‹ Au NigerChapitre 7 sur 38 · Tué quelques mois après aux environs de Sanankoro · texte numérisé non relu

Tué quelques mois après aux environs de Sanankoro

quinze autres plus ou moins grièvement blessés. Néanmoins l'ennemi ne se tient pas pour battu et recommence la lutte ; de notre côté les brancards manquent. Force est d'abandonner les coi'ps des hommes tués qui servent de trophées aux sofas.

Jusqu'au gué du Milo, les gens de Samory restent collés à l'arrière-garde, leurs cavaliers galopent sur le flanc de la colonne et la fasillent. Au passage de la rivière, un tirailleur est encore blessé mortellement; un autre meurt peu après des suites de ses blessures.

Enfin, la colonne rentre à Kankan sans rien avoir perdu de son butin ; elle rapporte en outre les armes et les munitions des hommes tués dont les corps sont restés sur la route. Son effectif au départ était d'environ cent cinq fusils ; elle avait, tant tués que blessés, vingt hommes hors de combat.

Cette affaire fit ressortir plus que toutes les précédentes la valeur, l'habileté manœuvrière des sofas et l'adresse avec laquelle ils savaient utiliser leur nouvel armement. Elle mit également en pleine lumière la solidité au feu de nos tirailleurs. Plusieurs officiers avaient pensé que leur courage, très remarquable en tout temps, tenait pour une grande part à la confiance illimitée qu'ils avaient dans leurs fusils ; ils craignaient de voir leur entrain diminuer considérablement lorsqu'ils se trouveraient en face d'un ennemi armé comme eux et toujours bien supérieur en nombre. Leur attitude, le 27 avril, alors que, pour la première fois ils combattaient dans de pareilles conditions d'infériorité, avait semblé donner une apparence de raison à ces fâcheux pressentiments. Heureusement cette surprise du premier moment disparut vite pour ne plus laisser place qu'à leurs qualités natives : un absolu mépris de la

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mort, une confiance illimitée dans leurs chefs blancs et une ardeur personnelle incroyable.

Jusqu'au 7 août la garnison n'entreprend qu'une expédition ; aucun fait de guerre remarquable ne la signale, mais elle a d'importants résultats tant au point de vue du ravitaillement de la place qu'au point de vue politique. Le capitaine Besançon qui la dirige parcourt une partie de la vallée du Niandan et pousse jusqu'à Kouroussa.

A cette date, en plein hivernage, la compagnie Barbecot forte de quatre-vingt-quatre fusils, à laquelle s'adjoignent la section Biétrix de la sixième compagnie et les vingt-cinq spahis auxiliaires que le lieutenant Mangin a dressés, part au point du jour dans la direction de Tamouni. Elle emporte avec elle cinq jours de vivres ; deux canots Berthon du petit modèle, un câble de trente mètres et des outils de destruction. Les tirailleurs sont approvisionnés à cent vingt cartouches ; le capitaine Barbecot dispose en outre de trois mille cartouches de réserve. Le but est d'enlever ou de chasser de Landikoro, à cinquante kilomètres à l'ouest de Kankan, un parti de sofas qui y a pris ses cantonnements,

A trois kilomètres de Kankan les canots Berthon sont montés pour passer le Débékourou. Un va-et-vient transporte sur la rive droite fantassins et convoi pendant que le peloton de spahis traverse la rivière à la nage. A deux heures du soir, grand'halte à Tamouni. On repart à trois heures par un temps détestable ; le vent, et la pluie qui tombe depuis le matin augmentent encore dans la soirée. A la nuit, la colonne commence le passage de la rivière Kounkourou et n'est tout entière sur la rive opposée qu'à huit heures et demie. Il avait fallu tailler dans les berges à pic des rampes d'accès : puis les hommes et les

chevaux étaient passés un à un ; les premiers emportant armes et bagages sur leur bête, les seconds dessellés, enfonçant profondément dans la vase, ou manquant à chaque pas de perdre pied.

La colonne campe en carré sur la berge même dans l'obscurité la plus complète ; le repas du soir est mangé sans feu ni lumière et les plus grandes précautions sont prises pour éviter d'être vus par les rôdeurs qui errent toujours en grand nombre, cherchant aventure, aux abords des cantonnements indigènes.

Landikoro est encore à onze kilomètres ; pour l'atteindre sans être signalé il faut donc se mettre en marche de très bonne heure. Les renseignements donnés par le capitaine Besançon au capitaine Barbecot étaient très complets ; ils décrivaient fort clairement l'emplacement de Landikoro, la nature et la direction des cours d'eau qui bordaient la position occupée par les sofas au nombre de deux cent cinquante fantassins et vingt-trois cavaliers ; trois guides connaissant parfaitement le pays et l'interprète principal Samba-Ibrahima étaient à sa disposition.

Une section reçoit l'ordre de demeurer au campement pour garder le passage de la rivière et les impedimenta : seuls les porteurs de cartouches de réserve et les brancardiers suivront la colonne.

Un peu avant deux heures le départ s'effectue par une nuit obscure ; deux guides marchent à l'avant-garde avec le capitaine ; un autre conduit les spahis àl'arrière-garde. Il fallait tout en suivant la route Maramédila-Kandéïa- Landikoro, éviter d'être entendu du poste avancé de sofas placé à Maramédila. En approchant de ce village les guides appuient au nord à travers la brousse et arrivent devant le ruisseau qui le longe. La colonne s'ouvre un passage

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à coups de hache dans l'épaisse végétation des rives ; l'eau est peu profonde, mais les berges sont à pic et le fond très vaseux. Il faut un temps notable pour le franchir.

Au petit jour on arrive devant le village abandonné de Kandéia ; les spahis prennent l'avant-garde. Le temps était des plus favorables à une surprise ; ciel gris très bas, pluie fine et léger brouillard se traînant sur le sol. Par une telle matinée les sofas restent tard enfermés dans leurs cases ou sous leurs abris.

Cependant le jour grandit. Le capitaine Barbecot fait allonger l'allure, et ses tirailleurs qui marchent presque sans discontinuité depuis vingt-quatre heures sont merveilleux d'entrain et de bon vouloir; ils se maintiennent à la croupe des chevaux des spahis malgré les difficultés d'un terrain montueux et raviné. On arrive enfin au sommet d'une crête d'où l'on aperçoit distinctement Landikoro juché sur une autre crête à quinze cents mètres plus loin. Un immense ravin coupe la route en avant du village ; il faut le franchir sans retard.

La colonne se forme par le flanc des subdivisions à intervalles de déploiement, La cavalerie occupe la gauche de la ligne pour pouvoir prononcer un mouvement tournant destiné à rejeter sur le Kounkourou les défenseurs du village. Quelques hommes gardent en arrière le convoi de cartouches et l'ambulance.

A un signal du capitaine tous partent en avant. Les tirailleurs excités par l'espoir de joindre l'ennemi courent, bondissent dans les hautes herbes, entraînés par les chefs de section qui, quoique épuisés par les fatigues de la marche, mettent une énergie surhumaine à vaincre les obstacles du sol.

Un quart d'heure à peine suffît à la colonne pour fran-

chir le ravin et la distance qui la sépare de Landikoro ; mais il fait grand jour et les chéchias rouges des tirailleurs piquant les flancs verdoyants du ravin de taches éclatantes ont donné l'alarme. Le capitaine Barbecot débouche à deux cents mètres du village ; déjà la partie droite en est évacuée. Les spahis sont lancés à fond de train sur la gauche pour rabattre les fuyards. Le lieutenant Mangin à la tête de ses vingt-cinq cavaliers improvisés joint un gros de cent cinquante sofas qui battaient en retraite en bon ordre. Se voyant sur le point d'être atteints, ils font demi-tour et ouvrent le feu sur nos cavaliers. Mangin crève leur ligne du premier choc, tue trois hommes de sa main, et, se rabattant sur eux par une rapide conversion, il les sabre à nouveau et les disperse. Dans cette charge, un sofa transfuge, spahi d'occasion qui combattait aux côtés du lieutenant, abattit cinq hommes sous les yeux de son chef. Trente cadavres de sofas restaient sur la place tandis que nous n'eûmes de notre côté qu'un spahi blessé d'une large entaille dont il guérit du reste rapidement.

Sur la droite, les tirailleurs n'avaient rencontré aucune résistance sérieuse ; quelques feux d'escouade avaient rapidement dispersé le seul groupe de sofas qui avait tenté de tenir tête à la section du sergent-major Berger.

Au delà du village le plateau s'incline en pente rapide pour tomber brusquement par une falaise à pic sur le Kounkourou qu'on disait infranchissable à gué. Le capitaine Barbecot espérait y acculer les sofas; malheureusement ceux-ci avaient pu utiliser les pirogues du village et mettre ainsi rapidement la rivière entre eux et les tirailleurs.

Les résultats de la journée étaient néanmoins brillants : trente-deux sofas tués, cinq prisonniers, six chevaux,

quatre selles, une centaine de cartouches métalliques quinze kilos de poudre, enfin dix-huit femmes captives ; tel en était le bilan.

Pour rentrer à Kankan la colonne mit deux jours pendant lesquels des pluies torrentielles défoncèrent la campagne et rendirent le passage des rivières extrêmement difficile et périlleux.

Les fatigues considérables endurées pendant cette expédition avaient surabondamment prouvé qu'il était nécessaire d'attendre le commencement de la belle saison pour se mettre en campagne et chacun à Kankan s'était résigné à ne plus sortir pendant quelque temps de l'enceinte, lorsque des nouvelles venues du lieutenant Marchand, résident de France à Sikasou, firent mettre de côté ces sages résolutions.

Notre représentant auprès de Tiéba annonçait en effet qu'il avait enfin déterminé ce chef à marcher avec tous ses contingents contre Samory ; Marchand prenait la direction des colonnes qu'il allait conduire droit sur Sanankoro. Il entreprenait cette opération, ajoutait-il, pour dégager Kankan qu'il croyait investi.

Tous les officiers de la garnison furent unanimes à penser qu'aussi bien en raison des difficultés de la saison qu'à cause de la solidité des troupes de Samory, le lieutenant Marchand courait à un échec certain, peut-être même à un désastre.

Afin de faire diversion et d'attirer sur Kankan une partie des forces qui eussent été employées à écraser l'armée de Tiéba, on décida de marcher de nouveau sur Dabadougou où campait une des meilleures troupes de Samory. ' Le détail de l'opération fut arrêté en conseil. Après

plusieurs projets successivement rejetés on s'en tint à celui du capitaine Barbecot fort habilement combiné, mais dans lequel entraient deux gros aléas : la réussite parfaite d'une marche convergente de nuit de deux colonnes, et la praticabilité complète du terrain en cette saison d'orages où quelques heures de pluie transforment en rivières impétueuses et infranchissables les ruisseaux d'apparence la plus paisible.

Les deux compagnies de la garnison et la moitié des spahis devaient prendre part à cette sortie qui fut décidée pour le 5 septembre ; le poste resterait gardé par les tirailleurs éclopés, les artilleurs et un demi-peloton de spahis. Voici, très succinctement, le résumé de l'ordre de mouvement : « La compagnie Arlabosse devra suivre la grande route Kankan-Dabadougou et se mettre en marche de façon à arriver devant le campement ennemi au petit jour; aussitôt en position, elle ouvrivra le feu. La compagnie Barbecot et les spahis feront pendant la nuit une marche divergente d'abord, convergente ensuite, qui les amènera à la même heure sur les derrières de l'ennemi. Le capitaine Barbecot s'établira en arrière des crêtes qui commandent Dabadougou ; dès que la sixième compagnie aura ouvert le feu, il se portera en avant, rejettera les sofas dans le ruisseau qui sépare les deux positions, s'emparera du campement et l'incendiera après en avoir enlevé tout le butin possible. »

La compagnie Arlabosse emmenait avec elle le docteur Quennec, un infirmier, dix civières-hamacs, dix caisses de cinq cents cartouches et cinquante porteurs. Les tirailleurs étaient alignés à cent vingt cartouches.

Le combat qui fut la conséquence de cet ordre est intéressant à plus d'un titre. Il mérite une relation aussi com-

plète que possible. Le rôle de la compagnie Arlabosse y a été relativement secondaire et tous les efforts de l'ennemi se sont concentrés pendant plusieurs heures sur la fraction de la compagnie du capitaine Barbecot qui restait encore dans la main de cet officier à l'ouverture du feu sur le campement de Dabadougou.

Aussi est-ce surtout cette dernière compagnie que nous suivrons dans cette affaire où elle a été très éprouvée et où sa perte eût été certaine sans le sang-froid et l'énergie de son chef, la ténacité et la bravoure de tous et la vaillance chevaleresque du lieutenant Mangin.

Le départ de la colonne a lieu à cinq heures du soir ; â six heures le passage du Milo commence à Bérékana. Il n'est terminé qu'à huit heures et demie à cause de la largeur de la rivière débordée et de la violence du courant.

La compagnie Barbecot prend son bivouac sur une hauteur reconnue l' avant-veille ; elle est forte de quatre-vingtdix fusils ; vingt-cinq fusils de la section Biétrix la renforce. Dix spahis et le lieutenant Mangin marchent avec elle ainsi que quarante porteurs d'ambulance et huit civières sous la direction du docteur Quennec. A dix heures et demie elle se met en marche, conduite dans une nuit absolument noire par le spahi Sara-Massaré à travers montagnes, rivières, bois et fourrés. Passé minuit, on arrive devant un ruisseau couvert d'une végétation épaisse; la colonne se disloque quelque peu en le traversant. Les deux sections de queue, celle du sergent Barrier et celle du lieutenant Biétrix s'égarent au milieu de l'obscurité et perdent la piste. L'ambulance heureusement et les spahis peuvent retrouver la bonne direction ; le détachement Barbecot est ainsi réduit subitement à soixante-cinq fusils et dix spahis.

Lorsqu'il s'aperçut de la disparition de son peloton de

queue le capitaine ne pouvait songer à s'arrêter pour lancer du monde à sa recJierche, c'eût été manquer le rendez-vous et tout compromettre. Il espéra que ce peloton retournerait sur ses pas pour s'orienter puis piquerait droit au sud, comme l'avait fait le lieutenant Mangin, puisque c'était la direction générale à suivre. De son côté, le lieutenant Biétrix se sentant égaré avait repassé le ruisseau et avait continué sa route un peu à l'aventure ; par un hasard heureux, après une assez longue marche, il tombe sur la colonne Arlabosse. Cette rencontre imprévue, au milieu d'une nuit profonde , causa un incident assez amusant. Les deux tirailleurs d'extrême pointe des deux détachements se heurtent brusquement dans un sentier étroit où ils marchaient à l'aveuglette en sens inverse. Se prenant mutuellement pour des sofas , ils s'étreignent et se mettent en devoir de s'assommer silencieusement pour ne pas donner l'éveil à l'ennemi qu'ils supposent suivre chacun d'eux. On eut toutes les peines du monde à les séparer déjà tout meurtris, aux éclats de rire de leurs camarades qui s'étaient reconnus.

Le ciel relativement beau jusqu'à trois heures du matin change tout à coup ; en terrain découvert on ne peut même plus distinguer le moindre objet à quelques pas en avant. Une tornade furieuse éclate et de véritables trombes d'eau inondent le sol.

Il faut s'arrêter. Une heure et demie se passe avant qu'on puisse repartir ; les hommes sont transis de froid et mouillés jusqu'aux os. Enfin, après une marche pénible qui dure jusqu'à cinq heures quarante-cinq, du haut d'un piton on aperçoit le camp des sofas. On continue à avancer et quelques minutes après retentissent les premiers feux de salve de la colonne Arlabosse. Ce signal est joyeusement

accueilli, car, par une telle nuit, combien n'y avait-il pas de chances pour que la sixième compagnie s'égare elle aussi ou soit retardée de mille façons et finalement manque le rendez-vous ?

A six heures le capitaine Barbecot esta trois cents mètres du campement ennemi. Le terrain sur lequel l'engagement va avoir lieu est coupé par le ruisseau du Kolinfin ; sur le flanc nord de la vallée qu'il suit, la compagnie Arlabosse est formée en ligne ; sur le flanc sud disposé en gradins qu'escalade la route de Bissandougou, deux campements de sofas sont établis à une certaine distance l'un de l'autre sur une ligne parallèle au ruisseau. En avant et sur leurs flancs croît une végétation épaisse. En arrière de ces campements, sur une deuxième crête qui les domine, le détachement Barbecot prend position, les spahis déployés à sa gauche.

Les feux de salve du capitaine Arlabosse n'ont produit aucun effet apparent sur les campements ennemis ; un profond silence règne, aucun mouvement ne décèle la présence des sofas. Le capitaine Barbecot ouvre à son tour le feu sur le ruisseau dont le fourré haut et épais cache peut-être l'ennemi. Dès les premiers coups de feu, deux partis samoriens masqués sur les deux flancs de leur campement, apparaissent tout à coup et au lieu de se laisser prendre entre nos deux colonnes s'écoulent rapidement à droite et à gauche, venant se reformer sur les flancs de la compagnie Barbecot. Malgré les charges fournies sur la droite par les spahis du lieutenant Mangin qui met une dizaine de sofas hors de combat, malgré les feux de salve de la section de droite ce mouvement est rapidement exécuté, favorisé par la nature couverte du sol. Le capitaine Barbecot pensant néanmoins qu'il a encore devant lui le

gros de l'ennemi caché dans les broussailles, porte sa compagnie en avant. Personne ne répond aux feux de salve qu'il fait exécuter à courte distance sur les couverts et sur le campement ; les sofas ont entièrement dégagé le terrain.

A ce moment, la compagnie Arlabosse cesse le feu craignant d'atteindre l'autre colonne que son mouvement en avant a placée en écran entre l'ennemi et elle. Le silence de ce dernier pourrait donner à penser qu'il a fui sous le coup de l'effroi causé par cette surprise; mais on est vite détrompé. Une fusillade dont l'intensité va toujours croissant éclate en arrière et sur les flancs du détachement Barbecot. Partout, dans le sud, l'ennemi apparaît garnissant les crêtes que le capitaine vient de quitter.

Ainsi, par une manœuvre habile et exécutée avec une rapidité remarquable, les sofas ont renversé les rôles. La compagnie Arlabosse masquée par la neuvième compagnie est inutilisée; quant à cette dernière, elle a perdu les avantages du terrain, et, dans une position détestable, commandée en avant et sur ses flancs par la ligne ennemie, elle est obligée de recevoir le combat, une rivière difficile à dos.

Les sofas comprennent leurs avantages, ils s'établissent audacieusement à petite distance et font pleuvoir une grêle de balles sur la position qu'occupent nos troupes ; plusieurs d'entre eux en sont à moins de cent mètres. Le capitaine Barbecot leur répond par des feux de salve : l'ambulance est mise à l'abri dans les cases du campement ennemi placé en contre-bas et à peu près défilé des coups directs.

Depuis le moment où les sofas se sont démasqués le lieutenant Mangin n'a cessé de les charger furieusement

avec ses quelques braves, tantôt sur leur flanc droit essayant d'arrêter leur mouvement convergent, tantôt sur leurs derrières cherchant à crever leur ligne; il a audacieusement prodigué ses forces, celles de ses cavaliers et celles de seschevaux; à plusieurs reprises il a traversé les lignes ennemies qui se refermaient sur son passage. Deux de ses dix spahis sont tués, plusieurs autres sont blessés ainsi que la plupart de ses chevaux, son cheval lui-même est inondé du sang qui coule à flot de deux blessures dont une le traverse de part en part. Hommes et bêtes sont rendus. Mangin bat en retraite et arrive à se frayer péniblement un passage jusque sur la position occupée par le capitaine Barbecot.

Il informe ce dernier que les forces ennemies montent à trois ou quatre cents hommes*.

Les sofas serrent de près la troisième section sur laquelle ils portent tous leurs efforts. Le capitaine Barbecot court en prendre le commandement. Derrière cette section, le sergent Mousset est à cheval, défait, livide-, son chef va peut-être attribuer à la peur cette figure bouleversée lorsque le sergent tournant son cheval vers lui, il voit son pantalon entièrement rouge du sang que ce brave garçon perd abondamment d'une grave blessure : « Mon capitaine, dit-il d'une voix éteinte, je vous attendais » ; et il tombe évanoui.

Pendant cette scène rapide les sofas avaient encore resserré leur cercle. Le lieutenant Mangin avec les sept cavaliers qui lui restent met de nouveau sabre au poing

1. On sut plus tard par des déserteurs que les troupes samoriennes engagées le 6 septenabre, commandées par M'Golo et Kago-Fodé étaient fortes de deux cent quatre-vingt fusils à tir rapide, cent vingt fusils à pierre et quarante cavaliers armés de fusils à tir rapide. Au total quatre cent quarante combattants.

et les charge une dernière fois avec un héroïque courage ; les sofas reculent quelque peu mais pour revenir bientôt à l'assaut de cette poignée d'hommes qu'ils considèrent comme une proie certaine. Ils en approchent si près que le capitaine Barbecot doit mettre revolver au poing et faire feu pour éviter d'être tué presque à bout portant. Au même moment, un billet du lieutenant Lausanne annonce que le ruisseau transformé en une véritable rivière n'est nulle part guéable; un spahi et deux tirailleurs viennent de manquer s'y noyer et le cheval du spahi a été entraîné. Le lieutenant Mangin court vérifier le fait; excellent nageur, il arrive à traverser la rivière, mais après des efforts inouïs dont la plupart des tirailleurs sont incapables.

La situation devenait grave, car de ces soixante-cinq hommes coupés de toute communication d'avec les cinq sections Arlabosse , cinquante-six seulement restaient debout. Combien seraient-ils d'ici peu? Le danger était imminent et ils couraient le risque d'être tous écharpés sous les yeux de leurs camarades impuissants.

Les sections Lausanne et Berger sont ramenées vivement sur les ailes de la troisième section qu'elles prolongent en la dégageant, et le feu continue intense sur les deux lignes qu'un épais nuage de fumée cache au capitaine Arlabosse. Ce tir exécuté de bas en haut a des effets puissants sur les sofas postés sur le plateau que les balles rasent sur toute sa longueur. Mais, malgré les pertes qu'ils éprouvent, leur ardeur va croissant car ils sentent dans quelle position critique nous nous trouvons ; ils se rendent bien compte qu'à moins d'événement imprévu ils finiront par avoir raison de cette petite troupe que leur feu décime. Ils deviennent si pressants que pour

se dégager Je capitaine Barbecot doit donner l'ordre au sergent-major Berger ^ de les joindre à la baïonnette. Ce brave sous-offîcier entraîne sa section sur une crête distante à peine d'une centaine de mètres d'où un parti ennemi exécute des feux plongeants meurtriers. Les deux clairons noirs soufflent la charge avec rage et les fanfares de leurs instruments couvrent un instant le fracas de la fusillade.

Au pas de course, Berger atteint la crête où ses tirailleurs clouent, quatre sofas au sol et repoussent victorieusement toute la bande ; mais un de ses caporaux est mortellement atteint de deux balles qui lui traversent la poitrine. Les deux autres sections se sont portées également en avant. Néanmoins, au bout d'un quart d'heure, le feu de l'ennemi devient de nouveau si meurtrier que notre ligne de combat doit reculer sur son ancien emplacement que jalonnent quelques cases derrière lesquelles les hommes pourront tirer en partie abrités.

Il est sept heures et demie.

Les sofas occupent un éperon rocheux qui prolonge leur ligne sur la gauche, presque perpendiculairement à la nôtre. De là ils nous prennent en enfilade et rendent la position intenable. Une nouvelle charge à la baïonnette est décidée sur ce point. Le sergent-major Berger part encore avec les vingt-deux hommes qui lui restent ; avec le même élan admirable il en chasse les sofas.

Bien peu de soldats européens, dans une pareille lutte, n'eussent pas été assombris par de tristes pressentiments. Les tirailleurs confiants dans leurs chefs et sans inquiétude sur la fin d'une lutte si disproportionnée faisaient des

1. Ce sous-officier, créole d'origine, a été nommé sous-lieutenant au titre indigène.

gorges-chaudes des sofas qui, atteints par leurs balles, culbutaient en bas des crêtes dans des contorsions grotesques. Ces derniers, debout sur leurs positions, complètement découverts pour mieux ajuster nos tirailleurs, entendaient leurs rires bruyants et ce ne devait pas être un de leurs moindres étonnements.

Quelque poignant que soit le danger, un tirailleur bien en main a toujours foi dans l'heureuse issue du combat et ne perd pas un instant sa gaieté s'il voit la contenance de son officier blanc assurée, tant est grande la confiance que lui inspire notre courage et notre connaissance de la guerre.

A sept heures quarante il ne restait plus que quaranteneuf hommes debout; en outre, les deux clairons étaient blessés. La ligne de feux est reportée en arrière de façon à couvrir le point où, sur l'autre rive, le capitaine Besançon qui avait suivi la compagnie Arlabosse s'ingéniait à établir un passage. Malheureusement les outils manquaient, la rivière était trop large et le courant trop violent pour construire un pont quelque rudimentaire qu'il fût.

L'ennemi voyait tous ces vains efforts et se rapprochait de plus en plus ; un de ses détachements se glisse sur la gauche à travers les hautes herbes qui bordent les rives et ouvre une violente fusillade sur la section du lieutenant Lauzanne.

Cet officier dont le sang-froid est parfait porte une de ses escouades en avant et fait fouiller et dégager le fourré à coups de fusil et à coups de baïonnette.

Déjà les cartouches des blessés sont consommées ; celles des hommes valides s'épuisent. Trois tirailleurs de la compagnie Arlabosse, guidés par le lieutenant Mangin,

parviennent, après bien des efforts et au risque de se noyer vingt fois, à passer d'une rive à l'autre, leurs chéchias pleines de cartouches ; ils renouvellent à plusieurs reprises ce manège et le feu peut continuer sans interruption.

Cependant le capitaine Besançon, renonçant à établir un passage fixe, avait réussi avec des hamacs roulés en corde et des bretelles de fusil à faire une sorte de câble qu'on pût amarrer à une branche émergeant de l'eau à peu près au point où l'on commençait à perdre pied. C'est à l'aide de ce passage primitif que la retraite commence. Les blessés sont enlevés les premiers avec des peines inouïes. Les malheureux, assis sur la berge, attendent stoïquement que leur tour vienne. Tous furent d'abord évacués ainsi que le cadavre d'un caporal ; ils supportaient les tortures que leur infligeaient les porteurs, suffoqués à moitié par l'eau, cramponnés après le câble, sans une plainte , sans un gémissement, les yeux tournés vers leur capitaine.

A huit heures, une escouade du centre bat en retraite en se glissant dans le fourré. Les hommes qui la composent laissent leurs cartouches à leurs camarades et gagnent le point de passage en rampant dans les hautes herbes sans que l'ennemi paraisse s'apercevoir de leur mouvement. Ils passent, puis bientôt d'autres hommes abandonnent à tour de rôle le combat de la même façon. Une fois dans l'eau, ils se hissent sur le câble ; après s'être débattus pendant quelques mètres au milieu du courant, ils prennent pied sur la rive opposée. Les tirailleurs restés aux prises avec les sofas masquent les vides qui se produisent en redoublant l'intensité du feu. La section Lauzanne passe enfin, son lieutenant et le capitaine Barbecot les derniers, à huit heures cinquante.

Lorsque le feu cesse, les sofas s'aperçoivent qu'ils sont

joués. Ils se jettent en avant en poussant des hurlements de fureur ; mais la rivière est infranchissable pour eux comme pour nous. Des appels de cornes en cuivre les arrêtent ; ils se rassemblent au delà des crêtes et disparaissent, courant chercher à quelques kilomètres plus loin un passage qui leur permette de recommencer la lutte.

Sur les soixante-cinq tirailleurs qui restaient de la compagnie Barbecot, vingt-quatre hommes sont hors de combat : deux tués, huit blessés grièvement, douze blessés plus ou moins sérieusement et trois contusionne's. De plus, pendant le passage du Kolinfîn, cinq hommes ont perdu leurs fusils.

De son côté le lieutenant Mangin a perdu, sur dix cavaliers: trois tués, un disparu, deux blessés, soit au total six hommes sur dix ; cinq de ses chevaux sont tués ou sont blessés grièvement.

En somme, le détachement Barbecot, fort au début de l'action de soixante-cinq fusils et de dix sabres, a eu cinq tués, vingt-trois blessés et un disparu : trente et un hommes sur soixante-quinze.

D'autre part il a enlevé à l'ennemi : deux chevaux, quatre fusils à tir rapide et vingt femmes de sofas ^

La colonne était reformée à neuf heures et demie et se mettait en marche. Une heure après, pendant qu'elle fait la halte, les sofas qui l'ont rejoint en forçant de vitesse à travers la brousse, l'assaillent brusquement : deux tirailleurs sont tués net. Le capitaine Arlabosse se dégage et la marche en retraite continue sous le feu de l'ennemi qui ne

1. Les pertes des sofas accusées plus tard par des prisonniers ayant pris part à cette aiïaire étaient de : hommes tués, 54 ; blessés (nombre inconnu). Chevaux tués, 11. Parmi les blessés Kémé Lanceni frère de Samory ; 3 chefs de bande parmi les tués.

cesse complètement que lorsque le dernier tirailleur a r epassé le Milo, à deux heures du soir.

Les pertes que nous avons subies dans cette affaire montrent suffisamment, sans qu'il soit nécessaire d'insister plus longuement, ce que furent la ténacité et l'audace des sofas de Samory. Le mouvement qu'ils exécutèrent au début de l'action était une preuve manifeste de leur habileté manœuvrière.

De pareils adversaires n'étaient pas à dédaigner ; ils venaient de montrer à ceux qui en doutaient encore que leur Almamy était bien gardé et que, quiconque voudrait l'attaquer ne saurait trop mettre de son côté toutes les chances de succès : nombre, armement perfectionné, opérations prudentes et menées avec intelligence et réflexion.

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