Diassa : palissade indigène
Le convoi arrivé à Kankan le 26 était escorté par la compagnie Hugueny dont la présence renforçait suffisamment la garnison pour permettre au commandant d'armes une sortie générale avec toutes ses forces.
Cette sortie eut lieu le 27, à onze heures du matin. Les Européens dont les vêtements et les casques blancs servaient jusqu'alors de point de mire aux sofas, avaient reçu l'ordre de placer sur leurs coiffures une coiffe bleue et de vêtir leur uniforme de même teinte qui se confond mieux avec celui des tirailleurs.
Un peu avant midi, la colonne composée de la sixième compagnie en avant-garde, de la neuvième compagnie et de deux canons de 80 millimètres, se portait en avant sur la route de Dabadougou, formée par le flanc des subdivisions. Des sofas isolés reçus à coups de fusil par nos éclaireurs se retirent rapidement. Dabadougou est occupé sans résistance et incendié pendant qu'un peloton de la sixième compagnie prend position sur les crêtes qui commandent le village au sud.
A deux heures et demie, quelques sofas commencent à se montrer; leur nombre croît bientôt et ils ouvrent sur notre première ligne un feu ajusté dont la précision va augmentant rapidement.
Toute la compagnie Barbecot est obligée d'y répondre ; un tirailleur est blessé grièvement. Le feu traîne alors en longueur jusqu'à trois heures un quart; la colonne bat en retraite. Aussitôt l'ennemi porte un fort parti contre l'arriêre-garde ; d'autres bandes garnissent les crêtes parallèles à la route. Une fusillade nourrie éclate et la compagnie d'arrière-garde est obligée pour se dégager de battre en retraite par échelons.
Bientôt l'ennemi devient pressant et refoule la pointe
d'arrière- garde ; un tirailleur est tué raide d'une balle entre les deux yeux. Son caporal, Yamli, veut charger son cadavre sur son dos afin de ne pas le laisser aux mains de l'ennemi ; mais le corps est trop lourd. Lui-même reçoit un coup de feu dans la jambe au moment oii il ramasse le fusil et les cartouches de son tirailleur ; une cinquantaine de sofas se jettent en avant pour l'enlever. Le lieutenant Lauzanne fait mettre baïonnette au canon à sa section, les bouscule et dégage Yamli ; un autre tirailleur est blessé et le cheval du sergent-major Berger tué.
Enfin, peu avant la tombée de la nuit, la garnison de Kankan rentrait dans ses cantonnements.
Jusque dans le courant de mai aucun événement de guerre ne se produisit. Le 19 mai, la compagnie Barbecot reçoit la mission de surprendre à Yansoumana un détachement de cent fantassins et de cent cavaliers ennemis qui y cantonne sous le commandement de Dia-Oulé Karamoko. A une heure du matin le capitaine Barbecot se met en marche ; huit pirogues armées destinées au passage de la rivière, commandées par le lieutenant Mangin, descendent le Milo et gardent son flanc droit.
La nuit est sereine et la clarté suffisante pour qu'on puisse marcher sans à-coups. A l'aube, la compagnie commence son passage sans avoir été éventée ; mais en arrivant sur l'autre rive , les palefreniers des cavaliers ennemis qui fourragent dans les environs aperçoivent les tirailleurs et se sauvent à toutes jambes dans la direction du village où ils vont donner l'alarme. Le capitaine Barbecot force de vitesse ; mais quelque diligence qu'il fasse, lorsqu'il arrive devant Yansoumana, des cavaliers et des fantassins s'en échappent déjà du côté opposé. Plusieurs
18 AU ÎS'IGER
feux de salve jettent Fennemi dans une confusion complète ; des chevaux sellés courent affolés dans toutes les directions, des fantassins détalent à toutes jambes tirant au large ; ce que voyant, le capitaine Barbecot jette son monde en avant. Le lieutenant Mangin qui a pénétré le premier dans le village cherche à joindre les fuyards au pas de course ; mais sur l'autre face du village, le terrain devient extrêmement difficile ; il est obligé de s'arrêter. Dans le lointain , des groupes de sofas reformés le saluent de quelques coups de feu à grande distance puis disparaissent. Toute la compagnie reformée marche en avant, pendant une demi-heure environ pour empêcher l'ennemi de se rallier et faire quelques prisonniers ; six hommes cachés dans les haies tombent entre ses mains.
De retour à Yansoumana nos tirailleurs trouvent en outre d'objets de toute nature laissés par les sofas dans la précipitation de leur fuite : trente fusils, un âne, sept chevaux, huit selles, quelques centaines de cartouches de fabrication belge pour carabines Winchester, fusils Mauser et fusils Gras.
La prise la plus curieuse fut sans contredit une mallette en zinc peint, propriété du prince Karamoko, qui renfermait parmi de nombreuses surprises une collection de journaux illustrés de Paris et de Londres représentant Karamoko se délectant dans les douceurs de son séjour au Grand-Hôtel en 1886 : le prince à table, le prince dans sa chambre à coucher, le prince roulant en huit ressorts sur les boulevards. Que ces temps heureux de splendeur et de luxe sont loin ! Maintenant il faut, courbé par la volonté absolue d'un père inflexible, coucher sur la dure au hasard des événements, exposé à de fâcheuses surprises comme celle de ce matin, et se contenter d'une
maigre pitance qui ternit le vernis brillant des joues potelées d'antan.
Un peu de reconnaissance et surtout l'espoir de refaire quelque jour un aimable séjour dans la capitale ont toujours fait de Karamoko l'apôtre de la paix dans les conseils de son père ; il eût volontiers tout lâché pour continuer avec les Français l'agréable vie de prince dont on lui avait donné un si alléchant avant-goût. Mais Samory ne se paie pas de bagatelle ; il a fallu courir la campagne et entendre, trop souvent hélas ! à son gré, siffler à ses oreilles les balles de ses amis les Français.
J'imagine que lorsque Karamoko représentait à Samory notre puissance militaire dont la comparaison avec la sienne, malgré son nouvel armement en fusils à tir rapide, ne pouvait laisser aucun doute sur l'issue de la lutte, l'Almamy devait lui répondre quelque chose d'approchant traduit en bon français : «. Nous périrons tous les uns après les autres s'il le faut, mais nous périrons glorieusement » ; et je pense que devant la perspective de cette fin, si honorable qu'elle soit, Karamoko se taisait par crainte de son père, mais faisait en même temps une horrible grimace. Les idées élevées qui, quoi qu'on en ait dit, forment le fond du caractère de Samory ne lui sont point échues en apanage ; aussi bien le courage n'est point son fort. Des prisonniers nous ont conté par la suite qu'après le sanglant combat du Diamanko, l'Almamy jugeant que la valeur de son fils n'avait pas été suffisamment à hauteur de la position élevée que lui conférait sa naissance l'avait fait fouetter durement devant ses troupes afin que ce châtiment, de tous points douloureux, lui rappelât par la suite ses devoirs de prince et de chef.
Grâce à cette digression, on s'explique facilement le peu
d'entêtement que notre jeune admirateur mit à nous céder la place dans son cantonnement de Yansoumana.
Après un déjeuner sommaire, la compagnie Barbecot repassait le Milo et reprenait la route de Kankan laissant dans le village en flammes les cadavres de deux sofas et d'un cheval abattus par lés premiers feux de salve.
D'autre part les pirogues chargées de mil, de dépouilles de toutes sortes arrivaient au poste la nuit suivante.
Cette expédition était la première de celles entreprises jusqu'alors qui donnait un résultat pratique et tangible aux yeux des habitants de Kankan : des vivres, des prises en hommes et en chevaux ; aussi fit-elle sur eux une très bonne impression. Elle ramena chez leurs guerriers une certaine confiance.
Depuis quelque temps le résident de Kankan méditait une opération contre le village de Ourembaya situé à douze kilomètres au sud-ouest de Kankan ; de nombreux renseignements très concordants donnaient ce point comme un des centres autour desquels pivotaient les détachements samoriens qui battaient l'estrade autour de la ville, au grand dommage des habitants dont ils arrêtaient les travaux de culture ; ils parvenaient même souvent à enlever ceux qui s'écartaient trop de Penceinte,
Le capitaine Besançon voulut mettre à profit l'entrain causé par la réussite du coup de main de Yansoumana et une expédition fut décidée pour le 21.
La compagnie Arlabosse et une section de la neuvième compagnie commandée par le lieutenant Mangin passent à minuit le Milo au gué de Débékourou * et en longent