AU PAY5 D'HAMLET
trop présumé des attraits que notre réclame gratuite pourrait offrir à ces virtuoses de l'apostolat. Sourdes à nos instances et à nos gestes suppliants, les farouches amazones de la maréchale Booth ne daignent même pas nous honorer d'un sourire, et rabattant sur leurs yeux le chapeau à large visière popularisé par Miss Helyett, elles s'en vont de leur pas cadencé, sans détourner la tète, tandis que nous restons seuls et décontenancés devant notre appareil vainement déployé. Un brave grenadier de la garde, qui veille aux barrières d'Amalieborg, et qui ne se défend pas d'une certaine pitié sympathique pour notre déconvenue, se montre heureusement moins rebelle : avec une bonne grâce charmante, il consent, sous les regards bienveillants d'un de ses officiers, à rectifier la position, et à nous laisser reproduire les traits de sa physionomie débonnaire : la discipline est, parait-il, plus accommodante dans l'armée danoise que dans l'armée du Salut.
Au bout de l'Amaliegade, que nous continuons à suivre, nous atteignons la citadelle de Frederikshavn, qui constituait autrefois pour la ville une défense redoutable, mais qui, transformée aujourd'hui en une simple caserne, n'a plus que l'intérêt rétrospectif d'une inutile relique du passé. Peu nous importe du reste que cet ouvrage ait cessé de rendre des services effectifs : il nous suffit que la situation en demeure admirable, et que la promenade publique qui en longe les fossés soit sans contredit la plus belle de Copenhague. Ce jardin qui, comme l'indique son nom de Laugcliiiie, n'est guère à proprement parler qu'un quai, une étroite bande de terre baignée par la mer, devient chaque dimanche le rendez-vous des promeneurs. A l'heure où nous arrivons, des bandes d'enfants s'y ébattent déjà joyeusement, et les terrasses du café qui occupe le pavillon élevé dans ses massifs de verdure commencent à se peupler de consommateurs. Assis au pied de la colonne commémorative qui dresse du milieu des fleurs, pareille à une tige colossale, son fût élégant surmonté par une Victoire ailée, nous contemplons le superbe
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Santmtlh du Château loyal (Copenhague).
panorama qui s'étend ;'i nos regards. Le Sund, resserré devant nous dans le goulet du port, déploie au loin la nappe tranquille de ses eaux, où le soleil fait étinceler des paillettes d'or, et que les côtes de Suède, noyées dans une brume vague, à peine distincte de l'azur du ciel, bordent d'un léger feston bleu. Des bateaux à vapeur, chargés à couler bas, défilent sans interruption sous nos yeux, emportant aux différentes stations de plaisance échelonnées entre Copenhague et Helsingôr, à Charlottenlund, à Klampenborg, les amateurs d'air pur et de distractions champêtres. Des vaisseaux de toutes sortes et de toutes dimen-
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AU PAYS D'H AMLET
sions accourent du fond de l'horizon, pour venir s'engouffrer les uns après les autres dans l'étroit canal dont nous surveillons l'entrée semblables à des abeilles qui regagnent leur ruche.
Entrevue sous cet aspect, la capitale du Danemark cesse d'être la ville insignifiante, à demi-engourdie sous son climat frileux, que nous nous étions naguère représentée, pour nous apparaître avec la
physionomie transfigurée d'une souveraine altière et magnifique, a laquelle le monde entier rend hommage et devant laquelle nul ne peut refuser de s'incliner.
Quelle que soit leur provenance ou leur nationalité, qu'ils amènent des régions du Nord les cargaisons de bois et de poissons destinées au midi de l'Europe, ou qu'ils aillent au contraire offrir
aux peuples déshérités qui vivent au delà du Skaggerrack les produits des nations civilisées, tous les bâtiments qui naviguent entre la Norvège d'un coté, la Russie et l'Allemagne de l'autre, sont obligés de franchir ses jetées et d'emprunter la voie du Sund. Cette situation privilégiée, qu'elle partage avec Constantinople, avec Port-Saïd, avec les quatre ou cinq villes placées comme elle au seuil des détroits réservés au grand trafic international, a longtemps été pour elle la source de très productifs revenus. A l'exemple des seigneurs féodaux du moyen âge, qui rançonnaient, du haut de leurs donjons, les infortunés voyageurs
contraints de traverser leurs terres, elle exigeait jadis un droit de péage des quinze ou vingt mille navires que la nécessité obligeait à pénétrer dans ses eaux. Si elle a renoncé, depuis 1 857, au paiement de ce tribut que les puissances intéressées lui ont racheté au prix de 86 millions de francs, il semble qu'elle ne soit pas exempte néanmoins de toute arrièrepensée, et qu'en s'ingéniant même à accuser davantage le caractère généreux de son sacrifice, elle n'ait pas perdu l'espoir d'en tirer profit. En se proposant d'ouvrir aux flottes marchandes de l'univers, sous l'étiquette alléchante de port franc, le vaste bassin qu'elle creuse en ce moment à l'extrémité de la Langelinie, elle s'érige dés à présent en rivale de Hambourg et de Lûbeck; peut-être se flatte-t-elle de les supplanter l'une et l'autre et de retenir ainsi, en le confisquant à son profit, le transit qui lui échappait.
Tel est du moins le projet que nous expose avec complaisance un aimable Danois, qui a bien voulu nous servir de cicérone. Notre incompétence nous empêche d'en préjuger le résultat; mais nous faisons des vœux ardents pour que le succès le couronne, et nous examinons minutieusement le chantier où se poursuivent ces intéressants travaux. L'attention que nous prêtons aux explications de notre interlocuteur nous absorbe même, paraît-il, au point de nous signaler à la curiosité des oisifs qui circulent aux alentours. Notre attirail photographique achève d'affermir le prestige que la révélation de notre qualité de Français nous a valu : il est clair qu'on nous prend pour des ingénieurs chargés de quelque grave mission, et qu'on se prépare à nous faire un petit succès. Envahi, pour dépister notre suite, nous jetons-nous dans le bois épais qui entoure la citadelle; une troupe d'enfants et de jeunes tilles nous barre le chemin au détour d'une allée; ces dernières surtout manifestent leur joie en apprenant que nous sommes Français, et nous nous voyons contraints, pour nous frayer un passage, de recourir aux moyens extrêmes. Notre ultima ratio, c'est notre objectif : nous le
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