‹ Au pays d'Hamlet, instantanés scandinavesChapitre 10 sur 29 · P AU PAYS D'HAMLET · texte numérisé non relu

P AU PAYS D'HAMLET

braquons sur le groupe qui s'est formé spontanément à l'ombre d'un taillis. Ces braves gens sont tellement ravis de cette bonne aubaine, qu'ils se pressent de façon à en profiter le plus nombreux possible. Il n'est pas jusqu'au petit fantassin posté en faction à la porte du fort, qui ne se départisse de son impassibilité, pour aller se ranger à leurs côtés : les séductions de l'art photographique ont décidément, sous toutes les latitudes, la même prise sur la vanité de Dumanet.

Nous rentrons en ville par la Bredgade, la rue aristocratique par excellence, où se trouvent l'une à côté de l'autre l'ambassade de France et l'église catholique métropolitaine. A l'issue de la grand'messe que célèbre, devant une assistance assez nombreuse, l'évêque en personne M" von Euch, nous nous disposons à visiter les musées. Le plus célèbre et le plus remarquable de tous est celui qui est consacré à Thorvaldsen : c'est par lui que nous débuterons.

L'illustre sculpteur auquel Copenhague s'enorgueillit d'avoir donné le jour est trop connu, pour que nous tentions de retracer sa biographie. Les Danois le révèrent comme un Dieu, et le monument qu'ils lui ont érigé rappelle, par sa conception un peu païenne, aussi bien que par son aménagement, les cénotaphes des Pharaons d'Egypte. Sur l'étroit îlot que recouvrent presque entièrement les ruines du palais de Christiansborg, s'élève un édifice, en forme de mausolée, que surmonte une coupole de bronze, et dont le fronton supporte un quadrige conduit par la Victoire. L'architecture n'en

Groupe Je promeneur! sur la Langelin

est peut-être pas irréprochable; les fresques vaguement pompéiennes qui en décorent les murs extérieurs, et que les pluies ont heureusement en partie effacées, ne sont point évidemment sorties du pinceau d'un maître; mais l'intention pieuse qui en a inspiré la construction doit suffire à en excuser les défauts. Aussi bien, le grand artiste qui y repose, couché sous une humble touffe de gazon, environné de tous les souvenirs de sa vie, le remplit tellement de lui-même, que ces détails d'importance secondaire deviennent indifférents. La plupart des œuvres innombrables qu'il a animées de son génie si souple et si varié y sont représentées, soit par les maquettes en plâtre où il en avait esquissé le modèle, soit par les figures en marbre qui en ont été l'expression définitive; les bas-reliefs, les bustes, les statues de dieux, de héros, d'hommes célèbres, façonnés par son ciseau fécond, y occupent plus de quarante salles, et l'œil ne se lasse pas d'en parcourir les galeries. II y a tant de grâce, tant de fraîcheur dans ces compositions exquises, dont l'éternelle jeunesse défie les atteintes du temps ! Thorvaldsen avait dû, comme ses contemporains, céder au courant magnétique qui, dans

Musée de Tben'.ilJien

les dernières années du xvin e siècle et dans les premières années de celui-ci, avait brusquement retourné les esprits du côté de l'antiquité.

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La Révolution n'avait rien trouvé de mieux, pour rajeunir le vieux monde, que de le ramener à quelques siècles en arrière, et, sous prétexte de rénovation, que de ressusciter le passé. Elle avait remis à la mode les costumes, le langage et les mœurs du paganisme, remplacé pour le baptême des enfants les vocables surannés des saints du calendrier par des noms plus sonores empruntés à Plutarque, et Napoléon, le nouveau César, en considérant les générations de Brutus, de Scipion,

Statue de Tkoivaldscu exécutée par lui-même.

de Manlius qui venaient de naître à la lumière, pouvait s'approprier le mot du Sertorius de Corneille :

Rome n'est plus dans Rome; elle est toute où je suis.

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11 était naturel que de telles idées, promenées à travers l'Europe par nos armées victorieuses, finissent par imprégner les cerveaux. S'il les avait, pour ainsi dire, recueillies malgré lui dans l'air ambiant, si son long séjour en Italie, en le familiarisant avec les chefs-d'œuvre de la statuaire, avait contribué sans doute à les développer davantage en II Thorvaldsen avait trouvé néan- I moins dans son organisation exceptionnelle le moyen de rester lui-même. Il avait bien compris que la sculpture, avilie par le mauvais goût des âges précédents, défigurée par la mièvrerie et la mignardise, avait besoin, plus que les autres arts encore, de se retremper aux sources de l'idéal pur. 11 employa, pour la revivifier, le même traitement que David avait appliqué à la peinture, lorsqu'il avait entrepris de lui restituer le type de mâle beauté qu'avaient voilé en elle les fades élégances de Watteau et de Boucher; mais il sut peut-être mieux que notre éminent compatriote se pénétrer et se dégager à la fois des exemples des anciens, et l'inspiration qu'il y puissa, loin de le réduire au rôle d'imitateur servile, fit de lui un créateur.

On lui a reproché parfois un peu de froideur : ceux-là seuls qui se sont mépris sur son admirable simplicité ont pu porter sur lui un pareil jugement, qui n'est même pas une critique. Rien n'est plus rebelle en effet à des règles précises que les manifestations esthétiques,

Chris/ it Thorvaldser à la catbidraU de CopeKbù

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rien n'est plus variable et plus contingent que les appréciations dont elles sont l'objet. Nous voyons couvrir d'or aujourd'hui des toiles que Millet, de son vivant, ne réussissait pas à vendre, et nous prônons Courbet avec autant d'exagération qu'on en mettait à le dénigrer, il y a vingt ans. Que nos nerfs émoussés par l'agitation fiévreuse de cette fin de siècle exigent, pour s'éveiller, des impressions plus violentes, que nous recherchions, par conséquent, dans les productions de l'art les palpitations, les tressaillements de notre propre organisme, que les masques des statues, pour prendre un exemple, doivent porter le reflet de nos traits convulsés, il n'y a pas lieu de s'en étonner. Boileau a proclamé depuis longtemps que le vrai seul était beau, et nous sommes tentés en effet d'attribuer le caractère de beauté à tout ce qui nous paraît être l'expression de la vérité. Mais l'influence qu'exerce sur nos opinions telle ou telle circonstance passagère, telle ou telle disposition spéciale de notre part, ne va pas jusqu'à modifier la valeur intrinsèque des chefs-d'œuvre auxquels elles s'appliquent. De ce que nous préférons l'attitude crispée du Laocoon à l'impassibilité olympienne de l'Apollon du Belvédère, il ne résulte pas que l'un soit supérieur à l'autre. L'amour-propre national des Suédois peut se glorifier du talent fougueux de Pierre Molin, citer avec ostentation son groupe fameux des Duellistes qui orne une des promenades de Stockholm : le style distingué de Thorvaldsen n'a rien à redouter de la comparaison, et le Christ ressuscité qu'il a exécuté pour la cathédrale de Copenhague est digne de figurer parmi les plus beaux modèles de la statuaire. La Grèce, aux plus beaux jours de la période classique, se serait

Groupe des Duellistes, de Pierre Molin, à Stockholm.

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extasiée devant la plastique irréprochable de son Jason, devant les poses pleines d'un pudique abandon de sa Psyché; aucune des figures qu'elle nous a laissées ne dépasse en tout cas, pour la perfection de la forme, pour la délicatesse de la touche, la série des délicieux tableaux qu'il a consacrés à l'Amour, et il est telle de ses frises, tel de ses basreliefs, quen'auraitpas désavoués Phidias ou Praxitèle.

Quant à nous, nous sortons émerveillés de ce temple de l'art, où le génie moderne a su faire revivre la pensée antique dans sa plus lumineuse expression, et après avoir traversé le petit pont qui conduit à l'ancienne cour d'honneur du château de Christiansborg, nous pénétrons dans le Prindsens Palais, ou Palais du Prince, qu'habitaient autrefois les héritiers de la couronne, et qui renferme aujourd'hui une des plus belles collections ethnographiques de l'Europe. En quelques pas, nous avons fran- i chi des siècles et |

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monde nouveau, le monde barbare, s'ouvre devant nous. Nous ff admirions tout à l'heure, dans la

lut l'eUOr à H»! nichés £ Amants. {Bas-relief de Thorvaldsen.)

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splendeur d'œuvres presque parfaites, l'intelligence humaine parvenue, par de persévérants efforts et de lentes conquêtes, à l'apogée de sa puissance créatrice, nous allons maintenant, mesurant d'un coup d'ceil en arrière le chemin parcouru, la surprendre à ses premiers pas, à ses premiers bégaiements. Ce ne sont pas seulement en effet les fastes des anciens habitants des pays Scandinaves, ce sont les annales mêmes de la civilisation en général, que vont dérouler à nos yeux les vitrines de ce Musée des Antiquités du Nord, qui n'a d'égal au monde que celui de Stockholm. Sur tous les points du globe occupés aujourd'hui par des peuples policés, on a retrouvé des traces identiques de la vie rudimentaire que menaient nos ancêtres aux temps préhistoriques. Les fouilles pratiquées dans les grottes de certaines contrées de la France ont ramené au jour bien des reliques de ces époques à jamais disparues, et les journaux nous entretenaient encore, il n'y a pas six mois, de la découverte à la Motte-Saint-Jean, dans le département de Saône-et- Loire, de documents archéologiques de la plus haute importance; mais aucun pays n'a fourni, sous ce rapport, de plus amples moissons que la Suède et le Danemark. Le torrent des invasions descendues des hauts plateaux de l'Asie centrale a déversé sa furie sur ces territoires, sans y détruire les vestiges des races autochtones; il a suffi de quelques coups de pioche, pour faire surgir de ce sol friable les trésors qui s'étaient accumulés et conservés dans ses replis mouvants.

C'est en 1807, que le savant Rasmus Nyerup, professeur à l'Université de Copenhague, a eu l'idée de rassembler et de classer ces débris précieux, jusqu'alors délaissés ou demeurés épars : aujourd'hui le catalogue des galeries du Prindsens Palais comprend quarante mille numéros répartis en cinq catégories distinctes. Voici d'abord les produits de l'âge de pierre, de l'époque lointaine et nébuleuse, où l'homme inhabile à extraire les métaux de leur cangue, se bornait à fourbir dans les matières brutes, dans le bois, dans le granit, ou dans les ossements

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des animaux, ses moyens de défense et ses instruments de chasse. Les pointes de lances, les couteaux, les haches, les scies, les flèches, les ustensiles grossiers, taillés dans le silex, les armes confectionnées avec des arêtes de poissons, que renferment, en quantités innombrables, les vitrines du musée, témoignent sans doute d'un état social peu développé, et pourtant il semble qu'on voie luire déjà, au travers des ténèbres, les indices précurseurs d'une civilisation naissante.

Tout informes qu'en soient les manifestations, il y a, dans les efforts de cette industrie, plus que le souci d'assurer les conditions matérielles de l'existence : il y a la préoccupation et la recherche d'un certain idéal. Ces êtres infortunés, qui vivaient dans des tanières, qui n'avaient pour vêtement que la toison arrachée aux bêtes fauves, pour pâture, ainsi que l'ont prouvé les reliefs d'aliments retrouvés au milieu des cendres, dans les décombres des Kjôkkemnôdiings, que la chair des poissons ou des mollusques, se piquaient déjà d'une élégance relative dans leur parure.

Qui étaient-ils ? D'où venaient-ils? Étaient-ce des Lapons, comme on l'a cru d'après la faible capacité crânienne de leurs squelettes, et comme tendrait à le démontrer la survivance chez les tribus nomades, aujourd'hui reléguées sur les confins de la Russie et de la Norvège, des coutumes que devaient observer les premiers humains? Insondable mystère, que la science n'est pas parvenue à éclaircir encore.

Toujours est-il qu'ils disparurent dans les bouleversements qui accompagnèrent les immigrations aryennes, et qu'une race toute différente se substitua à eux ; non pas que les Barbares se soient jetés de préférence sur ces froides contrées : leurs convoitises les attiraient plutôt du côté des riches provinces de l'Europe méridionale; mais ils avaient trouvé devant eux la digue de la puissance romaine, et, refoulés par cet obstacle inattendu, ils avaient reflué comme une vague immense jusque vers le Nord. Les Goths, les Angles, les Hérules, les Saxons

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traversèrent tour à tour les forêts qui couvraient la surface du pays; les Cimbres allèrent s'installer dans le Jylland, qui garda, en souvenir de leur passage, le nom de Chersonêse Cimbrique; les Slaves se répandirent dans les îles de l'archipel; puis l'inondation, épuisée par sa propre marche, s'arrêta dans un dernier remous.

Les Danois, qui n'étaient peut-être qu'une tribu détachée de la famille des Daces, absorbèrent ces éléments divers, leur donnèrent une sorte de cohésion, et de ces multitudes errantes tâchèrent de former un peuple. Vigoureux et actifs, doués d'une haute stature, les nouveaux arrivants n'avaient pas les instincts bornés de leurs prédécesseurs : ils entreprirent de défricher le terrain dont ils avaient pris possession, et de le mettre en culture. Les outils leur manquaient pour une telle besogne; ils trouvèrent dans son accomplissement même les ressources qui devaient la rendre plus facile. Les tranchées ouvertes par leurs rustiques charrues découvrirent les filons de cuivre et d'étain jusqu'alors enfouis sous l'épaisseur des couches géologiques; ils apprirent à les en extraire, et, par une étrange mais nécessaire contradiction au dicton populaire, à force de labourer, ils devinrent forgerons.

Dès lors, une véritable révolution s'opère dans les mœurs : l'âge de pierre est remplacé par l'âge de bronze, qui dure probablement jusqu'au h' siècle de notre ère. Les objets qui se rattachent à cette période dénotent une toute autre habileté dans la main-d'œuvre que ceux de l'époque antérieure; une fois entrée dans la voie du progrès l'humanité s'y avance à pas de géant. Les colliers, les glaives les boucliers, les diadèmes, les urnes, les vases, élégamment ciselés parfo.s incrustés d'or, qui se succèdent à nos regards dans les armoires du musée, ne sont pas les œuvres des êtres à demi-sauvages dont nous considérions tout à l'heure avec tant de surprise les singuliers instruments. Nous n'avons plus qu'une courte distance à franchir, pour arriver à l'âge de fer : le cycle primitif est terminé.

Ici, ce ne sont plus seulement des armes ou des ustensiles vulgaires, affectés aux besoins de la subsistance quotidienne, que le catalogue nous présente; les bijoux, les pièces de monnaie couvertes d'inscriptions en caractères runiques, les coupes de verre ou de métal, les parures de perles se mêlent aux épées et aux haches tranchantes, aux riches éperons, aux casques artistement travaillés. Rome, qui a vu s'asseoir sur le trône impérial, en la personne du pâtre Maximin, un de ces Daces robustes et audacieux, dont le sang coule dans leurs veines, a étendu jusqu'aux Danois, sinon son autorité, du moins son influence, ou plutôt ils en ont subi le contact involontaire, au cours des incursions qu'ils ont poussées hors de leurs frontières.

L'esprit aventureux qui a amené du centre de l'Asie aux rives de la mer du Nord leurs hordes vagabondes ne les a pas abandonnés. Parvenus à l'extrémité du continent, dans un pays que la mer limite de toutes parts, ils ne se laissent pas arrêter par la barrière d'un genre inconnu pour eux, qui s'oppose à leur marche : ils se font navigateurs, et, défiant les vents et les marées, ils s'embarquent sur de légers esquifs à la poursuite de nouvelles conquêtes. Dissimulés dans les anfractuosités des côtes, dans les golfes, les détroits, que les tempêtes y ont découpés, ces Vikings ou rois des anses, comme on les a appelés, quittent tout à coup leurs retraites profondes, se glissent silencieusement le long des rivages, fondent à l'improviste sur quelque coin de terre où ils sèment l'épouvante, et emportent à la hâte, dans leurs insaisissables repaires, les dépouilles des vaincus.

Skjold, un de leurs chefs, a créé, au début de l'ère chrétienne, une dynastie de rois; cent cinquante ans plus tard, Dan le Magnifique a soumis à son sceptre tous les pays qui bordent la Baltique; au ix' siècle, ils s'avancent jusque sur les bords de la Seine et viennent affliger par leurs incessantes déprédations la vieillesse de Charlemagne; au x-, ils s'implantent définitivement, sous la conduite de Rolph, dans

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la province de Neustrie, à laquelle ils imposent le nom de Normandie; au xr, Knud le Grand les entraîne en Angleterre, où ne tardent pas à les rejoindre ceux de leurs frères que Guillaume le Conquérant y amène de France.

Il faut, pour adoucir leurs mœurs, que Louis le Débonnaire leur envoie le saint moine Anschaire; encore est-il à remarquer que la semence de l'Évangile, en tombant sur ces âmes rudes, n'y opère pas une conversion immédiate. Les doctrines païennes persistent longtemps sous les idées chrétiennes qui s'y sont superposées sans les déraciner complètement. Le Crépuscule des Dieux — pour employer le titre même de l'un des opéras empruntés par Wagner aux mythes de la théogonie Scandinave — est lent à s'éclipser devant le rayonnement de la foi catholique. Odin, le maître du feu, partage avec Dieu le séjour enchanteur de ce Walhall, où les guerriers victorieux boivent éternellement dans des hanaps magiques l'hydromel versé par les Walkyries, et, pour ces esprits imbus des pratiques du paganisme, les génies de l'air, les fées des eaux, les sylphes des forêts se confondent avec les anges du Paradis dans un culte poétique, qui n'est pas exempt d'une vague idolâtrie. Le moyen âge fait éclore ici, comme en Allemagne et en France, toute une floraison d'édifices religieux; mais les églises en bois, si bizarres d'architecture, hérissées de têtes d'animaux, de corps de monstres, dont les vestiges, malheureusement disparus de la surface du Danemark, ne subsistent plus que sur certains points de la Norvège, y revêtent un aspect de pagodes chinoises ou indoues, où se décèle peutêtre, par une instinctive réminiscence de leurs croyances primitives l'origine asiatique de ces populations.

Toute cette période héroïque de l'histoire des Danois se reflète dans les contes, les chants populaires, que les récits des Eddas ou les traditions orales des Sagas ont légués aux épopées germaniques. Les Niebehingcn nous racontent les aventures de leurs demi-dieux; le poème

anglo-saxon de Beovulf nous montre Hrodgar, un de leurs rois, chantant lui-même, à la façon des personnages d'Homère, les exploits de sa race; la légende de Kitdmn, nous initie aux luttes curieuses engagées par Herwic, souverain de l'île de Sjalland, de concert avec un de ses compatriotes, le prince troubadour Horant, pour reprendre aux Normands, qui l'ont enlevée par surprise, la fille du roi des Frisons HetteL la belle princesse dont le nom sert de titre à cette autre Iliade.

Vkïlk rglisc norvégienne au XII' siècle.

La promenade que nous poursuivons à travers les galeries du musée, complète, en les éclairant d'un lumineux commentaire, les données de ces chroniques fabuleuses.

Sous les armures de cuir, les cottes de mailles, les coiffures d'airain ou d'acier, les cuirasses épaisses, sous l'attirail belliqueux suspendu aux rayons des vitrines, il nous semble voir s animer les figures énergiques des géants qui l'ont porté pendant leur vie, et qu'on en a retrouvés tout couverts encore au fond des tumuli.

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Enfin, nous voici arrivés à la dernière phase de la destinée de ce peuple. A la suite de démêlés sans nombre avec les nations voisines de querelles intestines sans fin, dans lesquelles le Danemark se débat en désespéré, pour arriver à se constituer une autonomie, Valdemar IV, un de ses plus glorieux souverains, a réussi à fonder sa puissance; la fille de ce prince, la grande Marguerite, a réuni sur sa tête en 1397, par la convention de Kalmar, les trois couronnes Scandinaves; Christian 11 le Louis XI danois, a essayé, sans y parvenir, de relever le pouvoir royal, en s'appuyant sur le peuple et en abaissant la noblesse et le clergé; c'est alors qu'un événement considérable vient apporter un nouveau ferment d'agitation au milieu de cette société qui s'organise.

La Réforme apparaît, et pendant les cent ans qui s'écoulent entre les deux diètes de Copenhague, celle de 1536, qui proclame le luthéranisme religion d'État, celle de 1660 qui déclare la monarchie absolue et héréditaire, la discorde et la guerre se déchaînent à l'envi sur ce malheureux pays. Les pillages exercés, au cours de ces temps troublés, dans les monastères et dans les églises catholiques, n'ont heureusement pas abouti à la destruction totale des richesses qui s'y étaient accumulées. Les calices précieux, les ostensoirs, les reliquaires, les agrafes enrichies de pierreries, les ornements brodés, les triptyques en bois sculpté et peint, les statues qui ont échappé à la haine des iconoclastes, on été recueillis par des mains pieuses, et nous les pouvons admirer sur les étagères où ils sont aujourd'hui rangés. A côté et au milieu de ces spécimens de l'art religieux, figurent les objets de toute sorte, joyaux, camées, peintures, pièces de monnaie, qui témoignent de l'assimilation progressive des Danois aux nations civilisées du reste de l'Europe. Leur évolution est cette fois définitivement close, et notre course rapide à travers les âges nous a amenés jusqu'au seuil de la période contemporaine.

Nous ne sommes pourtant pas encore au terme de leur histoire. Par une transition toute naturelle, puisqu'elle nous entraîne encore sur leurs traces, le premier étage du musée nous transporte maintenant en Amérique, où, cinq siècles avant Christophe Colomb, ces hardis Vikings ont poussé leurs curieuses investigations. Nous traversons avec eux le Labrador, le Groenland, qu'ils ont explorés plus tôt que tous les autres, et dont les divers habitants, Lapons, Esquimaux, figurés par des mannequins revêtus de fourrures, prennent presque l'apparence de la vie, au milieu de leurs barques, de leurs huttes, de leurs instruments de chasse ou de pêche.

Nous voyons s'épanouir successivement la faune et la flore de ces régions lointaines, se reconstituer à nos yeux, dans une série d'intéressants-tableaux rapportés de ces pays par un ancien voyageur, les types des peuplades aborigènes du Mexique et du Pérou; nous effleurons d'un fugitif coup d'ceil les côtes de la Chine et du Japon, pour regagner par les Indes, la Perse et les plateaux de l'Asie centrale, le berceau même de ces races Scandinaves, dont l'aventureuse existence vient de se révéler à nous : nous avons ainsi accompli le tour du monde, sans presque les perdre de vue un instant.

Une telle excursion, pour brève et superficielle qu'elle paraisse, n'a pas laissé que de nous imposer un peu de fatigue. Aussi bien, il est trois heures de l'après-midi, et nos estomacs, accoutumés à recevoir plus tôt leur pâture quotidienne, se plaignent à grands cris du jeûne prolongé que nous leur faisons subir. Il va sans dire que, si nous n'avions consulté que leurs exigences, nous leur aurions sacrifié volontiers le régal intellectuel et artistique que nous venons d'offrir à la partie éthérée de notre individu, et que nous aurions remis après dîner la visite des musées ; mais il n'est pas d'usage en Danemark de se mettre à table avant trois heures du soir et quelque pressante que fût notre faim, il nous a fallu attendre.

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Nous n'en avons que plus d'appétit pour savourer le repas succulent, apprêté à la mode française, qui nous attend dans la belle salle à manger de l'hôtel Dagmar. On a beau vouloir se détacher des préoccupations matérielles, il est des moments où il faut, malgré qu'on en ait, céder à l'instinct qui y ramène. Quand on a tâté par hasard des plats nationaux, des mets insolites, tels que la soupe à la bière et aux pruneaux, les croquettes de morue frites à l'huile les crêpes d'une épaisseur inconnue en France, les salades à la crème' les gelées de rhubarbe, accompagnées d'un pain détestable, mal pétri et parfumé à I'anis, qui nous furent servis un jour à Trondhjem, par des hôtes très empressés à nous faire honneur, on n'est pas fâché de revenir ensuite à un ordinaire moins pittoresque.

On ne peut pas étendre à toutes les auberges de la Scandinavie les remarques flatteuses que mérite la cuisine des principaux hôtels ou même des bateaux à vapeur qui font le service des côtes de la Norvège et du cap Nord. Pour nous, qui n'avons sur la valeur des menus danois que les notions peu rassurantes puisées dans les récits des voyageurs ou acquises à nos propres dépens, dans les buffets de chemins de fer, où, moyennant un prix unique, on a le droit de s'offrir un régal parmi les mets variés — tranches de saucisson, de jambon, de saumon fumé, concombres au vinaigre, sardines marinées, molettes de beurre, compotes de fruits, etc. — exposés sur la table' nous éprouvons aujourd'hui une satisfaction sans mélange à constater les progrès réalisés par le Danemark en matière culinaire comme en beaucoup d'autres.

Pour rivaliser avec les chefs des meilleurs restaurants de Paris, il ne manque aux maîtres-queues de Copenhague que de renoncer aux confitures qui assaisonnent le rôti, et aux salades de laitue sucrée qui lui font cortège : quand ils auront opéré cette petite réforme et adopté pour les heures de la table d'hôte les habitudes françaises,

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il n'y aura plus qu'une voix pour rendre hommage à leurs talents culinaires.

Cet intermède gastronomique, pour agréable qu'il ait été, a coupé néanmoins notre après-midi d'une fâcheuse façon : il est quatre heures, tous les musées sont fermés, et nous ne savons plus comment employer le temps qui nous reste. 11 se trouve, par bonheur, que ce répit ne nous est pas inutile. On ne pénètre en effet, ni quand ni comme on veut, dans les galeries du château de Rosenborg, qui forment la suite naturelle de celles du Prindsens-Palais, et que nous avions songé à visiter immédiatement après. Il faut, pour y être admis, une permission spéciale qu'on n'a pas de peine à obtenir, il est vrai, mais dont on doit se munir à l'avance. Toutes proportions gardées, les formalités â remplir ressemblent un peu à celles qui règlent l'accès des étrangers dans le vieux serai de Constantinople ; elles sont moins coûteuses, elles ne sont guère moins compliquées. L'autorisation, délivrée pour un jour, une heure, un nombre de personnes déterminés, est en général, à cause de son prix élevé, sollicitée par un commerçant de la ville qui en tait l'objet d'un petit trafic, et qui la revend au public, après l'avoir fractionnée en autant de billets individuels qu'elle comporte de droits d'entrée. Ce procédé d'accaparement a pour conséquence de permettre aux touristes de satisfaire à meilleur compte leur curiosité et de les obliger par contre à des démarches parfois longues et nombreuses ; il est juste d'ajouter qu'ils en apprécient mieux l'avantage et qu'ils en oublient bien vite l'inconvénient, au spectacle des merveilles qui les attendent.

Nous avons déjà parlé plus haut de ce joli château de Rosenborg, élevé par Christian IV sur la limite septentrionale de la ville ancienne, au centre d'un jardin magnifique, dont les ombrages, comparables à ceux du Luxembourg ou des Tuileries, après avoir abrité naguère les amours coupables de Struensée et de la reine Caroline-Mafhilde, font

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