DEUXIÈME PARTIE
DANS LE MECKLEMBOURG
Une amie de pension, AnnaBilse, m’a invitée à passer quelques semaines en Allemagne.
J’ai quitté Paris pour Schwerin un soir de la mi-juillet. Voyage long et monotone. Mon compartiment était complet. Malgré les fenêtres ouvertes, il faisait très chaud. A mes côtés, un gros Allemand ronflait, sonore comme un orgue. Son gilet déboutonné, ses chaussures retirées, il était à l’aise. Je l’étais moins. Dans son sommeil, mon Allemand, bien sûr, rêvait que mon épaule était un oreiller. A tout moment, sa tête roulait sur moi. J’avais beau me dégager d’une secousse, les ronflements ne cessaient point. L’aube m’a délivrée. Mon
voisin s’est éveillé, s’est étiré, a reboutonné son gilet, remis son faux-col et ses chaussures; puis, tourné vers moi, la mine épanouie : (( Ah! je crois que j’ai dormi?... »
J’ai fait un signe affirmatif et énergique. Mais, peu désireuse d’entrer en conversation, j’ai tiré un livre de m‘on sac.
« Mauvais de lire en wagon », m’a judicieusement observé mon compagnon.
Plutôt pour me débarrasser de lui que pour lui obéir, j’ai cessé ma lecture; et, enfoncée dans mon coin, j’ai fermé les yeux. Très brave homme, point froissé, mon Allemand m’a dit : « Vousallezà Hambourg, mademoiselle?dormez tranquille, je vous réveillerai à Cologne. »
J’ai remercié; et, la fatigue aidant, j’ai dormi jusqu’au moment où une tape légère sur l’épaule m’a fait sursauter :
(( Cologne, gracieuse demoiselle », m’avertissait amicalement mon voisin.
J’ai vite rassemblé mes bagages. Je suis descendue; et, sur le quai, je me suis mise en quête du train pour Hambourg.
J’ai horreur de la fumée. Aussi, soigneuse-
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ment, me suis-je installée dans un « Nicht raucher ».
Au bout d’un instant, un Allemand, porteur de multiples paquets, monte à son tour. Pour caser ses bagages,- il dérange les miens, me heurte sans s’excuser, fait beaucoup de poussière, tousse, crache, renifle, enfin s’assied. Je respire, soulagée. Sans sembler s’apercevoir de ma préseïice, mon intrus tire un cigare de sa poche, le taille, l’allume, et, par bouffées, m’en souffle la fumée en plein visage.
Indignée, je proteste : « Nicht raucher!
Nicht raucher! »
Mon Allemand feint un grand étonnement.
Il m’adresse quelques mots rapides et véhéments. Sa voix tape les syllabes comme la laveuse le linge. Me querelle-t-il? M’injuriet-il? Ni l’un ni l’autre. Simplement, mes oreilles sont inaccoutumées à la douceur des consonances germaniques.
En effet, il m’explique :
(( Les compartiments pour fumeurs sont tous pleins. »
Forte de mon bon droit, sans pitié, je m’obstine :
« Gela m’est égal : Nicht raucher. )>
Mon compagnon s’éclipse. Je me réjouis.
Mais, bientôt, il réapparaît :
« Si la fumée vous gêne, mademoiselle, il y a encore de la place dans le compartiment des (( dames seules )>. Je viens de m’en assurer. » Suffoquée d’un tel sans-façon, j’empoigne mes colis, je descends; et mon Allemand n’a même pas la complaisance de me passer ma valise.
Certes, il fait meilleur être femme en France qu’en Allemagne! Pour me dédommager, à Schwerin, je trouve Max, le mari d’Anna, venu au-devant de moi. Tout de suite il m’est sympathique, ce grand garçon à la moustache blonde et au teint frais. Vigoureusement, il me broie les mains, me débarrasse de mes paquets, me dit la joie d’Anna à me recevoir, veut absolument m’offrir à boire et à manger; puis, sur mon refus, me fait monter en voiture.
Nous traversons une campagne verdoyante.
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et, au bout d’une heure, nous arrivons à Altdorf, joli village qui se mire dans un lac. Les maisons des paysans, gaies et propres, ont l’air bien rustique avec leur toit en jonc. J’aime la campagne, je suis contente.
La voiture enfile une avenue de peupliers, longues quenouilles dressées, rigides, vers le ciel ; nous tournons un étang ; voici une pelouse où s’immobilise une ménagerie enterre cuite : chevreuils, chiens et biches; nous stoppons.
« La maison ! » annonce Max. Je me retourne, je vois une bâtisse de style rococo, telle que la mode en fut en Allemagne, il y a quelques années. Des sculptures, des tourelles, des mâchicoulis : c’est lourd et prétentieux.
Sur le perron, de chaque côté du seuil, deux monstres, deux affreux gnomes en faïence, semblent monter la garde. L’un porte une lanterne; l’autre dresse, sur une hampe, un petit pavillon orné du mot « Wilkommen » (Bienvenue).
Mon arrivée a été signalée. La maison s’emplit de bruit. Des pas dégringolent l’escalier, des portes battent. Anna paraît. Certes, Max
ne m’a pas trompée. Anna est contente à « en rugir », comme on dit ici. Elle « rugit » pour de bon. Elle s’élance vers moi avec des cris frénétiques !
« Hoch, hoch, hoch, Jacqueline, ma petite aimée, mon cœur, mon cher trésor, ma jolie fouine... »
Elle m’enlève de terre, m’élève à sa hauteur, m’embrasse vigoureusement; ses baisers sonnent drus comme grêle. Longtemps après, j’en sens encore la brûlure sur mes joues. Derrière Anna, sa belle-mère, la robuste frau Bilse, sourit à nos effusions.
Je m’incline devant elle. Très « gemütlich », frau Bilse me tend la main.
Ignorante du cérémonial, j’allais, sans plus de façon, la serrer.
Heureusement, Anna veille :
(( Baise, Jacqueline, baise. »
Un peu à l’écart, la jeune Ada, la belle-sœur d’Anna, me dévisage curieusement de ses yeux pâles.
Je vais à elle.
Rougissante, émue :
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« Voulez-vous m’embrasser? me demandet-elle.
— Bien volontiers, Ada. N’êtes-vous pas la sœur de mon amie? »
Là-dessus, Anna me saisit par un bras. Je prends Ada par la main; et, ainsi enlacées, nous entrons dans la maison.
(( Viens tout de suite saluer grand’maman, me propose Anna. Elle est si désireuse de te voir! Si elle pouvait marcher, elle serait descendue avec nous sur le perron. »
La vieille dame Hartmann, en effet, est impotente. Non paralysée, ni rhumatisante, comme je me l’imaginais, mais trop grosse, trop ventripotente pour que ses jambes puissent la porter. Pauvre frau Hartmann, elle ne se déplace plus qu’avec deux bras! Si elle a trop aimé la bonne chère, elle l’expie aujourd’hui. Autour d’elle, on la plaint; pas beaucoup, cependant. Son cas est si fréquent en Allemagne! l’accoutumance y émousse la pitié.
Anna ouvre la porte du salon.
Ecroulée dans un fauteuil, frau Hartmann m’apparaît, masse informe et molle; le ventre
rejoint la poitrine qui elle-même rejoint l’échafaudage des mentons. La face est bouffie, luisante et rouge. A peine si j’y distingue les yeux.
Bienveillante, la vieille dame m’adresse quelques paroles d’accueil et m’offre s» main, une main douce, dodue, potelée, fondante .de graisse, dont les doigts sont ronds comme des saucisses.
Machinalement, j’ai un clin d’œil interrogateur vers Anna :
(( Baiserai-je, Anna?
— Baise, Jacqueline, baise... »
Les rites accomplis, Anna m’entraîne vers ma chambre. Vraiment, elle semble très impatiente de m’y voir pénétrer. Je comprends bientôt pourquoi.
Anna m’a ménagé une réception... impériale, ni plus ni moins. La pièce est décorée de fleurs, de verdure, de banderoles. Au-dessus de la porte, des branches forment une manière d’arc triomphal; piquées dans le feuillage, des inscriptions me répètent ce que je lis ici sur tous les visages : bienvenue, bienvenue ! Nulle part, je n’ai jamais été ainsi fêtée.
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« Quelle gentille attention, Anna! »
La figure de mon amie s’illumine :
c( Tu es contente ?
— Je suis touchée.
— Pourquoi ? C’est si naturel ! En Allemagne, c’est notre habitude pour accueillir un hôte. Dans certaines familles meme, les domestiques décorent ainsi la maison après une absence de leurs maîtres. Pour être sincère, je dois ajouter qu’ils n’en ont pas généralement l’idée d’eux-mêmes : ce sont les maîtres qui, au départ ou par lettre, se sont commandé cette petite manifestation. »
Je ris :
« Son caractère n’en est que plus officiel ! » Anna me quitte. J’examine ma chambre.
Gaie et claire, elle est garnie de meubles, dédaignés parce que démodés, mais fort convenables encore. Le lit à bateau est en citronnier, ainsi que la commode et le secrétaire. Aux fenêtres, des rideaux au crochet profilent, l’une au-dessus de l’autre, une série de petites tours Eiftel! Hélas! quitter Paris, avaler cent cinquante lieues, venir jusque dans le Meck-
lembourg et y trouver l’obsession de la tour Eiffel!
Pour faire la sieste, a la pause )> obligatoire de deux à quatre, je possède un canapé Louis XVI, laqué gris-perle et vêtu d’une soie mirifique, couleur de chair, fleurie de minuscules jDouquets brodés à miracle. « Une vieillerie! )) a-t-on dû penser dédaigneusement. Une vieillerie avec quelques reprises par-ci, par-là, c’est vrai, mais qui me console de mes tours Eiffel. Au chevet de mon lit est suspendue une inscription biblique : « Dieu est notre forteresse ». C’est le (( spruch », d’usage encore dans les maisons bien pensantes.
Je m’occupe à défaire ma malle.
Soudain, une bouffée d’air. La porte s’ouvre. Anna reparaît. Sa figure rayonne d’orgueil. Précieusement, elle serre dans ses bras un volumineux paquet blanc qui se trémousse. Je m’approche. Sous un voile de tulle, je découvre une boule rose avec de petits yeux clairs, un rien de nez, des fossettes plein les joues, et pas plus de cheveux ni de sourcils que dans ma main. Tout ça, le gros paquet
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et la bonne boule rose, c’est Albrecht, le fils d’Anna.
Je me récrie d’admiration.
(( Oh! l’amour! il est superbe! magnifique ! »
J’accumulerais jusqu’au soir les adjectifs les plus hyperboliques, aucun ne semblerait exagéré à mon amie. Pour elle, son fils est beau comme un dieu; miaux même encore.
(( 11 te fait honneur, Anna.
— Certes! C’est moi qui le nourris. Je suis une vraie « Kindermutter », comme nous disons, et je m’en vante.
— Et ton bonhomme en profite. En a-t-il une mine! Et des bras, et des jambes! Sais-tu? je m’en souhaite un pareil quand je serai mariée. »
A ce moment. Bébé crie.
(( C’est l’heure de sa tétée, m’explique Anna; il la réclame, le gourmand : il n’aime pas à attendre. »
Mon amie me laisse.
Je me replonge dans ma malle...
Un coup discret à ma porte.
(( Entrez... »
La mine ronde d’Ada se profile dans le vantail entrebâillé :
(( Je ne vous dérange pas, Jacqueline?
— Non, non, Ada. Entrez tout entière et fermez la porte. )>
Elle est gentille, cette petite Ada.
Hier encore une (c backfisch )>, elle en a gardé la timidité, la promptitude à rougir, l’air candide et la curiosité. Ses joues roses sont trouées de fossettes tout comme celles d’Albrecht; ses jolis cheveux châtains sont doux comme de la soie.
Ada est ma voisine de chambre.
Son petit salon seul nous sépare. Bientôt, elle m’y entraîne, elle veut me présenter son fiancé : Ernst.
Ernst n’est pas à Altdorf^ mais sa photographie trône sur la commode d’Ada à la place d’honneur.
En toute sincérité, je félicite Ada : Ernst est un robuste garçon, bien planté.
A mon point de vue, il n’a qu’un peu trop, non pas de ventre, ce n’est pas la place... un
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peu trop d’estomac serait plus juste. Sur cette proéminence, son gilet bombe!
Naturellement, je garde mes réflexions pour moi.
' Ada les devine-t-elle? Ce serait à le croire.
« Ernst est un peu trop gros, remarque-t-elle. 11 pèse déjà cent kilos ! c’est beaucoup ! Moi qui avais toujours rêvé d’un mari mince! ajoutet-elle, rieuse. Voyez, Jacqueline, un mari comme celui-ci. ))
Elle me montre la photographie d’un élégant dragon.
(( Je puis bien vous le confier, à vous, l’amie d’Anna. J’ai beaucoup « schwarmé )) pour ce beau dragon. C’est Eitel, mon cousin! Ah! si maman avait voulu!... Mais il paraît qu’Eitel est un affreux mauvais sujet, très dépensier! Il m’aurait rendue malheureuse, affirme-t-on. N’empêche que j’ai « schwarmé » pour lui. Est-on maître de ses « schwarms »?
— Eh bien! si Ernst s’en doutait! »
Ada paraît surprise :
« Il n’en prendi^ait pas ombrage. Ernst sait
combien je l’aime. Aimer son mari ou son fiancé n’empêche pas d’avoir « schwarmé ». Un « schwarm », c’est un amour idéal. Vous n’avez pas ça en France ? ^
— Nous l’avons, peut-être ; nous ne l’avouons pas.
— Pourquoi? puisque ce n’est pas mal.
— Non, ce n’est pas mal; mais combien de sentiments intimes demeurent secrets au plus profond du cœur, sans qu’on les dévoile jamais !
— Jamais! même à son mari, même à son fiancé?
— Surtout à son mari ou à son fiancé; je le crois du moins. On peut se taire sans manquer à la sincérité. »
Ada écarquille des yeux ronds.
(( C’est étrange, murmure-t-elle, pensive; nous sommes voisins, nous sommes Allemands et vous Français; pourtant que de différences entre nous! »
Mais bientôt, abandonnant ces considérations psychologiques :
« Jacqueline, voulez-vous me laisser voir
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VOS robes? vos chapeaux, surtout. Ils ont été faits à Paris, n’est-ce pas? »
Très flattée, j’exhibe toilettes et chapeaux. Jamais je n’ai tant regretté de les voir si peu nombreux et si simples.
Ada n’en juge pas ainsi. Elle se récrie d’admiration :
« C’est « schick! » oh! c’est d’un « schick! » J’ai beau protester, l’air modeste, Ada interrompt :
« Il n’y a qu’un Paris au monde. Nous avons bien raison de le dire. »
A ce moment, une cloche retentit.
« Vite! vite! fait ma petite amie, préparonsnous : c’est le premier coup du souper ; grand’maman n’aime pas à attendre. »
Le repas nous trouve tous réunis autour de la table ronde de la salle à manger, frau Hartmann comme les autres. Un domestique l’y a roulée dans son fauteuil.
Debout, chacun devant nos places, sauf la vieille dame, nous allions nous asseoir, mais la voix de frau Hartmann prononce sur un ton de léger reproche :
(( Et le bénédicité^ Acla?
— Ya, wohl, grand’maman : « Jésus-Christ, sois notre hôte; bénis la nourriture que nous allons prendre. »
Pendant cette courte prière, j’examine mes hôtes.
Quel contraste, chez les trois générations!
La vieille frau Hartmann est en communication directe avec Dieu. Cela se lit très clairement dans son attitude recueillie, dans son visage plus grave. — Près d’elle, sa fille, frau Bilse, prie, mais sans grande ferveur. — Pour Max, Hilde et Ada, leur air indifférent Faccuse très net : ils répètent des paroles machinales dont le sens religieux leur échappe.
Le souper, en Allemagne, est toujours un repas léger : des viandes froides et des œufs.
Ceux servis ce soir sont à la coque.
Max ouvre le sien et murmure contrarié :
« Ach! encore trop cuit, presque dur.
— Prends le mien, offre immédiatement Anna. Il est juste à point. »
L’échange se fait. A peine si Max remercie.
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Le tout petit sacrifice de sa femme lui semble si naturel !
A la place de mon amie, dans une circonstance semblable, bien des Françaises auraient agi de même, je le sais. Pourtant, à voir la sérénité avec laquelle Max mange l’oeuf d’Anna, je ne puis m’empêcher de penser à la justesse de la caricature allemande bien connue :
Un gros homme, attablé dans un café, dit à sa femme assise près de lui :
(( Tiens, Gretchen, tu peux boire ma bière, elle est chaude. Je vais m’en commander de la plus fraîche. »
Vers la fin du repas, Max fait un signe au domestique.
Celui-ci apporte une bouteille de champagne.
(( Pour fêter l’arrivée de M*^® Jacqueline! » dit Max gracieusement.
Les coupes s’emplissent. Nous les heurtons : « Prosit! prosit !... »
(( Prosit et bonne santé pour tous vos parents, Jacqueline! »
Je remercie; et, désireuse de répliquer par
quelque chose d’aimable, je me tourne vers Ada :
c( Prosit pour Ernst, et tous mes vœux! »
Au sortir de la table, nous passons dans le petit salon. Max ouvre la porte-fenêtre et s’installe à fumer sur la terrasse.
La vieille frau Hartmann prend son tricot, frau Bilse son crochet, Hilde une tapisserie, et Ada un gilet qu’elle brode.
Le tricot de frau Hartmann est destiné aux pauvres. L’ouvrage au crochet de frau Bilse est une paire de rideaux. Oh! oh! c’est à elle que je dois mes tours Eiffel!
Pour moi qui, ce soir, n’ai pas descendu d’ouvrage, j’examine la pièce où nous nous tenons.
Tout de suite, quelques grandes photographies pendues au mur attirent mon attention.
Celle de l’Empereur actuel, d’abord; moustaches dernier port. « Moustaches pacifiques. »
En vis-à-vis, un portrait, non de l’Impératrice, comme je m’y attendais, mais de « notre Kronprinzessin », extrêmement populaire en
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Allemagne, où elle est bien plus aimée assurément que sa belle-mère.
Plus loin, sur un même panneau, — la mort est une grande niveleuse! — Napoléon P**; et à côté, dans un meme cadre, les « trois feuilles du trèfle », selon l’expression des historiens allemands : le vieux Bismarck, Moltke et Guillaume Le vainqueur d’Iéna en pendant au vainqueur de Sedah !
Max a-t-il lu ma surprise dans mon regard ?
Sans doute : car, de la terrasse, il me dit :
(( L’Allemagne guerrière honore et admire également tous les grands capitaines, même ceux qui l’ont combattue. »
Dans une vitrine, sont rangés les souvenirs de la famille, ainsi que m’explique Ada.
<( Voici, en vermeil, la coupe du grand-père Hartmann, dans laquelle sont incrustées ses croix. »
La coupe est large et profonde.
(( Elle contient trois quarts de litre, dit frau Hartmann, qui ajoute non sans fierté : Mon mari la vidait d’un trait. »
Maintenant, Ada me montre la médaille de Soixante-dix.
(( Celle de papa qui fit la guerre. »
Je la prends; je la tiens dans mes mains, cette médaille dont l’inscription rappelle orgueilleusement : a Dieu était avec nous... » Une onde d’émotion, du cœur me monte au visage.
Ada le remarque, et naïvement :
« C’est curieux, vous autres Français vous semblez ne pas avoir oublié; nous, en Allemagne, nous ne vous en voulons plus du tout. C’est si loin, cette guerre!... »
Rien à répondre, n’est-ce pas? Et si je relève ici cette phrase candide, c’est que maintes fois je l’ai entendue, en Allemagne.
Un dernier souvenir éveille mon attention : une main de femme, en marbre rose.
(( Le cadeau qu’Anna a donné à Max pour son dernier anniversaire.
— Oh! je n’ai pas eu le mérite de la trouvaille, rectifie Anna, modeste. L’idée m’a été fournie par un journal : on y racontait que
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rimpératrice avait ainsi offert sa main sculptée à l’Empereur.
— Qu’importe à qui revient l’invention , Anna! répond frau Bilse. Le souvenir n’en a pas moins de valeur; il a fait grand plaisir à ton. mari. C’est si difficile de trouver chaque année un présent original! on est vite embarrassé. Aussi, je vous recommande celui-là, Jacqueline, pour Madame votre mère. C’est peu banal et très pratique : on peut s’en servir comme presse-papier. »
Ma main, reproduite, coupée, sur le bureau de maman ! brrr ! il m’en passe un petit frisson
à la racine des cheveux...