I. Pêchem-s, en langue toucouleiire
Comme les somonos du Niger, ces tioubalous forment une caste h part qui vit à peu près en dehors de la population riveraine. Ils sont répartis en deux groupes dont Kayes et Barmatchi sont les deux centres principaux. En échange, d'une redevance fixe en poisson, en lait et en œufs qu'ils payent aux chefs de cantons, ils monopolisent le passage du fleuve pour lequel ils exigent un léger droit de passe ; seuls aussi ils ont le droit de pratiquer la grande pêche.
Au reste, peu de fleuves sont poissonneux à l'égal du Sénégal, du moins jusqu'au barrage de Mafou. A la surface, c'est une sarabande continuelle de poissons de belle taille qui surgissent brusquement hors de l'eau, fuyant dans un saut qui les renverse quelque vorace plus gros qu'eux qui leur donne la chasse.
La population aquatique y est également très nombreuse et très variée. Depuis Bakel, les hippopotames se réunissent en troupeaux bruyants dans les biefs profonds. Souvent on voit émerger les mufles roses monstrueux de ces animaux antédiluviens dont le reniflement et la respiration emplissent les bords du fleuve d'un mugissement puissant. Cette année, les caïmans sont rares ou du moins nous en voyons peu. Habituellement ils sont une des grandes distractions des passagers pour qui leur large carapace verte ou grise étendue immobile sur le sable jaune est toujours une cible attirante ; les laptots apprécient fort ces tirés peu communs, car ils ont une prédilection marquée pour la chair de ces sauriens.
Quant à la gent emplumée, elle est légion. Des hérons^ des oiseaux trompettes, des flamants au beau plumage rose, des ibis violacés, de graves marabouts, des pélican* moroses, des pluviers , des sarcelles , de sémillantes
petites aigrettes s'agitent , pèchent ou se recueillent endormis sur tous les bancs de sable. Notre flottille fait lever à chaque coude du fleuve d'épaisses bandes de canards armés ; la chair en est très savoureuse. Nous en avons tué deux à coups de fusil Gras ; ils étaient tachetés de blanc, gros comme des oies de forte taille ; leurs cuisses semblaient de vrais gigots.
Les berges du fleuve sont aussi le rendez-vous de la faune la plus variée que puisse rêver un chasseur blasé, La nuit , les rugissements du lion , le miaulement de la panthère ou du guépard et le ricanement sinistre de la hyène se mêlent dans un concert sauvage. De jour, les sangliers, les biches, les antilopes de toutes tailles et de tout pelage, viennent avec mille précautions patientes boire aux abreuvoirs du fleuve en compagnie de vols de pintades bruyantes, de compagnies de perdrix rusées et de nuées de petits oiseaux mange-mil qui font un joli ramage et de délicieuses brochettes.
Parfois, sur la cime des arbres, des petits singes mutins tachetés d'un jaune qui tire sur le vert nous égayent de leurs gambades, tandis que des cynocéphales grotesques, gravement assis sur leur derrière pelé, semblent deviser sur la signification de notre flottille.
Toute cette vie donne aux rives du Sénégal un certain attrait que jusqu'à Saldé elles sont loin d'avoir par ellesmêmes. Rien d'aussi laid ni d'aussi désespérément monotone. S'élevant au-dessus des basses eaux en hautes tranchées, elles masquent la vue de la campagne et fatiguent les yeux par la crudité de leur ton jaune uniforme de terres éboulées.
Parfois, un arbre aux racines déchaussées se cramponne haut perché sur la berge, prêt à choir, déjà incliné, ou
bien encore une échancrure ouverte par un marigot dans l'argile sablonneux laisse apercevoir une échappée de vert et au delà une campagne brûlée.
Le 21 mai, je fais procéder dès le réveil, à un curage général des chalands. Bien que la semaine précédente pareille opération ait déjà été faite, le besoin s'en fait vivement sentir. C'est inouï la quantité de fumier et de véritable purin qu'y amasse une cohabitation de sept jours avec nos noirs.
Dans chaque embarcation le cuisinier est plus particulièrement le grand pourvoyeur d'immondices qui s'y décomposent dans des puanteurs affreuses. Le nôtre est sale entre tous. Sa personne, le coin où il opère, sont des foyers d'infection terribles, hélas toujours sous nos yeux et à portée de notre odorat. Sur le côté droit du gaillard d'avant où tout le jour accroupi, il se traîne en cul-de-jatte remuant le tas de loques sans couleur qui le couvre, le plancher est maculé de sang desséché, de sauces renversées, couvert de débris de viande corrompue, d'objets sans noms, de chiffons graisseux au milieu desquels, épars çà et là des ustensiles de cuisine souillés. A chaque heure du jour, l'eau sale de la vaisselle asperge ce charnier, suit en nappes mordorées et miroitantes le plancher incliné du tillac pour tomber en cascadelles fétides sur les planches du chaland, puis dans la cale où elle complète la mixture innommable dont nous sommes asphyxiés.
Nous sommes impuissants contre cette incurable saleté. Menaces, suppression de solde, voire même les coups, tout échoue devant une paresse et une apathie de nègre dont rien n'approche. Ecœurés, nous devons nous résigner et attendre stoïquement la fin de îa traversée, comme Job sur son fumier.
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Avant d'arrivei' à Barmatchi , nous échouous encore sur un banc de sable. A grandes poussées d'échiné, les laptots qui se sont mis à l'eau arrivent à nous faire glisser sur le fond. « 0 ! 0 ! Si-di-ê ! ! » hurle l'un d'eux. « Ê ! ê ! ê! » répondent les autres, et tous de donner du dos en mesure contre le tableau arrière de l'embarcation. Ils ne se fatiguent point trop cependant ; le temps est à eux, rien ne les presse : au contraire. Solde et vivres ne leur sont payés que pendant la durée de leur embarquement et c'est une prime à la paresse qu'ils s'entendent merveilleusement à gagner en augmentant la longueur de la traversée.
Nous finissons cependant par avancer ; parfois le vent est complice de la grande hâte que nous avons de quitter ces motifs de promiscuité ignoble ; alors partagés entre l'appréhension toujours vive de chavirer et le désir d'en finir, nous hissons la voile et nous parcourons certains jours un beau ruban de plus de cinquante kilomètres.
Les rives du fleuve se régularisent et s'abaissent, les bancs de sable se font plus rares. De temps à autre, une bordure de verdure, hautes herbes ou feuillage touffu, encadre de belles eaux profondes sur lesquelles nous courons, voile déployée, poussés les uns sur les autres par un fort vent d'est qui nous jette en avant, pêle-mêle, dans une course folle qui rarement se termine sans une avarie.
Nous passons ainsi devant plusieurs villages toucouleurs dont les habitants nous regardent silencieux, accroupis le long de la berge. Naguère encore, le long de ces rives longtemps inhospitalières, les convois étaient régulièrement insultés au passage , souvent menacés , quelquefois attaqués malgré les deux obusiers qui armaient les deux premiers chalands. C'est ainsi que le lieutenant Ghassaigne
reçut un coup de feu dans la cuisse qui le tint longtemps entre la vie et la mort. Depuis la prise de Ségou et de Nioro, depuis la colonne qui, sous les ordres du colonel Dodds, châtia les villages révoltés, les Toucouleurs ont considérablement changé d'allure ; sur les villages des plus enragés pillards flotte le drapeau tricolore, et pas un seul des centaines de petits négrillons qui s'ébattent sur la rive ne nous montre plus, par un signe suivi d'un geste expressif, le mépris qu'ils professaient alors pour les chrétiens incirconcis.
La couleur locale perd à ce changement ; mais j'avoue que le voyageur y gagne de toute façon. Voyage paisible et ravitaillement facile ne sont point choses à dédaigner.
Au tournant d'Odobiri, nous entrons dans une magnifique nappe d'eau large de quatre à cinq cents mètres, au cadre verdoyant qui donne l'illusion d'un lac allongé presque jusqu'aux limites de l'horizon. Tout au loin, dans le soleil couchant, s'estompent étagées des lignes violettes qui masquent les rideaux successifs des hauts arbres de la rive. Au-dessous, un long banc de sable souligne ce tableau d'un fin trait d'ocre.
C'est là que nous campons, au milieu de véritables troupeaux d'oiseaux aquatiques que notre venue dérange à peine. Aussi, la fusillade retentit bientôt nourrie. Officiers , sous-officiers et vieux soldats rengagés courent en tous sens, faisant une guerre acharnée à nos inoflensifs et trop confiants voisins. Un grand besoin d'agitation, de mouvement et de bruit succède à l'écrasement de la journée passée blottis, étouffés dans la paillote asphyxiante du chaland. A côté de cette animation, l'apathie des jeunes soldats, canonniers ou fantassins est désolante. Affalés sur leurs couvertures étendues au fond
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de la paillote sur les planches disjointes qui les séparent de la cale puante, à peine cherchent-ils à savoir où ils sont ; c'est tout au plus si quelques-uns ont l'énergie de monter sur le gaillard d'avant pour respirer un peu. Si de force nous ne les faisions descendre à terre pour prendre un peu d'exercice et y installer leur couchage, ils ne quitteraient pas le chaland où ils croupissent tout le jour et où la nuit, au milieu de buées malsaines, ils sont dévorés par les moustiques.
Quelques tornades venant de l'est nous ont déjà atteint, sèches pendant le jour, accompagnées de trombes d'eau pendant la nuit.
A onze heures du soir, alors que nous dormions profondément, un grain très violent s'est abattu sur notre campement. En un clin d'œil, au milieu d'une obscurité profonde et sous une pluie torrentielle, nos couvertures sont arrachées brusquement par la rafale et s'envolent au loin entraînées par le souffle puissant de la tornade ; à moitié nus, nous regagnons en courant nos chalands, mouillés comme au sortir du bain et fouettés par des tourbillons de sable et d'eau. Pendant que nos domestiques errent à l'aveuglette à la recherche de nos vêtements dispersés dans toutes les directions, nous cherchons sous notre paillote les recoins où nous pourrons nous abriter ; mais partout la pluie ruisselle à travers le chaume disjoint. Le vent s'engouffre avec des torrents d'eau sous ce tunnel de paille et fait danser une sarabande éperdue aux cent objets pendus aux parois pendant que de brusques oscillations des chalands nous font craindre à tout moment de les voir chavirer. Un d'eux a son mât brisé ; un autre est jeté si avant sur le banc de sable que le lendemain il faut plusieurs heures pour le déhaler.
Enfin, à minuit, les éléments se calment ; il ne tombe plus qu'une petite pluie fine dont nous nous garantissons tant bien que mal ; nous finissons par nous rendormir, non sans nous être assuré que les feux de cuisine sont partout éteints. Ils nous ont fait courir le plus grand danger tout à l'heure. Malgré des ordres réitérés, nos noirs, laptots ou cuisiniers, les entretiennent toute la nuit par paresse de les allumer chaque matin au petit jour. Les tisons subitement enflammés par le violent appel d'air qui passait de l'avant à l'arrière des chalands avaient transformé les bailles à feu en véritables cratères ; les cendres chaudes, les charbons ardents volaient de tous côtés et retombaient en pluie étincelante sur la toiture de paille, sur le chaland et dans le fleuve. Heureusement les torrents d'eau que déversait l'orage nous sauvèrent d'un incendie qui eût été un désastre irrémédiable.
Le barrage sablonneux de Tchiempen nous retient plus d'une heure le lendemain. Des maures et des pourognes ' vont et viennent d'une rive à l'autre, poussant devant eux des bourricauts chargés de mil enfermé dans des peaux de bouc. Plusieurs s'approchent de nos chalands sous prétexte de donner un coup de main aux laptots ; on les éloigne, car ce sont d'efl'rontés voleurs.
Ces derniers jours, dans la soirée, la température se maintenait à peu près constante à 40°. Maintenant elle est en baisse de deux ou trois degrés ; nous suffoquons néanmoins, tant l'air est lourd, irrespirable, chargé d'électricité. Si cette chaleur particulièrement pénible durait longtemps encore, l'état sanitaire du convoi s'en ressentirait grandement, alors que nous avons été relati-