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Antilopes de la taille d'un bœuf de grandeur moyenne

Mais je suis éventé ; les cobas s'arrêtent et reniflent l'air ; ils vont fuir.

Pif! Paf! Je lâche coup sur coup les deux cartouches dont est chargé mon Winchester ; un coba tombe sur les genoux., Tout le troupeau fait front vivement, il hésite, puis il file avec un bruit de charge dans la direction opposée. Ma victime, sur laquelle je courais triomphant, s'est relevée et fait de même. Ma carabine est à onze coups mais elle n'était chargée que des deux cartouches que je viens de tirer. Tout en me lançant sur les traces de la bête blessée, j'appelle à grands cris mon palefrenier porteur des cartouches. Lorsqu'il me rejoint, non seulement il est trop tard, mais j'ai même perdu la trace du troupeau.

Pendant une grande heure, je quête à travers bois et plaine, mais en vain ; cependant, au moment où je me décide à rentrer deux biches partent à vingt pas, je tire et... je manque. Sur ce beau coup final, je m'oriente et je regagne, trempé de sueur, le sentier où mes gens m'attendent agréablement assis à l'ombre.

Et c'est ainsi que, dans ce pays, la chasse est généralement plus féconde en déceptions et en fatigues qu'en triomphes, même modestes, quoique le gibier y foisonne un peu partout.

Dans la soirée j'ai voulu prendre une éclatante revanche sur mes déboires du matin. Je pars à travers la brousse, et, après une longue marche je découvre un bel abreuvoir entouré d'une prairie verdoyante dont l'herbe fine et grasse est le dessert préféré des ruminants de la forêt. Çà et là, des bouquets d'arbres permettent de se porter d'une direction à l'autre sans être aperçu ; enfin ma chance est vraiment complète, car je suis sous le vent de la mare. Me voilà glissant sans bruit de buissons en

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buissons, l'œil aux aguets, le doigt sur la détente, avançant doucement dans une continuelle flexion des reins. Je constate avec joie que de nombreuses empreintes de sabots de toutes dimensions s'épanouissent en tout sens ; par place même, le sol est labouré par les défenses de ces sangliers africains difformes, connus sous le nom de phacochères, aussi disgracieux que leur personne. Ainsi j'avais en perspective graisse et venaison.

Lorsque depuis longtemps les repas sont apprêtés au beurre de karité dont l'odeur rance saisit violemment à la gorge et au nez, on se prend à professer une douce estime pour ce hideux animal. Les gibbosités et les verrues qui le rendent si repoussant disparaissent aux yeujf ; on songe, attendri, aux sympathiques bandes de lard qu'il porte épaisses et truculentes sur son dos montueux.

Ainsi rêvant à d'appétissantes choses, j'arrive à bonne portée de l'abreuvoir. Masqué dans le feuillage je peux examiner tout à l'aise les alentours. Rien ; si, cependant. Des traces humaines toutes fraîches longent en grand nombre la mare. Je me rappelle alors que peu avant de quitter le campement, j'ai vu passer des pêcheurs du village de Kourbala portant des paniers de poisson qu'ils m'ont dit avoir péché aux environs. C'est à cet abreuvoir même qu'ils ont opéré ; d'ici deux jours on n'y verra pas une bête encornée ! Me voilà condamné encore une fois à revenir bredouille. Adieu mes projets culinaires !

Le soleil décline à l'horizon ; bientôt il aura disparu. Le ciel s'irrise de mille couleurs et flamboie dans un jet d'or et de pourpre ; le paysage s'adoucit dans des tonalités moins crues, l'air fraîchit. Je m'assieds pour contempler, à travers les légers nuages bleus de ma cigarette, le spectacle qui toujours m'enchante du coucher de l'astre

du jour. Mal m'en prend. Des milliers de taons, embusqués autour de la mare, fondent sur moi en essaims pressés et bourdonnants ; il ne me reste qu'à fuir au plus vite non sans avoir été piqué assez pour que, deux jours durant, je garde le souvenir cuisant de cette nouvelle mésaventiire.

Entre Farbalé et Kéniékrou nous avons subi les premiers embrasements du vent d'Est, le harmattan des Maures. Plus au sud il se fait bien sentir, mais relativement faible et peu chargé da feu qui, dans le Nord, dévore toute végétation. Lorsqu'il souffle on croit passer devant la bouche embrasée d'un haut-fourneau. C'est une sensation de constante brûlure, la gorge se dessèche, les yeux cuisent. Tout se raccornit et se fendille. Une fine poussière se glisse partout ; on en mange, on en boit, le linge en est saupoudré d'une épaisse couche. Au début de l'hivernage, après avoir soufflé plusieurs jours impitoyable, il fait généralement place à un vent de tornade qui passe en rafales accompagné de lointains grondements de tonnerre.

Les gens de Niagassola ne m'ont pas encore oublié et cependant, voici bientôt sept ans que je les administrais.

Prévenus de mon arrivée par un habitant de Kéniékrou, ils m'attendent à l'entrée du village habillés de leurs vêtements de fête. Ils se jettent sur moi et s'arrachent littéralement ma main. Nassika-Mahdi, mon ancien homme de confiance, pleure de joie et ne cesse de répéter : « Allah achbar ! » (Dieu est grand.)

On me conduit en grande pompe dans la case la plus belle du village. Là, je subis sans sourciller le défilé de tous les habitants, hommes, femmes, enfants qui s'entas-

sent dans ma case pour me palper respectueusement mains et vêtements.

Toute la journée les cadeaux succèdent aux cadeaux. Les paniers de riz et de mil, les poulets, les œufs, des victuailles de toutes sortes s'entassent dans mon logement ; mais, hélas ! chaque donateur s'installe chez moi afin de ne rien perdre de ma conversation ou de mes mouvements. C'est très touchant; mais lorsqu'ils sont à la douzaine entassés dans un si étroit logis, il reste bien peu d'air respirable au pauvre blanc que suffoquent les odeurs qui se dégagent de tous ces corps mal soignés.

J'ai fait un pèlerinage au fort ; il est encore en assez bon état ; on le réparerait entièrement à très peu de frais. Toute une aile en est condamnée, car récemment deux officiers et cinq soldats de passage sont morts presque subitement dans cette partie du bâtiment.

A Kokorouni où un gentil village se reforme sur les ruines de celui qui fut autrefois détruit par un des lieutenants d'El-hadj-Omar, je rejoins l'escadron de spahis soudanais qui rentre à petites étapes à Nioro. La traversée des montagnes du Mandingue a été fatale aux chevaux déjà si affaiblis et avec lesquels les cavaliers du capitaine Gouget viennent de faire au cours de cette campagne de si brillants débuts.

C'est une série de plateaux couverts de roches ou de cailloux ferrugineux, ouverts par des cols abrupts, coupés de torrents difficiles. La végétation est rabougrie. Cependant, en cette saison, de délicieuses senteurs y embaument l'air d'un parfum qui paraît fait de jasmin, de fleur d'oranger et de résine ; une liane couverte de grappes et de fleurs semblables aux glycines blanches et qui n'est

autre que la gutta-percha, un petit arbre moussu et tortu dont la fleur ressemble à celle de l'oranger, des arbres à gomme au tronc épineux et élancé sont les sources de ces fins effluves, seule compensation à la grande monotonie de ces steppes arides et à moitié stériles.

De même qu'à Kokourouni, un village déjà prospère s'élève à côté des ruines de Mourgoula, la place forte toucouleure d'où le colonel Borgnis-Desbordes chassa en 1882 l'Almamy qui y commandait au nom du sultan Ahmadou. Ce nouveau centre compte déjà plus de deux cents habitants qui moyennant une forte rémunération tiennent un approvisionnement de vivres frais à la disposition des gens de passage. Jusqu'au delà de Kita on rencontre ainsi, à faible distance les uns des autres, une série de villages datant d'une ou de deux années à peine ; c'est l'œuvre du colonel Archinard et plus particulièrement du capitaine Bardot qui commande le cercle depuis quatre ans. La création de ces agglomérations sur la grande route Bafoulabé-Siguiri, naguère si déserte, est un grand bienfait pour le Soudan français ; c'est le point de départ d'un repeuplement qui ira, je pense, à grands pas dès que l'ère des guerres sera fermée.

Lorsque nous sommes arrivés dans le village, les chefs de case ^ se préparent à questionner les augures sur le sort réservé aux cinq ou six vaches que la peste y a épargnées. Ils sont là huit ou dix, assis en cercle dans la cour d'une maison, silencieux, l'air grave, compassé même ; chacun d'eux tient un poulet dans la main

1. Au Soudan, chez les peuples mandinjues, l'organisation sociale est basée sur la famille patriarcale. Tous les membres d'une même famille vivent dans un même enclos, en une même enceinte, sous l'autorité du plus âgé. Nous appelons ce patriarche « chef de cases », traduction du mot mandingue Lou-Tigui.

gauche et un couteau affilé de l'autre. Derrière eux de nombreuses jarres de dolo, et à portée de tous une calebasse à queue taillée en forme de cuillère. Cet aréopage ne manque pas d'une certaine dignité dans le groupement des grands boubous blancs et bleus échancrés au menton par la tache d'un blanc jaunissant des barbes pointues que surmontent des faces noires impassibles. Mais cette dignité est de peu de durée ; les nombreuses libations que promettent tous ces récipients qui bloquent l'assemblée, vont bientôt apporter à ce décorum une forte atteinte.

Sans se laisser distraire par notre présence, ils commencent la cérémonie. Le plus âgé, leur chef, d'une main mal assurée coupe à demi le cou à son poulet et le jette en l'air ; la tète tendue, l'air anxieux, tous examinent les tressaillements d'agonie du pauvre volatile qui agonise tombé sur le dos, chose importante à constater. Lorsque les derniers frémissements de la bête ont cessé chacun se recueille, puis, l'inspiration venant sans doute mal, les bras s'allongent noblement dans la direction du dolo dont des calebasses entières disparaissent rapidement. La consultation continue ainsi de proche en proche avec les mêmes intermèdes. Le dernier chef de case a tué son poulet, mais la religion de nos notables ne doit pas être suffisamment éclairée, car on apporte de nouveaux poulets et du dolo en quantité.

Deux heures après, tous sont apparemment fixés, car ils se promènent titubant dans les rues du village dans un besoin de tendresse et d'expansion caractéristiques. Les jeunes gens, pendant ce temps, absorbent les reliefs de la fête ; leurs cris et leurs chants promettent pour la fin de la journée une bacchanale complète.

A sept ou huit kilomètres de Kita, le 18 avril, deux Européens coifTés d'immenses sombreros, le visage couvert d'une barbe épaisse et longue, vêtus de sarreaux bleus flottants et armés de fusils à deux coups coupent la brousse d'un pas alerte pour gagner le chemin que je suis. Vus ainsi à distance, ce sont de véritables trappeurs des prairies, de ces chasseurs moitié bandits, moitié coureurs de fauves ou de bisons tels que Gustave Aymard etMayne Reid se plaisaient à en décrire. Je me perdais en conjectures sur ce que pouvaient être ces deux hommes dont l'un est déjà grisonnant et l'autre dans toute la force de l'âge, lorsque l'idée des Pères de la mission de Kita m'est venue à l'esprit. C'étaient en effet deux de nos Révérends qui profitaient du lundi de Pâques pour taquiner la biche et la pintade.

Peu après s'avançaient au loin sur la route une petite troupe, clairon en tête sonnant la marche, avec, à côté, un drapeau tricolore fixé au bout d'un long bambou. Emboîtant cet appareil militaire, une trentaine de gamins de huit à douze ans marchaient sur deux rangs coiffés de chapeaux bicornes en paille tressée. C'étaient les élèves des bons Pères que l'un d'eux en soutane conduisait déjeuner sur l'herbe aux environs de Goubanko. Une petite voiture suivait, traînée parunbourricaut, chargée des vivres de la bande. En passant à ma hauteur tous ces bambins noirs me saluent militairement et le clairon jette dans les airs ses sonneries les plus étourdissantes.

Le lendemain de mon arrivée à Kita, je suis allé entendre la messe à la chapelle de la mission. J'ai été très étonné de la manière impeccable dont le petit négrillon qui sert la messe faisait les répons. Les Pères et les frères ont assisté à l'office jusqu'à l'offertoire ; à ce moment

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ils ont psalmodié une prière en commun et ont quitté la chapelle pour aller au travail. Après l'élévation, un Père noir introduit les élèves dans le lieu saint. Echelonnés de cinq à quinze ans, ils marchent par rang de taille, deux par deux, dans le plus grand ordre. Ils ont récité sur un ton plaintif allant s'élevant à la fin de chaque strophe, une sorte de litanie en mandingue adressée à la Sainte Vierge; puis ils se sont retirés pour se rendre en classe.

La chapelle est assez bien installée et l'autel est convenablement orné, grâce à l'ingéniosité des Pères ; à gauche en entrant, un petit autel du Saint-Esprit est même fort gracieusement composé.

L'établissement comprend trois maisons en pierre et la chapelle ; ce sont des rez-de-chaussée couverts en chaume. Ce n'est vraiment pas mal, surtout si l'on songe que tout ce qui existe dans cette mission a été construit de toutes pièces par les Pères depuis moins de deux années.

Des champs et un très beau jardin entourent les bâtiments et font vivre tout le personnel, Pères, frères et élèves.

Les maladies et la mort ont fait rage ici, et depuis une année trois supérieurs ont payé leur dévouement de leur vie. Des Pères, des frères sont morts à la peine, mais ceux qui restent n'en sont nullement découragés. Ils ont fait le sacrifice de leur vie et seul le succès de l'œuvre qu'ils ont entrepris les inquiète.

Leur présence est un grand bienfait pour le pays au point de vue civilisateur et surtout pour la propagation de l'influence française.

Leurs enfants parlent correctement le français, presque tous le lisent et l'écrivent d'une façon convenable ; une

moitié a de bonnes notions élémentaires d'arithmétique. Tous apprennent un métier : charpentier, menuisier, forgeron, serrurier, maçon, jardinier. Plusieurs d'entre eux dont l'instruction manuelle et scolaire était à peu près achevée sont employés par l'Etat en qualité d'ouvriers d'art. Les parents viennent souvent à la mission ; les Pères leur conduisent aussi de temps à autre leurs enfants. Par ces contacts fréquents avec les bons Pères dont le patriotisme égale le dévouement et le zèle chrétien, on apprend ainsi dans les villages à connaître et à aimer le nom de la France, et les esprits se façonnent petit à petit à nos idées et à nos mœurs.

Des cours très rudimentaires d'histoire et de géographie développent en classe le sentiment de la grandeur et de la puissance de notre pays et font ambitionner à ces petits noirs, comme une haute faveur, le titre de Français.

Tels sont les résultats obtenus par la mission installée à Kita en 1888 par le colonel Archinard.

Que ne serait-on pas en droit d'espérer, au point de vue des intérêts du Soudan, si ces missions étaient plus nombreuses et si un certain appui moral plus précis leur était toujours donné par l'autorité supérieure ? Les commandants supérieurs et le commandant du cercle de Kita ont aidé les Pères, matériellement parlant, d'une façon aussi complète que possible. Mais cet appui ne suffit peut-être pas.

L'action des Pères sur les populations mandingues ne peut être que morale. Pour qu'ils prennent sur elles une autorité suffisante pour les façonner à notre civilisation et obtenir des résultats plus satisfaisants encore que ceux dont nous nous applaudissons déjà, il faut qu'ils soient, eux aussi, moralement soutenus, d'une façon ouverte,

nette, franche, dans la pratique même de ce que leurs attributions sacerdotales doit avoir de sacré aux yeux des indigènes. Il suffirait pour cela que nous tous, officiers de passage ou en résidence au siège d'une mission, quels que soient nos opinions religieuses ou nos sentiments d'indépendance spirituelle, nous nous rendions en quelque apparat aux offices sacrés. C'est ce qu'a fait le colonel Archinard au cours de sa dernière campagne ; il est à désirer que son exemple ait des imitateurs.

Aux yeux des indigènes, nous sommes les seuls détenteurs de toute autorité, et tout exemple découle de nous.

En dehors du façonnage à nos idées, de la connaissance des métiers dont le besoin se fait vivement sentir, en dehors de cette commodité d'être entourés d'indigènes parlant notre langue, en dehors de tous ces bienfaits immédiatement tangibles, les Pères missionnaires peuvent servir le Soudan français d'une façon plus efficace encore quoique à première vue moins apparente.

Il est une menace constante pour la paix de notre nouvelle colonie et son assimilation à notre civilisation que nous ne devons jamais perdre de vue : la propagande de l'islamisme y est un danger de jour en jour plus redoutable. La diffusion de la foi chrétienne, en même temps qu'elle sert nos intérêts matériels du moment, crée une barrière infranchissable aux sectaires musulmans. Mais pour que les âmes simples et naïves des mandingues soient préparées à recevoir la loi du Christ, il faut que la propagande des Pères prenne appui sur l'autorité française et reçoive d'elle, aux yeux des indigènes, la consécration officielle de ses rites. Là est le secret de la force de pénétration de l'islam dont les apôtres vont

d'abord aux chefs qui couvrent de leur prestige leurs personnes et leurs actes religieux.

Dans ce même ordre d'idées, de même que des marabouts en renom accompagnent les expéditions des princes soudanais, de même nos colonnes devraient être suivies par quelque Père missionnaire chaque fois que la chose est possible.

Pendant cette dernière campagne, des officiers, des soldats sont morts en demandant instamment les secours de la religion. Il fut impossible de satisfaire aux vœux de ces agonisants puisque aucun prêtre n'était avec nous. Si un des Pères de Kita eût été notre aumônier, il eût pu, tout en étudiant les régions que nous traversions au point de vue d'une action de propagande future, donner à nos frères d'armes les dernières consolations qu'ils réclamaient.

L'action bienfaisante de l'administration de quatre années du capitaine Bardot a été la cause déterminante des progrès de toute nature qui ont été réalisés dans le cercle de Kita. Dès maintenant cette région est dans une voie remarquable de prospérité ; mais si l'honneur en revient à l'habileté et au dévouement de son administration il faut aussi convenir que les entreprises commerciales qui s'y sont créées, en outre de l'action des Pères, y ont également contribué dans une large mesure.

Le syndicat du Soudan français a établi au chef-lieu de la province un comptoir dont les installations étaient à peu près achevées au moment de mon passage.

Une maison en pierre couverte de tuiles métalliques renferme le principal établissement. Le magasin avec ses vitrines, ses glaces et ses étalages de marchandises est un

lieu de continuels pèlerinages pour les habitants du pays. Les jours de grand marché, c'est une cohue incessante de curieux et d'acheteurs. Les riches étoffes, la soie et le velours sont très demandés malgré leurs prix élevés. Trois commis européens et un commis indigène suffisent à peine à la vente. Tout s'enlève à plaisir, depuis les casquettes de jockey et les trompettes à deux sous jusqu'à la parfumerie et à la bijouterie, en passant par la mercerie, la quincaillerie et toute la gamme des étoffes.

Il est certain que ce goût très vif des mandingues pour les produits de fabrication européenne développe chez eux la volonté de gagner par leur travail les sommes nécessaire aux achats qu'ils méditent. A Kita, on ne travaille plus seulement pour vivre, mais aussi et surtout pour se procurer les belles choses vues aux étalages et si ardemment convoitées.

Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de tirer de longues déductions de cet état de choses que tout le monde peut constater aujourd'hui.

C'est dans des entreprises de ce genre, mais plus hardies encore, qu'est l'avenir du Soudan français. Aussi devons-nous les favoriser par tous les moyens en notre pouvoir.

Nous devons être toujours, en toute occasion, dans toutes circonstances, les protecteurs convaincus et dévoués des Français qui hasarderont des capitaux dans ce pays, alors même que leurs représentants ne répondraient pas complètement à l'idéal que, dans notre naïveté de soldat, nous avions pu nous faire du parfait commerçant blanc dans le Soudan.

Qui a connu Kita il y a quelques années et le revoit

aujourd'hui, avec l'animation de ses rues larges et commodes encombrées d'indigènes vêtus de costumes recherchés, de femmes couvertes de bijoux et d'étoffes de soie, avec son marché animé où des ustensiles de toutes sortes qui bientôt remplacent dans des maisons presque confortables les" misérables calebasses qui traînaient autrefois dans des cases vermoulues, peut se rendre compte des fruits rapides que portent dans ce pays une administration bienveillante, pleine de bon sens, de droiture, d'esprit de justice et d'une haute conviction de l'importance de son rôle, secondée d'autre part par une propagande zélée pour le beau moral et pour le bien, par une instruction populaire intellectuelle et manuelle très pratique, et, enfin par une incitation constante au travail donnée aux indigènes par la vue des produits de notre industrie convenablement choisis et habilement exposés à leurs yeux.

Avec une intelligence remarquable dans l'emploi des moyens d'administration mis à sa disposition, le capitaine Bardot administre avec un attachement véritable, et cependant sans aucune faiblesse, les indigènes dont il connaît merveilleusement les besoins matériels et moraux qu'une étude approfondie lui a révélés. Aussi, en quatre a,nnées, il a pu rapprocher de nous, dans une civilisation naissante et déjà prospère, une province plus mal dotée que beaucoup d'autres au point de vue de la richesse de son sol et du niveau intellectuel de ses habitants. Son exemple est à méditer et à suivre. Il est significatif pour l'avenir du Soudan français pacifié et administré par des officiers qui, comme Bardot, se donnent tout entiers à leur belle et intéressante tâche.

A la fin de la campagne Bardot mourait à la peine. Je

me figure que tout le pays de Kita a dû lui faire de belles funérailles et que sa mort a été un deuil universel pour la province.

Le 21 avril je partais pour Toukolo en compagnie du Révérend Père Abivain, supérieur par intérim de la mission catholique.

Ce digne missionnaire allait faire une tournée amicale chez les parents d'un certain nombre de ses élèves qu'il leur ramenait en vacances de quelques jours. Ce voyage de deux semaines fera une heureuse diversion aux multiples travaux qu'il a entrepris. C'est sur son initiative et sur son activité que reposent la construction de la chapelle de la paroisse de Kita dont la direction spirituelle lui incombe, les ateliers de charpentage, de menuiserie et de serrurerie où il forme des apprentis ouvriers, les essais de jardinage, de plantations et la culture des champs qui nourrissent la mission. Il s'occupe à ses moments perdus de la création d'une grammaire et d'un lexique français-mandingue ainsi que d'une géographie du Soudan à laquelle il rattache quelques notions de géographie générale. Inutile de dire que ce dernier document est conçu de façon à donner aux jeunes malinkés une idée de la puissance de la France en rapport avec les nécessités de notre politique en Afrique.

Nous recevons à Manambougou une chaude et cordiale hospitalité de M. Oswald, garde d'artillerie chargé de la direction des travaux de la route.

Après deux années d'un formidable labeur il est arrivé à transformer en une magnifique chaussée le mauvais sentier qui courait autrefois à travers les roches. Cette voie large de six mètres environ, empierrée, renforcée par des murs de soutènement et ouverte par de nom-

breux ponceaux serait dès maintenant en état de recevoir une voie ferrée sur une longueur d'une dizaine de kilomètres, les plus difficiles certainement de la section Toukolo-Kita. Malheureusement ce secteur ne se raccorde pas avec le tracé que la mission du chemin de fer vient d'arrêter, et il est à craindre que ces travaux considérables perdent leur utilité lorsque la voie ferrée sera établie.

Plusieurs caravanes de diulhas franchissent le gué de Toukolo en même temps que nous. Elles se rendent sur le Niger où elles portent des étoffes. Leurs chefs nous déclarent qu'ils apprécient grandement la route militaire Bafoulabé-Niger, depuis que des. ordres formels ont été donnés pour leur épargner toute charge ou toute corvée au passage dans les postes ou à travers les villages. Non seulement la protection absolue dont ils jouissent sur cette route large et commode les attire, mais encore le nombre des villages de création nouvelle et la grande aisance des anciennes agglomérations ont fait naître dans ce sens un commerce d'une activité suffisante pour expliquer à lui seul un mouvement relativement important de caravanes.

Un nouveau village est en construction sur la rive gauche du Bakhoy. Le gué sera ainsi encadré par deux agglomérations qui ne tarderont pas à prendre une certaine importance, car ce lieu de passage est très fréquenté et le sol y est très riche ; mais il faut, pour arriver à ce résultat, que les instructions données par les colonels Archinard et Humbert soient toujours strictement suivies. Elles défendent formellement aux détachements de passage d'excercer des réquisitions sur ce point ou d'en molester les habitants, et elles fixent les droits de péage exi-

gibles des caravaniers qui emploient les embarcations pour traverser le fleuve.

De nouvelles caravanes de diulhas et un grand nombre de porteurs de l'administration sillonnent la route de Badumbé ; parmi ces derniers, des femmes, même des enfants âgés de dix à douze ans à peine, chargés de lourdes caisses. Quand donc un service de roulage sérieusement organisé remplacera-t-il ce mode primitif et vexatoire de transport, en attendant les temps lointains oîi la voie ferrée en exonérera à jamais les indigènes?

Le poste de Badumbé est entièrement évacué. La fièvre jaune en a enlevé toute la garnison. Seul un soldat d'infanterie de marine, télégraphiste et magasinier à la fois, occupe les paillottes qui ont été construites en dehors du fort, près du village ; ce militaire dirige en outre le service du ravitaillement.

Nous vivons depuis quelques jours au milieu d'une véritable fournaise ; la température va augmentant d'une façon écrasante et continuera ainsi à monter jusqu'à ce qu'un orage s'abatte en tornade sur la terre calcinée. La nuit, le thermomètre se tient à trente-trois degrés jusqu'après minuit ; c'est à peine si quelques instants avant le lever du soleil il descend à vingt-huit. Européens et indigènes, tout le monde est à bout de souffle.

Pendant le dîner j'espérais voir enfin crever sur nous la tornade bienfaisante. Du côté de l'Est, une tache noire montait grandissante au-dessus de l'horizon, s'avançant rapidement. Bientôt le ciel forme au-dessus de nous une voûte sombre, épaisse ; un calme complet, écrasant, précurseur habituel de la tempête, règne sur la campagne. Soudain un immense appel d'air enlève et fait tourbillonner à de grandes hauteurs, poussière, feuilles mortes, et

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détritus de toute sorte. Nous commençons à respirer, et nous attendons impatiemment les torrents d'eau dont sont chargés les nuages noirs qui courent rapides à travers le ciel gris. Cette fois encore notre espoir est déçu. Le vent passe, le temps se rassérène et les nuages disparaissent. Pendant la nuit, à moitié nus dans nos cases, la sueur nous ruisselle sur tout le corps, tombe de la figure en gouttes pressées, coule le long des bras ; et sur la feuille de papier où je note mes impressions l'encre s'étale en larges plaques violettes sous lesquelles l'écriture devient illisible.

J'arrive le 28 à Bafoulabé où grâce à l'amabilité du capitaine Lemoine qui commande le fort en l'absence de mon ami Conrard, je peux prendre quelque repos.

Après les fatigues de cette campagne, quelle béatitude que d'habiter une maison en pierres, avec un toit, des fenêtres, des portes, des chambres et dans ces chambres quelques meubles, même un lit ! Combien celui-ci précieux entre tous, lors même qu'il ne contient qu'un matelas, un oreiller et un drap, luxe suprême ! Lorsque pendant huit mois on s'est étendu chaque soir sur la terre nue, roulé dans une mauvaise couverture, comme on apprécie ce lit modeste ! Quel délassement des membres, quelle détente de tous les muscles il procure ! Une table bien servie avec une jolie faïence festonnée de fleurettes bleues ; des verres en cristal qui remplacent le goblet graillonné en fer battu; un panka qui fait courir une brise rafraîchissante sur les convives; un maître d'hôtel silencieux, servant proprement, vite et bien ; de bonne cuisine sans addition de ce sable qu'en route le vent jette à poignées dans les casseroles ; de l'eau frappée. Voilà les délices qui atten-

dent à Bafoulabé l'hôte du commandant du cercle. Aussi, malgré l'ennui d'apprendre que de quelques jours aucun train ne partira pour Kayes, je me fais volontiers à l'idée de rester une semaine ici.

La santé du personnel européen du poste est excellente et ne se ressent plus de la tourmente mortelle qui, il y a sept mois, a enlevé en quelques jours trois officiers : les capitaines Laclette et Séta, le lieutenant Pelabon et un grand nombre de sous-officiers et de soldats. Il ne reste plus de ces terribles jours que le souvenir, constamment renouvelé par de féroces précautions prophylactiques où les désinfections à outrance jouent le principal rôle.

Bafoulabé est en fête ; c'est le dernier jour du Rhamadan. Musulman ou fétichiste, chacun s'en donne à cœur joie. Les habitants ont revêtu leurs beaux boubous des grands jours. Ce ne sont que longues robes blanches flottantes découvrant par de larges ouvertures latérales d'autres vêtements bariolés qui se superposent. Le tam-tam, les guitares, la trompe bambarra et le balafon mandingue emplissent l'air de leurs notes discordantes, monotones, qu'accompagne une fusillade nourrie de coups de mousquets chargés jusqu'à la gueule qui éclatent avec un bruit de tonnerre- Un grand nombre de spahis ont passé le fleuve; leur bivouac est établi sur l'autre rive. Avec des allures victorieuses ils emplissent les trois ou quatre débits de boisson juxtaposés aux maisons des traitants, et ils boivent jusqu'à leur dernier sou dans un bruit infernal de causeries exaltées, de discussions et de cris.

Puis lorsque leur poche est à sec et leur cerveau plein des vapeurs aff'olantes de l'alcool ils se répandent dans les rues, cherchant querelle aux passants et faisant

l'amour aux femmes que leur tournure triomphante et leur audace de soudards séduisent.

Beaux hommes, fièrement plantés sur leurs jambes que bat un grand sabre, la taille finement cambrée dans la veste rouge étroitement serrée par une ceinture ponceau, les épaules larges et effacées, la chéchia crânement posée en arrière de la tête, ils symbolisent à merveille le type du soldat de profession de toutes les époques, dans tous les pays.

La fête se prolonge bien avant dans la nuit. Des rires, des chants, des éclats de voix que couvrent parfois les croassements de la trompe d'ivoire bambarra ou les battements rythmés des tam-tams khassonkés chassent le sommeil que les Européens du fort cherchent dans la moiteur du lit par une chaleur étouffante. Parfois de hautes flambées d'herbes sèches autour desquelles de noires silhouettes s'agitent dans des contorsions hystériques, illuminent quelque coin du village d'un long reflet rougeâtre et découpent en festons bizarres les lignes d'arbres qui bordent les avenues.

Combien peu le Bafoulabé actuel ressemble au groupe des quelques mauvaises huttes qui portaient ce nom en 1884.

Une vaste place en hémicycle bordée d'arbres entoure le fort du côté de la plaine. De larges avenues en rayonnent, bordées d'acacias serrés derrière lesquels se cachent des cases spacieuses ; des rues concentriques de même largeur les coupent. Toutes sont d'une propreté méticuleuse ; des fossés d'accotement conduisent au fleuve les eaux pluviales.

Partout un va-et-vient continuel de noirs à la démarche

lente et pleine d'une noblesse affectée. Leurs bras se balancent fièrement au milieu d'immenses boubous bleu de ciel ou blancs dont les manches amples comme des jupons se développent en cadence dans le rythme des bras ; ils donnent de loin l'illusion de grands oiseaux fantastiques qui cherchent à prendre leur essor. Au lieu des babouches qui claquent à chaque pas, beaucoup ont aux pieds des bottes indigènes en marocain rouge brodées de jaune et de vert, ornées d'une curieuse marquetterie de cuir ; quelques-uns même étalent complaisamment de lourdes bottes de chasse européennes en cuir fauve. La botte est une preuve de notable aisance, et l'heureux possesseur de cette chaussure aristocratique complète son costume par un beau bonnet blanc sur lequel est posé un grand chapeau de paille aux larges ailes : un parasol doublé de vert ou de bleu tendi^e abrite du soleil notre personnage.

Rien n'est plus amusant que l'importance d'un bon soudanais ainsi vêtu. Combien glorieux ! Combien triomphant ! Empêtré dans ses lourdes bottes, gêné par le port du parasol qui ne lui permet plus qu'imparfaitement le balancement familier des bras, il s'avance noblement, d'une allure traînante, le corps jeté en arrière, la figure illuminée par un sourire de bienveillance hautaine ; il adresse au passage quelques paroles de condescendance à ses congénères moins brillamment vêtus qui s'arrêtent et le saluent, pleins d'admiration. Le parasol surtout achève son triomphe. Qui ne céderait le pas à si raffiné seigneur qui craint pareillement d'abîmer son teint et ne peut, sans souffrir, recevoir directement sur son chapeau les rayons du soleil ?

Hier, cependant, il travaillait à quelque misérable tâche

SOUS le soleil de midi, la tète nue et rasée, vêtu de haillons cachant à peine sa nudité, le corps couvert d'un épais bitume conglomérat de sueur, de poussière et de mille détritus que le vent, la pluie, les campements à même le sol ont collé à sa peau. Mais il vient de recevoir sa solde de plusieurs mois, peut-être de l'année entière ; vile il court au fleuve et n'en sort que la peau luisante et purifiée. De là il se rend chez le traitant qui l'allège à peu près entièrement de ses écus. Mais il s'en va couvert de vêtements qui lui donnent pendant plusieurs jours l'illusion naïvement partagée par tous, qu'il est un noble et puissant personnage.

Quand les boubous seront défraîchis, que le dernier sou sera mangé, les haillons jaunes sordides reparaîtront, et notre brillant citadin de tout à l'heure se mettra en quête de la poignée de couscous qui l'empêchera de mourir de faim jusqu'à ce qu'il ait retrouvé une occupation qui le fasse vivre.

Il existe cependant ici de vrais riches : traitants, soustraitants ou propriétaires fonciers. Mais les premiers se ruinent, peu après avoir fait fortune, par les dépenses folles où le luxe des femmes, des chevaux et des vêtements les entraînent. Les maisons de commerce qu'ils représentaient autrefois s'empressent alors de leur faire de nouvelles avances avec lesquelles ils jettent les bases d'une seconde fortune.

Quant aux propriétaires du sol, chef de cases ou de groupes de cases, quelques-uns sont d'une avarice que rien n'égale et leur train de culture va en augmentant chaque jour ; mais d'autres, dépensiers et vaniteux, dévorent en quelques mois le produit de leur récolte, sauf à vivre misérables le reste de l'année.

35i AU NIGER

Tous ici ont acquis une large aisance et bien des facilités d'existence depuis que nous nous sommes installés dans le pays ; mais ce sont les femmes qui en ont le plus largement profité.

Autrefois c'étaient de vraies captives astreintes aux plus pénibles travaux de la maison ou des champs ; fustigées souvent, vendues à l'occasion par leur mari, à peine vêtues d'une mauvaise pièce d'étoffe, leur sort était des plus misérables. Après quatorze années de contact avec nous on en cite qui battent leurs maris, ce qui me paraît un signe de civilisation avancée. Elles se pavanent sanglées aux hanches par une demi-douzaine de pagnes étages, de couleurs variées. Un joli boubou brodé, un peu plus ample qu'une camisole, couvre le buste avec, les grands jours, un voile de tulle noir sur la tête et un parasol, le radieux parasol, qui garantit du soleil le cirage de leur visage. Une écharpe multicolore à la mode empire flotte sur leurs épaules. Dans leur coiffure en cimier la graisse de karité a fait place aux huiles parfumées des traitants; l'échafaudage des cheveux s'est piqué de longues épingles à tête d'or qui retiennent le voile de crêpe dont elles sont si fîères. Au cou, au bras, aux pieds, des bijoux d'ambre, de corail, d'argent et d'or; et aux oreilles des boucles d'oreilles d'or. Ainsi parées, somptueuses, elles vont majestueusement faisant claquer leurs babouches trop hautes et trop courtes, glissant à droite et à gauche des regards d'orgueil satisfait et de vanité épanouie.

A côté du fort, sur la place, est le marché couvert. Des étoffes, des bijoux, mille objets d'utilité pour les noirs ; du sel, du sucre, et surtout des aliments tout préparés

pour ces gens importants d'un jour dont la grandeur momentanée ne permet pas de s'occuper des soins vulgaires de la nourriture.

La descente des spahis à Bafoulabé a rendu orageuK les derniers moments de la fête. Ce matin, bon nombre d'entre eux se sont réveillés dans les cases de femmes qui, à coup sûr, n'étaient pas les leurs ; on s'est fort gourmé entre maris et guerriers amoureux. Un d'eux, le maréchal des logis Soumaré , cavalier intrépide, brave comme un lion, mais aussi ardent sans doute que ce roi du désert, a rossé, dit-on, une demi-douzaine de maris gêneurs et, ajoute la chronique scandaleuse, a montré à leurs moitiés que sa valeur était complète dans tous les combats.

Hélas ! il gît maintenant sur le béton raboteux d'un cachot du fort. Moulu, éreinté. abruti, il jure qu'on ne l'y reprendra plus. Serment d'ivrogne !

C'est un excellent soldat, un précieux gradé ; le capitaine Gouget aura pitié de lui. Il ne sera pas cassé, recommencera à la prochaine occasion, et se fera pardonner devant l'ennemi par quelqu'une des prouesses dont il est coutumier.

Pendant mon séjour à Bafoulabé, des ordres du commandant supérieur prescrivent de recruter dans le cercle une nouvelle compagnie de tirailleurs. Le recrutement se fera par prélèvement d'un homme libre sur cent habitants. Nioro, Médine, Bamakou, Ségou et Siguiri ont reçu des ordres semblables ; Ségou formera en outre un peloton de quarante spahis auxiliaires. Fco ballots de fusils passent constamment pour ces divers postes.

La résistance que Samory nous a opposée, les derniers

événements survenus à Kérouané, la révolte qui s'accentue dans le Ségou, l'esprit d'insubordination naissant dans le Nioro, motivent amplement ces nouvelles formations. Quoique le colonel Humbert ait renoncé à conserver l'année prochaine le commandement supérieur du Soudan, il prend dès maintenant ses mesures pour que son successeur ait sous la main des forces suffisantes pour tenir tête à tout événement et pour le mettre à même d'en finir rapidement avec Samory et Ahmadou.

Des instructions sont données afin que le recrutement et l'instruction des nouveaux tirailleurs soient menés rapidement. Aussi, à Bafoulabé, sur l'esplanade du fort manœuvrent déjà une quarantaine des nouvelles recrues dont l'effectif sera porté sous peu de jours à cent vingt hommes.

Du côté de Ségou la situation est franchement mauvaise.

Il ne faudra rien moins que la vigueur, l'activité, l'habileté manœuvrière du commandant Bonnier et sa parfaite connaissance des intérêts divers de la région pour venir à bout, avec quelques centaines d'hommes mal aguerris encore et peu encadrés, de la révolte qu'Ahmadou y a soulevée et qu'il appuyé d'un fort contingent de Macinankés.

A Kérouané, la situation, sans être mauvaise, est difficile. Les postes de Sanankoro et de Kérouané sont bloqués à distance par les sofas qui souvent prononcent des attaques partielles contre les populations réfugiées autour de ces établissements ; de plus, une expédition forte d'une compagnie, envoyée sur le Baoulé, vient d'éprouver des pertes cruelles que ne compense pas la réussite incertaine de l'opération.

En arrivant à Kayes, le 5 mai, le commandant de

Labouret, adjoint au commandant supérieur, me met au courant des faits qui se sont produits du côté de Samory depuis mon départ du Niger. Le rapport officiel du colonel Humbert en donne le récit suivant :

Pendant la nuit qui suit le départ de la colonne expéditionnaire de Kérouané, quelques sofas attaquent le village de Sanankoro ; ils sont repoussés facilement par la garnison.

Le 29 mars, l'ennemi attaque à la fois Sanankoro et Kérouané. La fusillade dure quarante-cinq minutes ; les sofas arrivent à incendier quelques cases, puis ils battent en retraite devant l'énergique défense des habitants que des détachements de la garnison soutiennent ; ils laissent entre nos mains trois tués, quatre prisonniers et sept fusils.

Dans la nuit du 30 au 31, à une heure du matin, des fantassins ennemis se glissent dans le lit de la rivière de Domola, pénètrent dans le village de ce nom, blessent quatre hommes à coups de sabre et enlèvent huit femmes. Le coup fait, ils se retirent et vont rejoindre le gros de leur bande qui, postée entre le village et le Milo, dirige plusieurs feux de salve sur Kérouané. La nuit trop noire ne permet pas une sortie ; quelques feux du poste les éloignent.

Chaque jour, des habitants des campagnes environnantes viennent se réfugier à Kérouané ; tous racontent que les colonnes de Samory ont repris leurs positions sur la route de Bissandougou et que l'Almamy lui-même se tient à Kabadianbara avec très peu de monde.

Ces renseignements, à force d'être répétés, persuadent le capitaine Wintemberger de la possibilité d'enlever

l'Almamy par un coup de main hardi et rapide ; il se décide à donner des ordres en conséquence.

'■ Le 30 mars, à six heures du soir, la compagnie du lieutenant Biétrix forte de cent dix fusils quitte Kérouané et se dirige sur Kabadianbara. Elle marche toute la nuit. A sept heures du matin elle se cache dans un bois épais où elle passera la journée de façon, en reprenant sa marche la nuit suivante, à attaquer le cantonnement de Samory à la pointe du jour.

Malheureusement, vers huit heures du matin, deux sofas pénètrent dans le fourré et ont le temps de faire feu avant de tomber sous les baïonnettes des factionnaires. L'alarme était donnée, la surprise impossible. Le lieutenant Biétrix espère qu'en se mettant de suite en marche il pourra encore mener à bien l'opération. Il franchit le Daoulé en amont de Kabadianbara, et à neuf heures quinze il arrive' en vue du village ; un prisonnier qu'il enlève lui affirme que Samory est encore dans le village, mais que tous ses préparatifs de départs sont faits.

Le lieutenant Bunas se dirige droit sur le village, le lieutenant Biétrix le tourne par la gauche, le lieutenant Laurent par la droite. La quatrième section se porte sur l'extrême gauche pour empêcher tout secours d'arriver à Samory. L'attaque est menée vigoureusement, mais les sofas se sacrifient pour sauver leur Almamy dont le lieutenant Bunas aperçoit l'escorte fuyant à travers la campagne. Ils se font tuer sur place.

A dix heures trente, les lieutenants Bunas et Laurent pénètrent au milieu des cases ; de leur côté, la fusillade a cessé. Quelques coups de fusils isolés s'entendent encore à gauche.

Tout à coup, le feu reprend dans cette direction avec

une grande intensité ; le lieutenant Bunas s'y porte immédiatement. Il rejoint le peloton Biétrix au moment où celui-ci tombe la cuisse traversée par une balle. L'ennemi s'est rendu compte du petit nombre de ses assaillants ; il s'est reformé et a attaqué avec acharnement. Lorsque les sofas voient tomber Biétrix, leur ardeur redouble ; ils poussent en avant pour l'enlever et c'est à grand'peine qu'une heure durant le lieutenant Bunas peut repousser leurs attaques réitérées. Leurs cadavres s'amoncellent devant nos tirailleurs ; on entend distinctement les commandements de : « joue, feu, rassemblement » faits en français par leurs chefs.

Pendant ce temps, Biétrix a été transporté dans le village où quelques tirailleurs préparent des civières.

Le lieutenant Bunas, qui a pris le commandement de l'expédition, estime qu'il ne peut encore battre en retraite. La compagnie a déjà consommé beaucoup de munitions ; elle n'en aurait certainement pas assez pour soutenir la poursuite acharnée qui, suivant l'habitude des sofas, aurait été la conséquence d'une retraite prématurée. Il continue le combat en utilisant les cartouches enlevées à l'ennemi.

Vers une heure, le transport des blessés est assuré, l'ennemi paraît faiblir. Le lieutenant Laurent va occuper le gué avec une section; puis le peloton Bunas charge vigoureusement les sofas qui sont culbutés et s'enfuient laissant un grand nombre de cadavres sur le terrain.

La retraite commence; le lieutenant Laurent commande l'arrière-garde. L'ennemi fait entendre des sonneries de clairon. On voit distinctement les cavaliers qui essayent de rallier leurs fantassins ; mais ceux-ci ont été décimes par notre feu et leurs chefs ne réussissent heureusement

pas à les rassembler. Une centaine de cavaliers seulement se jettent sur l'arrière-garde ; un feu rapide les arrête net. C'est à ce moment qu'une balle vient frapper mortellement au cœur le lieutenant Biétrix parte en civière par des tirailleurs.

Les cavaliers continuent mollement la poursuite. A quatre heures trente-cinq ils ont disparu.

La colonne continue sa marche jusqu'à onze heures du soir ; elle avance lentement à cause de la fatigue des hommes et de la gêne que cause le transport des blessés. On campe en carré sur un petit mamelon découvert ; la nuit se passe sans incidents.

Pour la première fois, une troupe battant en retraite ou paraissant battre en retraite n'a pas été inquiétée la nuit.

Le lendemain matin, à quatre heures quarante-cinq, la marche est reprise. L'avant-garde est formée par dix tirailleurs habillés en sofas. A six heures trente, une soixantaine de sofas essayent de retarder la marche de la colonne en s'établissant successivement dans le lit de deux rivières qui coupent la route. Les tirailleurs d'avant-garde profitant de leur déguisement qui fait hésiter l'ennemi se jettent sur la bande et la fusillent à bout portant. Les sofas s'enfuient sans que l'allure de la colonne ait même été ralentie.

A partir de ce moment, seuls quelques cavaliers suivent la colonne tirant de temps à autre quelques coups de feu.

A dix heures, la colonne passe le gué de Lélengué ; elle est de retour à Kérouané à midi.

En résumé, cette expédition a duré quarante-deux heures pendant lesquelles la troisième compagnie a parcouru quatre-vingt-dix kilomètres en terrain difficile et s'est battue avec acharnement quatre heures durant contre un

ennemi très supérieur en nombre et dont le courage était exalté par la présence de Samory.

Elle n'a laissé ni un homme ni un fusil entre les mains de l'ennemi et elle lui a fait subir des pertes considérables. Mais les siennes sont sensibles. Le lieutenant Biétrix, l'excellent officier qui la commandait et s'était fait remarquer dans tous les combats livrés à Samory depuis le mois d'avril 1891, a été tué. Un tirailleur est tué également, dix sont blessés ; un cheval tué.

Un coup d'œil jeté sur les événements qui se sont déroulés jusqu'en juin autour de Kérouané permettra de se rendre compte de la situation dans laquelle se trouvait la garnison de ce poste et des efforts que dut faire le capitaine Wintemberger pour l'améliorer.

A partir des premiers jours d'avril, les forces ennemies qui entourent la plaine de Kérouané-Sanankoro sont ainsi réparties : Samory avec huit cents fusils à tir rapide se tient à Kabadianbara ; N' Golo, dont la bande est forte de trois cents fusils à tir rapide, campe à Khendoba ; divers détachements de sofas gardent les montagnes de l'est ; Kali et Alpha, qui ont sous leurs ordres un millier d'hommes, sont à cheval sur la route de Bissandougou. Ainsi plus de deux mille sofas établis dans un rayon qui varie de dix à quarante kilomètres interceptent en tous sens toute communication entre Kérouané, Sanankpro et le Soudan français.

Dans le même temps, un Anglais est en mission auprès de Samory. Celui-ci lui a remis toutes les femmes peulhes qu'il a pu se procurer et qui sont susceptibles d'être vendues contre des fusils et des munitions. Et, sans ouvrir de parenthèse, nous pouvons admirer ici le rôle des Anglais de Sierra-Leone, marchands d'esclaves et pour-

voyeurs de Samory en armes perfectionnées destinées à combattre une nation civilisée ^

Pendant les mois d'avril et de mai, le capitaine Wintemberger fait exécuter de nombreuses reconnaissances autour des deux postes afin d'assurer la tranquillité des réfugiés et de leur permettre de commencer les semailles. Plusieurs sofas sont tués dans les engagements qui en résultent. Cinq blockhaus complètent le système de défense de la plaine : l'un garde le gué du Milo en face Kérouané, un autre commande les environs de Sanankoro €t la route de Kamandougou ; les trois autres ferment les divers débouchés de la plaine.

Le 10 mai, le lieutenant Salvat à la tête de la compagnie soudanaise, surprend à cinq heures du matin le campement d'Alpha, près de Kamandougou, à six kilomètres au nord de Kérouané ; il enlève à ce chef sept chevaux, seize fusils et il lui tue un nombre notable de sofas. Le 18 mai, le même officier tente de surprendre le campement de N'Golo à Ousouma ; mais la cavalerie ennemie évente sa marche. Il ramène cependant à Kérouané quelques prisonniers, trois fusils à tir rapide €t une provision de grains.

Au commencement de juin deux excellents sous-officiers mouraient, les sergents Rolland et Delahaye. Une attaque du blockhaus du Milo avait été repoussée vigou-

1. Ce cas n'est pas unique ; nous poumons en citer d'autres non -moins typiques. Celui-ci retient plus spécialement notre attention parce que c'est sous le couvert officieux des autorités anglaises de Sierra-Leone que s'est fait depuis plusieurs années ce trafic d'armes. Sans nous étendre plus longuement sur ces agissements nous ferons seulement remarquer que l'initiative de la conférence anti-esclavagiste de Bruxelles vient du gouvernement de Sa Majesté britannique, «t nous rappellerons les déclarations humanitaires de ses représentants à ce congrès international.

reusement ; les travaux d'installation et de défense des deux postes étaient menés à bonne fin. Une compagnie auxiliaire de quatre-vingts hommes et un peloton de vingt cavaliers avaient été formés, recrutés parmi les bambarras réfugiés. Des champs nombreux et étendus étaient ensemencés ; des plantations d'arbres fruitiers faites. Le capitaine Wintemberger avait même entrepris des essais de culture riches telles que la noix de cola, l'indigo, le coton, le café, le poivre. Mais les communications restaient toujours impossibles entre Kérouané et Bissandougou ; seuls, quelques courriers connaissant à merveille le pays, parvenaient à se glisser à travers la montagne en évitant les bandes ennemies, et encore plusieurs étaient-ils enlevés et mis à mort.

Isolés en quelque sorte du reste du monde, entourés par un ennemi implacable, presque sans nouvelle de la France et des leurs, c'est ainsi qu'à Kérouané nos camarades passeront l'hivernage et une partie de la saison sèche. Au mois de janvier le colonel Combes viendra enfin les débloquer. Pendant cette réclusion de dix mois, ils auront partagé leurs éternels loisirs entre les coups de main tentés sur l'ennemi lorsqu'il deviendra trop audacieux, l'instruction de leurs soldats et les travaux de culture et d'essais de plantations que Wintemberger a mis en honneur.

Leurs souffrances seront grandes du fait de l'isolement, •des maladies, et d'une nourriture à peine suffisante, mais aucune n'égalera sans doute la peine profonde que tous durent éprouver lorsque leur chef, le capitaine Wintemberger, succomba au surmenage physique et moral occasionné chez lui par l'installation et la défense des deux postes. Wintemberger s'est dépensé sans compter, sachant

36i AU NIGER

cependant combien proche est la limite des forces humaines dans ce climat débilitant. Bon, affectueux, dévoué, indulgent, plein de vaillance, d'une intelligence hors pair servie par une activité remarquable ; très instruit, d'un jugement droit et ferme, il était le type parfait de ces officiers sur lesquels un chef peut toujours compter et à qui on peut confier sans crainte les tâches les plus difficiles et les plus variées.

A Kankan, de nombreuses escarmouches ont lieu entre des bandes errantes de sofas, des détachements de la garnison et les habitants du village.

Le 30 mai, le lieutenant Seal pousse une pointe dans la direction de Koumbaouléni et enlève à Kali quatre prisonniers et dix-sept fusils. Dans toutes les contrées avoisinant le Niger les villages sont pillés par des partis ennemis ; aux environs de Kouroussa, à Bokhoro, le lieutenant Baudot surprend un de ces détachements, lui enlève cinquante-deux fusils, un cheval, trois cents cartouches et une centaine de captifs. Enfin, le 28 juin, une autre bande est surprise du côté de Danda et éprouve aussi des pertes assez fortes.

Pendant ce temps la fidélité de Tiéba devenait de plus en plus douteuse ; loin de songer à appuyer nos succès par une diversion contre Samory, on parlait ouvertement dans son entourage d'une triple alliance avec Ahmadou et l'Almamy, alliance dirigée contre le Français, l'ennemi commun. La situation du lieutenant Marchand devenait de jour en jour plus difficile, parfois même dangereuse comme je l'ai conté plus haut.

Le fama du Kénédougou s'armait en outre en fusils à tir rapide que lui vendaient les Anglais qui remontent chaque année la Volta.

AU .NIGER . 36o

Au mois de mai, le lieutenant Marchand, dont la situation est plus tenable depuis que Tiéba connaît nos succès et la défaite complète des colonnes de Samory, est entraîné dans l'attaque de M'pésoba, gros village bambara sous l'autorité nominale du Ségou ; deux des quatre tirailleurs qui l'accompagnent sont blessés.

Or l'attaque de M'pésoba, bien que Tiéba l'ait faite en se couvrant des meilleures intentions, doit être considérée comme une véritable main mise armée sur un de nos territoires. Au reste, le fama dévoile à ce moment nettement ses prétentions en nous réclamant le Miniankala dépendance reconnue de nos Etats de Ségou.

Enfin, dans le Ségou et le Sansanding, la révolte battait son plein et menaçait, en s'étendant, de nous chasser de ces plantureuses régions enlevées à Ahmadou par le colonel Archinard deux années auparavant. Voici les événements qui s'y étaient passés.

L'assassinat du lieutenant Huillard fut le prélude du nouveau mouvement insurrectionnel.

Ce jeune et brillant officier était en mission de délimitation depuis le mois de janvier, dans le sud du Bani. Chargé de relever et de déterminer les frontières du Ségou et du Kéniédougou, il avait terminé la moitié de sa tâche, lorsque la révolte du Miniankala dont nous avons parlé plus haut, l'obligea à interrompre ses travaux.

Au commencement d'avril, la situation politique des régions du Bani paraissait meilleure ; il repart de Ségou. Le 19, il campait à Souba où une réception cordiale lui était faite ; rien dans l'attitude des gens qui l'entouraient ne pouvait lui faire soupçonner une attaque pour le

lendemain. Cependant le 20, à deux kilomètres de Souba, des peulhs sombori l'attendent embusqués. Après une lutte héroïque, Huillard et son interprète tombent mortellement frappés. Les trois tirailleurs qui escortent le lieutenant essayent de sauver son corps ; mais le nombre toujours grossissant des ennemis les oblige à la retraite. Ils parviennent à se dégager et gagnent la campagne.

Un des porteurs de la mission échappé au massacre apporte la funeste nouvelle à Ségou, le 21 dans la matinée. Il ne peut affirmer si le lieutenant Huillard est mort ; il l'a seulement vu tomber.

Le capitaine Briquelot, résident de Ségou, réunit en hâte un petit détachement qui comprend le lieutenant Poitevin de la Frégonnière, l'enseigne de vaisseau Biffaud, dix-huit tirailleurs réguliers, dix-huit laptots, vingt-sept tirailleurs auxiliaires, sept spahis, un interprète et trente-quatre cavaliers du fama; au total soixante-trois fusils et quarante et un chevaux. C'est toute la force armée dont il peut disposer.

Avec cette petite troupe il se dirige rapidement sur Souba pour sauver le lieutenant Huillard s'il en est temps encore, recueillir les survivants de sa mission et ses papiers.

Il arrive sans incident jusqu'à Souba où il retrouve le corps du malheureux Huillard et de son interprète et leur rend les derniers honneurs. Quant aux papiers, ils sont tous lacérés.

Les habitants du village lui apprennent alors que les peulhs assiègent Baraoulé et que leurs cavaliers poussent des pointes jusqu'à quatre kilomètres de Ségou. Estimant qu'il ne doit pas laisser le champ entièrement libre à la révolte, malgré la faiblesse de sa troupe, le capitaine

Briquelot décide de continuer sa marche dans la direction de Baraoulé et de détruire Boumouti, le grand campement peulh de la région.

Il rencontre les révoltés à Sanankoro et à Boumouti ; il les bat complètement ; mais son détachement subit des pertes sensibles. Cinq hommes et dix-huit chevaux sout tués. Le capitaine Briquelot est blessé ainsi que le lieutenant Lepoitevin de la Frégonnière et l'enseigne de vaisseau Biffaud. Dans de pareilles conditions, la poursuite est impossible malgré les pertes qu'a subies l'ennemi. Celui-ci se reforme un peu plus au sud et ses cavaliers vont piller les villages qui ne pactisent pas avec les révoltés. Ils poussent ainsi jusqu'au bord du Niger que quelques-uns franchissent même, et, appuyés par les habitants, ils coupent les communications entre Koulikoro et Ségou.

En apprenant ces événements, le colonel Humbert envoie en hâte le commandant Bonnier à Ségou, en lui laissant l'initiative la plus grande. Cet officier supérieur est un vétéran du Soudan oii il s'est distingué à maintes reprises sous les ordres du général Desbordes et du colonel Àrchinard ; il a opéré plusieurs fois déjà dans ces régions qu'il connaît à merveille, et le colonel Humbert a pu apprécier sa valeur pendant la campagne contre Samory.

Le 1"'' mai, l'enseigne de vaisseau Biffaud était parti de Ségou pour Sansanding avec deux canons revolvers et vingts laptots afin de prendre le commandement de cette place serrée de près par les peulhs du Macina, au cas où ces derniers attaqueraient la ville.

Quant au commandant Bonnier, c'est avec huit tirailleurs auxiliaires de bonne volonté qu'il était parti pour

Bamakou où il espérait pouvoir recruter une centaine de tirailleurs auxiliaires encadrés par une vingtaine de réguliers ; peut-être pourrait-il trouver en plus à Ségou un renfort de cinquante hommes.

Sa mission, avec de pareils effectifs, était extrêmement délicate et plus que périlleuse. Livrer sans doute de nombreux combats très disproportionnés, ramener à l'obéissance et pacifier avec des forces aussi dérisoires ces régions très peuplées et dont le tempérament des habitants est belliqueux à l'extrême, paraissait tout d'abord une entreprise folle. La vigueur, la promptitude de conception et la rapidité d'exécution qui sont le propre du commandant Bonnier seront heureusement des appoints décisifs dans la lutte disproportionnée qu'il va entreprendre.

En apprenant ces nouvelles les officiers qui m'accompagnaient et moi-même, nous regrettâmes amèrement que notre éloignement ne nous permît plus d'offrir nos services à cet officier supérieur pour prendre part à une campagne qui s'annonçait sous de pareils auspices. De Kayes, où nous nous trouvions sur le point d'embarquer, un mois de marches forcées nous eût été nécessaire pour atteindre Ségou où nous serions arrivés trop tard pour que le commandant Bonnier pût encore utilement nous employer.

Il nous fallait donc renoncer à l'idée caressée à Bissan • dougou par plusieurs d'entre nous, de terminer la campagne par une série d'opérations brillantes sous les ordres d'un chef dont nous avions appris à estimer le caractère et les remarquables qualités de commandement. Navrés, nous nous mîmes tristement à l'organisation de notre détachement de rapatriables et fîmes nos derniers préparatifs d'embarquement.

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