‹ Au pair: une française en AllemagneChapitre 3 sur 6 · XII · texte numérisé non relu

XII

Les jours qui suivent s’écoulent longs et tristes. Tous les invités sont partis.

Wilhelm ne paraît plus qu’aux heures des repas. Sa figure sombre et concentrée alarme la bonne frau Schmitt, qui s’évertue en questions pleines de sollicitude :

(( Willy, es-tu souffrant?... Tu dois avoir mal à l’estomac!... »

Wilhelm répond par des grognements monosyllabiques. Sa souffrance est ailleurs. Moi seule la connais, moi seule pourrais y remédier, mais je ne le veux pas : c’est impossible.

Outre les raisons impersonnelles et non

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blessantes que j’ai données à Willielin, le soir du bal, il y en a d’autres que je ne puis lui dire. Je ne puis lui dire que sa dureté, sa brutalité, me font horreur; je ne puis lui dire que je le méprise de frapper lâchement de plus faibles que lui; je ne puis lui dire que, si je l’épousais, je ne pourrais me plier au rôle effacé de la femme allemande.

Je serais froissée, à chaque fois^ de voir mon mari, à table, se servir avant moi; devant les portes, passer le premier; me laisser la charge des paquets; prendre partout la meilleure place; ne se rappeler que je suis sa femme que pour lui donner des enfants à élever « à la prussienne! »

Pourtant, Pair malheureux de Wilhelm me peine; sa présence m’oppresse. Aussi, quel soulagement lorsqu’un soir, au moment de monter dans nos chambres, Wilhelm m’arrête et me dit :

(( Hanni, je pars demain matin. J’ai demandé à ma mère d’aller terminer mes vacances à Dresde, chez un de nos parents. Je souffre trop ici, près de vous.

<c Avant de vous quitter, voulez-vous m’accorder une chose? Vous allez partir bientôt, vous aussi; jamais, probablement, nous ne nous reverrons : voulez-vous me permettre de vous embrasser? oh! comme une amie!...

— Pauvre Wilhelm! volontiers... )>

Selon la mode allemande, ses lèvres se posent un instant sur les miennes; je le sens secoué par un sanglot.

Allons! il est plus tendre qu’il ne le paraît. Tant mieux pour la blonde Eisa, si un jour il en fait sa femme.

Le départ de Wilhelm ne dissipe pas Tatmosphère de mélancolie qui est maintenant celle de Schlossdorf, mélancolie due aux tristes préoccupations de Hilde.

La froideur croissante de son fiancé Ta atteinte au cœur; et, bien qu’en prenant congé Karl-Heinrich ait promis de revenir dans quelques semaines pour la fête des foins, Hilde est trop clairvoyante pour ne pas avoir compris que son fiancé se détache d’elle.

(( Il me plaque (car son argot lui reste familier). 11 me plaque, ne crois-tu pas, Hanni? »

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Naturellement, je n’ai garde de dire ma pensée. J’endors les inquiétudes d’Hilde en produisant mille preuves contraires. C’est facile, Hilde ne demande qu’à être persuadée. Mais, à tout moment, ses inquiétudes la reprennent; bientôt, je n’ai plus de raisons convaincantes à produire, et je ne me débarrasse de Hilde et de ses pleurs qu’en l’envoyant relire les lettres enflammées que Karl- Heinrich lui écrivait naguère. Ah non! pas gai, Schlossdorf, pour la fin de mon séjour.

La bonne frau Schmitt, seule, ne paraît pas changée. Elle est, comme d’habitude, toute à ses occupations ménagères et à l’organisation, en outre, de préparatifs pour recevoir, ici même, chez elle, le personnage qui, à ses yeux, est, après le Kaiser, le premier de l’Allemagne! J’ai nommé Siegfried Wagner, le fils du dieu Wagner! Car frau Schmitt, éprise de musique, et de musique wagnérienne surtout, brûle, — oh! platoniquement! — d’un « schwarm »

ardent pour le fils du Maître !

L’an passé, elle est allée faire ses dévotions au sanctuaire même, à Bayreuth. Elle y a, par

je ne sais quelles ruses de Sioux, fait la connaissance de Siegfried; et, cette année, comme il n’y a pas de représentations à Bayreuth, frau Sclimitt s’est mise en tête de n’en pas moins voir Siegfried : tout simplement, elle l’a invité à Sclilossdorf. Joie inespérée! le dieu a accepté!

Maintenant, frau Schmitt s'ingénie à organiser une réunion intime et pourtant digne de l’hôte qu’elle hébergera pendant vingt-quatre heures!

A nouveau, les commandes de caviar, de foies gras, de champagne et de fleurs partent pour Berlin : car, ici, qui dit fête dit aussi grande mangeaille.

Mais un repas plantureux ne constitue pas, en Allemagne surtout, de l’inédit; et frau Schmitt en veut, n’en fût-il plus au monde! Elle veut quelque chose tout à fait « à part », mot français cher aux bouches allemandes qui l’ont fait leur en le prononçant « à parle ». Elle veut, et elle trouve.

Je ne serai plus là, malheureusement, pour assister à la réalisation de son rêve.

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Quand Siegfried arrivera, je serai repartie ponr la France; mais j’ai eu les oreilles si rebattues de la surprise qu’on lui ménage, que vraiment je puis voir la chose comme si j’y étais.

(( Quand Siegfried sera là, me dit frau Schmitt, ce sera le premier quartier de la lune.

« Vous savez, mon cher cœur, comme sa lumière est mélancolique sur l’étang entouré de ses grands sapins! Après souper, vers les neuf heures, je proposerai à Siegfried une promenade en barque. Lui et moi, nous nous assiérons à l’arrière, llilde ramera.

« J’ai acheté un couple de cygnes superbes qui vogueront sur l’eau, tandis qu’un orchestre de musiciens, cachés dans le feuillage, jouera en sourdine des passages de Lohengrin.

« Si, comme je l’espère, Siegfried consent à chanter, dites, mon petit cœur, ne sera-ce pas admirable et tout à fait « à parte » ?

— Oh! certes, gracieuse frau; et si vraiment allemand, si sentimental et romantique :

l’étang, la barque, les cygnes, la musique de Lohengrin^ les noirs sapins et la blanche lumière de la lune! » dont frau Schmitt a soigneusement vérifié la présence, sur son calendrier, avant d’organiser la fête!

La prochaine arrivée de Siegfried, pas plus •que les tristes préoccupations de Hilde, n’a fait oublier à Schlossdorf que mon anniversaire tombe aujourd’hui.

En France, cet anniversaire est, pour moi, un jour généralement très semblable aux autres, à part des fleurs sur la table, un plat sucré, ajouté au repas du soir, et un petit cadeau, affectueux souvenir d’Hélène et de son mari. Ici, au contraire, l’anniversaire de chacun des membres d’une famille est célébré avec pompe.

(( Même, quand Major Schmitt vivait, m’a raconté Hilde, la musique du régiment était

commandée pour venir, à chacun de nos anniversaires, donner une aubade sous les fenêtres. »

Quel dommage que Major Schmitt ne soit plus! J’aurais eu le spectacle piquant d’une musique prussienne venant régaler les vingt ans d’une Française.

A défaut de musique militaire, j’ai reçu des cadeaux. Ce matin, dès leur réveil, frau Schmitt et Hilde sont entrées dans ma chambre, porteuses de nombreux paquets. Après des embrassades alfectueuses de part et d’autre, car j’aime vraiment frau Schmitt et Hilde, toutes deux si bonnes pour moi, frau Schmitt a ajouté :

c( Ma petite Hanni, nous vous apportons, avec nos vœux, quelques souvenirs. Quand vous serez rentrée en France, bientôt malheureusement, vous penserez ainsi quelquefois à nous. »

Et elle développe deux grands cadres. Dans l’un, se dresse, en pied, sa photographie; dans l’autre, celle de Hilde.

Allons! il est dit que la bonne face de frau

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Schmitt, que la haute stature de grenadier de Hilde et son grand corps semblable à une poutre me poursuivront jusque chez moi, jusqu’à Paris!

Suivent des cadeaux pratiques : six mouchoirs à vignettes de couleurs bariolées, trois paires de gants de peau, de teintes importables, sauf pour un déguisement : ils sont jaline-serin, rose-chair et vert pâle; enfin une broche en or, d’une laideur touchante, dans son dessin ingénu : une perle centrale avec un rond de turquoises.

Hilde, elle, brandit un paquet long et mince.

(( Je t’ai fait une surprise, Hanni, tu vas voir. »

Elle me présente un parapluie... est-ce orné qui convient? non, terminé plutôt par un manche en forme de point d’interrogation, majestueux, très lourd, très brillant, car il est en argent, astiqué, dirait-on, par d’énergiques frictions à quelque pâte magique. Je remercie avec un sourire crispé. Oh! hypocrisie de la politesse mondaine! Mais ma stupeur devant

le cadeau de Hilde devient de la rage latente, quand elle s’écrie en riant :

(( Ah! par exemple, tu ne le reconnais pas? Mais c’est ton parapluie! Celui que tu as apporté de Paris. Il avait une petite boule en argent de rien du tout et pas bien belle. Je l’ai pris en cachette dans ton armoire, je l’ai envoyé à Berlin pour qu’on en change le manche. C’est une surprise, dis?

— Oh! oui, et fameuse!... »

La petite boule « pas bien belle », comme dit Hilde, était charmante à mon goût, d’une ciselure simple mais bien finie; et, surtout, elle était un cadeau d’Hélène, justement celui de l’anniversaire précédent.

« Et, dis-je en hésitant, le manche qu’on a retiré, où est-il?

— Bah! répond Hilde d’un ton détaché, le marchand de Berlin a dû le garder. C’était si peu de chose ! »

Allons! c’est l’irréparable! Je devrais l’accepter avec philosophie. Mais non; et quand Irau Schmitt et Hilde se sont retirées, je m’en prends à l'aftreux manche en crosse :

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(( Tu es laid! tu es massif et mal bâti! avec ça, tu veux faire de l’effet; tu brilles! mais si tu crois, espèce de produit berlinois, que tu iras en ma compagnie te promener dans les rues de Paris, tu te trompes. Jamais, tu entends, jamais, je ne te sortirai. Tu te terniras au fond de l’armoire! »

Cette petite contrariété me laisse de très mauvaise humeur; aussi ai-je un mouvement d’irritation quand, peu après, ma porte se rouvre.

Encore Hilde!

Qu’est-ce qu’elle me veut? point de nouvelles surprises, surtout!

Elle n’y pense guère. Elle est en larmes : un torrent, un déluge!

« C’est fini, Hanni, c’est bien fini, va. Le facteur vient de m’apporter une lettre de Karl- Heinrich. Il ne vient pas pour la fête des foins, comme il l’avait promis. Il prétexte, au dernier moment, je ne sais quel empêchement de service'. Mais je le vois bien : la vérité est qu’il ne m’aime plus. Il ne m’a jamais aimée vraiment. Il s’est fiancé à moi, l’an passé, dans

un coup de tête; maintenant, à mille petits détails, je le sens, il veut rompre! Tandis que moi, chaque jour, je me suis attachée à lui davantage. Je n’ai pourtant rien fait pour mériter un tel chagrin! Et tu vas t’en aller, toi aussi, Hanni, tu vas retourner en France. Je resterai seule, toute seule ici. Plus personne pour me consoler! »

Pauvre Hilde! Son grand chagrin est vraiment pitoyable! Je l’embrasse, je la câline, je lui donne mille petits noms tendres et stupides, je lui dis qu’elle exagère : rien n’est encore absolument rompu; et, en admettant que Karl-Heinrich l’abandonne, elle trouvera mieux et sans peine.

(( Voyons, Hilde, s’il est inconstant, ne vautil pas mieux qu’il te fasse pleurer en rompant vos fiançailles qu’en te rendant malheureuse, chaque jour, une fois mariés? »

Hilde peu à peu se calme. Ses gros sanglots s’apaisent. Mais elle a encore un lourd chagrin sur le cœur, quand elle me quitte :

« C’est égal, Hanni, vos fiançailles françaises, dont nous nous moquons tant, n’ont

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pas plus d’inconvénients que les nôtres. Elles en ont d’autres, voilà tout. Ici, nous nous fiançons nous-mêmes; mais, nous sommes jeunes, c’est sans beaucoup réfléchir. Aussi, vois comme nous nous « défiançons! )> Et si tu crois, comme tu le dis pour me consoler, que je trouverai si facilement un nouveau fiancé, tu te trompes. D’avoir été tant de mois embrassée par un autre, ça vous défraîchit bien un peu aux yedx d\in nouveau; comme dit maman, « une jeune fille devient alors d’un placement plus difficile. »

C’est aujourd’hui la fête des foins.

Je l’attends, cette fête, avec curiosité, comme une paysannerie inédite qui terminera par une note pittoresque mon séjour en Allemagne. Et voilà qu’Hilde, depuis ce matin, ne cesse de doucher mon entrain.

« Quelle corvée! quelle corvée! Tu vas voir, Hanni, ce que c’est de danser, pendant des heures, sous la tente, avec des paysans qui sentent l’aigre. D’abord, je t’avertis, habille-toi d’une robe lavable; autrement c’est une robe perdue. »

Pour être de si fâcheuse humeur, Hilde, je pense, est encore sous l’impression de son

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chagrin d’hier. Tout l’indispose : choses et gens!

Sur les quatre heures, pourtant, nous revêtons, frau Schmitt, Hilde et moi, des robes de linon, et nous nous rendons à la ferme, chez le régisseur.

La grande cour a été soigneusement nettoyée ; des guirlandes de feuillage, piquées de coquelicots et de bluets, décorent le portail ; les paysans, hommes et femmes, ont revêtu leurs beaux habits des jours de fête.

C’est un joli coup d’œil.

Les femmes, dans leur costume national, n’ont pas l’air gauche et engoncé des paysannes fagotées à la mode de la ville; les hommes, les mouvements libres sous la bloiise, ne sont point non plus des balourds.

Le régisseur vient au-devant de nous; les paysans, qui figurent « le peuple », se massent à droite et à gauche du perron; frau Schmitt, son petit ventre en proue, s’avance avec dignité. Elle monte sur la plus haute marche du perron. Hilde et moi, les « princesses du sang », prenons place auprès d'elle, tandis que

les serviteurs du château, groupés à l’arrière, simulent la foule des courtisans.

Le cérémonial ainsi réglé, quatre jeunes paysannes, choisies comme filles d’honneur, viennent offrir à frau Schmitt les produits de la ferme.

L’une porte des œufs frais dans une corbeille décorée, avec un art rustique, de roses, d’épis et de rubans; une autre offre une motte de beurre; une troisième présente une jatte de crème épaisse; la quatrième est chargée d’un coq qui dodeline de la tête d’un air abruti : car, au préalable, pour s’assurer de sa tranquillité, on a eu soin de l’enivrer à fond.

Frau Schmitt fait le simulacre d’accepter ces offres symboliques et les discours commencent, peu nombreux et, heureusement, fort courts.

<( Gracieuse dame, débute le régisseur, nous sommes heureux que vous ayez daigné honorer de votre présence et de celle de votre gracieuse fille cette fête qui termine, selon l’usage, les récoltes de l’été.

(( Gracieuse dame, nous vous remercions.

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et, par notre assiduité, nous prendrons à cœur de reconaître votre bienveillance.

(( Grâce au Seigneur, cette année notre travail a été béni, la saison a été favorable, les récoltes abondantes.

(( Votre Seigneurie, j’en ai l’espoir, sera satisfaite de ses serviteurs. »

A quoi, frau Schmitt répond :

(X Mes amis, je vous remercie des paroles que votre régisseur vient de prononcer en votre nom à tous.

« En travaillant pour moi, de votre mieux, c’est pour vous aussi, ne l’oubliez pas, que vous travaillez.

(( Le travail élève l’homme et le maintient dans sa dignité.

(( Il vous procure la satisfaction inappréciable que donne une bonne conscience.

« Il a en outre, pour vous, des résultats immédiats et matériels; vous le savez, je reconnais, par des gages plus élevés, l’activité et le dévouement des bons serviteurs.

(( Maintenant, mes amis, allez prendre le café et jouissez bien de cette journée de fête. »

« Hoch! hoch! hoch! » crie^ ea remerciement et en signe de délivrance, le « peuple » bien dressé.

Tandis qu’il se disperse, nous nous rendons, nous les (( seigneuries », chez le régisseur où le café nous attend.

Interminable, ce café !

La conversation monotone, et exclusivement entre frau Schmitt et le régisseur, ne traite que de questions spéciales : récolte du blé, cherté du fourrage, élevage de la volaille, ensemencement de telle pièce de terre en asperges plutôt qu’en blé.

Je commence à penser comme Hilde : a une vraie corvée », cette fête des foins.

Pourtant, la conversation me trouve tout à coup attentive.

Le régisseur l’a fait dévier sur la difficulté qu’il y a souvent, pour lui, à diriger ces Polonais, aigris par les mesures vexatoires du gouvernement allemand.

L’interdiction d’enseigner leur religion dans leur langue, à leurs enfants, les a soulevés d’indignation.

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« Oui, gracieuse dame, il semble qu’on veuille leur enlever ce qu’ils ont de plus précieux, même plus que de l’argent! Et ils n’en tiennent guère compte, allez, de l’interdiction : les coups, à l’école, peuvent pleuvoir sur les enfants, les amendes et les jours de prison sur les parents, les mères n’en apprendront pas moins, en polonais, les prières à leurs enfants, les ênfants.ne répondront jamais en allemand au catéchisme de l’instituteur. Moimême, quand par hasard je leur commande en allemand, ils ricanent entre eux : « Ah! ah! ta (( langue du diable, tu peux la dégoiser. » Naturellement, pour éviter des ennuis, je fais celui qui n’a rien entendu, je redis mon ordre en polonais.

— Et vous faites bien », dit frau Schmitt.

Car, bonne comme elle est, elle est sensible à la misère morale de ces malheureux ; d’autant qu’elle admire aussi le courage et la ténacité avec lesquels ces pauvres gens, si insouciants d’habitude, défendent le peu qui leur reste de leur nationalité.

L’autre dimanche, elle a été informée qu’à

l’église, bravant la loi, le curé avait, en polonais, prêché un sermon plutôt séditieux :

(( Nous donnons à l’Empereur notre sang; nous lui payons l’argent des impôts; mais notre langue et notre foi appartiennent à Dieu, nous les lui gardons. »

Frau Schmitt, toujours conciliante, est immédiatement intervenue auprès des autorités locales pour qu’aucun rapport fâcheux ne soit fait en haut lieu.

Beaucoup d’autres propriétaires allemands, d’ailleurs, prennent aussi le parti des victimes; et l’opinion est si généralement en faveur des Polonais que, la dernière fois que Hilde et moi avons été à Bromberg, pour quelques courses, nous avons pu y voir, apposées en pleine ville, d’immenses affiches qui, sous un aspect caricatural, résumaient la situation lamentable des braves petits enfants polonais.

(( Si je prie en allemand, disait la légende, mon père me frappe; si je prie en polonais, l’instituteur me donne le fouet; si je ne prie pas du tout, alors c’est le curé qui me bat. » Hélas! il est toujours vrai ce mot du peintre

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Horace Vernet se dérobant à la demande du çzar Nicolas de lui faire un tableau sur la Pologne : « Sire, je craindrais de ne pas réussir; je n’ai jamais peint de Christ en croix. ))

Pauvre peuple! Quelle difïérence, cjuand j’y songe, entre la domination française et la domination allemande I Pendant deux cents ans; en terre d’Alsace, nos frères d’alors ont pu parler leur langue, sans que la France ait jugé nécessaire de la leur voler pour leur imposer la sienne !

Le café, enfin, est terminé.

(( Allons, me dit Hilde, viens. 11 faut nous exécuter. »

Les paysans sont déjà réunis sous la tente. Ils nous attendent pour commencer le bal. Ils nous attendent en chantant leur hymne national :

c( Boze cos Polsky », « La Pologne n’est pas morte ! »

Braves cœurs! avec quelle ardente conviction ils les répètent les paroles consolantes : « La Pologne n’est pas morte! »

Mais ils nous ont vues.

Deux jeunes gars viennent s’offrir à nous comme cavaliers; la Pologne, qui « danse toujours », nous entraîne dans son branle.

Qu’est-ce que Hilde me racontait? Ma robe serait tachée par les danseurs? Ils sont pleins de précautions, au contraire, ces garçons!

Pour ne pas nous souiller, ils tirent leur mouchoir et bien proprement nous le maintiennent dans le dos en nous enserrant la taille.

La précaution n’est pas inutile. Il fait terriblement chaud sous la lente; et la chaleur ne fait qu’augmenter quand on allume les lampes à pétrole.

Vraiment, danser devient alors tout à fait pénible; outre la chaleur, il faut supporter la poussière, que les danses soulèvent, et l’odeur âcre et forte de l’animal humain en sueur, odeur à laquelle s’ajoutent celle des lampes qui fument et de la vodka dont les danseurs vont s’abreuver à longues gorgées.

Une seule compensation à cette espèce de supplice : danser avec des danseurs émérites.

Ces paysans, tous Polonais, valsent avec

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\me souplesse, une mesure, qui tiennent de renthantement. C’est à croire qu’ils ne font que ça, toute l’année, tandis qn’on les croit occupés aux grosses besognes des champs.

Les paysannes les égalent.

A travers la poussière, qui me pique les yeux, je les vois tout à fait agréables, les jolies filles aux cheveux châtains. La figure animée par le plaisir, elles évoluent avec une grâce légère.

Hilde, grand corps raide, et moi aussi, bien que plus souple, nous sommes loin d’avoir leur aisance. Nous n’avons pas non plus leur bel entrain. Ce qui, pour elles, est un plaisir infini, une trêve à leurs soucis, nous semble à nous, plus sensibles aux inconvénients physiques, un devoir terriblement pénible.

Vers minuit, enfin, frau Schmitt juge que nous avons satisfait à notre tâche. Elle nous fait signe, nous nous éclipsons.

Ah! la bonne, l’exquise, la divine fraîcheur de la nuit, au sortir de la fournaise mal odorante de la salle de bal!

(c Avais-je raison? me dit Hilde. Tu en as

assez, toi aussi. Pourtant, eux vont s’en donner encore jusqu’à quatre ou cinq heures du matin; et comme, maintenant, ils sont délivrés de la contrainte de notre présence, ils vont s’en donner en s’amusant pour de bon.

— Oh! moi, Hilde, je préfère mon lit.

D’autant que demain je vais commencer mes malles, et qu’après demain j’ai encore la perspective d’une grosse fatigue : une trentaine d’heures de chemin de fer pour rentrer à Paris, où dès maintenant, j’en suis sûre, Hélène et mon beau-frère pensent à fêter mon retour. »

Mes malles sont finies. J’y ai placé les cadeaux de fête, « précieux souvenirs, si vous êtes fidèle et je le serai, certes, à l’amitié de frau Schmitt et de Hilde.

Arrivée chez elle, il y a quatre mois, indifférente, presque hostile, je les quitte aujourd’hui avec un regret sincère, qui ne va pourtant pas jusqu’à étouffer la voix joyeuse qui chante en moi : c< revoir Hélène et mon beaufrère et mes amis de France, mes amis de toujours, dont quelques-uns ont commencé à s’intéresser à moi déjà avant ma naissance! » Frau Schmitt et Hilde m’ont accompagnée à la gare, dans la Victoria.

11 fait un jour triste, un ciel bas et crépusculaire de fin septembre; un vent d’est, glacial, nous apporte le froid des steppes de Russie, de tout là-bas, depuis l’Oural; il nous fouette furieusement; on le dirait armé de lanières, tant il nous cingle les joues et les oreilles. Dans les champs sablonneux, les paysans polonais font la récolte des pommes de terre. Qui reconnaîtrait en eux nos danseurs d’avant-hier?

Vêtus de grosse laine rousse, courbés à terre dans l’attitude de bêtes qui fouillent, ils peinent, les rudes remueurs de terre, sans même, au passage de la voiture, lever vers nous leur figure un moment distraite.

A mesure que nous approchons de Bromberg, la bonne face de frau Schmitt donne les signes évidents d’un attendrissement progressif : ses narines s’agitent, les plis de sa bouche s’abaissent, ses yeux se gonflent, ses joues se contractent en une grimace lamentable : elle va pleurer... elle pleure! De

grosses larmes tombent goutte à goutte, si pressées qu’elles semblent venir d’une source très profonde.

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Bonne frau Schmitl! Tant de larmes sur mon départ! sur moi, petite Française, inconnue il y a si peu de temps, et qui retourne, pour toujours sans doute, dans la nuit de Féloignenient! Je suis touchée. Je voudrais pleurer, moi aussi. Je me fais Tefiet d’une « sans cœur »; mais j’ai beau m’appliquer, mes yeux restent secs. Affaire d’habitude, sans doute.

Hilde est moins réfractaire. Tout de suite, les pleurs de sa mère ont été, pour elle, très communicatifs. A la première larme de frau Schmitt, les siennes ont commencé à couler.

Que faire entre ces deux désolées?

Je leur prends les mains; je les leur serre tendrement, de toutes mes forces. Un peu trop peut-être, maintenant que j’y repense. J’ai du leur faire mal, comme je me suis fait mal à moi-même.

Frau Schmitt me regarde avec des yeux noyés. Elle ébauche un sourire pour me témoigner qu’elle a été sensible à mon vigoureux serrement de main. « Elle me sourit au milieu de ses larmes. » Mais qu’elle est loin d’avoir ainsi la divine beauté de la mélancolique

Andromaque sur les remparts de Troie!

Qu’elle en est loin!

Nous voici arrivées à Bromberg. Frau Schmitt me remet un volumineux paquet où elle a réuni, — ô chère ménagère allemande^ sentimentale et pratique! — des sandwichs, un pâté, des küchen, pour la faim; des pommes et une canette de bière, pour la soif; et un bon gros tricot, œuvre de ses doigts industrieux, pour le froid.

L’arrivée du train coupe court aux dernières eftusions.

Frau Schmitt me serre sur son cœur, tendrement; Hilde m’applique deux baisers retentissants comme des soufflets, mais si amicaux! je monte dans un compartiment où un vieil Allemand, à lunettes d’or, semble s’intéresser beaucoup à nos adieux.

Vite, avant que la machine reparte, les derniers mots :

(( Au revoir, gracieuse dame! au revoir, Hilde! à Paris, n’est-ce pas? vous viendrez toutes deux... »

La machine siffle, stridente; sur le quai,

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frau Sclimitt et Hilde agitent leur moucdioir; point de départ en Allemagne sans mouchoir qui flotte aux mains. Vite, vite, je tire le mien; je me penche à la portière; mais je commence à peine à répondre aux signaux du quai, que le vent furieux enlève le voile de mon chapeau.. Un éclat de rire derrière moi me fait retourner.

C’est mon compagnon de voyage qui, malgré ses lunettes et sa gravité apparente, s’abandonne à une douce hilarité.

Un peu vexée d’être si comique, je me rencogne à ma place; et, les yeux clos, je laisse mes pensées aller, en souvenir déjà, vers les deux cœurs affectueux dont . je n’ai reçu, pendant quatre mois de vie commune, que des témoignages d’amitié.

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