CHAPITRE X
Un mois en chaland sur le Sénégal. — Opérations du commandant Bonnier dans le Ségou. — Pertes de la colonne. — Séjour à Podor. — En mer. — Santa-Cruz deTénérife. —Dans les^olfede Gascogne..
Le convoi que je dois ramener en France comprend douze officiers, une cinquantaine d'hommes de troup& de toutes armes et un certain nombre de militaires indigènes à destination de Saint-Louis.
Douze chalands dont deux sont chargés de vingt jours de vivres composent la flottille.
Dans la soirée du8, lorsque les vivres sont arrimés à boni et l'armement des chalands complété, un train spécial va sur le plateau de Kayes prendre le détachement de rapatriables qui y est en quarantaine de fièvre jaune. A la tombée de la nuit, les sous-officiers et soldats européenssont embarqués. Les officiers et les indigènes sont restés à terre, mais tout le monde est prévenu qu'on lèvera l'ancre le lendemain à six heures et demie et que je laisserai impitoyablement à Kayes les retardataires quels qu'ils soient.
Dès cinq heures du matin, à la pointe du jour, la berge se couvre de gens affairés qui vont des chalands mouillés au milieu du fleuve à un amoncellement de bagage*
culbutés sur la rive ; on cherche anxieusement ses colis dans cet entassement de caisses et de ballots. Tout ce monde court, patauge dans l'eau ; on escalade les hautes berges accores dans un va-et-vient continuel, on crie, on s'interpelle, on se cherche. Des soldats poussés parleurs gradés se réunissent par chaland ; le chef laptot de sa voix enrouée hèle désespérément ses hommes qui traînent sur la rive dans des adieux interminables ; des officiers pestent après leurs domestiques qui au dernier moment ont lâché malles et cantines pour aller prendre un amoureux congé des Khassonkaises avec lesquelles ils ont achevé hier de dévorer les six ou huit mois de gages arriérés touchés à leur arrivée à Kayes. Ils donneraient à ces noires beautés jusqu'à leurs derniers ou si leurs maîtres ne prenaient la sage précaution de ne leur payer qu'en route les deux derniers mois dus : excellente mesure pour forcer jusqu'au dernier moment leur fidélité parfois douteuse, et cautionnement nécessaire contre les vols et les désertions.
Petit à petit, l'embai'quement s'achève. On se tasse dans les chalands, on échange des souhaits de santé avec la ■rive, et bientôt notre flottille double la pointe que fait le fleuve en aval de Kayes dont les constructions disparaissent masquées par les hautes berges.
Les eaux sont exceptionnellement basses ; l'échelle d'étiage est entièrement à sec. Le lit du fleuve est plaqué de nappes d'eau peu profondes réunies par des ruisseaux eoulant à travers les rochers du fond ou à travers d'interminables bancs de sable.
Jamais nos chalands ne pourront descendre à Bakel ; telle est l'idée qui vient à l'esprit de tous lorsque au prochain tournant nous découvrons une certaine étendue du
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lleuve qui, malgré le miroitement de nombreuses flaques d'eau donne l'impression d'un Oued saharien. Nos chalands sont en vérité de bien lourdes machines pour franchir ces passes étroites où les eaux ruissellent sur les cailloux.
Là ils ne naviguent plus ; ils avancent poussés, traînés à force de bras au grand dommage de leurs fonds plats qui raclent sur les roches d'une façon lamentable.
Six laptots et un patron composent leur équipage. Un deux se tient à l'avant armé d'une longue perche avec laquelle il aide à la direction et gare l'embarcation des troncs d'arbres, des rochers et des pointes de la rive. Les cinq autres laptots, debout sur le gaillard d'arrière, poussent en cadence le chaland avec de longues perches. Lorsque les fonds sont grands et que le peu de largeur du fleuve ou la direction du vent ne permettent pas la navigation à la voile, toute l'équipe descend à terre et haie le bateau avec une longue cordelle fixée au sommet du mât ; on emploie l'aviron quand l'usage de la perche, de la voile ou de la cordelle devient impraticable.
Toujours pleine d'imprévu cette navigation à la voile, et ce n'est jamais sans de justes appréhensions que les passagers voient hisser l'immense voile latine que leurs laptots manœuvrent avec une imprudence qui n'a d'égal que leur inexpérience. Le jour même du départ, le docteur Primet est fixé sur les connaissances nautiques de son équipage ; à peine sa voile était-elle hissée qu'il se trouvait à l'eau en compagnie de ses bagages, son chaland chaviré par un mètre et demi de fond.
Une paillotte demi-cylindrique et peu élevée couvre les trois quarts du bateau; là-dessous sont entassés bagages, caisses de vivres, ustensiles de cuisines, domestiques et passagers. On y fait la cuisine dans une baille remplie de
sable, installée sur le gaillard d'avant d'où la vitesse de la marche rejette dans la paillette odeurs et fumée. Au-dessous du tillac s'ouvre une niche profonde et obscure où s'entassent les mille horreurs que les noirs s'entendent si bien à collectionner, insensibles aux puanteurs qu'elles dégagent ; là aussi est serrée la viande salée des laptots. De la cuisine, de ce réduit infect, s'échappe unrelan épouvantable auquel se mêlent les bouffées d'air méphitique qui sortent de la cale dont l'eau croupie macère des détritus innomables. La fade odeur de suin qu'exhalent les corps à moitié nus et toujours ruisselants de sueur de la douzaine de noirs qui s'agitent dans cet étroit espace domime toutes ces odeurs et achève de saturer l'atmosphère où, par une chaleur de 38 à 40 degrés, quatre ou six Européens croupissent dans cette étroite arche de misère.
Moins d'une heure après notre départ les difficultés de halage augmentent. Nous sommes engagés dans un chenal à peine assez large pour donner passage à un bateau et profond de vingt centimètres. Les laptots sautent à l'eau, et tous de pousser à l'arrière en s'arc-boutant, le dos au bordage. Nous avançons ainsi lentement, par secousses, mètre par mètre, en glissant sur le sable du fond. A hauteur de Sané, il faut réunir quatre ou cinq équipes pour pousser tour à tour chaque chaland.
Ces embarcations jaugent généralement une douzaine de tonneaux; deux d'entre elles cependant, louées au traitant Abdoulaye-Kane, cadi de Kayes, sont d'un tonnage supérieur et calent quelques centimètres de plus. C'est avec des efforts inouïs et en attelant toutes les équipes sur eux, soixante-dix hommes au moins, que nous parvenons à les amener devant Diakantapé où nous campons.
Les passes de ce nom se confondent en quelque sorte avec celles de Tambokané ; réunies, elles s'étendent sur toute la distance qui sépare les deux villages, soit cinq ou six kilomètres. C'est un semis de têtes de roches et d'énormes cailloux roulés entre lesquels de maigres filets d'eau se sont frayés des chenaux étroits et tortueux ; un bassin d'eau profonde long d'un kilomètre environ coupe les deux barrages. Le premier est plus long, mais le second est relativement plus difficile.
Nous essayons de franchir le seuil de Diakantapé avant la nuit ; mais, dès les premiers efforts, nous y renonçons. Il faudra certainement plus d'une journée pour faire passer toute la flottille.
Tant que dure cette navigation extraordinaire on campe les nuits à terre.
On choisit pour campement un banc de sable bien sec. Dès que les chalands sont mouillés, s'ils n'ont pu accoster la rive, les passagers sont portés à terre sur les vigoureuses épaules des laptots, pendant que les domestiques se mettent à l'eau et transportent tables, pliants et matériel de couchage.
Aussitôt le couvert mis, on dîne, puis on se couche au hasard sur le sable, roulé dans une couverture pour se garantir de la fraîcheur qui tombe dans la deuxième moitié de la nuit.
Mais à Diakantapé, pas de banc de sable ; nous grimpons sur les berges argileuses qui surplombent le lit du fleuve et nous nous couchons dans la poussière d'une large battue de troupeaux. Toute la nuit nous sommes envahis par des légions de fourmis qui, quoique inoffensives, nous réveillent par la sensation désagréable de leurs milliers de petites pattes agiles courant sur la peau.
Au jour naissant nous nous engageons dans le barrage. Soixante-dix laptots attelés tour à tour sur chaque chaland les portent sur leur dos plutôt qu'ils ne les traînent. Les coques roulent sur les cailloux avec des gémissements sinistres.
A huit heures du soir, après quinze heures d'un travail continu, nous avons fait trois kilomètres ! Nous sommes mouillés entre les deux barrages. Il faut renoncer à pousser plus loin le grand chaland loué à Kayes ; pour le dégager du lit de roches sur lequel il est halé, il faudrait deux cents hommes ; aussi, je l'abandonne avec son équipage en faisant répartir son chargement sur les autres chalands.
Le 11 mai, nous attaquons les passes de Tambokané. Un chenal trop étroit pour nos chalands et profond de quinze centimètres d'eau, parfois de cinq à dix seulement, court au milieu de gros galets roulants. Il faut décharger les chalands et les porter littéralement pour franchir ce dernier seuil. La nuit est déjà tombée lorsque tous sont réunis en eau profonde. Total cinq kilomètres en deux jour !
Sans être grand clerc, lorsqu'on parcourt aux basses eaux ces barrages qui arrêtent la navigation sur Kayes près de deux mois plus tôt qu'à Bakel, on se rend rapidement compte de la facilité relative avec laquelle on pourrait y dégager un chenal navigable presque en toute saison. Le très faible courant de l'eau indique que le dénivellement du lit ne dépasse pas considérablement sa pente moyenne ; donc aucune crainte d'assécher la partie supérieure du fleuve en ouvrant un passage de quarante à cinquante centimètres de profondeur au milieu de ces rochers qu'il suffirait pour la plupart de déplacer. Rarement un travail devant donner des résultats aussi précieux
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ne s'est présente avec des apparences de facilité d'exécution aussi grandes. Telle a été du moins l'impression de tous les officiers du convoi ; et le soir, après le repas, en devisant sur les éreintements de la journée, nous étions unanimes à estimer qu'une pareille entreprise s'imposait au plus tôt.
A Moussala, à Ambidédi, à Diane nous franchissons de larges bancs de sable. Néanmoins nous parcourons dixhuit kilomètres du lever au coucher du soleil. Cette nuitlà, le 112 mai, nous assistons à une magnifique éclipse de lune qui est complète à neuf heures du soir.
Le 15, nous arrivons à la nuit devant Kounguel et Diaguili. De notre campement pris sur un banc de sable élevé, on aperçoit très nettement les tours qui couronnent les hauteurs dominant Bakel.
De Diani à Kounguel nous avons mis trois jours pour franchir les soixante-cinq kilomètres qui séparent ces deux points.
Nous sommes devant Bakel le 16, à deux heures. Ce poste est toujours contaminé par la fièvre jaune et en quarantaine ; aussi le convoi continue sa route, tandis que mon chaland mouille pour déposer notre correspondance. Après avoir hélé plusieurs fois le poste qui paraît désert, nous voyons enfin une embarcation se détacher de la rive ; un facteur noir se prélasse à l'arrière, une longue gaule à la main. Lorsqu'il est à portée, sans mot dire, il nous tend sa perche en guise de boîte aux lettres ; nous y attachons nos plis qu'il dépose avec précaution dans le canot à distance respectable de lui. Le brave homme qui ne comprend probablement pas grand'chose à cette quarantaine entre gens contaminés du même mal pense sans doute que nous portons avec nous quelque peste qui peut
lui être funeste, car il plonge à plusieurs reprises dans Feau la partie de son bâton que nous avons touchée.
Au moment de notre départ, une fenêtre du poste s'ouvre et une silhouette que nous pensons être celle du lieutenant Martelly s'y encadre avec des gestes silencieux, seul signe de vie que nous ayons surpris dans ce fort désolé.
Depuis quelques années cette pauvre escale de Bakel voit fondre sur elle toutes les calamités. On sait les périls que lui fit courir la révolte du marabout Mahmadou- Lamine ; puis l'état précaire où se trouva son commerce à la suite des guerres avec Ahmadou. Pendant cette dernière campagne, la fièvre jaune a enlevé en quelques jours toute la garnison : le lieutenant Dumord, le médecin, tous les soldats, sauf un canonnier sauvé miraculeusement. Le capitaine Roux, commandant du cercle, était à ce moment en tournée sur la Gambie. Peut-être est-ce à cette circonstance qu'il doit la vie.
La flottille mouille à Demba N'Kané. Jusque-là, la lune avait éclairé nos campements, amenant avec elle une fraîche brise qui chassait les insectes et les moustiques et nous reposait des étouffements de la journée. Maintenant elle ne parait plus qu'au milieu de la nuit. Le calme absolu de l'atmosphère surchauffé rend les soirées très pénibles dans une température lourde et humide ; des myriades d'éphémères assaillent nos photophores dont ils remplissent les globes au point d'en éteindre la lumière. Ils tombent dans nos plats, se collent aux mains et aux bras et montent dans le cou et sur la figure. C'est un agacement de tous les instants. Couché, on étouffe sur le sable brûlant ; c'est à grand'peine qu'on supporte les vêtements les plus légers. Après s'être tourné et retourné
cent fois, on s'endorl cependant. Mais bientôt la lune se lève et avec elle un vent violent et froid qui balaye le lit du fleuve. Le dormeur, tout à l'heure encore baigné de sueur, se réveille glacé ; rhumatismes, rhumes et névralgies vont bon train.
Nous avons bien essayé de passer la nuit dans nos chalands ; mais après le coucher du soleil, il fait sous leurs paillettes une chaleur épouvantable agrémentée d'odeurs à donner des nausées aux tempéraments les moins délicats ; les moustiques y font rage.
A Lobali, nous voyons pour la première fois depuis notre départ un campement de Maures venus sur cette escale pour traiter des gommes.
La sécheresse qui règne dans l'intérieur, en même temps que le besoin de se ravitailler et d'écouler leur récolle les chassent vers le fleuve. Le mil est à peu près le seul approvisionnement dont ils se chargent au retour. Ils achètent en outre quelques objets européens manufacturés et échangent leur gomme contre de la guinée ou du calicot et du sucre. D'année en année les quantités de ce produit apportées par eux diminuent ; les prix en ont considérablement baissé et ils ne les trouvent plus suffisamment rémunérateurs. Des moutons, des plumes d'autruche, quelques coufTes de dattes et divers objets de cuir ouvragé complètent leur pacotille d'échange. Autrefois ils achetaient aussi sur nos escales de la poudre et des fusils ; mais depuis que la vente des armes et des munitions est interdite dans le fleuve, ils vont les chercher sur les escales espagnoles et anglaises de la côte saharienne
A Gournel, puis à Orndoldé leur nombre s'accroît ; près du fleuve, plusieurs tribus sont réunies. Des troupeaux de chameaux paissent en liberté autour des tentes ;
d'autres que l'on charge se lamentent à genoux, poussant des cris horribles, leur long cou tendu vers le ciel. La rive gauche est bordée de vastes gourbis qui servent de magasins aux sous-traitants de Saint-Louis ; le long de la berge stationnent de nombreux chalands de commerce qui rallieront le chef-lieu, chargés à couler bas si la traite a été bonne, dès que les premières pluies auront chassé les Maures dans l'intérieur et rendu le fleuve partout navigable.
Le coude d'Orndoldé est un des passages du fleuve les plus délicats pour les bateaux à vapeur ; de larges hauts fonds de sable l'embarrassent et il est si aigu que des navires éloignés les uns des autres de plusieurs kilomètres ne sont parfois séparés à contre-bord que de quelques centaines de mètres qui mesurent la largeur de l'étroite langue de terre qu'ils contournent. Le fleuve coule dans des berges argilo-sablonneuses qui s'effritent avec une rapidité sans exemple sous la poussée des eaux hivernales ; chaque année, il tend ainsi à rectifier son lit sur ce point et diminue le long détour qu'il fait autour du village d'Orndoldé.
Les basses eaux contre lesquelles nous pestons à toute heure du jour font le bonheur des tioubalous i qui s'installent en campements nombreux sur les hauts bancs de sable dès que la baisse du Sénégal s'accentue. Ce sont alors de véritables pêches miraculeuses dans les étangs qui se forment au milieu des sables. Partie du poisson qu'ils prennent en quantité considérable est séchée sur des perches ou sur des lits de paille et conseiTée pour être consommée ou vendue pendant toute l'année.