‹ Au pays d'Hamlet, instantanés scandinavesChapitre 15 sur 29 · A " PAYS D'HAMLET · texte numérisé non relu

A " PAYS D'HAMLET

s'est appesanti un destin pius inexorable que la fatalité antique, lui son! demeurés chers, et elle rend a leurs mânes imaginaires VhommaT respectueux qu'elle voue d'instinct aux victimes innocentes

L .ndustnel ingénieux qui a eu ridée d'élever une tombe à Hamlet t de a montrer aux curieux moyennant une ,egére redevance es, t drgne emule de celui qui, depuis la publication des romans d'Alevud e Dumas, a ouvert au public, dans les murailles du château d'If, Iules de Monte-Cristo et de l'abbé Paria; mais, loin de juge cette

ZTr ""If " POl "' Sa Crédl " ité - ' e PeUP ' e - 1-i-^carn I objet de ses affectons et de ses haines, lui a su gré de répondre à ses secrètes aspirations. I, croit à l'existence d'Hamlet comme à celle du «e.1 Og,er, le Frédéric Barberousse danois, qui attend, au fond des souterrains de Kronborg, le jour où la patrie menacée aura besoin du secours de son bras, et, en sentant planer sur lu, la mystérieuse proechon de ces âmes vengeresses, il est disposé à plus de courage en lace du danger, à plus de confiance en face de l'avenir

Une excursion en Suéde. - Le Jylland. - Aspect général du Danemark.

Sol. — Population. — Agriculture ci Industrie. — Commerce

Moaremeul littéraire, artistique cl S emK fil u,, - Institutions. Armée et marine.

Organisation judiciaire et administrative. — Instruction publique.

Politique extérieure et intérieure. - La presse et les partis.

La France en Danemark. - Les Religieuses de Saint-Joseph de Cbambéry à Copenhague.

L'alliance franco-russe.

La Suède touche de si près la pointe de l'île de Sjalland, sur laquelle s'élève Helsingôr, qu'il est difficile de résister à la tentation de franchir les quatre kilomètres qui séparent l'une de l'autre ces deux rives du Sund, longtemps réunies du reste sous le sceptre danois. Nous montons à bord d'un de ces grands bacs à vapeur dont nous avons déjà souvent parlé, sur lesquels les trains traversent les détroits comme sur des ponts mobiles, et au bout de vingt

Place du Marché à Hthinghorg.

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minutes nous débarquons à Helsingborg. Nous n'avons pas plus tôt mis pied à terre, que nous sommes assaillis par une nuée de ces parasites qui, en tous pays, ont accoutumé de faire des étrangers leur proie quotidienne. Des femmes nous proposent de petits objets en bois sculpté, qui sont, paraît-il, les produits de l'industrie locale, et qui ne diffèrent guère des bibelots suisses du même genre. Il ne valait vraiment pas la peine de venir si loin pour n'y rien trouver de plus nouveau. Quant à l'attrait spécial d'Helsingborg, qui renferme 17.000 habitants, et dont la physionomie est par conséquent un peu plus animée que celle d'Helsingôr, il est relativement mince.

De l'ancien château-fort qui surmontait autrefois les collines situées en arrière de la ville, et qui faisait face à Kronborg, il ne reste qu'une tour démantelée, du haut de laquelle, il est vrai, l'œil embrasse un magnifique panorama, mais qui, en dehors de l'épaisseur prodigieuse de ses murailles, ne présente pas de caractère bien saillant.

Le seul avantage appréciable qui résulte pour nous de cette courte excursion en terre suédoise consiste dans la ressource qu'elle nous procure de rentrer à Copenhague par une voie différente de celle qui nous en a amenés. Nous pouvons gagner de là en bateau la presqu'île du Jylland, redescendre en chemin de fer jusqu'à Fredericia, et, par l'île de Fyn et les deux Belts, réintégrer la capitale ; nous aurons ainsi accompli le tour presque complet du Danemark, et nous en aurons visité les centres les plus importants.

Cet itinéraire est peu fréquenté par les touristes, qui préfèrent à la douce poésie des paysages danois la sauvagerie grandiose de la nature norvégienne, et qui abrègent en général leurs étapes pour atteindre plus tôt à leur but; il est intéressant néanmoins pour ceux qui cherchent à se rendre compte des divers aspects du pays. La côte occidentale du Jylland, désagrégée par les terribles tempêtes de la mer du Nord, ne présente sans doute qu'une succession monotone de dunes

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et de marais assez analogues à nos landes gasconnes: mais la partie orientale de la péninsule fourmille de petites localités, telles que Skanderborg, coquettement posée au bord d'un lac, sur un mamelon qui commande les plaines environnantes, telles que Veyle, paresseusement pelotonnée au fond d'un fjord sinueux, entre deux collines boisées, oU on aimerait à séjourner quelques semaines, et qui semblent toutes désignées au rôle de stations de plaisance.

Aarhus, qui compte 30.000 habitants, et qui est la ville la plus peuplée du royaume après Copenhague, est remarquable aussi par son agréable situation sur une large baie et par la beauté de ses environs. Aalborg, avec ses rues tortueuses, ses maisons de bois coiffées de pignons élégants, a conservé un cachet archaïque qu'on chercherait en vain partout ailleurs. Odense, l'antique cité d'Odin, qui, après avoir été la capitale des premiers rois, n'est plus aujourd'hui que le chef-lieu de l'île de Fyn, se recommande également à l'attention par sa cathédrale de Saint-Knud, qui est un des rares monuments gothiques demeurés mtacts de la Scandinavie, et dont le maître-autel, surmonté d'un retable en bo,s sculpté, est une des plus belles œuvres du xvf siècle.

Somme toute, sans vouloir établir de parallèle entre des régions

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absolument dissemblables, on peut affirmer que le Danemark ne mérite pas le dédain dont il est l'objet de la part des voyageurs. On l'a comparé souvent à la Hollande, qu'il rappelle en effet sous plus d'un rapport ; sa grâce riante le rapprocherait, suivant nous, davantage de la Normandie, à laquelle il n'est pas impossible, d'ailleurs que cette similitude avec leur patrie d'origine ait contribué à attacher les bandes errantes de Rollon.

Il n'a évidemment ni les côtes déchiquetées de la Norvège, ni ses fjords majestueux, ni ses vallées désolées, ni ses pics aux formés tourmentées et aux flancs stériles, ni les glaciers qui s'échappent des mâchoires entrouvertes de ses montagnes, ni les cascades qui bondissent en écumant du sommet de ses rochers, ni les cataractes dans lesquelles se précipite la masse entière de ses fleuves et qui, comme la double chute de Lerfos, près de Trondhjem, pour n'en citer qu'une, rappellent parfois de si saisissante façon celle du Rhin à Schafthouse!

Son sol, presque uniformément plat, dont le relief ne dépasse pas à son point culminant, une hauteur de 160 mètres au-dessus du niveau de la mer, se trouve, par le fait de sa structure même, à peu près totalement dépourvu de cours d'eau de quelque importance; mais sa constitution géologique, jointe à l'influence d'un climat plutôt brumeux que froid, dont la température moyenne varie entre -+- i 7 degrés l'été et — 5 degrés l'hiver, le dispose mieux en revanche que les âpres déserts des contrées voisines, aux travaux de la culture. Sur son terrain spongieux, dont une perpétuelle humidité entretient encore la fraîcheur, et au travers duquel les pluies ne filtrent que lentement la végétation s'épanouit à l'aise, vigoureuse et splendide. On dirait d'un beau parc qui aurait été dessiné par la main d'un génie bienfaisant, et le regard ne se lasse pas de contempler ces champs fertiles, ces îles verdoyantes, couvertes de riches moissons, de gras pâturages d'épaisses forêts, que la mer enveloppe avec amour, et qui ne semblent

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s être abaissées aQ ras des flots, que pour en recevoir plus commodément l'étreinte caressante.

Aussi bien, n'est-ce pas par son aspect physique seulement, que le Danemark séduit et retient ceux qui prennent le temps de s'y arrêter. A mesure qu'on pénètre davantage dans son intimité, on s'attache mieux à ce petit peuple, que sa position prédestinait aux fonctions de sentinelle avancée dans ces régions du Nord plus longtemps privées de contact avec elles, et qui n'a pas failli à ce rôle. A vrai dire, on ne peut se flatter de le comprendre, qu'à condition de connaître d'abord le sol sur lequel il est fixé, et voilà pourquoi nous croyons que les voyageurs ont tort de le laisser en dehors de leur route.

Voilà pourquoi surtout nous nous sommes efforcés de saisir dans nos notes et dans nos photographies le plus grand nombre possible de ces impressions qui traduisent en traits vivants la physionomie des choses comme des individus. Mais pour arriver à former un tableau d ensemble, ces éléments épars d'information doivent être réunis et coordonnés : c'est à quoi nous allons tendre maintenant

Nous n'avons soumis jusqu'à présent à ceux qui nous ont fait 1 honneur de nous accompagner, que des points de vue isolés' s'il est permis d'emprunter une expression au langage technique quecomporte notre propre matière, nous voudrions en projeter l'image lumineuse, de façon à ce qu'ils pussent les embrasser tous d'un coup d œil, et au travers des détails de cette vision matérielle dégager l'âme même des Danois.

H existe en effet une corrélation intime, fatale entre la figure extérieure d'une contrée et le caractère de ceux qui y vivent. Ceci dérive de cela. Quelque respectable que soit, à certains égards, le dogmede l'infaillibilité de l'atavisme, proclamé par la science moderne, force est bien d'admettre que les circonstances en atténuent parfois la rigueur.

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Nul ne peut nier les divergences profondes qui séparent souvent des hommes issus d'une souche unique, les transformations, par exemple, que l'influence des milieux a imprimées aux tribus germaines établies en Angleterre, en France ou en Allemagne. Pour celles d'entre elles qui se sont implantées en Scandinavie, ce phénomène est peutêtre plus manifeste encore.

Nous avons, à propos du musée des Antiquités du Nord de Copenhague, esquissé à grands traits l'histoire des invasions qui ont remplacé par une race nouvelle les Lapons et les Finnois primitivement installés sur ces terres. II paraît incontestable que les Daces et les Gètes qui donnèrent naissance aux Danois et aux Coths, appartenaient également à la grande famille aryenne. Les uns et les autres furent les ancêtres communs de ces terribles Vikings qui, pendant de longs siècles, portèrent la dévastation sur les plages de l'Europe occidentale et la persistance du type chez les populations des deux côtés du Kattégat suffit à déceler l'identité de leur origine.

Les habitants du Danemark, comme ceux de la Norvège, ont gardé de leurs aïeux la haute taille, le teint pâle et clair, les yeux bleus les cheveux blonds, qui donnent aux hommes l'expression d'une si iière et s, froide énergie, aux femmes tant de charme ingénu et de suave langueur.

Mais, tandis que, chez les Norvégiens, la rudesse du climat et de la nature a maintenu une certaine rusticité d'allures et de tempérament chez les Danois, au contraire, les mœurs se sont adoucies au spectacle des paysages calmes et reposés qui les environnent. Ils n'ont rien perdu, en les assouplissant, de leurs qualités natives ; ils n'ont fait que les adapter à l'existence nouvelle que l'évolution générale leur créait. Ils ont appliqué à se transformer peu à peu la ténacité qui est une de leurs vertus héréditaires, et sans cesser d'être eux-mêmes, sans abdiquer l'individualité dont ils sont si justement jaloux, ils sont arrivés

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à un degré de culture intellectuelle et de prospérité matérielle, égal sinon supérieur à celui des États voisins.

En même temps qu'une entente plus parfaite des principes d'hygiène a amené une diminution notable dans la mortalité, l'excédent des naissances sur les décès, qui atteint une proportion de 1,2 pour 100, a maintenu une progression constante dans l'accroissement du nombre des habitants, et malgré la barbare spoliation qui, en 1864, a fait passer sous le joug prussien un million de sujets danois, malgré le mouvement continu qui entraîne chaque année dans les régions d'outremer, principalement aux États-Unis, près de quatre mille émigrants, le chiffre de la population s'est élevé, depuis le commencement du siècle de neuf cent vingt-neuf mille à deux millions cent soixante-douze mille âmes. La fortune publique a suivi, pendant le même laps de temps, une marche analogue, et son importance, évaluée aujourd'hui à six ou sept milliards, va sans cesse en augmentant.

11 y a sans doute quelques taches au revers de cette brillante médaille. S'il était vrai, comme le soutiennent certaines statistiques plus brutales, espérons-le, ou plus malignes qu'exactes, que Copenhague primât, dans l'échelle de l'immoralité, les grandes métropoles du monde, il faudrait franchement déplorer cet excès de précipitation dans la voie du progrès. Nous ne pensons pas heureusement que cette réputation soit justifiée. La quantité prodigieuse d'enfants illégitimes que fournit le Danemark, et dont le contingent atteint une moyenne de 1 1 pour 100 ou d'un sur neuf, n'est pas l'indice nécessaire d'une perversité morale absolue, puisqu'en France, nous en sommes réduits, hélas! à regretter qu'il n'y en ait pas davantage. A ne consulter que le nombre des mariages qui est de cent cinquante-six par mille habitants, et celui des naissances, qui est environ de trois par ménage, le niveau moral paraît être au contraire sensiblement le même que partout ailleurs.

Ce qu'il y a de plus grave, c'est que le développement du bien-être

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a produit ici les fâcheux résultats qui en sont l'ordinaire conséquence : c'est que, à mesure que la richesse est devenue plus grande, les besoins sont devenus plus impérieux, c'est que le budget de l'État qui accuse 78 millions de dépenses contre 75 millions de recettes, se solde en déficit à l'exemple de celui des puissances de premier ordre et que la dette actuelle dépasse 260 millions de francs; c'est que comme en France, les campagnes se dépeuplent avec une rapidité inquiétante au profit des «Iles; c'est que par une ressemblance plus frappante encore avec ce pays, auquel l'attachent tant de liens de sympathie, la capitale aime à absorber de plus en plus toute la vie de la nation, et qu'il vendra peut-être un moment, où cette ville qui, avec ses trois cent so,xante mille habitants, représente déjà le sixième de la population du royaume, résumera à elle seule le Danemark tout entier.

Mais les dangers qu'entraînerait l'aggravation de cette situation ne sont pas de ceux dont il soit loisible de prévoir l'imminence prochaine Pour 1 instant, tout révèle un acheminement ininterrompu vers une destinée meilleure. L'influence énervante d'une cité telle que Paris qui parayse, en les épuisant de leur sève, les plus lointaines provinces n est pas a redouter beaucoup dans un État minuscule, où tout se cou' centre près du cerveau et participe de sa vigueur

Loin d'avoir occasionné, par l'ampleur exagérée de ses dimensions latroph,e du Danemark, Copenhague assure, au contraire, par son action vivifiante, le fonctionnement de tous ses organes. Sans elle il serart plus insignifiant que la Suisse; il vit par elle, comme la Grèce vivait par Athènes, comme la Belgique vit par Bruxelles. Elle éclipse .1 est vrai, les petits foyers qui gravitent autour d'elle, mais à la manière du soleil, qui, s'il fait pâlir la lune, lui communique aussi une partie de sa lumière.

Il se peut que la densité de la population, qui n'est que de cinquantesept habrtants par kilomètre carré, alors qu'elle est de deux cent huit en

Belgique et de cent vingt en Angleterre, se soit ressentie, dans les campagnes, de l'agglomération excessive qui s'est produite en son enceinte; la proportion entre l'élément urbain et l'élément rural n'en a pas été trop vivement affectée, et le second l'emporte toujours de plus des deux tiers sur le premier. Un cinquième du territoire est en friche, parce que les dunes ou les tourbières qui le composent y rendent les travaux inefficaces : tout le reste est cultivé avec un soin et une intelligence qui font honneur aux paysans danois.

Les lois émancipante qui ont marqué la fin du siècle dernier, et facilité aux fermiers l'acquisition des biens domaniaux, n'ont pas été sans activer ici, comme chez nous, l'essor de l'agriculture. La disparition toujours croissante des grandes fortunes territoriales, l'émiettement continu de la propriété ont contribué à retenir les ouvriers de la terre dans leurs velléités d'exode en masse du côté des villes. L'agitation agraire qui commence à se propager d'Allemagne en Danemark et qu, v,se a introduire au sein du Parlement des députés de la classe agncole, pour sauvegarder leurs intérêts, démontre bien qu'ils ne sont nullement disposés à abandonner leurs exploitations.

Le but unique de leurs rêves est au contraire la conquête de ce sol qu ,1s s'épuisent trop souvent à travailler pour autrui, et ils apportent à la reahsaùon de ce désir un incroyable acharnement. Il faudrait remonter

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Ferme suédoise.

bien haut dans le passé, pour retrouver les 2 traces d'une lutte aussi ardente; jamais peut- S ^" etre sauf a Rome, au temps des Gracques, il n'a été tenté nulle part contre la féodalité foncière, plus formidable assaut. Depuis Christia u, appela en Danemark une colonie de Hollandais pour en fa elës educaeursde son peuple, etoui les installa aux poJde CoperÏJ dans „e d Amager, transformée pareux en un véritable Jardin "X ' - les souverains qui se sont succédé sur le trône s son ofp

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ployé la plus louable sollicitude, pour favoriser la translation des propriétés aux mains des fermiers, et la dépossession légale des détenteurs de domaines trop considérables. Les revendications n'en sont pas demeurées moins âpres. Mais si l'efficacité de ces mesures a été bien souvent contestée par ceux qui devaient en bénéficier, la grande masse des agriculteurs, tout en les jugeant parfois stériles et toujours trop lentes, ne s'est pas découragée. Une partie d'entre eux s'est ralliée aux doctrines socialistes et demande à des moyens sinon violents, du moins quelque peu révolutionnaires, la solution du problème ; presque tous sont demeurés fidèles à leur cause et le nombre de ceux qui ont déserté leurs champs pour se faire citadins est encore relativement restreint.

Quel motif auraient-ils au surplus de lâcher la proie pour l'ombre? En dehors des céréales, froment, seigle, avoine, des légumes, pommes de terre, pois, fèves, betteraves, dont les récoltes sont productives sur ce sol plantureux, l'élevage des chevaux, des bétes à cornes, des porcs, la préparation du beurre et de tous les produits dérivés du lait, fromages, margarines, etc., qui prend chaque jour plus d'extension! leur donnent des revenus rémunérateurs. Sans être riches, ils ne sont point misérables ; ils paraissent même mener une existence assez large. Ils ont quitté depuis longtemps les cabanes si primitives et si pittoresques à la fois dans leur architecture, sous les sculptures grossières de leurs poutres, qui suffisaient à leurs pères ; ou plutôt ces précieux documents de l'histoire de l'habitation humaine, qu'on ne retrouve, à l'état de rares spécimens, qu'en Norvège, ont disparu, aussi bien que les maisons de bois, qui abondent par contre dans ce dernier pays, comme dans toute la Suède, et qui donnent à leurs villages une si originale physionomie.

Aujourd'hui, les bâtiments qui sont affectés, soit au logement du propriétaire ou du fermier, soit à son service, et dont la réunion constitue le gaard, sont construits en pisé ou en briques, parfois

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Gaard norwgùi

même en pierres. Rien ne distingue plus dans sa mise l'homme de la ville de l'homme delà campagne, et les cinq repas, substantiels quoique simples, qui com posent pour celui-ci l'ordinaire quotidien, témoignent sinon de l'abon dance, du moins de la suffisance de ses ressources.

L'industrie est loin de pouvoir entrer en parallèle avec Fagri culture : le défaut à peu près complet de la matière première explique sans qu ,1 soit besoin d'en chercher d'autres motifs, le marasme dans lequel elle végète. La Suède et ,a Norvège possèdent de mmes .mportantes de fer, de cuivre, de nickel, même d'argen elles ont surtout des forêts immenses qui recouvrent la plus gfaÏe parhe de leur superficie, et dont ,es dispositions naturel du so favorisent l'exploitation. du so1

Que de fois, pendant nos interminables journées de

aspect d'un lac suédois aux abords d'u

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wagon entre Stockholm et Trondhjem, n'avons-nous pas assisté au spectacle de ces avalanches de troncs d'arbres, dévalant du haut des montagnes dans les rivières qui en baignent le pied, s'en allant ensuite à la dérive jusqu'aux lacs où elles viennent déboucher, et se parquant enfin d'eux-mêmes à la porte des scieries qui doivent les découper en planches ! Ces bûches flottantes n'arrivent pas toutes ensemble à destination ; les unes s'accrochent à quelqu'obstacle imprévu, d'autres, surprises par un abaissement du niveau des eaux, demeurent échouées sur la berge. Qu'importe ? La prochaine crue les remettra à flot et elles reprendront leur route. L'adjonction de ces éléments prosaïques gâte plutôt qu'elle n'embellit les sites suédois, déjà si monotones et si tristes. Les étangs, qui en constituent les traits distinctifs, et sur lesquels les sapins environnants projettent l'ombre sinistre de leur feuillage, ne gagnent rien à cacher sous cette végétation artificielle leurs ondes sans reflets ; mais si le simple touriste s'indigne de ces attentats à la majesté de la nature, l'économiste y trouve en revanche des sujets de réflexion et de joie. H n'existe rien de pareil en Danemark.

Le fer et la houille y manquenttotalement; les forêts, par suite de l'insuffisance de laforce motrice.y sont à peine mises en œuvre. La pêche même y est peu pratiquée, non pas qu'elle n'y puisse être fructueuse ; la morue et le merlan abondent dans les fjords, la truite, le brochet et l'anguille dans les lacs et les ruisseaux; mais l'activité du pays, sollicitée par une besogne plus féconde, se détourne volontiers d'un travail rude et difficile.

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u8 AU PAYS D'HAMLET

Pourquoi les Danois, que la politique a si longtemps réunis aux Norvégiens, auraient-ils cherché d'ailleurs à leur disputer un domaine qui semblait devoir être leur partage exclusif? Plus favorisés du côté du sol, il les ont laissés se rendre maîtres des eaux, et du Skager-Rack au cap Nord, on ne vit que par et pour le poisson ; quatre-vingt mille personnes tirent chaque année de lui leur unique subsistance : le roi des mers, comme on l'appelle dans la Muette de Portici, est le véritable souverain de la Norvège.

Dès les premiers jours du printemps, des nuées de barques légères rappelant, à s'y méprendre, par leurs voiles carrées et leurs étraves menaçantes, les esquifs des anciens Vikings, s'élancent, à travers les méandres des îles et jusque sous les tempêtes du large, à la conquête du précieux butin, tandis que des flottilles de bateaux à vapeur équipés en course, s'en vont harponner à coups de canon les dernières baleines au fond des océans polaires où elles se sont réfugiées.

Une fièvre s'empare alors de toute la population. Les engins bizarres, destinés a la capture du saumon, se dressent au moindre repli des côtes, au moindre ressaut des torrents. Les cadavres des victimes, après avoir subi l'action du soleil et du vent sur les séchoirs en planches élevés le long des rivages, viennent s'empiler dans les immenses magasins en bois, construits sur pilotis, qui bordent les

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quais de Trondhjem et de Bergen, et pendant huit mois une acre senteur de marée plane sur ce territoire transformé en une vaste usine, où s'élaborent et se triturent les germes des brandades du monde entier. Ces désagréables relents ne troublent jamais l'air pur des campagnes danoises. Les hautes cheminées qui dépareraient les plus beaux paysages n'en obscurcissent pas, sous des torrents de fumée, l'atmosphère sereine. Il s'est bien créé par ci par là, dans le cours des vingt ou trente dernières années, des distilleries d'eau-de-vie de grains, des raffineries de sucre de betteraves, des manufactures de draps, des fonderies et des ateliers de construction de machines. On peut citer, parmi les principaux objets de fabrication indigène, les gants de peau de Randers, les poteries du Jyllaud, les articles d'horlogerie de Bornholm, les jolies porcelaines de Copenhague. A tout prendre, malgré l'impulsion que le gouvernement s'est efforcé de leur donner, les tentatives de ce genre sont demeurées peu nombreuses, et l'agriculture reste encore la véritable industrie nationale.

Cette supériorité sur un point et cette infériorité sur l'autre engendrent tout naturellement un mouvement d'échanges assez considérable, qui se chiffre, à l'heure qu'il est, par un total de trois cent vingt-cinq millions de francs pour les exportations et de quatre cent vingt-cinq millions pour l'importation. La majeure partie de ces opérations s'effectue d'un côté avec l'Allemagne, à qui le Danemark achète les produits manufacturés nécessaires à sa consommation, de l'autre avec l'Angleterre, à qui il vend au contraire ses produits agricoles.

M. le D' Louise, directeur de la station agronomique de Caen, dans une étude sur l'organisation et le fonctionnement des laiteries coopératives en Danemark, insérée au Bulletin du Ministère de V Agriculture de 1893, a révélé, par exemple, que la quantité de beurre exportée de ce pays en Angleterre s'est élevée, entre 1886 et 1891, de 181.692 à 397.449 quintaux; et M. le comte de Serre, consul

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général de France, dans un tableau publié par le même fascicule, a constaté que, sur les quatre-vingt-onze millions de livres qui représentaient l'ensemble de l'exportation du beurre danois pour l'année 1891, quatre-vingt-neuf millions avaient été vendus à la Grande- Bretagne, ce qui constitue plus des deux cinquièmes des acquisitions de cette denrée faites par le Royaume-Uni à l'étranger. Il en est de même pour l'exportation des œufs, qui n'atteignait en 1867 qu'une valeur d'un million deux cent mille francs et qui, en 1887, a dépassé six millions.

M. Pasteur, chargé d'affaires de France, dans un intéressant rapport sur la situation économique du Danemark à la fin de 1891, relève, il est vrai, un ralentissement dans les arrivages des bestiaux danois sur le marché anglais, qui cherche d'ailleurs depuis quelque temps à s'approvisionner lui-même; mais, par contre, l'Allemagne en a absorbé un plus grand nombre, et, dans le premier semestre de 1891. plus de 66 pour 100 des animaux exposés sur la place de Hambourg provenaient du Danemark. La diminution assez sensible qu'accuse d'autre part la statistique dans l'exportation des grains se compense par un excédent dans celle des viandes, des poires, des pommes, du poisson frais, des gants et du tabac, tandis que, par un indice significatif de l'accroissement de la consommation générale, un progrès très marqué se manifeste dans les importations du sucre, du pétrole, du charbon des matières tinctoriales, des laines, des fers, des briques, des verreries,' des peaux et des papiers.

Notre pays, irons devons nous en féliciter, est un de ceux qui ont le plus largement bénéficié de ce développement des transactions commerciales. La France, qui échangeait en ,876 avec le Danemark pour sept mille tonnes de marchandises, arrivait à la fin de 1891 à un chiffre de soixante-huit mille huit cents tonnes; dans le même laps de temps la valeur des importations françaises s'élevait de cinq à douze millions de

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francs, et celle des exportations danoises, qui représentait à peine trois cent mille francs au début de cette période, dépassait trois millions à la fin. Les articles sur lesquels a principalement porté ce trafic sont : du côté du Danemark, les produits pharmaceutiques, les peaux vertes, les mélasses et sirops ; de notre côté, le café, le vin, le froment, les spiritueux et les produits de la parfumerie.

Il va sans dire que la plupart de ces opérations s'effectue par la voie maritime. La situation qu'occupe le petit royaume ne lui permet guère d'en choisir une autre ; encore l'insuffisance de sa flotte marchande, qui ne comprend que trois mille voiliers et trois cent cinquante bateaux à vapeur, l'oblige-t-elle à emprunter les pavillons étrangers pour près de la moitié des expéditions qui ne sont pas réservées au cabotage. Mais ses deux mille kilomètres de chemins de fer, reliés par le Jylland aux grands réseaux européens, ne sont pas sans lui apporter non plus, à cet égard, un appoint important. L'État, qui est propriétaire des trois quarts des lignes ferrées, s'est appliqué du reste à en organiser le service dans les meilleures conditions possible, et il s'est inspiré à cet effet des méthodes allemandes qui sont bien probablement, à l'heure qu'il est, les plus parfaites du monde.

Nos Compagnies, toujours si lentes à améliorer leur outillage et si disposées à considérer le public comme une quantité négligeable, devraient envoyer quelques-uns de leurs ingénieurs inspecter le matériel danois : ce voyage d'études, qui serait plutôt un voyage d'agré, ment, ne laisserait pas de leur inspirer sans doute l'idée de quelques réformes heureuses. Ils y verraient, pour ne citer que les détails les plus frappants, que le problème de l'éclairage des wagons à l'électricité y a été résolu depuis longtemps; que, depuis longtemps aussi, on a renoncé à l'usage barbare qui consiste à traiter les hommes à la façon des anchois, et à les empiler dans des compartiments privés d'air et d'espace ; ils seraient émerveillés, comme nous l'avons été, de l'irré-

prochable propreté du velours et de la peluche des banquettes ; du zèle, rare chez nos employés, avec lequel des équipes de femmes, armées de plumeaux, s'empressent à chaque station à nettoyer les parois et les poignées des portières, pour les rendre sans inconvénient abordables aux mains qui tentent de les ouvrir ; de l'exactitude et de la courtoisie avec laquelle s'accomplissent les formalités du contrôle ; delà ponctualité qui préside au départ ou à l'arrivée des trains, et peutêtre songeraient-ils, dans un salutaire accès d'amour-propre, à nous procurer quelques-uns de ces avantages.

Des considérations de cette nature exercent plus d'influence qu'on ne le croirait au premier abord sur les relations internationales. Le gouvernement a très bien compris que, si l'adoption d'un programme de protection modérée devait favoriser l'accès du Danemark au concert européen, il ne fallait pas négliger les moyens pratiques de le faciliter. C'est à ce but que concourra, avec l'ouverture d'un port franc à Copenhague, l'exécution des chemins de fer dont il a déposé le projet au Parlement en 1892 : il n'est pas douteux que les affaires ne ressentent, dans un avenir prochain, l'effet de ces utiles mesures.

Il est même une réforme qu'il serait dès à présent aisé de réaliser et qui opérerait certainement, à ce point de vue, d'heureux résultats : nous voulons parler de la modification du système monétaire actuel, qui est spécial aux trois États Scandinaves, et dont l'anomalie ne peut que contribuer à les maintenir dans leur isolement.

D'après quels raisonnements, à la suite de quels calculs sontils arrivés à cette bizarre unité du kron ou de la couronne, qui représente une valeur de i*,) 9 décomposée en cent ores? Pourquoi n 'ont-ils pas tout simplement emprunté à l'Angleterre ou à l'Allemagne, avec lesquelles ils sont en rapports constants, les monnaies duodécimales également employées dans chacun de ces deux pays? Nous l'ignorons. Toujours est-il qu'ils auraient intérêt à simpli-

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fier le mécanisme des opérations du commerce quotidien, en renonçant à un usage qui ne peut avoir pour fondement ou pour excuse qu'une théorie scientifique contestable, pour conséquence que renchérissement de la vie ou l'accroissement des risques de fluctuation du change.

On comprend, malgré la gène inévitable qu'il crée aussi aux transactions ordinaires, que les Danois tiennent à l'idiome particulier, qu'ils sont avec leurs voisins de Norvège, les seuls à parler en Europe : ils n'ont aucun motif sérieux de se refuser à supprimer une des barrières qui les séparent du reste des nations; d'autant qu'ils ne se sont jamais fait scrupule de profiter, dans la plus large mesure, des conquêtes modernes, que, s'ils ont été plus lents peut-être à s'engager dans la voie de la rénovation, ils y ont marché, comme nous l'avons déjà souvent observé, d'un pas plus rapide, et qu'il n'est presque pas un trait de leur physionomie qui, tout en conservant le reflet de leur caractère national, ne porte l'empreinte d'une marque étrangère.

Sous quelque face qu'on les envisage, qu'on étudie leurs productions littéraires et artistiques, ou leurs institutions politiques et morales, partout se manifestent les traces de cette influence extérieure, à laquelle ils n'ont nullement tenté de se soustraire, qu'ils ont plutôt recherchée avec un certain enthousiasme, mais sous laquelle ils ont su, avec autant de perspicacité que de bonheur, éviter de se laisser submerger.

Il n'est pas jusqu'à la langue, cet élément constitutif par excellence de la personnalité d'un peuple, qui ne s'en soit elle-même imprégnée. Il est certain, puisque nous venons de constater que son domaine ne s'étend pas au delà des limites de la Norvège, que sa complexion particulière, due à son origine purement gothique, l'a rendue plus réfractaire que d'autres aux lentes transfusions qui l'auraient altérée peu à peu ; il n'en est pas moins vrai qu'elle diffère sensiblement, dans son état actuel, du langage norrène qui, si nous nous en

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rapportons aux inscriptions runiques éparses dans tout le Nord fut primitivement commun aux trois pays Scandinaves.

Dès le XII" siècle, peut-être avant, elle est déjà séparée du suédois, et les premiers linéaments d'une littérature apparaissent. Tandis que les légendes de l'Islande fabuleuse se transmettent par les récits des Eddas et les traditions orales des Sagas, les scaldes, qui sont les troubadours ou les trouvères de la Scandinavie, chantent sur la lyre les exploits des héros et des dieux. Toute une poésie épique, dont l'expression se traduit et se résume dans le poème germanique des Niebelungen, éclôt sous les doigts de ces gracieux rapsodes, que les princes attirent à leurs cours, et qui s'en vont de château en château redire leurs hymnes de guerre ou d'amour. Puis cette langue où, grâce au clergé catholique, le latinisme s'est déjà infiltré, s'enrichit d'une foule de mots empruntés au bas allemand, que les disciples de Luther et les agents des villes hanséatiques y introduisent à leur tour. Enfin, Malherbe vient. Le Malherbe danois, c'est Holberg, qui la polit, là façonne et la fixe dans sa forme définitive. De même que, chez nous la magnifique floraison du Menteur de Corneille se greffe et s'épanouit sur la végétation touffue et sauvage des Mystères, des Soties des romans en vers ou en prose, de même en Danemark, le laborieux travail d'enfantement préparé par les chansons de gestes, vient aboutir à la comédie de Ludvig Holberg.

On a comparé ce grand homme à Molière : par sa merveilleuse fécondité, par la facilité avec laquelle il abordait les genres les plus divers, il se rapproche aussi de Voltaire. L'histoire seule de sa vie tient déjà du prodige. Né à Bergen en ,684, il essaie, avant de trouver sa voie, d'un grand nombre de métiers; un beau jour, entraîné par ses goûts aventureux, il se met en route, parcourt successivement l'Angleterre, la Hollande, l'Italie, et débarque à Paris, au lendemain de la mortdu Roi-Soleil, ai, déclin de ce grand siècle qui a illuminé le monde

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et dont les feux mourants brillent encore d'un suprême éclat. 11 a beaucoup observé et beaucoup retenu. La révélation soudaine du génie de Molière ouvre à son esprit des horizons nouveaux ; la lecture de ses œuvres pour lesquelles il s'est épris d'admiration, le conduit à l'étude du théâtre italien et du théâtre antique : c'est là qu'à l'exemple de son illustre devancier il va puiser la source de son inspiration.

A peine rentré dans sa patrie, et installé dans sa chaire de professeur à l'Université de Copenhague, il s'occupe d'utiliser et de classer les matériaux qu'il a rassemblés. 11 débute par une série de satires; en 1722, il fait paraître sa première comédie, que vingt autres ne tardent pas à suivre; quand il meurt, en [754, la littérature danoise est fondée.

Inférieur à Molière dans la peinture des caractères, doué d'une verve aussi abondante, mais plus sérieuse, moins irrésistible, il excelle à saisir chez ses contemporains les travers et les ridicules généraux de l'humanité. Ses personnages, choisis dans le milieu bourgeois qu'il fréquente et qu'il connaît, sont bien vivants ; sa morale est toujours irréprochable : aussi ses œuvres ont-elles peu vieilli et sont-elles demeurées populaires. Les Danois, en souvenir de lui, ont donné au théâtre national de Copenhague, le nom de Maison de Holberg, comme nous avons conservé à notre Théâtre-Français celui de Maison de Molière, et la statue de bronze qu'ils lui ont élevée sur la façade de ce monument témoigne de l'estime et de la reconnaissance qu'ils lui ont vouée.

L'incontestable succès qu'il avait obtenu n'avait pas réussi néanmoins à faire la fortune des entrepreneurs de spectacles. Les difficultés pécuniaires dans lesquelles ils se débattaient, les résistances que leur suscitait le piétisme exagéré de la cour de Christian VI, les avaient obligés plus d'une fois, même pendant sa vie, à suspendre le cours de leurs représentations : sa mort ne fait que porter un coup plus rude à l'art scénique. Nul ne se présente du reste pour recueillir le sceptre

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échappé de ses mains, et plusieurs années s'écoulent, sans qu'il lui naisse un successeur capable de le remplacer.

A la fin du xvirr" siècle, une évolution se produit. Johannès Ewald, avec ses odes et ses drames lyriques, Hermann Wessel-, avec ses parodies du style ampoulé que nos écrivains ont mis à la mode, impriment à la littérature danoise, jusqu'alors dominée par l'influence française une orientation différente. Le culte de l'Allemagne, qu'ils ont inauguré, se propage et s'étend sous la poussée des circonstances, sous le contre-coup des humiliations qu'a values au Danemark son inébranlable attachement à l'alliance de Napoléon : il va s'incarner bientôt dans Adam Œhlenschlâger, l'un des plus illustres poètes de la Scandinavie.

La lutte entre les deux courants opposés se poursuit alors avec une âpreté inouïe. Les discussions, que ne soulèvera chez nous que vingt ans plus tard la publication i'Hemani, se déchaînent, dès le commencement du xix' siècle, entre les partisans de l'école rationaliste, rangés sous la bannière de Baggesen, l'auteur des Contes comiques, et les adeptes du romantisme, dont Œhlenschlâger est le chef. Les tragédies nationales de ce dernier marquent un instant de trêve : on s'en arrache les copies, avant même qu'elles aient affronté les feux de la rampe ; un murmure d'admiration unanime salue l'apparition i'Hakon fart, d'Axel et Valborg, de la Mort de Balder. Puis les querelles assoupies se réveillent. Andersen, dans les Contes charmants qui ont immortalisé son nom, continue la tradition romantique; mais Heiberg, aidé de son fidèle disciple Henrik Hertz, le créateur du drame danois, relève le drapeau de la France que Baggesen, mort en 1826, n'est plus là pour soutenir, et acclimate au milieu de ses compatriotes le vaudeville satirique, tandis qu'Hostrup, s'inspirant des idées libérales écloses au souffle de la Révolution de 1848, inaugure, avec ses comédies d'étudiants, un genre plus familier.

Les événements politiques qui absorbent l'attention des esprits

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jusqu'en 1864 déterminent à ce moment un temps d'arrêt dans la production littéraire. Ecrasé sous la botte prussienne, le Danemark se recueille et se tait. La lâche agression dont il a été victime de la part de ses voisins du Sud lui a rendu à jamais odieux le contact de l'Allemagne ; la désinvolture avec laquelle nous l'avons abandonné a quelque peu refroidi son enthousiasme pour nous. Cette double trahison, en le frappant au cœur, a rendu son affection hésitante ; mais le lugubre retentissement de nos défaites va réveiller dans son cœur l'écho de ses anciennes sympathies. Alors que nos meilleurs amis se détournent de nous pour se prosterner aux pieds de nos vainqueurs, voici qu'un nouveau champion de notre cause surgit tout à coup, plus décidé, plus audacieux que tous ceux qui l'ont précédé ; c'est Georg Brandes.

Le rôle du critique célèbre qui a exercé sur la littérature Scandinave contemporaine une action prépondérante est aussi malaisé à juger qu'à définir: à vrai dire, quelque flatteuse que soit pour notre amourpropre la part qui revient à notre pays dans l'éducation intellectuelle de l'écrivain et du même coup dans la direction du mouvement imprimé par lui, il semble qu'il ait été plus néfaste que bienfaisant.

Brandes arrive à une heure psychologique dans l'histoire du Danemark. Sous les coups immérités qui l'ont atteint, le petit peuple a courbé la tête et s'est enfermé dans un piétisme étroit et farouche. Nous ne savons que trop que, si c'est le fait de tous les malheureux de chercher instinctivement, dans les principes qu'ils ont souvent abandonnés, un refuge contre le désespoir, en même temps qu'une protection contre le retour de l'infortune, ces accès de repentir sont en général éphémères, que l'impression salutaire provoquée par des châtiments soudains s'efface avec le temps, et que les penchants naturels reprennent vite leur empire.

Les enseignements récents de l'histoire nous ont montré, à la suite de l'horrible tourmente qui a passé sur elles au début de ce

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siècle, la plupart des nations de l'Europe, se retournant d'abord, par un geste d'effroi spontané, vers le passé lointain de leur enfance, pour s'y raccrocher, pour y puiser une nouvelle vie; puis, le danger passé, la tempête calmée, se hâtant de quitter les hauteurs où elles s'étaient abritées, pour redescendre dans la plaine et continuer leur route.

Nous avons vu le romantisme, qui était né de ce brusque tressaillement de leur conscience, qui avait été le résultat d'un effort plus irréfléchi que sincère de leur part pour ressaisir, à travers les âges, la chaîne interrompue de leurs traditions, disparaître presque aussitôt que les causes qui l'avaient amené, stérile et fugitif comme les élans de vigueur factice produits dans les organismes affaiblis par certaines injections sous-cutanées.

Nous avons vu le vieux monde, a peine remis de l'émotion qui l'avait un moment rejeté dans la ferveur mystique du moyen âge, reprendre, au point où il l'avait laissée, l'application des procédés d'analyse à outrance du xvin" siècle, et s'en aller tout droit au réalisme, qui est le terme naturel de cette philosophie. Nous avons vu le Danemark lui-même s'engager à son tour sur cette pente, où l'entraîne malgré lui, par une habituelle attraction, l'exemple de la France, et quelques-uns de ses auteurs, tels que Heiberg dans la pièce apocalyptique, intitulée : Une Ame après la mort, Paludan Millier en 1848 dans son chef-d'œuvre en vers à' Adam Homo, Coldschmidt en 1857, dans Himlôs (sans famille), Bergso, dans sa Pia^a del Popolo, esquisser vaguement déjà les premiers traits de cette doctrine.

Mais l'épreuve qu'il traverse cette fois est une des plus violentes et des plus graves qu'il ait connues. La cruelle blessure qu'il porte au flanc lui enlève, nous l'avons dit, tout autre sentiment que celui de la douleur. Quel sera le dénouement de cette crise ? A quel régime demandera-t-il le secret de sa guérison?

Replié sur lui-même, désemparé et désorienté, il attend, en proie

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à une muette angoisse, l'aurore d'une ère nouvelle. Brandes se présente à lui comme le Messie qu'il espère. 11 le tire du sommeil réparateur, où il renouvelle ses forces, en lui représentant que cette torpeur est le prélude de la mort, et brise d'un geste brutal l'appareil posé sur sa plaie, en lui persuadant que cette contrainte le paralyse. Peut-être en agissant ainsi ne soupçonne-t-il pas les effets possibles du traitement qu'il administre ; peut-être y est-il poussé par une force occulte qu'il tient de son origine, et qui le dirige sans qu'il s'en rende compte.

Comme Henri Heine en effet, avec qui il offre d'extraordinaires analogies de tempérament et de conviction, il est juif; comme lui aussi, par une conséquence probable de cette identité de croyances, il est révolutionnaire. La race à laquelle il appartient n'est pas de celles que la liberté suffit à satisfaire et qui se bornent, une fois soulagées de leurs chaînes, à jouir paisiblement des bienfaits de la délivrance. A peine échappée au joug, elle aspire à dominer, et pour asseoir cette suprématie qui est l'objet de ses rêves, qui doit lui assurer la revanche de sa longue oppression, elle s'emploie à miner sourdement les organisations susceptibles de l'entraver, à énerver les résistances, à substituer partout, au particularisme qui est son ennemi, le cosmopolitisme banal qui étouffe peu à peu tous les germes de vie nationale.

Cette œuvre de décomposition qu'elle poursuit de toute son énergie native, à laquelle le Danemark, par sa propension à accueillir et à adopter les idées d'autrui, offre un terrain exceptionnellement favorable, il semble que Brandes se soit imposé la tâche de l'accomplir.

Avec une ardeur qui tient du délire, il ébranle indistinctement tous les dogmes politiques, religieux ou littéraires, auxquels il oppose les théories contraires du radicalisme, de la libre pensée et du réalisme. Armé de la méthode de Taine, qu'il a eu l'occasion de connaître à Paris, mais dont il n'a pas la sereine et inflexible impartialité, il entre-

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l 3° AU PAYS D'HAMLET

prend, dans une série de leçons d'où sortira son ouvrage capital, l'étude des Grands courants littéraires au xix" siècle, et il passe au crible de son impitoyable critique tous les écrivains de l'Europe, approuvant de parti pris ceux qui partagent ses idées, dénigrant ceux qui s'en écartent.

Le Danemark, qu'il a réveillé en sursaut, écoute avec surprise d'abord, ensuite avec passion, le réformateur qui prêche ces doctrines hardies. Tandis qu'une partie de la nation applaudit à ses attaques contre les principes fondamentaux de l'ordre social, l'autre s'en indigne et s'en irrite. Chacun de ses cours à l'Université de Copenhague donne le signal d'une mêlée, où ses partisans et ses adversaires se livrent de furieux assauts. Enfin, il triomphe et toute une légion de jeunes auteurs issus de lui, Jacobsen, Schandorph, Pontoppidau, Holger, Drachmann, se précipitent à sa suite par la brèche qu'il a ouverte dans la forteresse des anciennes théories.

On peut contester la moralité de son enseignement; il est impossible d'en méconnaître le succès. L'écho de sa voix puissante a traversé les mers ; il est allé secouer la Norvège, cette sœur du Danemark, que la Suède a violemment séparée de lui, et qui frémit déjà du désir de recouvrer son indépendance: il vient même jusqu'à nous. Ibsen, Bjornstieme Bjôrnson, ont transformé leur génie aux rayons du foyer lumineux, il serait peut-être plus juste de dire du foyer incendiaire, qu'il a allumé. Fascinés nous-mêmes par l'éclat qu'il projette, nous tournons nos regards vers cette lumière qui nous vient du Nord; singulière illusion, qui nous fait prendre pour une aube naissante la lueur d'un brasier dont la première étincelle est partie de chez nous!

Ce réalisme à outrance qui règne en maître dans la littérature Scandinave, c'est Balzac, c'est Flaubert, ce sont les frères de Goncourt, c'est Zola, qui en sont en effet les véritables initiateurs ; Brandes a avoué lui-même qu'il n'était que l'expression rajeunie des idées du xvm- siècle,

un instant étouffées parla réaction romantique qui a succédé à la Révolution.

Il en est des peuples, comme des individus : quelque ardeur qu'ils apportent à leur conversion, les cœurs blasés ne retrouvent jamais leur candeur perdue. Sous le cilice dont elle s'était enveloppée en 1864, l'âme danoise avait continué à sentir fermenter en elle un vieux levain que le passé lui avait légué et qui eût bien trouvé un jour ou l'autre son exutoire. Brandes n'a fait que la diriger vers le canal où elle l'a déversé. Il nous paraît de loin que la matière en est nouvelle et la nature inconnue, parce qu'elle y a ajouté un certain nombre d'éléments tout personnels, sa précocité encore un peu naïve, son exaltation à la fois fougueuse et fébrile ; après un examen plus attentif, nous devons reconnaître qu'elle nous en a emprunté la substance aussi bien que le moule.

Les Scandinaves n'ont pas été lents à s'apercevoir du reste qu'ils s'étaient laissé égarer par l'entraînement de leurs aspirations, subitement déchaînées à la suite d'une excessive contrainte, que l'idéal inconnu vers lequel ils croyaient marcher n'était qu'un mirage dont ils étaient les dupes, et ils ont commencé à dessiner un mouvement de retraite.

Pendant que nous nous attardons à admirer Ibsen et Bjôrnson, l'école qu'ils représentent a déjà perdu du terrain dans leur propre pays. L'esprit national ranimé souffle, pour les disperser, sur les derniers vestiges de leur cosmopolitisme littéraire. La faveur du public revient aux œuvres de leurs adversaires, aux romans historiques d'Ewald, aux poésies de Van der Recke, aux écrits de Brosboie. Enfin le romantisme qui semblait mort, ressuscite dans un symbolisme vague dont la France a peut-être encore le droit de revendiquer la paternité. Brandes n'aura donc pas trop compromis, par son échec final, notre influence séculaire.

La facilité avec laquelle le caractère danois oscille ainsi perpétuellement entre des dispositions contradictoires a affecté à un égal degré

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le développement de tous les arts ; s'ils n'ont pas pour la plupart suivi les progrès rapides de la littérature, si le rang supérieur qu'elle occupe au milieu d'eux rend plus sensibles en elle les traces de l'imitation étrangère, aucun pourtant n'y a échappé.

11 fut un temps où, comme elle, la musique, par exemple, revêtait un caractère exclusivement national. Etroitement unies ensemble, elles avaient fixé l'expression d'une poésie particulière dans ces chants héroïques du moyen âge dont nous avons déjà parlé, et dont les romances populaires, recueillies, au cours des âges, par des mains pieuses, ont conservé jusqu'à nous les tendres et plaintives mélopées. Les Skalds qui célébraient les hauts faits belliqueux ou amoureux des guerriers, pas plus que les rapsodes qui charmaient les loisirs ou les festins des personnages des épopées homériques, pas plus que les bardes qui remplissaient de leurs accents enflammés les profondeurs silencieuses des forêts celtiques, n'auraient compris que le rythme des vers pût se passer de l'accompagnement de la lyre.

Peut-être cette alliance entre les deux formes du sentiment esthétique, qu'on retrouve à l'origine de presque tous les peuples, n'avaitelle pas toujours existé ; peut-être serait-il permis, à une époque antérieure à toute manifestation littéraire, de saisir déjà, chez les races germaniques, des signes indistincts du goût si prononcé qu'elles professent pour l'art musical.

Elles ont toujours aimé le fracas retentissant de l'airain. Il n'est pas très sûr, quoique plusieurs attestations le donnent à penser, que l'archet soit d'invention Scandinave; il est démontré au moins, par les fouilles opérées dans les marais du Danemark, que les tribus fixées sur son sol connaissaient, dès les temps les plus reculés, l'usage des instruments. Lorsque les hordes des Vikings envahissaient les rivages de l'Europe occidentale, elles s'y annonçaient par de stridentes fanfares aux populations qu'elles venaient piller. Les trompes, les clairons de forme

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bizarre, que Wagner a introduits dans l'orchestre de ses opéras mythologiques, beaucoup plus par un légitime souci de l'exactitude historique que par une vaine recherche des sonorités bruyantes, faisaient, pour ainsi dire, partie de leur attirail de guerre, et le musée des antiquités du nord de Copenhague en renferme plus d'un spécimen curieux.

En tout cas, bien qu'un nouveau divorce soit ensuite intervenu entre elle et la littérature, la musique ne s'en est jamais complètement séparée, et elle tient encore une place importante dans les drames de Johannès Ewald, dans les tragédies d'Œhlenschlâger, dans les pièces d'Andersen, et même dans les vaudevilles d'Heiberg.

Malheureusement, l'inspiration originale fait défaut à la plupart des auteurs, et les fluctuations dont nous avons brièvement retracé les grandes lignes dans notre tableau de l'histoire littéraire se répercutent sur l'art lyrique.

L'orchestre royal, que Christian 11 a créé au xvf siècle et que Christian IV s'est occupé à accroître, est en majorité composé d'étrangers. En 1689, l'opéra allemand est importé à Copenhague par une troupe venue de Hambourg ; l'opéra italien lui succède quelques années plus tard ; à la fin du xvm" siècle, à la suite d'un séjour un peu prolongé de Gluck à la cour de Danemark, c'est l'opéra comique français qui l'emporte dans les préférences du public.

Il faut arriver aux quatre-vingts dernières années, pour constater une tentative de création d'une école nationale, en même temps, hélas! que l'inanité de ces efforts.

Kuhlau et Gades, Hartmann et Weyse, qui sont les seuls compositeurs de mérite qu'ait produits le royaume, personnifient, chacun à sa manière, les influences contraires qui se partagent à cette époque les sympathies de l'esprit public. Le premier, plein de verve et d'éclat, procède surtout du genre français et du genre italien ; le second relève

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plutôt de la manière allemande ; il n'y a guère que les deux derniers qui, en puisant au riche filon des mélodies populaires, aient cherché et parfois réussi à donner à leurs œuvres une teinte particulière.

Il est vrai que l'un et l'autre étaient, pour ainsi dire, entraînés malgré eux par l'irrésistible poussée du romantisme. Les livrets de leurs opéras, les thèmes de leurs romances, qu'ils leur fussent fournis par Œhlenschlager ou par Andersen, étaient toujours tirés des vieilles épopées Scandinaves ; il n'était pas jusqu'au ballet lui-même, qui, acclimaté depuis peu sur la scène danoise par le marquis de Bournonville, un ancien émigré français, n'empruntât ses sujets aux mythes des légendes primitives. On s'explique que, pénétrés à ce point par l'atmosphère ambiante, ils se soient efforcés de s'arracher à la banalité des sentiers battus. En dépit de tout leur talent, ils ne sont pas arrivés néanmoins à dominer assez leurs émules, pour revendiquer le titre de maîtres. Il reste à Weyse, qu'on a surnommé avec un peu de prétention le Schubert danois, l'honneur d'avoir été comparé par Liszt à Sébastien Bach pour ses merveilleuses qualités d'improvisateur. Hartmann, lui, est un admirable symphoniste, mais Wagner l'a éclipsé.

Heise et Lange-Muller, qu'on peut citer à côté ou au-dessous d'eux, ont enrichi de quelques gracieuses Muettes le répertoire de la romance; Enna et Bechgaard, parmi les contemporains, ont eu la gloire de voir un certain nombre de leurs opéras représentés avec succès sur les scènes européennes : il n'empêche que les Danois sont incapables de vivre exclusivement sur leur propre fonds. C'est la musique française ou allemande, classique ou moderne, qui alimente le programme des concerts de Tivoli et des concerts philharmoniques, organisés par Antoine Svendsen sur le modèle de ceux de Pasdeloup ou de Lamoureux. Le Conservatoire, dirigé par des professeurs éminents, a formé d'excellents élèves ; il n'en est pas encore sorti d'homme de génie.

Plus encore que la musique, l'architecture et la peinture ont souffert de cette absence d'unité et d'originalité propre dans les manifestations du sentiment esthétique. Les artistes qu'elles ont produits se sont simplement traînés à la remorque de leurs contemporains, sans mettre au jour aucune de ces œuvres fortes et hardies dans lesquelles se reconnaît la personnalité.

Vaut-il la peine de s'occuper des églises romanes ou gothiques, assez rares du reste, que le moyen âge catholique a élevées sur le territoire danois, et qui font une si pale figure auprès des édifices religieux des pays limitrophes, de l'Allemagne ou de la Hollande? Faut-il accorder quelque attention aux tentatives faites de nos jours pour se rapprocher des modèles anciens et pour donner aux bâtiments officiels un cachet moins uniforme, une physionomie plus harmonieuse ? En dehors des élégantes constructions qui remontent au règne de Christian IV, et dont la nomenclature complète figure aux chapitres précédents, nous ne voyons guère de monuments dignes d'être signalés.

Quant à la peinture, il n'y a rien à en dire avant le commencement de ce siècle. En 1816, une figure intéressante apparaît pour la première fois dans cette branche de l'art, en la personne d'Eckersberg. Sans être un remueur d'idées, cet ancien élève de David a deviné qu'il y a mieux à faire qu'à s'en tenir au genre maniéré des âges antérieurs, et que le retour au culte de l'antiquité, dont ses prédécesseurs Abildgaard et Carstens ont pris l'initiative, doit marquer, non point un but, ainsi qu'ils semblent l'avoir cru, mais un point de départ. Observateur plein de finesse, il rompt franchement avec leur idéalisme excessif, pour s'attacher à traduire la nature, et il rend avec exactitude les types divers que les occasions offrent à sa palette, les paysans et les marins principalement.

On ne saurait proclamer pourtant qu'il ait fait école. Ses traces ont été suivies par quelques-uns de ceux qui sont venus après lui,

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par Kûchler, par le peintre de genre Meyer, par le peintre d'histoire Marstrand, le plus illustre de ses élèves ; mais avec cette pléiade s'est éteinte la série des artistes en renom. Les procédés techniques se sont évidemment modifiés en Danemark comme ailleurs. On vise plutôt au réalisme dans la touche et dans le coloris, qu'à la perfection et à la délicatesse dans le dessin. L'impressionnisme et le symbolisme ont leurs adhérents : aucun d'entre eux n'a conquis la notoriété de certains peintres irorvégiens, de ce Norman, pour n'en nommer qu'un, que Paris a adopté, et dont les paysages saisissants font l'ornement de nos Expositions annuelles.

La sculpture seule a le droit de s'enorgueillir d'avoir enfanté un maître. Nous avons sommairement indiqué, lors de notre visite aux musées de Copenhague, les antécédents de Berthel Thorvaldsen et apprécié son œuvre ; nous avons montré comment il avait régénéré la statuaire antique, ou plutôt comment il l'avait interprétée, en la poétisant, en y ajoutant la grâce rêveuse inhérente à son tempérament d'homme du Nord : celui-là fut un novateur, un précurseur, dans la plus large acception du mot. Ses disciples Freund et Bissen s'appliquèrent à transporter sa méthode dans l'exécution des sujets tirés de l'histoire nationale : ni l'un ni l'autre ne l'égala, et, dans la foule de ses successeurs, il ne s'est rencontré personne pour le faire oublier.

En résumé, on le voit, la période actuelle n'accuse nulle part, dans ces diverses matières, de progrès très sensible. Il n'en a pas été de même heureusement des industries qui s'inspirent, à un degré quelconque, d'un idéal esthétique. Le peuple danois, nous l'avons signalé à maintes reprises, a l'instinct et le goût du beau innés en lui; il a suffi des encouragements du gouvernement et de quelques généreux particuliers, pour les faire éclore. En dehors des galeries des Beaux- Arts, du musée spécial d'Industrie artistique et d'art, il s'est fondé des Sociétés largement subventionnées qui n'ont pas d'autre but que de

coopérer, à ce point de vue, à l'éducation des masses, et les jolies pièces de céramique ou de porcelaine, si parfaites, si curieuses, si riches d'invention, les bijoux imités des joyaux de l'âge de bronze, les ouvrages en cuir gaufré qui s'étalent dans les vitrines des somptueux magasins de Copenhague, attestent la haute portée de cet enseignement, en même temps que le profit qu'on en a su tirer.

Si, du domaine de l'art, nous passons à celui des sciences, nous constatons la même activité féconde, c'est-à-dire le même empressement à s'assimiler les conquêtes de l'esprit humain.

La théologie, malgré les limites étroites dans lesquelles l'orthodoxie officielle la condamne à se mouvoir, la jurisprudence, malgré ses origines récentes et le petit nombre des documents sur lesquels elle a eu à s'exercer, sont cultivées, sinon avec un grand éclat, du moins avec une patience persévérante, par un certain nombre d'érudits.

La philologie peut citer avec fierté à son actif les Critiques des textes classiques de Madvig, qui ont acquis une réputation européenne, les Truites de linguistique comparative du professeur V. Thomsen, les récentes découvertes surtout par lesquelles ce dernier est arrivé à lire le texte d'inscriptions recueillies dans les bassins de l'Orkhon et de l'Yénisséi, et demeurées indéchiffrables jusqu'à lui.

L'histoire, spécialement celle des pays Scandinaves, a donné lieu à de fructueuses recherches, au premier rang desquelles se placent les études entreprises par Worsaœ et C. Thomsen, pour l'organisation et le classement du Musée des Antiquités du Nord.

La philosophie, à travers les phases mouvementées qui, sous l'impulsion des penseurs allemands, anglais et français, l'ont inclinée tour à tour du piétisme au rationalisme, du mysticisme au positivisme, a compté des représentants autorisés de chacune de ses tendances, Sôren Kirkegaard et Rasmus Nielsen, d'un côté, Martensen et Brôchner de l'autre; aujourd'hui que cette lutte, ardente d'abord, est à peu près

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complètement assoupie, elle peut encore réclamer, pour Hôffding et Kroman, la faveur d'entrer en ligne avec les psychologues les plus distingués.

Enfin, dans la section des sciences physiques et naturelles, les observations relevées au xvin 8 siècle par Ole Rômer sur la vitesse de la lumière, dans celui-ci par Oersted sur les rapports des courants magnétiques avec l'aiguille aimantée, les travaux anatomiques de Nicolas Sténo et de Bartholins au xvii" siècle, les ouvrages médicaux de Lange et de Pontoppidau sur les maladies des nerfs, d'Hansen Grut sur l'ophtalmologie, d'Horvitz et de Stadfeldt sur la gynécologie, les méthodes thérapeutiques curieuses instituées par le D' Frisen pour le traitement des sujets atteints de la petite vérole, qu'il prétend, en les soumettant à l'action de la lumière rouge, préserver des stigmates si redoutables laissés d'ordinaire sur la peau par cette affection, constituent pour le Danemark autant de titres à l'estime et à la reconnaissance de l'univers civilisé.

Le long cortège des savants qui l'ont illustré dans tous les genres, depuis l'astronome Tycho Brahé, jusqu'au zoologue Japetus Steenstrup, au chimiste J. Thomsen, au chirurgien Studsgaard, qui brillent, à l'heure qu'il est, au premier rang des professeurs de son Université, suffirait à prouver que rien ne manque à sa gloire. Au risque de nous répéter une fois de plus, force nous est bien de convenir qu'il n'a pas réussi néanmoins à sortir de la pénombre discrète dont l'enveloppe l'éclat plus intense de certains des pays voisins.

Qu'on ne croie pas qu'une telle conclusion soit de notre part le résultat d'une opinion préconçue. Rien n'est plus éloigné de nous que la pensée de rabaisser de parti pris un peuple vers lequel nous attire au contraire la plus irrésistible sympathie. Les Danois trouvent dans la souplesse de leur esprit des ressources merveilleuses, pour s'approprier les notions les plus variées ; par l'extrême délicatesse de leur sensibilité

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par la vivacité de leur imagination, par l'ensemble exquis et rare de leurs qualités, ils se sont acquis une réputation qui les classe parmi les races les plus aimables et les plus éclairées de l'Europe. Que s'ils ont borné leur ambition à cette bonne renommée, plus précieuse, dit-on, que les ceintures dorées, nous n'avons nullement l'intention de leur en faire un grief : nous ne faisons, en le constatant, que proclamer une vérité que décèle le premier coup d'ceil, à l'observateur même le plus inattentif.

A défaut de cette suprématie de l'intelligence qu'il n'a été donné qu'à un petit nombre de privilégiés d'exercer dans le monde, ils auraient pu aspirer à remplir, dans les questions d'intérêt général, le rôle, à tant d'égards prépondérant, qui appartient a des nations secondaires moins richement douées que la leur, s'offrir, par exemple, la satisfaction de proposer leur législation en modèle aux autres, provoquer des congrès pour l'examen des grands problèmes internationaux, s'efforcer de rendre plus effective, en en démontrant l'utilité, la neutralité illusoire qui leur a été garantie, désarmer, en les groupant autour d'eux dans une entente commune, les inimitiés des États rivaux, contribuer en un mot au maintien de l'harmonie et au développement du bien-être.

Cet office d'arbitres de la paix universelle dont la Belgique et la Suisse s'acquittent avec autant de vigilance que de tact, est demeuré sans attraits pour eux. Exposés par leur situation à des convoitises trop ardentes, peut-être ont-ils pensé, avec le fabuliste, qu'il n'est pas toujours bon d'avoir un haut emploi, et que le souci de vivre, fût-ce modestement, doit primer les considérations de pur amour-propre.

Plus curieux d'acquérir les connaissances qui leur manquent, que jaloux de répandre celles qu'ils possèdent, ils se contentent de travailler à leur perfectionnement, sans prétendre aux fonctions de bienfaiteurs ou d'apôtres de l'humanité, et ils se félicitent de leur effacement volontaire, en jouissant de la tranquillité provisoire qu'il leur assure. Ce n'est

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pas nous qui les blâmerons de leur humilité. Ils ont appris, par une trop douloureuse expérience, que les peuples qui n'ont pas d'histoire sont les seuls qui soient heureux, pour qu'on leur conteste aujourd'hui le droit d'apprécier les charmes du repos. Nous n'hésitons pas à déclarer cependant que leur réserve, pour légitime qu'elle soit est ici exagérée. Malgré qu'elles leur soient pour la plupart venues du dehors comme le reste, leurs institutions sont assez intéressantes, pour qu'on s'arrête à les passer en revue, et s'ils ne peuvent s'attribuer le mérite d'en avoir conçu la forme, la précision avec laquelle ils en ont réglé le mécanisme est toute à leur honneur.

Le Danemark n'a pas eu de Richelieu ; mais il a eu un Louis XIV, et par un inévitable contre-coup de la révolution qui avait créé le régime absolu, il a eu la révolution qui l'a aboli. En 1660, la bourgeoisie et le peuple avaient solennellement déclaré à Frédéric 111 que l'État, c'était lui: en 1849, sous l'excitation des ferments insurrectionnels que la France avait jetés dans les cerveaux, ils vinrent redemander à Frédéric Vil la puissance qu'ils avaient eu trop de hâte d'abdiquer deux siècles auparavant, et le monarque dut la leur restituer.

La Charte concédée par ce roi en 1 849 a été complétée le 5 1 juillet 1 8s 9 , par la loi qui a appelé au trône la branche régnante de Glùcksborg, puis revisée et confirmée, à la suite de la cession à l'Allemagne des duchés de Slesvig-Holstein et de Lauenbourg, parcelle du 28 juillet 1866. La forme actuelle du gouvernement est une monarchie héréditaire et constitutionnelle, fondée sur les principes essentiels de la liberté individuelle, de la liberté de conscience, de la liberté de la presse de la liberté de réunion et d'association. La séparation des pouvoirs, sans être aussi nette que chez nous, résulte pourtant de l'article 2 de la Constitution ; elle se manifeste par l'attribution de la souveraineté à trois autorités distinctes : le Roi, le Parlement et les tribunaux.

Le pouvoir législatif est exercé par deux Chambres, la Chambre

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basse ou Folkething, et la Chambre haute ou Landsthing, dont la réunion constitue le Rigsdag. Les membres du Folkething, au nombre de cent deux, sont nommés directement au suffrage universel, par tous les électeurs pourvus depuis un an d'un domicile fixe dans le district, âgés de trente ans accomplis, jouissant d'une réputation intacte et du droit d'indigénat, qui ne sont pas au service d'un particulier, qui n'ont pas reçu ou qui ont remboursé, s'ils en ont bénéficié, les secours de l'assistance publique, et qui peuvent disposer de leurs biens. Pour être éligibles, il leur suffit d'avoir vingt-cinq ans accomplis, mais ils doivent remplir les autres conditions édictées pour l'électorat.

Surles soixante-six membres que compte le Landsthing, douze sont désignés à vie par le roi, cinquante-quatre sont nommés, soit directement par les plus forts imposés du pays, soit indirectement par des collèges spéciaux. Ils sont astreints, ainsi que leurs électeurs, à toutes les exigences que nous venons d'indiquer pour le Folkething ; ils sont obligés en outre à la résidence dans leur circonscription électorale, pendant l'année qui précède le scrutin.

Les députés au Rigsdag jouissent de certaines immunités : ils sont inviolables, reçoivent une indemnité pécuniaire de six couronnes (8", 40) par jour pendant la durée des sessions. Ils ont encore une certaine compétence judiciaire, en ce qui concerne les crimes de haute'trahison.

Le pouvoir exécutif qui est dévolu au roi comprend d'une façon générale toutes les attributions conférées aux chefs des États constitutionnels. Inviolable et irresponsable, le souverain gouverne par l'intermédiaire de neuf ministres, dont la signature doit accompagner la sienne au bas de chacun de ses actes. Il propose les lois aux Chambres et les promulgue, une fois votées; en l'absence du Rigsdag, il peut même prendre, sous forme de décrets, des mesures provisoires, pourvu qu'elles soient conformes à la Charte, et à condition de les faire ratifier par le Parlement dans sa plus prochaine session.

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Il est le chef de l'administration, qui comporte sept diocèses divisés : au point de vue séculier, en dix-huit bailliages, subdivisés en cent trentesix arrondissements ; au point de vue religieux, en doyennés subdivisés eux-mêmes en paroisses. Au-dessous de cette hiérarchie, qui relève directement de lui, se trouvent les fonctionnaires communaux.

A Copenhague, les affaires municipales, sous le contrôle de trentesix conseillers élus par leurs concitoyens, sont gérées par un préfet ou premier président, nommé parle roi et assisté de quatre bourgmestres qui sont pourvus chacun d'un adjoint ou échevin. La police est confiée à un directeur spécial, en vertu d'un décret du pouvoir exécutif.

Dans les villes de province, l'organisation administrative est sensiblement identique à la nôtre. Le Conseil municipal délibère sous la présidence du bourgmestre, qui est d'ordinaire en même temps le juge de première instance de la localité, et qui dispose aussi de la police. Dans les communes rurales ou paroisses, le Conseil, soumis à la haute surveillance du bailli ou préfet, est uniquement chargé de la voirie, des écoles, de l'assistance publique et des impôts; les autres questions sont directement traitées par le Conseil du bailliage, et la police est remise aux soins du juge seigneurial ou cantonal.

Le roi est aussi le commandant suprême des armées de terre et de mer, dont son fils aîné, le prince héritier, est l'inspecteur général, et qui , depuis la loi du 25 juillet 1867, se recrutent, à l'exemple de celles des autres États de l'Europe, d'après le système du service obligatoire pour tous. Les jeunes soldats sont appelés sous les drapeaux à vingt-deux ans ; ils y passent d'abord de quatre mois à un an, puis ils sont classés dans la réserve et soumis, par intervalles, à de courtes périodes de manœuvres. Pour les officiers, la durée du service est naturellement plus longue : la limite d'âge est fixée à quarante-deux ans pour un lieutenant, à cinquante-deux ans pour un capitaine, à soixante-cinq ans pour un colonel, à soixante-dix ans pour un général.

L'état des forces qui pourraient être réunies et mises en ligne se monte à 40.000, au besoin à 55.000 hommes .commandés par 12 généraux, 28 colonels, 50 lieutenants-colonels, 229 capitaines, 562 lieutenants et 550 sous- lieutenants, auxquels viendraient s'ajouter, en temps de guerre, les officiers de la réserve et de l'armée territoriale.

Elles se décomposent ainsi :

42 bataillons d'infanterie de ligne, comprenant 45.000 hommes et 1050 officiers ;

16 escadrons decavalerie, comprenant 2500 hommes et 150 officiers;

16 batteries d'artillerie de campagne et 17 compagnies d'artillerie de forteresse, comprenant 7500 hommes et 230 officiers ;

16 compagnies de génie, comprenant 2000 hommes et 96 officiers.

Le budget de la guerre dépasse annuellement 1 6 millions de francs.

Quant à la flotte, elle ne compte, pour ainsi dire, plus depuis le

7 septembre 1807. Brutale et lâche comme toujours en face d'ennemis sans défense, l'Angleterre qui avait désespéré de vaincre Napoléon, mais qui se sentait plus à l'aise vis-à-vis de ses alliés, se jeta ce jour-là sur l'héroïque petit peuple qui soutenait dans les eaux de la mer Baltique les intérêts de la France, et lui enleva d'un seul coup les 25 vaisseaux de ligne, les 16 frégates et les 50 bâtiments légers qui constituaient sa marine de guerre. La puissance navale du Danemark ne s'est pas encore relevée de ce coup mortel ; elle est réduite aujourd'hui à 4 navires cuirassés, 3 batteries garde-côtes, r frégate, 7 croiseurs,

8 chaloupes canonnières, et 22 torpilleurs, représentant ensemble 3 1 1 bouches à feu et 1 137 matelots. Le corps des officiers se compose d'un vice-amiral, de 2 contre-amiraux, de 15 capitaines de vaisseau, de 36 capitaines de frégate et de 60 lieutenants ; la limite d'âge est la même pour eux que pour leurs collègues de l'armée de terre.

Le pouvoir judiciaire, malgré qu'il soit parfois exercé, ainsi que nous venons de le voir, par des fonctionnaires d'un autre ordre, com-

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porte cependant beaucoup moins de branches différentes que chez nous, et les tribunaux administratifs proprement dits sont inconnus en Danemark.

La capitale compte au premier degré trois compagnies de juges :

i" Le Hoftst Staisretou tribunal de la Cour et municipal, divisé en quatre sections : la Commission des affaires pour dettes, qui connaît des litiges inférieurs à 200 couronnes ; la Commission des affaires de successions ; le tribunal de l'huissier royal et la Chambre des ventes publiques ;

2° La Cour maritime et commerciale ;

y La Cour criminelle et de police.

Dans les villes de province et dans les bourgs ruraux, la juridiction de première instance est représentée par un magistrat unique, bourgmestre, juge seigneurial ou cantonal, qui, comme nous l'avons dit plus haut, cumule d'ordinaire ces fonctions avec celles de président du Conseil municipal.

Les Cours d'appel devant lesquelles sont portées les décisions de ces diverses autorités, sont au nombre de quatre : celle de Copenhague dont le ressort comprend les iles de Sjâlland, Fyn, Bornholm et Feroe ; celle de Viborg, qui embrasse tout le Jylland ; celle de Reykiavig, qui est spéciale à l'Islande ; celle des Antilles danoises, à laquelle sont déférés les procès tranchés dans les colonies.

Au-dessus des tribunaux du premier et du second degré siège la Cour suprême, érigée à Copenhague en 1661, et composée de douze membres, dont le rôle peut être comparé à celui de notre Cour de cassation. A côté et en dehors d'eux, il existe en outre plusieurs juridictions spéciales, militaires, ecclésiastiques et maritimes, sans parler de la Haute Cour de justice ou RJgsret, qui statue sur les affaires intéressant la sûreté de l'État, et qui est formée d'un nombre égal de membres de la Cour suprême et de membres du Landsthing.

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L'indépendance des magistrats est garantie, comme chez nous, par leur inamovibilité; ils ne peuvent être déplacés sans leur consentement ni révoqués avant l'âge de soixante-cinq ans, sauf dans le cas d'une réorganisation judiciaire ou en vertu d'une peine disciplinaire.

La procédure est identique auprès de chacun des différents corps que nous venons d'énumérer. Dans les affaires civiles, à l'exception de celles dont la solution est facile, la formalité préliminaire de la tentative de conciliation est toujours obligatoire. Réussit-elle, la décision de la Commission qui y a présidé s'exécute au même titre qu'un véritable jugement; si elle échoue, le litige est alors porté devant le tribunal qui prononce en audience publique, mais sans plaidoirie, sur les mémoires écrits déposés par les représentants des parties. Les débats n'ont lieu oralement qu'à la Cour maritime et commerciale, à la Cour suprême et au Rigsret.

Pour les affaires criminelles, tout se passe de la même manière, avec cette particularité qu'il n'y a pas de ministère public et que le défenseur et l'accusateur sont choisis d'office parmi les avocats.

Une méthode aussi exempte de complications rend inutile : on le comprend, le luxe d'officiers ministériels de toutes sortes, qui servent en France d'auxiliaires à la justice. La loi organique du barreau, qui date du 26 mai 1868, confère aux avocats toutes les fonctions qui, dans notre pays, sont attribuées aux avoués, et même quelques-unes de celles que remplissent les notaires; non pas que le notariat soit inconnu en Danemark : la mission de recevoir les actes authentiques est confiée, à Copenhague, à un personnage désigné par le roi et dans les provinces au juge de première instance. Mais l'avocat danois peut se charger d'une infinité de mandats, en dehors de la représentation litigieuse, qui rentre plus spécialement dans les devoirs de sa charge. Les consultations, les contrats de toute nature, les ventes immobilières, les cédules hypothécaires, les cessions de navires, les transactions relatives aux fail-

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