Décédé à Kita quelque temps après
mètres, elles sont bordées de gros cailloux ferrugineux qui leur donnent grand air. Malheureusement, au bout de cinq kilomètres, elles finissent brusquement, et sauf sur la grande route militaire, on retombe sur le misérable petit sentier indigène qu'on appelle pompeusement ici, chemin, voire même route.
Danka où nous passons à sept heures commence à se relever de ses ruines. L'industrie de la fabrication des pagnes y paraît très développée ; partout aux environs du village, ce ne sont que dévidoirs et métiers établis à l'ombre des gros arbres voisins. Néanmoins, l'abondance ne doit pas y régner encore, car, un peu partout dans les bois que nous traversons après avoir escaladé les plateaux qui bordent la vallée du Niger, nous rencontrons des gens du village cherchant d'indigestes baies sauvages et des gousses de nété.
Il en est de même dans tout le Bouré. La population y diminue, l'exploitation de l'or s'y ralentit et on y souffre partout de la faim. Il y avait dans ce pays une sorte de Rothschild du commerce d'échange que motivait l'exploitation de l'or ; grâce au mouvement des caravanes que Nana-Fali, le richissime diulha', entretenait dans la région, le mouvement d'affaires y était considérable.
La guerre a arrêté cette activité commerciale qui se rattachait à peu près complètement aux comptoirs de Sierra-Léone. En attendant que les affaires reprennent, les gens du Bouré se croisent les bras et se les croiseront certainement jusqu'à la fin de la guerre au lieu de cultiver leurs fertiles terres et de s'approvisionner, entre temps,
1. Marchand colporteur. Ce sont généralement des (Inankés, métis de sarracolets et de barabarras ; quelques-uns sont à la tète de nombreuses caravanes et ont une fortune relative.
d'un stoc d'or que leui' achèteraient volontiers les diulhas venus de Médine ou deKayes.
De ces derniers un assez grand nombre circule sur la route que je parcours ; ils vont porter diverses marchandises, surtout des étoffes, à Siguiri où ils comptent les échanger contre le butin ou la solde des tirailleurs qui rentrent de colonne. Toute la nuit ils se sont succédé par petits groupes auxquels se mêle une plaie particulière du Soudan que nous appelons « garçons de tirailleurs ». Ce sont des suivants d'armée, bandits à leurs heures, receleurs toujours et officiellement domestiques ou « frères cadets y> de nos soldats indigènes. Ils suivent habituellement la colonne à quelque distance, en bandes comme les hyènes et les vautours ; à l'arrivée, ils se dispersent au milieu du bivouac, apportant aux tirailleurs avec lesquels ils sont acoquinés leur part sur les déprédations qu'ils ont commises le long de la route. Lorsque le danger approche, ils disparaissent. Après le combat, s'il y a un joli pillage en vue, ils devancent les plus rapides. Vêtus pour la plupart de vieilles défroques militaires, ils parcourent les villages avec des airs arrogants et vainqueurs, se faisant souvent passer aux yeux des paysans pour de véritables soldats afin de se faire héberger gratuitement; lorsqu'ils sont en nombre, ils constituent un réel danger pour les petites agglomérations où ils s'installent en maîtres.
Le colonel avait donné des ordres formels pour qu'à partir du Niger on nous débarrasse de cette engeance en lui courant sus au besoin ; ils ont appris que la colonne rentrait, ils accourent à la curée.
En passant à Finata, en avant de Niafadié, j'ai été accablé par Dionta-Mahdi le chef de ce village de finankés.
et par tous les siens, de compliments, d'amitiés respectueuses et de victuailles ; j'ai administré ces braves gens à l'époque de la grande tourmente de 1885 et ils s'en souviennent. Ce village vit dans un bien-être qui repose de toutes les misères que j'ai vues jusqu'à ce jour : parcs pleins de bœufs malgré la peste, poulets courant par centaines dans les rues en compagnie de troupeaux de chèvres effrontées et de moutons familiers. Les magasins regorgent de céréales malgré les grandes quantités qui en ont été vendues. Les habitants, hommes et femmes, sont presque tous très décemment vêtus.
Rayonnant autour de Finata, à une lieue à la ronde, partout des hameaux de culture proprets distants les uns des autres d'une portée de pistolet.
Si cette race de fînankés est laborieuse et a l'esprit fort ouvert, la race mandingue dont ils sont issus contient en revanche des spécimens d'une imbécillité déconcertante ; mon palefrenier, brave et digne garçon à beaucoup de points de vue, en est un exemple des mieux réussis.
Dionta-Mahdi m'avait fait cadeau d'un énorme coq que je me proposais de mettre le soir même dans mon pot, et je me réjouissais à l'idée du savoureux bouillon dont j'allais me régaler. Mais j'avais compté sans Bala-Diakité qui le portait le long de la route, pendu par les pattes. A la halte prochaine, désirant s'écarter quelque peu, il pose la bête à terre en lui disant : « Reste bien tranquille, petit coq ; je reviens de suite. » Entendant la recommandation de ce niais, je me retourne vivement pour lui faire ressaisir l'animal; mais naturellement le gaillard emplumé détalait déjà à grandes enjambées, se faufilant prestement dans les halliers et les bambous et se souciant fort peu
de trahir la confiance que son porteur avait mise en lui. Malgré de longues recherches, nous ne pûmes le retrouver, et pendant le reste de l'étape mon palefrenier au lieu de s'en prendre à son imbécillité, ne cessa de marmotter mille malédictions contre la trahison du coq de Finata.
Le lendemain de mon départ de Siguiri, je campe dans un hameau habité par des réfugiés ouassoulonkés ; révoltés contre Samory, ils ont dû fuir leur pays et attendre ici la disparition de l'Almamy pour rentrer dans leurs foyers. Ce sont des hommes superbes, grands, forts, élancés, moins foncés de peau que les mandingues de la rive gauche et généralement plus alertes et plus intelligents. Ils sont de remarquables agriculteurs comme aussi de redoutables guerriers; malheureusement dans le Soudan, guerrier est proche synonyme de pillard.
Leur amour de l'indépendance est proverbiale. Dans leur lutte contre Samory ils en ont donné de longues et glorieuses preuves, et cependant ils savaient d'avance que la lutte qu'ils entamaient contre leur puissant maître tournerait à leur désavantage. C'est parmi eux que nous recrutons nos meilleurs tirailleurs.
Dans la nuit j'ai traversé les montagnes du Siéké à la lueur falote d'une lune presque constamment couverte par de rapides nuages noirs. Les contreforts à travers lesquels chemine la route sont couverts de quartz aurifères qui seraient d'une étude attachante et suggestive pour un minéralogiste, mais qui, à nous pauvres voyageurs fatigués, ne représentent que de méchants cailloux aux arêtes très vives, qui, sans compensation aucune blessent bêtes et gens. Buttant, trébuchant, pestant, nous arrivons cahin-caha à Niafadié , puis bientôt à Kolita. A ce moment, la lune dégagée de tout nuage
AU MGER , 33t
éclaire magnifiquement le plateau sur lequel les deux villages sont construits. Des ribambelles de petits négrillons sautent et se trémoussent dans des ronds fantastiques qui se croisent et se déroulent rapidement comme des figures de cotillons. Ces centaines de petits corps nus, tout noirs, contournés, convulsés par les figures étranges de leurs danses semblent une bande de gnomes infernaux incantant quelque maléfice.
Les habitants du village sont accroupis sur le seuil de leurs portes, regardant sans parler ce trémoussement diabolique ; d'autres plus âgés, aux vénérables barbes blanches, sommeillent sur les estrades de poutres mal équarries que tout homme important possède devant sa demeure et où il passe des journées entières à deviser avec ses amis. Derrière les cases, dans les coins d'ombre où nous amène un brusque détour du chemin, jeunes gens et sounkourou ' se disent des choses tendres, je pense, car dans tous les pays, même ici, on se cache un peu pour parler d'amour.
Et c'est ainsi que dans le Soudan la lune agit diversement sur tous : elle nous fait marcher, elle fait divaguer les vieillards, fait faire l'amour aux jeunes et fait danser les petits. Jamais son apparition n'y est indifférente ; lorsque son énorme disque rouge monte au zénith, blanchissant peu à peu d'un éclat argentin, il est toujours, dans toute l'Afrique noire, salué par des fêtes bruyantes et animées.
Niafadié et Kolita se refont peu à peu; déjà on y jouit de quelque aisance. Les habitants sont à la fois cultivateurs et chercheurs d'or ; le produit de leur travail trouve