‹ Au pays d'Hamlet, instantanés scandinavesChapitre 12 sur 29 · MM · texte numérisé non relu

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en or, couvert de figures et de délicates arabesques, a été remis à Frédéric IV, à l'occasion du cinquantième anniversaire de sa naissance et en souvenir de ses luttes heureuses contre la Suède.

Ici, c'est une corne à boire en vermeil, que le comte Othon d'Oldenbourg, égaré à la chasse, reçut, dit-on, d'une nymphe, et qui fut peut-être fabriquée par le célèbre orfèvre westphalien, ' Daniel Aretaeus; là, c'est une plaque d'argent doré, resplendissante de saphirs etd'émeraudes, dont la reine Dorothée, femme de Christian VI fit présent à la municipalité de Copenhague, pour servir de parure dé noces aux jeunes filles de la bourgeoisie.

Voici, dans la salle grandiose, supportée par vingt-deux demicolonnes ioniques en chêne sculpté, où Christian IV donnait ses audiences, l'habit de velours brodé, encore maculé de son sang, que ce prince portait le .-juillet .644, à la bataille navale de Kolbergerh'eide, et les fragments du boulet qui lui enleva un œil ; dans la chambre dé Frédéric III. l'écrin à bijoux, garni de cristaux de roche, de grenats, et de plus de deux mille diamants, qui appartenait à la reine Sophie- Amélie; dans l'appartement de Christian V, le cabinet en marqueterie de fabrication danoise, qu'il commanda pour son usage particulier en 1679, les épées à poignées chargées de brillants, les costumes chamarrés de broderies, qu'il revêtait dans les cérémonies de gala ; dans le salon chinois de Frédéric IV, la boîte et le bocal d'ivoire, ciselés d'une seule pièce par le général suédois Magnus Stenbock, pendant sa captivité, en 1714, les panneaux en relief de même matière du norvégien Magnus Berg, représentant les sujets les plus divers la création d'Eve, Moïse et le serpent d'airain, les noces de Cana l'Été l'Automne et l'Hiver, Jupiter et Europe, la Vérité dévoilée par le Temps' la Procession de Thétis sur les ondes, etc., inestimables merveilles ciselées comme des joyaux, délicates comme des miniatures qu'on serait presque tenté d'attribuer à quelque artiste de la Renaissance

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italienne, tant elles se ressentent peu du mauvais goût du xvm' siècle, où elles ont été exécutées; dans la chambre de Frédéric V, dont les murs sont recouverts de superbes tapisseries florentines de velours entrelacé d'or, les pistolets en or, richement damasquinés, offerts à ce prince par les bourgeois de Copenhague à l'occasion de son couronnement, le bureau en bois doré, qui a appartenu à la célèbre et malheureuse Caroline-Mathilde; dans la partie occupée par Frédéric VI, les insignes de la Légion d'honneur, de l'Ordre westphalien du roi Jérôme et de l'Ordre hollandais du roi Louis, envoyés par Napoléon à son plus fidèle allié.

Voici les surtouts de table en bronze doré, exécutés sous la direction de Thorvaldsen, que M. Charles Jacobsen, le généreux Mécène danois, a offerts à sa ville natale; la collection de verrerie vénitienne, comprenant plus de huit cents pièces, adressée le i" janvier 1709 à Frédéric IV par le doge Aloysio Mocenigo; dans une pièce voisine, les services de porcelaine de toutes provenances, de Saxe, de Chine, de Sèvres et même de Copenhague, cadeaux princiers envoyés à diverses époques aux rois de Danemark ; enfin, dans la galerie immense, tendue de magnifiques tapisseries, qu'on désigne sous le nom de salle des Chevaliers, et qui occupe, à elle seule, l'étage supérieur tout entier, les fauteuils et les chaises brodés par Charlotte-Amélie, femme de Frédéric IV, les miroirs encadrés d'argent, les trois lions de même métal, figurant les détroits du Sund, du Grand et du Petit Belt, qui remontent aux dernières années de Frédéric III. et les fonts baptismaux en vermeil, sur lesquels on consacre aujourd'hui encore les enfants de la famille royale.

Éblouis par une telle profusion de richesses, nous nous demandons si nous ne sommes pas les jouets d'un rêve, si nous n'avons pas été, comme Abou-Hassan, transportés dans le palais féerique de quelque souverain des Mille et une Nuits. Quand nous nous retrouvons sur le

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pavé de la rue nous convenons, d'un commun accord, qu'il serait

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décevant de nous mettre en quête de nouvelles curiosités, et qu'aucun spectacle ne serait maintenant susceptible de nous intéresser. A quoi bon jeter un coup d'œil distrait sur la galerie de peinture du château de Charlottenborg, sur les toiles de second ordre, empruntées aux écoles flamande, hollandaise ou italienne, qui y figurent du reste en petit nombre î 11 y aurait, certes, plaisir et profit à examiner un peu plus longuement les tableaux de peintres danois qui y sont renfermés, les sujets du genre de Sonne ou d'Eckersberg, les paysages dé Skorgaard, les portraits de Vermehren ; mais nous avons soif de grand air, et, si quelque démon nous pousse encore à frapper à la porte

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d'un musée, nous souhaitons qu'il nous laisse au moins respirer un instant.

Montons dans le tramway qui stationne précisément sur le Kongens Nytorv, à la sortie de Charlottenborg, et allons-nous-en par delà des lacs, du côté du faubourg de Frédériksberg qui forme, sur le flanc occidental de Copenhague, une nouvelle ville, presque aussi spacieuse que l'ancienne. Une large avenue plantée d'arbres, bordée d'hôtels et de villas, nous conduit à l'entrée d'un grand parc, coupé de pièces d'eau, que domine, du sommet d'une colline, un petit château, construit dans le style italien, et actuellement occupé par l'École militaire.

On ne se douterait pas, en pénétrant sous les hautes futaies de ce vaste jardin, en débouchant surtout de ses allées solitaires dans le quartier industriel de Ny-Carlsberg, qui le limite au sud-est, que l'art est venu se créer un refuge si éloigné du centre d'activité de la vie intellectuelle. Le petit lutin qui n'a dirigé nos pas vers ce coin retiré de la capitale que pour déjouer, sans doute, nos projets de rêverie à l'ombre rafraîchissante de bois, nous a pourtant réservé cette surprise.

M. Charles Jacobsen, le brasseur millionnaire, dont nous constations tout à l'heure, à propos des bronzes réunis par lui à Rosenborg, la munificence presque royale, a élevé là, à ses frais, un édifice qu'il a décoré du nom de Clfptotièqiie, et où il a entassé avec amour quantité de pièces rares, provenant de tous les temps et de tous les pays. Antiquités égyptiennes, grecques, étrusques, romaines, bustes, statues, bas-reliefs, sarcophages, cippes et urnes funéraires, en pierre, en bronze, en plâtre, en terre cuite, figurines de Tanagra ou de Tarente, monuments épigraphiques de Palmyre, rien ne manque à cette précieuse collection, véritable abrégé de l'histoire universelle de la statuaire, que complète une série des plus belles œuvres de la sculpture moderne. Bissen, l'élève préféré de Thorvaldsen, Stein,

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nombre d'autres artistes Scandinaves y figurent en bonne place, à côté de Rude, de Pradier, de Falguière, de Mercié, de Dubois, 'de Delaplanche, et leurs compositions les plus célèbres, reproduites en plâtre, parfois même représentées par les modèles originaux y font cortège aux deux superbes statues de la tsarine et de la princesse de Galles, que Gautherin et Chapu ont taillées, à l'état de grandeur naturelle, dans le marbre de Carrare.

Nous ne regrettons plus d'avoir sacrifié à cette attrayante promenade le repos que nous nous étions promis ; en arrivant au terme de ces salles élégantes, dont la décoration s'harmonise si parfaitement avec les chefs-d'œuvre qui y sont exposés, nous nous demandons seulement qui nous devons admirer le plus, de la cité qui a mérité un tel présent, ou de l'homme qui a eu la généreuse pensée de le lui offrir. II est certain que peu de villes au monde pourraient se flatter d'avoir été dotées avec autant de largesse. M. Jacobsen, en prenant cette louable initiative, savait sans doute à qui il s'adressait; il connaissait ses compatriotes, leur intelligence affinée, leur caractère enthousiaste leur culte pour les choses de l'esprit, et il était bien sûr qu'ils appréciaient à sa juste valeur le trésor qu'il leur abandonnait.

C'est que Copenhague est vraiment, en effet, un foyer de civilisation. L'Université qu'elle s'honore de posséder depuis quatre cents ans, et dont la bibliothèque ne compte pas moins de deux cent mille volumes, n'a pas peu contribué à y développer le goût de l'étude: il suffit, du reste, pour en mesurer le niveau intellectuel de faire le dénombrement des boutiques de libraires de la Gothersgade et de consulter leurs étalages. Ibsen et Bjornson y coudoient Zola Claretie Bourget et Pierre Loti; tout ce qui se produit chez nous d'ouvrages littéraires s'y enlève avec une rapidité incroyable ; la plupart des pièces a succès qui se jouent sur nos principales scènes viennent également enrichir tour à tour le répertoire danois.

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Nous avons assisté un soir, au Casino, un théâtre analogue au Gymnase ou au Vaudeville parisiens, à une représentation des Surprises du Divorce (Skilmisscns Overraske/ser, en langage Scandinave). Les plaisanteries de notre joyeux Bisson n'avaient rien perdu, paraît-il, en passant d'un idiome à un autre, de leur sel mordant et de leur irrésistible gaieté, car la foule qui emplissait l'édifice jusqu'au faîte se tordait littéralement dans des accès de rire convulsif.

A l'Opéra, où nous avons entendu la Yolanthe, de Tschaïkowsky, au Folketheatret, où on donnait, sous le titre de Lmelixiren (Élixir de vie), nous ne savons plus quelle comédie de Meilhac, partout, nous avons observé, chez le public qui fréquente les salles de spectacle, le même empressement, la même curiosité avide, le même recueillement attentif.

Ici, comme à Vienne, les grands seigneurs, les femmes du monde, qui vont passer la soirée dans leurs loges, n'y sont nullement poussés par le désir d'exhiber leurs personnes, ou de satisfaire aux exigences de la mode; ils cherchent simplement à se procurer une distraction, et ils y trouvent une joie aussi vive que les bourgeois ou les gens du peuple assis aux stalles voisines.

Nous avouons n'avoir pas éprouvé le sentiment d'admiration de certains voyageurs pour le luxe des cafés, bien dépourvus d'originalité à notre avis, et de plus si peu apparents en général, qu'il nous est arrivé une fois d'entrer par mégarde dans les bureaux d'une maison de banque, qu'à ses fenêtres brillamment éclairées, nous avions prise de loin pour l'un de ces établissements; mais qu'un régal littéraire ou artistique s'offre quelque part, aussitôt la population s'y porte en foule.

Lors de notre dernier séjour à Copenhague, on se disputait les places aux conférences de M. Gustave Larroumet, le séduisant professeur de la Faculté des Lettres de Paris, avec autant d'ardeur qu'on

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en mettait à s'écraser dans la coquette salle de concerts de la Bredgade pour applaudir Marcelle Sembrich, la grande cantatrice viennoise

Nous n'avons certes pas la prétention d'expliquer cette affluence du public dans les lieux de divertissements par la recherche exclusive des jouissances intellectuelles. Il est incontestable que les Danois arment le plaisir; il n'est pas douteux non plus que la décence avec laquelle ils s'y livrent ne dénote de leur part autre chose que le désir de céder à un vulgaire appétit. Indépendamment des quatre scènes réservées aux ouvrages dramatiques des auteurs nationaux et étrangers .1 exrste à Copenhague plus d'un de ces cafés chantants, où de pré' tendus artistes débitent à bon marché une littérature qui ne vaut même pas le prix qu'on la paie ; il y a surtout Tivoli, ce Tivoli fameux qu'on a l'air de considérer là-bas comme une succursale du paradis terrestre, qui n'est guère, en réalité, qu'une réduction de la foire aux pams d'épices, mais qui, à certains jours, réunit jusqu'à vingt mille personnes dans son enceinte.

La première fois que nous étions entrés dans cet Éden si vanté que notre imagination avait cru d'abord peuplé des plus dangereuses seduc bons, nous avions éprouvé la même résistance instinctive de la pudeur qu au seuil du Casino de Paris ou du Moulin-Rouge. Nous y sommes retournés sans scrupule, parce que nous n'y avons jamais surpris le moindre écart aux plus strictes convenances. Le soir venu quand l'heure du crépuscule marquait la clôture des affaires quand les uinombrables bicyclettes, qui ne sont pas seulement les instru ments de sport favoris des Danois, mais dont ils ont fait leurs véhicules ordmaues, ramenaient de leurs ateliers les employés des deux sexes les pehtes ouvrières et les commis de magasins, nous nous sommes mêles bien souvent à la multitude qui venait s'engouffrer sous le portique monumental de Tivoli. Moyennant les cinquante ores les soixante-dix centimes environ, qu'on percevait de chacun de nou's au

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tourniquet, nous avons pu partager les honnêtes distractions de ces braves gens.

Nous les avons vus se pâmer aux facéties d'un Pierrot, dont la

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mort survenue depuis lors a provoqué l'explosion d'une douleur nationale, et qu'on a enterré aussi pompeusement que Thorvaldsen, s'empiler dans des gondoles qui les promenaient, à la lueur des lanternes vénitiennes, sur un grand canal en miniature, entre deux rangées de palais de carton, se récrier, avec des joies d'enfants, au spectacle des illuminations multicolores et d'ailleurs fort belles, qui couraient sur les façades des palais, enguirlandaient les branches des arbres, embrasaient les bosquets ; nous avons dégusté avec eux dans des tavernes étincelantes de lumières, au son d'orchestres endiablés, leur bière noire comme du café ; nous avons assisté aux danses dans lesquelles leurs couples pressés se laissaient bercer au mouvement des rythmes alanguis : nous n'avons respiré nulle part ce parfum de corruption, dont l'arôme malsain vicie trop souvent à Paris l'atmosphère des lieux où l'on s'amuse.

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