‹ Au pays d'exil de ChateaubriandChapitre 32 sur 128 · Cf. ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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sa vie pour l'éternité ? Il est possible. Mais n"obéissait-il pas aussi à un autre sentiment? Il y a, dans les Mémoires (r Outre-Tombe, une page qui nous livre, ce me semble, une des clefs du mystère*.

C'était du temps que Chateaubriand faisait au petit séminaire de Dol ses premières humanités. Un matin, comme il jouait aux barres dans la cour, on vient l'avertir que quelqu'un le demande :

Je trouve un gros homme, rouge de visage, les manières brusques et impatientes, le ton farouche, ayant un bùton à la main, portant une perruque noire mal frisée, une soutane déchirée retroussée dans ses poches, des souliers poudreux, des bas percés au talon : « Petit polisson, me dit-il, n'êtes-vous pas le chevalier de Chateaubriand de Combourg? — Oui, monsieur, répondis-je tout étourdi de Tapostrophe. — Et moi, reprit-il presque écumanl, je suisle dernier aîné de votre famille, je suis l'abbé de Chateaubriand de la Guerrande : regardez-moi bien ». Le fier abbé met la main dans le gousset d'une vieille culotte de panne, prend un écu de six francs moisi, enveloppé dans un papier crasseux, me le jette au nez et continue à pied son voyage, en marmottant ses matines d'un air furibond. J'ai su depuis que le prince de Condé avait fait offrir à ce hobereau-vicaire le préceptorat du duc de Bourbon. Le prêtre oulrecuidé répondit que le prince, possesseur de la baronnie de Chateaubriand, devait savoir que les héritiers de cette bar<mnie pouvaient avoir des précepteurs, mais n'étaient les précepteurs de personne. Cette hauteur était le défaut

de ma famille; elle était odieuse dans mon père; mon frère la poussait jusqu'au ridicule ; elle a un peu passé à son fils aîné. — Je ne suis pas bien sûr, malgré mes inclinations républicaines, de m'en être complètement aflFranchi, bien que je l'aie soigneusement cachée.

L'anecdote est doublement significative, et par elle-même, et par l'aveu qui la termine. Ou je me trompe fort, ou ceci nous expliquée mots couverts le pourquoi du secret si jalousement gardé par le neveu du « fier abbé » sur ses deux ou trois ans de professorat. Un Chateaubriand ne devait pas, ne pouvait pas avoir été professeur. Que, pour rétablir les affaires de sa famille, il eût pratiqué le négoce, voire la traite, comme c'avait été le cas pour le père de François-René, il n'y avait là que demi mal. « Le commerce, insinue quelque part l'auteur des Mélanges littéraires ', a toujours eu chez nous je ne sais quoi de poétique et de fabuleux ». Mais l'enseignement, qu'était-ce sinonla déchéance pure et simple, sans même l'excuse de la poésie et d'un vague lointain de légende ? C'est évidemment cette prétendue déchéance que, par un antique préjugé derace, et« malgréses inclinations républicaines», l'auteur des Mémoires d' Outre-Tombe ne s'est pas senti le cœur de confesser. Faiblesse, d'ailleurs,

1. P. 11. Il est vrai que, peu d'années plus tôt, il s'exprimait d'un autre ton : « Dans les contrées où les hommes s'occupent exclusivement du commerce, les belles-lettres sont ordinairement négligées. L'esprit mercantile rétrécit l'âme; le commis qui sait tenir un livre de compte ouvre rarement celui du philosophe « [Essai, t. I, p. 227).

trop pardonnable, pour peu que l'on se représente dans quelles sinistres conditions d'exil, de maladie, de tristesse et peut-être d'humiliation, l'ancien officier du régiment de Navarre fut condamné à exercer le métier deteacher.

Dans le temps même qu'il en vivait, il n'admettait pas que les gens de sa sorte et de sa trempe pussent accepter d'en vivre. N'était-ce pas aux jours de Beccles, en rentrant chez lui de la Brightley s School, qu'il écrivait dans VEssai^ :

Nous supportons l'adversité, non d'après tel ou tel principe, mais selon notre éducation, nos goûts, notre caractère, et surtout notre génie. Celui-ci, s'il peut gagner passablement sa vie par une occupation quelconque, s'apercevra k peine qu'il a changé de condition ; tandis que celui-là, d'un ordre supérieur., regardera comme le plus grand des maux de se voir obligé de renoncer aux facultés de son âme, de faire sa compagnie de manœuvres, dont les idées sont confinées autour du bloc qu'ils scient, ou de passer ses Jours dans l'âge de la raison et de la pensée, à faire répéter des mots aux stupides enfants de son voisin. Un pareil homme aimera mieux mourir de faim que de se procurer à un tel priîj les besoins de la vie.

Non! Fort heureusement pour lui, et plus heureusement encore pour nous, l'instinct de conservation et, sans doute aussi, le pressentiment de ses destinées futures parlèrent chez le jeune émigré plus haut que son orgueil. Il s'acharna

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