et régulière se lève, trop faible pour rider l'eau, suffisante pour nous remettre des étouff'ements de la journée. L'attirance de cette eau transparente est grande ; je me dépouille rapidement des vêtements légers que j'ai sur moi et je me laisse glisser hors de la pirogue.

A six heures et demie nous passons devant Balandougou. Des femmes, des enfants vaquent sur la plage à diverses occupations. Enfin voilà donc des cultivateurs, de vrais cultivateurs, occupant leur village et pouvant peut-être, mais cela n'est pas sûr, songer à cultiver toute l'année pour récolter l'année prochaine.

Un homme nous hêle pour avoir des nouvelles de la colonne. Mon domestique lui répond que dans quinze jours le colonel passera dans leur village et qu'il faut préparer du couscous pour le recevoir. « Préparer du couscous ! répond le bonhomme qui dans l'obscurité pense s'adresser à des somonos ses compatriotes, nous avons bien plutôt envie de nous sauver dans la montagne ! »

Quelque ménagement que le commandant supérieur

ordonne de prendre vis-à-vis de ces populations, c'est toujours une lourde charge pour un village à demi ruiné que le séjour de la colonne, ne fût-il que d'une nuit, et dans une certaine mesure, je m'explique l'égoïsme prudent de notre interlocuteur.

Le lit du fleuve s'étend ; la lumière pâle et indécise de la lune exagère encore sa nappe immense que coupent de nombreux îlots couverts d'une épaisse végétation. Sans repères apparents dans cette pénombre trompeuse qui déforme les objets, les somonos filent sans la moindre hésitation dans le dédale de canaux qui segmentent le Niger. A une heure du matin nous atteignons l'île de Kéniébakouta ; nous nous y arrêtons jusqu'à l'aube. A huit heures du matin, nous sommes au confluent du Niger et du Tankisso. Je me fais débarquer et m'en vais à travers la prairie, une carabine sous le bras, espérant tirer quelque biche qui sera mon cadeau de bienvenue à la popote de Siguiri. Mais cette plaine n'est déjà plus le désert d'il y a quelques mois ; elle est animée d'un va-etvient constant de gens qui vont au marché ou se rendent aux champs ; naturellement, de gibier point.

J'arrive au fort à neuf heures. Le lieutenant Seal qui le commande est souffrant, alité ; les regrets obsédants de n'avoir pas pris part aux opérations contre Samory entrent, je crois, pour beaucoup dans l'état maladif où il se trouve depuis quelque temps. Et nous, vraiment, nous ne pouvons guère regretter qu'il soit resté à Siguiri pendant que nous opérions au loin, car sans son activité dévorante, son ingéniosité et son dévouement, notre ravitaillement qui a en partie pivoté sur lui serait mort-né, et avec lui le succès des opérations entreprises.

Il m'apprend la mort du capitaine Szymanski survenue

la veille à Niagassola ; c'est le vingt et unième officier tué ou décédé depuis le commencement de la campagne. Il appartenait à l'arme des chasseurs à pied ; il est le septième officier de l'armée de terre qui disparaît, sur les treize qui ont débarqué à Kayes au mois d'octobre dernier.

Siguiri n'a été ni attaqué ni menacé pendant notre expédition ; cependant, au moment de mon arrivée, on annonçait qu'une bande de cinquante cavaliers et de cent fantassins ennemis venait de faire une démonstration contre Balandougou, sur le Niger, à vingt-cinq kilomètres au nord du fort. Le capitaine Menon ^ est parti avec son détachement contrôler sur place la nouvelle ; il revient deux jours après sans avoir pu joindre les sofas qui sont bien venus en face de Balandougou, mais sans pouvoir franchir le fleuve faute de pirogues.

Au départ de Siguiri, le 9 avril, au lieu de prendre la route militaire qui passe par Setiguia j'ai choisi celle que j'ai déjà suivie lors de ma mission à Bissandougou en 1886 et qui passe par Niafadié du Siélcé. C'est un pèlerinage aux lieux où nous avons livré contre Samory en 1885 les combats si disproportionnés qui ont précédé et suivi le débloquement de Niafadié. Deux autres raisons plus terre à terre me font adopter cet itinéraire : le chemin, quoique moins bon est plus court et traverse des villages moins épuisés par le va-et-vient continu de troupes et de convois ; j'ai donc chance de pouvoir m'y approvisionner.

Les amorces de routes qui partent de Siguiri dans toutes les directions sont fort belles ; larges de quinze

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