AL' PAYS D'HAMLET
Au moment où nous nous présentons à la grille du château, une file d'équipages se dispose a la franchir en sens inverse. Christian IX, vêtu en bourgeois, coiffé d'un chapeau de feutre rond, le cigare aux lèvres, conduit en personne la première voiture, sur le siège de laquelle nous reconnaissons, à ses côtés, le prince Valdemar, son troisième fils, et que suivent deux landaus occupés par les autres membres de la famille royale. Nous nous découvrons respectueusement au passage du cortège, et tandis que la physionomie du roi s'éclaire d'un bienveillant sourire, que princes et princesses répondent à nos saints par des inclinations et des gestes répétés, nous gravissons la belle avenue qui aboutit en pente douce au perron de la résidence souveraine.
Eh ! quoi ! est-ce là le palais d'un monarque ? Sans le piquet de grenadiers, qui monte la garde à la porte, nous ne nous le serions jamais imaginé. Cette lourde construction, dont la façade blanche se détache brutalement sur le fond de verdure sombre du parc, ne dépasse guère en magnificence le manoir du plus cliétifdes hobereaux de province; mais l'absence de faste qui la distingue ne fait, parait-il, qu'en doubler l'attrait pour les hôtes augustes qui l'habitent. Leurs goûts modestes, qui se sont trahis tout à l'heure devant nous dans la simplicité de leurs allures, s'accommodent de la vie tranquille qu'ils y mènent. Affranchis du joug de l'étiquette, qu'ils abdiquent au seuil de cette riante demeure, ils se plaisent à y goûter ensemble les joies intimes du foyer domestique, et libres de toute contrainte, protégés contre les indiscrétions du dehors par les épais ombrages sous lesquels elle est enfouie, ils s'y reposent avec joie du fardeau des grandeurs.
L'atmosphère qu'on y respire est si calme, qu'au lieu de nous enhardir à y prolonger notre séjour, nous y éprouvons une gêne secrète et que nous nous jugeons indiscrets d'oser en troubler la quiétude.
Nous prenons congé de M. Pétersen et de son fils, en les remer-
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ciant de leur obligeance, et nous nous rendons au plus vite à la gare de Charlottenlund, dont une foule compacte , m envahi les salles d'attente et le quai. Trois trains passent eva nous, sans que nous puissions y trouver place: nous parvenus ,1 u prix de nombreux efforts, a nous loger dans un wagon nous entm, P de c hague , et nous
l^eT^^-cceurm^del-iledeS.lland.oC.se ir" autre château royal, plus beau que celui que nous venons de visiter, le plus beau peut-être de tout le Danemark.
U Petite ville, où nous débarquons à la nuit tombante, ne manque ^i^m-nit^ nvprses maisons basses,
originalité, avec ses maisons basses,
montées de toits aigus, et cou-
très apparentes;
leplus.c'estl'uni-
pas d'une certaine bien alignées, sur vertes d'enseignes ce qui nous frappe formité des noms à désinence nettement Scandinave
que nous lisons aux frontons des boutiques. La réflexion du colonel Ramollot, s' étonnant que tout le monde pût s'appeler Pinteau dans la même famille, nous monte involon- « aux lèvres, en présence des ■£» *An ders e e Jaco^e, , de Pétersen, qui pullulent ici comme les Jackson, J
La grande
<t Hiikrod.
Thomson en Angleterre, les Alexandrowitch, les Michaïlowitch ou les Petrowitcli en Russie. Par quel miracle arrive-t-on à débrouiller le chaos de cette Babel en miniature? Les malheureux facteurs des postes, que leur profession condamne chaque jour à cette opération laborieuse,' seraient seuls capables de nous le dire; mais nous ne songeons pas à le leur demander.
Nous sommes déjà parvenus à l'extrémité des dernières rues, et notre omnibus vient de s'arrêter à la porte de l'hôtel Leidersdorff, que nous avons choisi, malgré son éloignement de la gare, parce qu'il est situé d'abord tout à fait à proximité du château de Frederiksborg, et parce qu'on nous a dit que le personnel y parle français.
La seconde de ces considérations surtout a pour nous une grande importance. Depuis que nous avons quitté Copenhague, personne ne nous comprend plus, et nous ne comprenons plus personne. Dans les restaurants, dans les cafés, dans les principaux magasins de la capitale, il y avait toujours quelque employé plus ou moins polyglotte avec qui nous pouvions nous entendre; si cette ressource nous faisait défaut, nous réunissions les feuillets épars du vocabulaire allemand très sommaire du reste, que nous avions déposé jadis dans quelque coin de notre mémoire, à l'époque déjà lointaine de notre préparation au baccalauréat, et le jargon tudesque fortement francisé, que nous formions des bribes de nos souvenirs, suffisait en général à nous tirer d'embarras.
Aujourd'hui, cet alliage même n'est plus accepté; le danois seul a cours légal et forcé, et cette monnaie nous fait complètement défaut'. Plus infortunés que des sourds-muets, il nous faudrait donc nous résoudre à ne communiquer avec le monde civilisé qu'à l'aide de la pantomime, si l'hôtel Leidersdorff ne nous ouvrait son refuge sauveur. Nous y entrons avec l'assurance superbe que nous donne la certitude d'y pouvoir parler en maîtres ; nous ne tardons pas, hélas ! à nous
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apercevoir que nous nous sommes leurré d'un vain espoir. Le personnel français, qui nous a été pompeusement annoncé se réduit à un unique sommelier, qui a bien passé autrefois deux ans à Paris, mais qui, depuis son retour dans son pays natal, a eu si peu d'occasions d'y rencontrer des Français, qu'il a presque totalement perdu l'usage de notre langue. Avec un tel interlocuteur, la conversation va se réduire forcément à un dialogue en petit nègre ; encore nous demandonsnous si cet idiome imparfait lui est intelligible, tant il se montre peu loquace pendant la conduite qu'il nous fait jusqu'à notre logement.
Nous n'avons heureusement pas grandes explications à solliciter de lui Nous connaissons, comme si nous l'avions toujours habitée, cette chambre où, par la fenêtre garnie d'un simple store de toile, le jour entre à flots, quoiqu'il soit onze heures du soir. Le poêle en faïence, qui dresse dans un angle de la pièce son large cylindre historié ; la table recouverte d'un tapis, qui en occupe le milieu, et qui étale sur une étroite serviette blanche, auprès d'un miroir encadré de deux flambeaux, la carafe et le verre d'eau obligatoires ; le lit irréprochable de propreté, mais incommode avec son échafaudage d'oreillers remplaçant le traversin absent, avec ses draps et ses couvertures dépourvus d'ampleur, qui ne peuvent le border ni au bout, ni sur les côtés, et qui glissent sur le plancher au moindre mouvement, avec son panneau capitonné destiné à protéger les pieds du dormeur contre le contact désagréable des barreaux de fer, tout est disposé ici suivant la même ordonnance qu'à l'hôtel Dagmar, à Copenhague, et nous serions dispensés à la rigueur de nous informer des us et coutumes de la maison ; mais nous tenons à savoir si nous sommes décidément voués au mutisme à perpétuité.
Tandis que le valet de chambre, toujours silencieux, allume les bougies, pour nous persuader sans doute qu'il fait nuit ou simplement peut-être pour augmenter d'autant notre compte de dépenses, nous le
provoquons, par nos questions, à un échange moins bref de paroles ; nous l'interrogeons sur son séjour à Paris. Le nom prestigieux de la Ville Lumière produit sur lui l'effet d'un mot magique, son visage s'illumine, ses lèvres se descellent, un soupir de satisfaction s'échappe de sa poitrine : la statue enfin va s'animer.
O Paris, reine des cités humaines, enchanteresse au double visage, élégante comme Athènes, perverse comme Babylone, quels philtres possèdes-tu, pour captiver à jamais ceux que tu as enivrés une fois de tes charmes troublants? Celui-là ne t'a approchée que de loin, et fasciné encore par le souvenir de ta beauté, il est devenu soudain, lui si timide, si taciturne tout à l'heure, le chantre éloquent de ta gloire. Tu ne lui as révélé ni le luxe de tes palais, ni l'éclat de tes fêtes, ni la richesse de tes trésors artistiques et littéraires ; mais il a fréquenté ton trop joyeux Moulin-Rouge, et les réminiscences des heures folles qu'il y a passées viennent de réveiller en lui des fibres depuis longtemps assoupies. Sa langue s'est déliée, les arcanes murés de sa mémoire se sont entr'ouverts : aussi puissantes que la formule d'Ali-Baba, tes syllabes ont accompli d'un coup cette métamorphose.
Plus n'est besoin maintenant d'encourager ses confidences ; c'est nous au contraire, qui prenons l'initiative de les interrompre. Sans déployer les finesses de la maïeutique de Socrate, nous avons appris tout ce dont nous avions intérêt à nous instruire, et même bien davantage : après avoir accouché l'esprit de ce brave garçon, il est temps de nous coucher.
L'heureuse impression qui nous est restée de cet entretien persiste encore le lendemain matin, lorsque nous sortons de nos logis respectifs. Il semble que la nature, fraîchement épanouie dans sa parure matinale, se mette à l'unisson de nos propres sentiments, pour nous en faire mieux apprécier la douceur. Hier, le temps était maussade, pluvieux, presque froid ; aujourd'hui, le soleil s'est levé dans un ciel sans nuages.
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LES CHATEAUlX DE SJÀLLAND
Châtiait de Freâtriteborg (façadt Nord-Est).
Les roues ailées des moulins à vent tourbillonnent dans les airs au souffle de la brise, et sur les eaux tranquilles de son lac, que trouble à peine un léger frisson, Frederiksborg mire ses hautes murailles, empourprées par les premiers rayons du jour.
Il est impossible de concevoir un paysage empreint d'une grâce plus souriante, et pourtant il y flotte une vague mélancolie. 11 y a dans ce site romantique, dans la silhouette fantastique de ce château, qu'on dirait dessiné par le crayon de Gustave Doré, une poésie triste et tendre, qui aurait séduit Louis 11 de Bavière. Un tel cadre aurait convenu aux rêves de son imagination en délire, et mieux que les donjons crénelés de Hohenschwangau et de Neuschwanstein, les tours aux clochetons aériens de Frederiksborg se seraient prêtées à la résurrection de ces héros des Niebelungen, dont il se croyait le dernier descendant.
Christian IV, qui a construit, au commencement du xvil* siècle, ce magnifique monument, n'avait pas sans doute le cerveau hanté par les visions chimériques qui obsédaient le royal ami de Wagner. Les
AU PAYS m D'HAMLET
Etirée du Château de Frtdtriïisborg.
luttes qu'il soutenait tantôt contre la maison d'Autriche, tantôt contre la Suède, ne laissaient guère à son esprit le loisir de se répandre en songes creux, et son tempérament le disposait d'ailleurs plutôt à chercher dans le tumulte joyeux des fêtes une distraction aux
rudes travaux de la guerre,, qu'à évoquer le soir, à la pâle clarté de
la lune, la nacelle enchantée de Lohengrin.
A la profusion d'ornements dont il est chargé, on devine que
et édifice était fait pour servir
de théâtre aux divertissements d'une société plus avide de plaisir que de repos. Vu de loin, il a la physionomie sévère de Vizille ; après avoir traversé le petit pont qui relie à la terre ferme l'îlot sur lequel il est assis, après avoir
Cour d'honneur du Château dr Frrderiklborg.
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franchi la poterne et poussé la porte qui donne accès dans la grande cour d'honneur, on est surpris d'y découvrir des détails aussi exquis que ceux du château de Blois. La jolie fontaine de marbre, décorée de statues de bronze, qui en précède l'entrée, les portiques gracieux qui en supportent les quatre étages, les guirlandes de pierre, les corniches délicates qui s'enlèvent en fines broderies sur le fond vulgaire des façades de briques, illuminent sa masse sombre d'un éclair de gaieté discrète.
Le contraste est plus saisissant encore, quand on parcourt les salles superbes de l'intérieur, qu'un incendie a ravagées en 1859 et dépouillées des merveilles d'art entassées sous leurs lambris, où des restaurations hâtives ont remplacé par des toiles peintes les anciennes tapisseries et par des moulures en plâtre à reliefs polychromes les riches caissons des plafonds, mais qui sont demeurées intactes dans l'harmonie 1rs proportions grandioses, quand on arrive surtout à la chapelle, éblouissante sous les dorures de ses piliers, les in- , crustations d'ivoire de sa tribune, les marqueteries de ses stalles, les applications d'ébène et d'argent ciselé de sa chaire et de son maître-autel.
Malgré tout néan-
Poiie d'entrée du Château de Fiedenksborg, colè Sud.
moins, malgré le luxe excessif, parfois même criard, qui a été déployé pour en rehausser l'éclat, la tonalité générale de Frederiksborg reste voilée d'une pénétrante tristesse. En adaptant à un autre milieu l'architecture aimable de sa résidence de Copenhague, en réédifiant ici sur un plus vaste plan, ce château de Rosenborg, que nous avons déjà décrit et qui était son séjour de prédilection, Christian IV en a-t-il involontairement modifié le caractère? Ou bien est-ce la solitude de son enceinte inhabitée qui donne à ce manoir l'aspect mystérieux d'un palais de fées? Peut-être suffirait-il, pour le transfigurer, de rendre la vie aux pompeux cortèges qui y défilaient lors du couron-
na grandt piacz â'Htlltrtiâ un jour tfV tiiarcbè.
nement des princes de la dynastie d'Oldenbourg, d'y réveiller les échos des fanfares qui sonnaient, dans les forêts environnantes l'hallali des chasses royales. Malheureusement de tels souhaits sont superflus. Le passé brillant dont Frederiksborg a été le témoin s'est évanoui à jamais, et fût-il possible de le faire renaître, qu'il ne se trouverait plus de prince Charmant pour le tirer de sa torpeur. L'ère
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des lé Nous chermonsrité, hélas elle s'oft're nous. Suivons ment la foule
gendes est close, n'avons pas à cher bien loin la détration de cette vétrop palpable ; d'elle-même à seulequi met ce matin dans les rues d'Hillerôd une animation insolite, et rendons-nous avec elle à la grande place où se tient le marché. Sans avoir le cachet bien spécial des télègues russes ou des karrioles norvégiennes, les voitures qui y ont amené de tous les points de la région les paysans rassemblés pour cette circonstance sont du moins quelque peu différentes de celles qui circulent dans nos campagnes. Ces chariots plats, montés sur quatre roues et garnis de bancs qui sont disposés l'un derrière l'autre, à la façon des caissons de nos fourgons d'artillerie, ont une tournure primitive assez curieuse.
Mais sauf cette minime du reste , de mœurs locales à férence de leurs voiqui, en dépit des
particularité, bien iln'yapas un trait relever. A la difsins de Norvège lois sévères édictées pour la répression de l'ivresse, ne manquent jamais, dans de semblables conjonctures, de se griser abominablement, tous ces braves gens sont calmes et discutent de leurs
Vues détachées du champ de foire d'Hi/Ieri'J.
intérêts avec le plus parfait sang-froid. Quant à la note pittoresque que nous espérions rencontrer en eux, nous ne la saisissons nulle part. Ce champ de foire d'un village danois ressemble exactement à celui de n'importe quel bourg de France.
Progrès, voilù bien ton œuvre ! Du jour où ils ont cru avoir conquis leur indépendance politique, les hommes se sont avisés qu'ils devaient abolir les marques extérieures qui pouvaient les séparer entre eux. Ouvriers et laboureurs ont répudié à l'envi, comme une livrée d'esclavage, les jolis costumes qui donnaient tant d'aisance à leurs membres lourds. Ils se sont imaginé être devenus les égaux de leurs seigneurs, parce qu'ils ont, à leur exemple, endossé une redingote et coiffé un chapeau de feutre ; ils ne se sont pas aperçus qu'ils n'étaient que ridicules, et que la mode fugitive, en faisant ressortir la coupe déjà surannée de leurs nouveaux vêtements, se chargeait de rétablir chaque jour les différences qu'ils s'étaient flattés de faire disparaître.
Au surplus, nous sommes vraiment bien naïfs de nous étonner encore, et nous devrions être à l'abri des surprises faciles, depuis que nous avons, à Damas, en plein foyer du fanatisme musulman, entendu exécuter sur les tréteaux d'un café-concert, en tout pareil à quelqu'un des nôtres, les dernières créations de Paulus, notre grand chanteur populaire.
A quoi bon philosopher? M. Prudhomme, qui est la véritable per sonnification de ce siè-
cle, est enchanté, pour :-—---- sa p ar t ( q ue | e
niveau égalîtaire ait accompli partout l'unification des mœurs aussi
Une bande de gamins de Tiondbjem (Norvège).
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bien que des lois. Avec l'éclectisme aimable dont il se pique, il n'est pas fâché, lorsqu'il voyage, de contempler quelques échantillons plus ou moins fantaisistes des anciens costumes nationaux sur les épaules des domestiques, que les propriétaires des grands hôtels, pour l'exploiter plus adroitement, ont l'ingénieuse idée de mettre à son service ; mais il considérerait comme un anachronisme injurieux pour notre siècle de lumière, que des hommes libres pussent s'astreindre à se déguiser de la sorte. Il trouve de la gentillesse aux petites servantes travesties en Dalécarliennes qui circulent dans les rues de Stockholm ; il serait désolé que les villageoises de la province suédoise, d'où elles sont censées être originaires, eussent conservé l'habitude de s'habiller ainsi, et il se pâme au contraire devant les bienfaits de la civilisation, en voyant les gamins de Trondhjem emprisonnés dans des culottes semblables à celles des gavroches parisiens, ou les femmes d'Hammerfest, la ville la plus septentrionale du monde, affublées des corsages à manches bouffantes, dont les décrets souverains des couturières de la rue de la Paix ont imposé le type aux toilettes de l'an de grâce 1 89^ .
Les artistes et les voyageurs peuvent traduire dans des plaintes plus ou moins éloquentes leurs déceptions et leurs regrets ; leur voix se perd dans le désert. C'en est fait des coutumes vénérables, des traditions qui formaient autrefois le patrimoine propre des nations et des individus : la couleur locale s'est définitivement délayée dans le brouillard gris de la banalité.
Ces moroses réflexions nous incitent à reprendre tout doucement le chemin de l'hôtel Leidersdorff. Nous y sommes reçus par le galant sommelier qui nous a si fort édifiés la veille sur ses fredaines de jeunesse, et que sa connaissance de la langue française a, paraît-il, designé à notre service particulier. Nous avions décidément eu tort de le mal juger ; maintenant que la glace de sa timidité s'est rompue, il se montre au contraire très intelligent, et sans se départir de la politesse
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respectueuse qui distingue les domestiques dans les pays Scandinaves, il s'enquiert avec obligeance de nos projets.
Sur ses conseils, nous renonçons à nous rendre à Fredensborg par le chemin de fer et, par ses soins, nous sommes bientôt pourvus d'un confortable landau, attelé de deux chevaux vigoureux, qui nous y conduira largement en une heure.
Une route délicieuse, ombragée par les grands hêtres de la forêt, nous amène d'abord, par une pente insensible, en vue du lac d'Esrom, dont la nappe bleue, encadrée de collines boisées, brille comme un saphir enchâssé dans une garniture d'émeraudes. Un instant, nous apercevons sur le flanc d'un coteau la masse blanche du château ; nous passons entre deux rangées de maisons, précédées de petits jardins, surmontées de mats qui attestent qu'on a l'habitude de les pavoiser fréquemment , et par une large avenue, qui n'est que le prolongement de la route, nous arrivons enfin au portail de Fredensborg.
La Famille royale de Danemark à Fredensborg,
AU l'AYS D'HAHLET
Nous voici donc en face de cette demeure désormais historique, où chaque année l'empereur Alexandre III vient se reposer, au sein de sa famille, des pesants soucis du pouvoir. Le roi Frédéric IV qui l'a édifiée en 1 720, après la conclusion d'un heureux traité de paix avec la Suède, ne prévoyait pas la destinée illustre qui l'attendait ; de fait, elle a été presque constamment délaissée jusqu'à l'avènement du monarque actuel, et, aujourd'hui encore, la cour n'y réside guère que pendant les deux ou trois mois d'automne que le Tsar a coutume d'y passer. Pour le moment, elle est déserte, et nous obtenons sans peine l'autorisation de la visiter.
Avec plus de prétention que Bemstorff, elle n'a ni plus de splendeur, ni plus de majesté. Malgré le perron qui en découpe la façade, et le dôme massif qui en surmonte le faîte, ce bâtiment dépourvu de style ressemble plutôt à une caserne qu'à une habitation princière, et le badigeon à la chaux très éclatant qui le recouvre n'est pas pour en relever la physionomie. L'intérieur répond à l'extérieur. En dehors de la grande salle à manger de gala, que domine de toute sa hauteur la coupole centrale, mais dont les belles dimensions font paraître plus froides les dalles de marbre multicolore du pavé et les peintures à la détrempe des parois, il n'est pas une pièce dont l'architecture ou la décoration mérite d'être signalée.
Les appartements des souverains de toutes les Russies se composent d'une chambre très simple, garnie de meubles en acajou que recouvre une étoffe de satin vert uni, et d'un petit salon contigu, qui sert de cabinet de travail au couple impérial.
Nous parcourons tour à tour les logements réservés au roi et à la reine de Grèce, au prince et à la princesse de Galles; si on y respire partout l'aisance et le confort, le luxe et l'apprêt ne s'y révèlent nulle part. On dirait de la maison de campagne d'honnêtes bourgeois, que tenterait peu le prestige des grands seigneurs et que préoccuperait
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LES CHATEAUX DE SJÀLLAND 9 i
uniquement le désir sincère de se ménager, loin des fracas des villes, une paisible retraite.
Faut-il parler des fontaines ornées de figures mythologiques, des statues de paysans norvégiens en costume national, du pavillon russe, qu'on rencontre dans le parc, aux environs immédiats du château? Non ; ces curiosités d'ordre secondaire n'ajoutent rien à la beauté de
Lbambn à cmubtr au Tsar ,t âc la Tari,,,, à Faisiub&g.
Fredensborg. Ce qui en fait le charme, c'est la situation merveilleuse qu il occupe, c'est le silence profond des bois qui l'entourent, c'est le mirage des perspectives qui s'ouvrent, au travers des branches subitement écartées, sur le lac d'Esrom et les montagnes voisines, c'est la magie des nuances qui en colorent les paysages, au déclin de l'été ' surtout, lorsque le soleil a étendu sur les feuilles une couche de rouille et d or, lorsque, sous le ciel voilé de brumes transparentes, se déploie, comme un champ d'épis mûrs, la vaste étendue des forêts jaunies. L automne est la saison par excellence dans ces régions du Nord,
où la terre, avant de s'engourdir du long sommeil de l'hiver, se hâte d'exhaler toute sa vie à la fois, d'épuiser d'un coup le trésor de ses plus riches parures. On comprend que l'impératrice Dagmar choisisse de préférence ce moment pour revoir les lieux où s'est écoulée une partie des années calmes de sa jeunesse, et que rien n'égale pour elle le plaisir qu'elle y goûte.
A son exemple du reste, la famille royale au grand complet s'y transporte en même temps avec elle. Le roi Christian et la reine Louise s'y installent, et auprès d'eux tous les membres de leur innombrable lignée : le prince héritier Frédéric, qui a huit enfants, la princesse de Galles, qui en a quatre, le roi de Grèce et la duchesse de Cumberland, qui en ont chacun six, enfin le prince Valdemar, qui en a quatre.
Mors, le château, vide depuis près d'un an, se remplit tout à coup de bruit et de gaîté. Cette cour ennemie du faste, qui ne donne à Copenhague que de rares réceptions, se dédommage ici des rigueurs de la réclusion, à laquelle elle s'était condamnée par mépris pour le vain attirail des grandeurs. Des distractions de toutes sortes s'improvisent, des jeux, des promenades, des fêtes, des chasses, dont le Tsar est le principal organisateur et auxquelles il prend la part la plus active.
L'Impératrice, qui le sent mieux à elle, dans le cadre de cet intérieur patriarcal, l'exhorte tendrement à jouir sans arrière-pensée de ces trop courts instants de liberté, et le bon monarque à la barbe fleurie, comme on disait jadis de Charlemagne, dont il a du reste la puissante stature, consent avec bonne grâce à descendre au rang de simple particulier. La tête coiffée d'un chapeau de feutre à larges ailes, le buste à l'aise dans un ample veston, qui fait ressortir ses formes athlétiques, il s'en va, dès trois heures du matin, parcourir les profondeurs touffues des bois, accompagné le plus souvent par l'Impératrice qui ne le quitte presque jamais, heureux de pouvoir, loin du tracas des affaires, à l'abri des attentats nihilistes, humer en paix les parfums salutaires des
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essences végétales, et savourer la tranquillité sereine de l'air embaumé.
Puis, quand il revient de ces expéditions, quand il se retrouve le soir, après dîner, au milieu de la famille réunie dans le salon du rez-dechaussée, il s'abandonne aux hasards de la causerie avec la reine Louise, qui le préfère, dit-on, à tous ses autres gendres, et que, de son côté, il consulte volontiers; ou bien, accompagné au piano par sa belle-mère, il joue sur la flûte quelqu'une de ces mélodies slaves, dont le rythme lent a tant de charme.
Sa porte est impitoyablement fermée aux journalistes en quête de chroniques; mais celui qui a exprimé le noble désir de porter dans l'histoire le titre d'Empereur des paysans ne redoute pas l'attouchement des mains calleuses de l'homme du peuple. On l'a vu un jour à Copenhague emporter dans ses bras un malheureux pompier, tombé du haut d'une maison en flammes ; il n'est pas rare de le rencontrer non plus, au retour de ses courses dans les environs, assis sur la banquette d'un wagon de troisième classe, et causant familièrement avec ses voisins de l'état de leurs récoltes.
Pareil à Henri IV, dont il rappelle par plus d'un côté l'attachante figure, et dont il s'est déclaré lui-même jaloux de devenir l'émule, il a pour les enfants d'irrésistibles faiblesses, d'inépuisables complaisances. Si aucun ambassadeur ne l'a surpris dans la posture du roi Vert-Galant, servant de monture à ses jeunes neveux, c'est que les diplomates ont peu d'occasions de venir à Fredensborg. Les boutiquiers du village, du moins, le connaissent bien, pour avoir reçu maintes fois sa visite, et pour avoir assisté au pillage de leurs provisions de jouets et de friandises par la bande mutine qui l'escortait. Certains jours, en compagnie de la plus chère de ses belles-sœurs, de cette gracieuse princesse Marie d'Orléans, qui a épousé, il y a quelques années le prince Valdemar, il descend jusque sur les bords du lac d'Esrom, où foisonnent les cham-
pignons, et, sa cueillette achevée, se rend en personne à la cuisine pour surveiller la préparation de son mets favori.
Il y aurait, si l'on en pouvait recueillir les détails, tout un livre à écrire sur les occupations de l'empereur Alexandre pendant son séjour en Danemark ; mais ce n'est pas à nous qu'il appartient de le tenter. Notre humble rôle de touristes ne nous a permis ni de découvrir ni de contrôler les secrets dont la divulgation a défrayé, il a quelques mois, les controverses des gazettes politiques, et qui ont si vivement ému l'opinion.
Nous avons eu le très grand honneur d'être reçus par Son Altesse Royale la princesse Valdemar, dans les salons luxueusement meublés, encombrés de vases de Sèvres, de bronzes, d'objets d'art de toutes sortes, dépendant des appartements qu'elle occupe à Copenhague, au château d'Amalieborg ; nous nous sommes abstenus, on le devine, de lui poser des questions indiscrètes. Avec la cordialité exempte de fierté, qui est l'apanage des membres de cette auguste famille, mais qui, alliée chez elle à une vivacité pleine de grâce, a fait d'elle l'idole du peuple danois, elle a daigné aborder avec nous, pendant les trois quarts d'heure qu'a duré notre audience, bien des sujets divers. Elle nous a entretenu surtout de la France, des fêtes qui s'y préparaient en l'honneur des officiers de l'escadre de l'amiral Avellan, de l'affection que portent a notre pays les sujets du roi Christian, et qu'elle a, pour sa part, tant contribué à affermir.
Il est possible que ce soit dans les conciliabules échangés, sur les rives du lac d'Esrom, entre le Tsar et cette princesse, si ardemment dévouée à sa patrie d'origine, que se sont ébauchés, fortifiés en tout cas, les premiers linéaments de l'alliance franco-russe. Rien ne nous autorise à l'affirmer. Les murs, pas plus que les futaies de Fredensborg, n'ont d'oreilles pour écouter les discours qui s'y tiennent. La seule confidence qu'ils fassent aux étrangers vulgaires que nous
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sommes, c'est celle de la concorde qui règne entre les princes de cette maison, la plus nombreuse de l'Europe, et qui se trahit sans affectation dans leur joie au moment de leur réunion, dans leur tristesse à l'heure de la séparation. Nous en avons pu juger par nous-mêmes, lorsque, à la fin de l'automne dernier, l'empereur Alexandre quitta Copenhague pour rentrer à Saint-Pétersbourg.
C'était le 17 octobre, quatre jours après la démonstration aussi significative qu'inattendue, par laquelle il avait manifesté, à la face du monde entier, sa sympathie envers la France, en venant inspecter dans la rade deux de nos navires de guerre. Le ciel, comme pour ajouter à l'impression toujours douloureuse d'un départ, avait ouvert ses cataractes, et une pluie diluvienne se répandait en torrents sur la ville. Placés dans le petit pavillon qui avait été dressé sur le port pour protéger l'embarquement des illustres voyageurs, nous les avions vus descendre un à un de leurs coupés ruisselants : le Tsar, la Tsarine, le Tsarévitch, la Princesse de Galles et ses tilles. Debout sur les marches de l'escalier du quai, entouré de son fils aîné et de ses petits-enfants, le Roi échangeait d'un air distrait des poignées de main avec les personnages, revêtus comme lui de brillants uniformes, que la cérémonie des adieux avait rassemblés à ses côtés. Au moment où les canots allaient quitter le rivage, il s'avança seul, et tandis que des flots de larmes jaillissaient des paupières féminines, il étreignit longuement sur sa poitrine ses deux filles, l'Impératrice de Russie et la future reine d'Angleterre. Ce matin-là, Fredensborg avait fermé ses portes, et en songeant aux huit semaines de bonheur qu'on y avait passées, aux longs mois qui s'écouleraient avant qu'on s'y retrouvât de nouveau, tous les cœurs s'étaient serrés.
Cette scène touchante, à laquelle la foule avait assisté avec une émotion silencieuse, résumait pour nous toute l'histoire intime du château. Pourquoi aurions-nous cherché à en apprendre davantage?
Nous nous représentons facilement, sans en avoir été les témoins l'existence qu'on y mène, et en quittant, nous aussi, cette délicieuse demeure, en reprenant, en sens inverse, la belle avenue par laquelle nous y sommes arrivés, nous ne pouvons nous empêcher de rendre hommage à ce qu'elle représente et abrite de rares et éminentes vertus.
Une dernière fois, par la portière du wagon qui nous emporte à Helsingôr, nous saluons sa haute façade, apparue tout à coup au milieu de ses remparts de verdure; trois quarts d'heure plus tard, nous débarquons sous une gare en briques rouges, presque neuve, construite d'après le style de la Renaissance, et située tout à fait sur le bord de la mer : cette fois, nous sommes décidément au pays d'Hamlet.
Helsingôr, que nous appelons en français Elseneur, est une petite ville de dix mille habitants, dont l'importance a beaucoup diminué depuis la suppression des droits de péage établis en 1425 par Éric VII, sur les navires qui traversaient le Sund. Sa petite rade, assez bien protégée contre les tempêtes de Kattégat, recueille encore au passage une partie du transit maritime; mais elle a dû subir la concurrence du port d'Helsingborg, qui lui fait face sur la rive suédoise, et, à part son agréable situation à l'entrée du détroit, elle n'offre aux voyageurs qu'un médiocre intérêt.
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Après avoir déjeuné à Helsingôr dans un restaurant, où personne ne comprend ni l'allemand ni le français, nous nous dirigeons du côté de la forteresse de Kronborg, qui dresse à l'horizon, sur la pointe extrême d'un cap, son enceinte de granit flanquée de donjons, entourée de fossés et de remparts. Est-il vrai que nous foulions enfin le sol marqué par une des plus poignantes tragédies qu'ait connues l'humanité? Est-il vrai que ces lourdes murailles, dont l'architecture rappelle, avec une ornementation plus simple, celle de Frederiksborg, que ces tourelles effilées en flèches aiguës qu'allègent les fines sculptures enroulées à leur flancs, que cette cour aux proportions grandioses,
sur laquelle se projettent les lignes graves des façades grises, aient été le théâtre du drame terrible qui a inspiré Shakespeare? Est-il vrai que cette terrasse
de la Flagbatkrie, sur laquelle nous sommes montés, ait servi de préau aux promenades nocturnes du père d'Hamlet, venant solliciter de son fils la punition de son assassin ?
Pour permettre à notre imagination de reconstituer ces scènes d'épouvante, il faudrait que le décor s'y prêtât ; il faudrait une de ces nuits, dont le talent distingué de notre ami Jules Faivre, a traduit, d'une manière si saisissante, sur la couverture de notre ouvrage, l'impression sinistre, où, suivant les paroles d'Horatio, « l'aspect seul de
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ce rocher qui s'avance au-dessus de sa base donne des fantaisies de désespoir au cerveau de quiconque contemple la mer de cette hauteur et l'entend rugir au-dessous ». Peut-être alors, à la clarté blafarde de la lune glissant à travers les nuages, croirions-nous voir surgir de l'ombre le fantôme errant du vieux roi, et entendre le prince Hamlet lui adresser les évocations éperdues que le poète anglais a mises dans sa bouche 1
« Anges, ministres de grâce, défendez-nous! Qui que tu sois, esprit salutaire ou lutin damné, que tu apportes avec toi les brises du ciel ou les rafales de l'enfer, que tes intentions soient perverses ou charitables; tu te présentes sous une forme si provocante que je veux te parler. Je t'invoque, Hamlet, sire, mon père, royal Danois! Oh! réponds-moi! Ne me laisse pas déchirer par le doute; mais dis-moi pourquoi tes os sanctifiés, ensevelis dans la mort, ont déchiré leur suaire; pourquoi le sépulcre où nous t'avons vu inhumé en paix, a ouvert ses lourdes mâchoires de marbre pour te rejeter dans le monde ! Que signifie ceci? Pourquoi toi, corps mort, viens-tu, tout couvert d'acier, revoir les clairs de lune et rendre effrayante la nuit? Et nous, bouffons de la nature, pourquoi ébranles-tu si horriblement notre imagination par des pensées inaccessibles à nos âmes? Dis! pourquoi cela? dans quel but? que veux-tu de nous? »
Mais il n'est pas de chimères capables de résister au radieux soleil qui nous éclaire. A d'autres heures, dans le crépuscule douteux du soir nous pourrions prendre pour des cippes funéraires les pierres qui hérissent les talus des bastions, et qui ne sont que les larmiers des casemates " sous la lumière qui l'inonde, en face de la nappe bleue du Sund, que sillonnent d'innombrables bateaux, cette esplanade, où un inoffensif factionnaire monte la garde auprès de vieux canons démodés, n'a plus rien d'impressionnant.
Une minute, cependant, lorsque nous franchissons le pont-levis du
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château, l'image d'Ophélie se présente à nos yeux dans une rapide vision. Un coup de vent a décoiffé soudain une jeune fille qui traversait les fossés en même temps que nous. En voyant son chapeau de paille blanche garni de fleurs s'enfuir avec une ironie capricieuse au cours du ruisseau ombragé qui baigne les remparts, et se jouer des efforts de ceux qui cherchent à le ressaisir, nous songeons involontairement à la douce princesse qui, à la même place peut-être, a terminé sa carrière infortunée, et le récit de sa mort nous revient en mémoire!
« Il y a en travers d'un ruisseau un saule qui mire ses feuilles grises dans l'eau du courant. C'est là qu'elle est venue, portant de fantasques guirlandes de renoncules, d'orties, de marguerites et de ces longues fleurs pourpres, que nos froides vierges appellent doigts d'hommes morts. Là, tandis qu'elle grimpait pour suspendre sa sauvage couronne aux rameaux inclinés, une branche envieuse s'est cassée, et tous ses trophées champêtres sont, comme elle, tombés dans le ruisseau en pleurs. Ses vêtements se sont étalés et l'ont soutenue un moment, nouvelle sirène, pendant qu'elle chantait des bribes de vieilles chansons, comme insensible à sa propre détresse, ou comme une créature naturellement formée pour cet élément. Mais cela n'a pu durer longtemps! ses vêtements, alourdis parce qu'ils avaient bu, ont entraîné la pauvre malheureuse de son chant mélodieux à une mort fangeuse. »
Le spectacle que nous avons sous les yeux n'a heureusement rien d'aussi funèbre. Un soldat armé d'une pique a déjà repêché la coiffure volage, moins volage peut-être que la tête qu'elle recouvrait, et, au joyeux éclat de rire de l'enfant reconnaissante, tous les spectres se sont évanouis.
Enfin, nous touchons à la dernière station de notre pèlerinage : il ne nous reste plus qu'à faire l'ascension des collines boisées qui dominent Helsingôr, et à nous enfoncer sous les hêtres qui dissimulent
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LES CHATEAUX DE SJÀLLAND loi
l'ancien rendez-vous de chasse de Marienlyst, aujourd'hui transformé en un prosaïque restaurant. A l'extrémité d'une terrasse, d'où le regard s'étend, par-delà les rives resserrées du Sund, jusqu'aux plaines de la Suède, s'élève un monticule en rocailles, surmonté d'une pierre runique, sur laquelle se détache ce simple nom : Hamlcte.
C'est là, au lieu même qu'il habitait, que le prince Hamlet se repose, dans l'éternel sommeil, des agitations de sa vie tourmentée; c'est là du moins que la tradition a placé son tombeau, car cette légende n'est qu'un conte. Les faits auxquels Shakespeare a emprunté le thème de son œuvre remontent à deux cents ans avant l'ère chrétienne, et le premier récit que nous en possédions est celui que Saxo Grammaticus, l'historien danois, en a inséré dans ses Chroniques, au commencement du xm' siècle. Hamlet était le fils d'un chef de pirates qui vivait, non pas même dans l'île de Sjalland, mais dans le Jyiland : il n'a donc pu connaître ni Kronborg, qui fut édifié en i s8o par Frédéric II, ni Flynderborg, qu'Éric VII avait bâti au même endroit, cent cinquante ans auparavant. Le seul souvenir authentique qui se rattache à cette forteresse est celui de la reine Caroline-Mathilde, femme de Christian VII, qui y fut conduite et enfermée pendant quelque temps, après la découverte de ses relations adultères avec Struensée.
11 semblerait naturel que la destinée de cette princesse, aussi belle et aussi malheureuse que Marie Stuart et Marie-Antoinette, eût attendri les âmes sensibles, et que son poétique visage eût éclipsé le masque énigmatique du royal fiancé d'Ophélie. Où trouver une démonstration plus saisissante du néant des grandeurs humaines, un exemple plus terrifiant des châtiments réservés par la Providence à ceux qui transgressent ses lois, que dans les épreuves qu'elle eut à subir? Quels contrastes et quelles leçons ne se dégage-t-il pas de l'existence de cette sœur du roi d'Angleterre George III, que la raison d'État condamne à dix-sept ans à s'unir à un homme doué de toutes les séductions phy-
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siques, mais prématurément usé par la débauche, et que l'abandon de son époux entraîne à une liaison publique et coupable avec un intrigant de marque devenu le favori de son maître, qui connaît et épuise tous les enivrements de la passion, toutes les joies du pouvoir absolu, et que la haine d'une belle-mère jalouse précipite tout à coup des hauteurs du rêve où elle marche dans une sorte d'hallucination inconsciente, qu'on arrache par une froide nuit d'hiver au luxe de son palais, pour la jeter dans un cachot, et qui, dépouillée de sa triple couronne de reine, d'épouse et de mère, destituée de ses titres, séparée de son enfant, finit par mourir à vingt-trois ans, repentante et oubliée, au fond d'un village obscur de son pays natal !
La fenêtre de la chambre où elle fut enfermée, du 17 janvier au 30 mai 1772, a longtemps porté sur le carreau de l'une de ses vitres, l'invocation suprême qu'elle y grava un jour avec la pointe d'un de ses diamants, et par laquelle elle demandait au ciel sa réhabilitation au prix de son propre sacrifice : Keep me innocent and meike otbersgreat, « Rendez-moi l'innocence et donnez aux autres la grandeur] » Les péripéties de ce roman captivant et lugubre, que Meyerbeer a transporté de nos jours sur la scène, ont pourtant à peine réussi à conserver le nom de celle qui en fut l'héroïne. Les infortunes réelles, mais méritées, il est vrai, de Caroline-Mathilde ont moins ému la postérité que les malheurs supposés d'Hamlet.
En dépit même des démentis que lui a infligés l'histoire, la fiction a survécu. Renouvelant le prodige de Pygmalion, dont les effluves amoureux animèrent jadis le marbre de la statue de Galathée, Shakespeare a communiqué une vie immortelle aux héros enfantés par son génie. Les types tendres, burlesques et tragiques d'Ophélie, de Polonus et de Laêrte, se sont gravés dans l'âme de la foule, et la sombre figure d'Hamlet, popularisée par des artistes tels que Faure et Mounet- Sully, s'y est fixée en traits indélébiles. Ces personnages, sur lesquels
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