S AU PAYS D'HAMLET
Soit qu'ils la dédaignent, soit qu'ils l'ignorent, les valseurs de Tivoli ne professent pas le culte de la chorégraphie naturaliste ; le tourbillon qui les entraîne les enivre comme ceux du Prater de Vienne, sans leur faire perdre le respect de leur dignité, sans les départir de leur gravité calme. Il semble qu'ils conservent dans les actes les plus futiles de leur vie la préoccupation d'un idéal qui les relève, et qu'ils aie.rt toujours devant les yeux la maxime inscrite en lettres d'or au cintre de leur principal théâtre : Ei Mot m lyst (Pas seulement pour le plaisir).
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Les environs de Copenhague. — Le Dyrebave. — Bernstorlf.
La langue française en Danemark. — Frcderiksborg. — Un marché à Hilierôd.
Fredensborg. — Helsiugôr. — Le château de Kronborg.
Marienlyst et le tombeau d'Hamlet.
Notre long séjour à Copenhague nous a tout à fait familiarisés avec cette ville; un charme étrange nous y retient maintenant. Nous ne voulons pas en sortir, avant de la connaître tout entière, et à mesure que nous épuisons la liste des curiosités qu'elle renferme, nous appréhendons davantage de la quitter.
Nous devons pourtant nous résoudre à franchir son enceinte, à terminer enfin notre pèlerinage au pays de cet Hamlet mystérieux, que nous nous sommes accoutumés à considérer comme la personnification
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du Danemark, dont nous pensions heurter à chaque pas le souvenir immortel, et dont rien ni personne ne nous a parlé encore. Aurionsnous du reste une idée suffisante de l'île enchanteresse de Sjâlland si nous nous bornions à ce que nous en avons déjà vu? Peut-on se flatter de connaître Paris, quand on n'a pas visité Saint-Germain Versailles ou Fontainebleau; Berlin, quand on n'est pas allé à Postdam ■ Rome, quand on ne s'est pas égaré dans la campagne qui l'entoure ■ Constantinople, quand on n'a pas contemplé le Bosphore ? Nous irons donc explorer les environs de Copenhague.
Pour les apprécier dans toute leur beauté, sous leur aspect le plus vivant, il faut suivre dans son exode la foule qui s'y porte en masse le dimanche, monter dans un des trains ou des bateaux à vapeur qui ce jour-là, pendant la belle saison, font sans interruption le service de la banlieue, se joindre aux groupes de promeneurs qui emplissent de leur gaieté les forêts et les pelouses du Dyrehave, assister à leurs réjouissances, se griser avec eux du parfum des fleurs, du charme des paysages harmonieux, de la joie douce et capiteuse à la fois qui flotte dans l'air attiédi. M. Pétersen, le très aimable président de la Société dano.se de photographie, dont nous avons eu le plaisir de faire la conna.ssar.ee, s'est gracieusement offert à nous accompagner dans cette promenade; il n'y a plus à hésiter, et, nantis de nos agrès ordinaires, nous nous hissons à ses côtés dans le phaéton qu'il veut bien mettre à notre disposition.
Une route droite, poudreuse, sur le bord de laquelle s'élèvent par intervalles des réservoirs destinés à l'arrosage et munis de pompes très primitives, nous conduit bientôt aux portes de la ville Une escouade d'agents de l'octroi y veille, comme chez nous, au paiement des droits d'entrée sur les denrées introduites dans le périmètre de l'agglomération urbaine. M. Pétersen nous explique que la chaussée était jadis pavée en cet endroit, sur une étendue d'une demi-lieue en
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deçà et au-delà des barrières, afin que les préposés du fisc pussent percevoir plus facilement pendant la nuit le bruit des voitures, et par conséquent... le péage que comportait leur chargement.
Aujourd'hui les dalles de pierres, dont la sonorité dénonçait ainsi les entreprises des con- «, Nous faisons
ULTen éveil la vigi- ' ' "ne construction
lance des douaniers. *"«»» « """'"" * c °f"""^ plus étrange que gracieuse, affectant la forme d'une bouteille colossale et surmontée d'un belvédère, réclame originale imaginée par un brasseur avide
de renommée, puis M. Pétersen nous
emmène à
la jolie villa
qu'il possède^
à quelque
distance de
Charlottenlund, sur les bords du détroit, et dont il nous fait les honneurs avec une bonne grâce charmante.
Nous sommes salués, à notre entrée dans sa demeure, par les aboiements joyeux d'un de ces grands molosses à poils ras, que nous désignons d'ordinaire en France sous le nom de chiens danois, bien que l'espèce, de race allemande, en soit à peu près inconnue en Danemark, et, pendant que les chevaux se reposent, nous dégustons, en compagnie de notre hôte, quelques verres de ce délicieux punch suédois, dont il se fait une si grande consommation dans les cafés
M. Pétetzen et son chien dam
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de Stockholm. Installés dans un petit pavillon dont la mer baigne les assises, nous promenons longtemps nos regards sur les Ilots transparents du Sund qui viennent mourir à nos pieds avec un caressant murmure, sur le panorama merveilleux que le soleil enveloppe d'une buée tendre comme l'opale, et nous reprenons ensuite, au grand trot, la grande route de Charlottenlund qu'encombrent d'innombrables piétons, et que sillonnent en tous sens des tramways chargés de voyageurs.
A notre gauche, s'élèvent d'élégantes villas, encadrées de frais ombrages, tandis qu'à droite, sur la rive même du Sund dont nous entrevoyons par instant la nappe bleue, nous longeons des rangées d'habitations plus modestes, appartenant pour la plupart à des pêcheurs, qui les louent pendant l'été à de petits bourgeois de Copenhague. Pour un peu, nous nous croirions transportés aux environs de Paris, au centre de quelqu'une de ces plaines découpées en quadrilatères réguliers, où, parqués entre quatre murs, dans des chalets en carton flanqués de deux platanes étiques, les boutiquiers de la capitale s'amusent à jouer aux gentilshommes campagnards.
Le goût de la villégiature n'est pas moins développé en effet chez les Scandinaves que chez les Parisiens. Chaque année, au retour du printemps, une émigration soudaine vide les villes comme par enchantement, et entraîne au dehors la population tout entière.
Il se produit alors, dans les moindres quartiers, un branle-bas comparable à celui que provoque chez nous l'échéance de la Noël ou de la Saint-Jean. Les écoles donnent congé à leurs élèves, les ateliers chôment, les affaires sont suspendues : c'est le jour de déménagement, pour appeler du nom qu'elle porte en Danemark cette espèce de fête légale, dont le calendrier fixe la date par avance, et que les habitants consacrent au nettoyage de leurs demeures. Par une tolérance spéciale
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de la police, on est autorisé à déposer sur ta chaussée, au rebord des trottoirs, tous les détritus, tous les débris qui encombrent l'intérieur des appartements; puis, cette toilette générale accomplie, on se met en route et les charrettes chargées de mobilier prennent par longues files le chemin de la campagne.
Nous n'avons eu malheureusement, le 17 octobre dernier, que l'envers de ce curieux spectacle, la réédition qui en est donnée à la fin de l'automne, lorsque les premières pluies commencent à répandre leur voile lugubre sur les plaines. 11 ne restait plus rien du joyeux entrain qui avait présidé au départ. La cérémonie coïncidait avec les adieux du tsar qui rentrait le même jour en Russie, et sous le ciel maussade qui l'éclairait, au milieu de la tristesse qui étreignait tous les cœurs, la scène avait complètement changé de caractère; il aurait fallu la voir six mois plus tôt, au moment où, assoiffés d'air et de soleil, les plus pauvres aussi bien que les plus riches fuyaient à l'envi les logements dans lesquels ils se sentaient captifs, les premiers pour s'improviser un gîte dans les humbles chaumières, dont on leur abandonne, moyennant un prix modique, la jouissance jusqu'à l'arrière-saison, ceux-ci pour regagner les nids douillets, calfeutrés de verdure, d'où l'hiver les avait expulsés.
Ces maisons de plaisance s'échelonnent ainsi en une série ininterrompue jusqu'à Klampenborg, où nous trouvons aujourd'hui tout un peuple de baigneurs s'ébrouant en liberté sur la plage ; puis notre voiture s'écarte du rivage et s'enfonce à gauche sous les magnifiques futaies du Dyrehave.
Figurons-nous que nous venons de traverser Auteuil ou Neuilly, et que nous allons làire un tour au Bois de Boulogne. Le mouvement des équipages, des véhicules de toutes sortes, que nous croisons à chaque pas prêterait à cette illusion une certaine apparence de vérité, n'était l'incomparable éclat que revêt ici la végétation. Ces hêtres au tronc
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puissant, dont les rameaux largement étalés opposent aux rayons du
soleil l'écran de leurs
opaques frondaisons, ne
sont que les rejetons,
dégénérés peut-être, des ^^JB^WÀt!!
arbres gigantesques qui
couvraient autrefois le
sol du Danemark : nous
Château de CEmÙtage dans le Parc du Dyrehave.
moins qu'ils aient leurs pareils en Europe. Aussi bien leurs arceaux ténébreux, qui se profilent au loin comme les voûtes d'une cathédrale, ont plutôt la religieuse majesté des cyprès du champ des morts de Scutari, que l'aspect riant des bosquets de l'allée des Acacias. 11 semble que les rites accomplis à leur ombre les aient marqués à jamais d'un caractère sacré, et que les cris des Walkyries se mêlent encore, dans les soupirs du vent qui les agite, aux clameurs des Vikings, qui dorment sous les nombreux tumuli disséminés à leurs pieds.
Nous voilà à cent lieues de Paris, en plein domaine de la légende, dans le cadre même où se meuvent les personnages de la trilogie wagnérienne. Quoique nous n'ayons pas entendu résonner le cor de Siegfried, le paysage de féerie qui nous entoure vient précisément de se dérober dans un brusque changement à vue. Le rideau de la forêt s'est écarté : est-ce le palais enflammé de Brunehild qui va surgir à nos yeux?
Rassurons-nous. La vaste clairière qui s'étend devant nous, et que limite à l'horizon une chaîne de collines arrondies, teintées de bleu pâle, a trop de grâce idyllique pour servir de préau à la prison d'une déesse rebelle. Le château de l'Ermitage, qui nous est apparu soudain, dans ce ravissant décor, au sommet d'un monticule gazonné, n'est qu'un simple rendez-vous de chasse, dont les troupeaux de daims et de cerfs sauvages, occupés à paître aux alentours l'herbe drue des prairies, nous indiquent suffisamment l'inoffensive destination. Il suffit au reste de considérer le style de ce bijou de pierre, si mignon, si élégant, pour se convaincre qu'il se serait mal approprié aux procédés de justice sommaire du vieil Odin, et que Christian VI, en l'édifiant au commencement du xvlll' siècle, n'avait nullement l'intention de le consacrer à l'exécution de ses vengeances.
Nous nous attarderions volontiers à contempler ce tableau digne de tenter la palette d'un peintre, si nous ne craignions d'abuser de la complaisance de notre cicérone. Après un dernier coup d'œil jeté sur ce spectacle, dont nous emporterons l'image à jamais gravée dans notre souvenir, nous rentrons dans le bois. Il faut maintenant couper à travers les allées du Dyrehave, et revenir sur nos pas pour gagner Bernstorff, où la cour de Danemark a l'habitude de passer une partie de l'été, et où elle se trouve en effet à l'heure qu'il est.
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