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CHAPITRE PREMIER

Cologne, Brème, Hambourg, à vol d'oiseau. — La traversée de Kiel à Korsôr.

Un douanier patriote. — Les trains maritimes de V archipel danois.

Esquisse de paysages.

Le fromage de Hollande et le fromage de Danemark.

Roshilde. — Le service des voitures à la gare de Copenhague.

Pour aller de Paris en Danemark, il n'y a pas de voie plus directe que celle qui passe par Cologne, Brème et Hambourg; mais s'il est vrai que la ligne droite soit le plus court chemin d'un point à un autre, il n'est pas à dire qu'elle soit aussi le plus rapide, et, sous peine de voyager comme un colis, il faut s'arrêter quelques instants au moins dans chacune de ces trois villes, qui méritent du reste une visite, et qui suffisent déjà à donner au touriste le moins observateur un aperçu du nouvel Empire germanique.

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L'ignorance que nous professons, en général, à l'égard des pays étrangers nous induit bien souvent, soit à un optimisme inconsidéré soit à une méfiance excessive, aussi funestes l'un que l'autre; parmi les légendes inexactes que nous nous sommes forgées sur le compte des Allemands en particulier, il en est une qui tend à les représenter toujours dans un état voisin de la misère, à prophétiser l'imminence de leur banqueroute, et à nous inspirer pour eux une dédaigneuse pitié, qui ne va pas non plus sans quelque appréhension de les voir se précipiter un de ces jours sur nous, avec la fureur de bêtes affamées sur une riche proie. Toute autre est l'impression de celui qui, après avoir franchi la frontière belge, pénètre sur le territoire de la Prusse rhénane.

Au sortir de la région minière et industrielle, qui s'étend de Charleroi à Liège, et qui, avec ses hauts fourneaux, son sol noir, son atmosphère enfumée, rappelle par certains côtés le bassin de la Loire, entre Rivede-Gier et Saint-Étienne, l'œil se repose délicieusement sur les vallées fertiles qu'enserrent la Meuse et le Rhin, sur les champs bien cultivés, sur les pâturages verdoyants, dont les douces ondulations se perdent à l'horizon comme les vagues d'une mer tranquille.

Aix-la-Chapelle laisse apercevoir un instant les larges et belles avenues, encombrées de baigneurs, qui circulent autour de la basilique moitié romane, moitié gothique, où dort de son dernier sommeil le fondateur de l'Empire d'Occident. Puis voici Cologne (Kôln), dont la cathédrale domine de ses flèches vertigineuses les plaines environnantes. Quelle transformation s'y est opérée depuis que nous l'avons vue pour la première fois ! Ses rues étroites, bordées de maisons propres et coquettes, lui conservent encore son cachet aristocratique de ville de province paisible et distinguée ; mais déjà elle travaille à se donner des airs de capitale. Des boulevards plantés d'arbres, largement ouverts entre deux rangées d'élégantes constructions, l'entourent d'une riche ceinture; dégagé des masures dont le voisinage le déparait, le Dom

dresse maintenant sa masse gigantesque au milieu d'un vaste quadrilatère qui lui fait un cadre digne de lui; enfin à la place de la gare où nous avions débarqué naguère, et qui a été complètement démolie, un hall de fer, aussi vaste que la galerie des Machines de notre Exposition de 1889, hausse presque au niveau du vaisseau de la cathédrale ses arceaux disgracieux, sous lesquels peuvent évoluer à l'aise d'innombrables convois. Ce monument de l'art moderne contraste singulièrement sans doute avec le bijou d'architecture ogivale près duquel il se trouve placé; il est à présumer pourtant que, dans la pensée des despotes qui président aux destinées du nouvel empire, ceci n'a pas été fait pour tuer cela. Les lignes sveltes, les ornements légers de l'un de ces édifices symbolisent l'Allemagne d'autrefois, mystique et croyante; l'armature métallique de l'autre représente l'Allemagne d'aujourd'hui, impitoyable et rigide. L'airain de nos canons a servi à fondre les cloches où résonne et tressaille l'âme du premier; c'est notre or qui paie les frais de construction du second, et tous deux célèbrent à leur façon la gloire de nos vainqueurs, puisque le petit-fils achève celui-ci, tandis que l'aïeul a eu le bonheur immérité de terminer et d'inaugurer celui-là.

Hàtons-nous de nous arracher à ces poignantes pensées ; aussi bien lachaleurtorridequi règne en ce moment à Cologne suffirait à nousôter l'envie d'y demeurer davantage, et si c'est du Nord que doit nous venir la fraîcheur, il n'est que temps d'en prendre le chemin. Nous quittons donc cette rive gauche du Rhin qui un jour, hélas ! nous a appartenu. Notre train s'élance à travers des plaines sans tin, sur lesquelles à la longue le regard se lasse d'errer, traverse sans s'y arrêter Essen, dont les usines, haletantes du bruit des forges où se préparent les engins des guerres futures, vomissent des torrents d'épaisse fumée, et nous dépose enfin à Brème, dans une gare moins vaste que celle de Cologne. mais édifiée sur le même modèle et largement ouverte aussi à la

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circulation des trains et des voyageurs. Nous foulons ici le sol d'une cité libre, nominalement du moins, d'une de ces villes hanséatiques, qui avaient accaparé jadis tout le commerce du Nord et qui avaient asservi à leur joug jusqu'aux pays Scandinaves. Du passé plein de gloire dont elle s'enorgueillit encore, il ne reste malheureusement plus guère que le souvenir. Elle a subi le sort de Venise, de Gênes, de Pise, de ces brillantes Républiques qui pendant un instant, fugitifs météores, ont illuminé le ciel du moyen âge. Pareille à ces monarques déchus, à qui on maintient, en guise de consolation, leur titre et leur liste civile, elle a conservé son sénat, sa chambre des bourgeois, ses antiques institutions; en fait, l'étiquette de ville libre dont elle se pare n'est plus pour elle qu'un vain mot, et le César germanique lui a ravi son autonomie, pour l'attacher à son char de triomphateur.

Il n'est pas à dire que, réduite même à ce rôle secondaire, elle fasse triste figure. Elle a changé de physionomie, mais en se rajeunissant elle n'a rien sacrifié de sa beauté. Elle a suivi l'exemple des grands seigneurs du siècle dernier qui, en perdant leurs privilèges, ont dépouillé la culotte de satin, la chaussure à talon rouge et l'épée en verrouil, pour revêtir le costume uniforme dans lequel se confondent aujourd'hui toutes les classes. Brème s'est mise au goût du jour. Le passé revit bien encore par-ci par-là dans quelqu'une de ces maisons à façades terminées par des frontons triangulaires, décorées de fines sculptures ou de peintures à fresques telles qu'il s'en trouve en Suisse, à Schaifhouse, par exemple, dans les moulins à vent en forme de cloches, entrevus soudain au-dessus de la ligne des toitures et semblables à ceux qui caractérisent les paysages hollandais, dans l'élégante colonnade dont la Renaissance a rehaussé le premier étage du Rathhaus, dans la statue si curieuse du paladin Roland, qui dresse au ras du sol, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, son image colossale, taillée en pleine pierre et figée dans la pose raide familière aux œuvres des primitifs. Mais ses larges

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rues sillonnées de tramways électriques, les superbes jardins qui ont surgi des fossés de ses anciens remparts, et qui l'environnent d'un diadème de luxuriante verdure, les boulevards bordés de magnifiques villas qui rappellent par endroits les plus beaux quartiers de Nice ou du parc Monceaux, à Paris, la vie intense de ses 120.000 habitants lui donnent presque l'air d'une capitale, et elle pourrait, sans trop de forfanterie, aspirer à en porter le titre, si elle n'était éclipsée par le voisinage de Hambourg, où nous arrivons maintenant.

L'impression qu'on éprouve en pénétrant dans cette métropole du Nord est vraiment grandiose et saisissante. L'Elbe, que nous traversons sur deux ponts avant d'entrer en gare, déroule à perte de vue, entre les rives plates de son estuaire, son cours large de plusieurs kilomètres, que hérisse une forêt de mâts. Autour de nous, le réseau des voies ferrées se projette dans toutes les directions en un inextricable enchevêtrement; des docks immenses défilent sous nos yeux, exposant, par l'ouverture béante de leurs portes, les monceaux de marchandises qui y sont entassés ; des trains passent en sifflant, fuyant de tous côtés comme les bêtes affolées d'un troupeau poursuivi; tout annonce les approches d'un des premiers ports de commerce du monde entier, et c'était bien ainsi que notre imagination nous l'avait dépeint par avance. L'intérieur de la ville ne dément pas du reste les promesses de l'extérieur. On se sent vraiment ici en présence d'une cité historique, à laquelle ni Lyon ni Marseille ne sauraient être comparées, que les siècles ont marquée de leur empreinte sans en dénaturer le caractère, et qui porte en elle-même, sur chacune de ses pierres, le récit de ses annales. La Hanse ressuscite, telle qu'elle était il y a six cents ans, dans le dédale de ruelles sombres et tortueuses qui avoisinent le port. Ces maisons construites en briques et torchis, terminées en angle aigu, percées de petites fenêtres à fleur de murailles, derrière lesquelles des plantes diverses étalent leurs tiges étiolées, nous les retrouvons partout où la

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Ligue avait établi ses comptoirs, depuis Lûbeck jusqu'à Bergen. A contempler leurs façades livides penchées au-dessus des canaux dont l'eau ronge leur pied et les mine peu à peu, à les voir arcboutées ainsi les unes contre les autres dans des postures affaissées de gens ivres, on se prend à rêver de Venise et à guetter l'apparition d'une gondole au milieu des chalands qui glissent silencieusement le long des pilotis dressés au-devant des façades. Puis tout à coup au sortir de ces faubourgs étranges où le choléra glane périodiquement tant de victimes, une ville magnifique déploie ses immenses avenues, ses larges boulevards, ses admirables quais. On quitte le passé, qu'un miracle a fait survivre à lui-même; on se trouve, par un miracle nouveau, transporté sans transition en pleine civilisation. Il n'existe rien nulle part de plus grandiose et de plus beau que ce lac merveilleux de l'Alster, dont toute une flottille de microscopiques bateaux à vapeur, gracieux et rapides comme des libellules, sillonne sans cesse les deux bassins, qu'encadrent d'un côté les somptueuses constructions des quartiers riches, et de l'autre, sur une étendue de plusieurs kilomètres, d'interminables rangées de villas environnées de verdure. Lorsqu'au crépuscule du soir, les dernières lueurs du soleil couchant moirent de reflets dorés sa surface tranquille, lorsque la vieille cité estompe, sous les flots de lumière électrique qui l'inondent, ses lignes assombries d'où jaillissent les clochers des églises, le spectacle devient féerique et digne de rivaliser avec les plus célèbres panoramas du monde.

Ce n'est pas seulement, du reste, par son aspect extérieur, que Hambourg s'impose à l'attention. Le superbe Rathhaus, édifié dans le style le plus riche de la Renaissance allemande, qui s'achève en ce moment, l'église gothique de Saint-Nicolas, que surmonte une élégante flèche de 1 47 mètres de hauteur, l'hôtel des postes et télégraphes, qui y a été récemment inauguré, et dont on devrait bien s'efforcer de copier chez nous l'admirable installation, les jardins botanique et

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zoologique et les collections de premier ordre qu'ils contiennent, la Kunsthalie ou musée des Beaux-Arts et les galeries de peinture et de sculpture qui y sont renfermées, sont des curiosités qui lui permettent d'entrer en parallèle avec les métropoles les plus considérables du globe. Mais elle les surpasse toutes par l'animation extraordinaire qui règne dans son enceinte, et qu'un voyageur, M. de Flaux, constatait il y a déjà vingt ans, en ces termes : « A l'exception de Paris et de Londres, je ne connais pas de ville qui ait autant de vie et de mouvement. » On dirait d'une de ces grandes fourmilières, dont une perpétuelle agitation enfièvre les habitants. Partout, sur tous les points de la ville, de l'Elbe à l'Alster, dans les carrefours populeux aussi bien que dans les plus aristocratiques quartiers, une foule affairée se presse, égayée par les costumes pittoresques des Vierlander, qui viennent chaque jour, de la région environnante, apporter à Hambourg les produits de leurs jardins potagers. Ces paysans en culottes courtes et en vestons de couleurs vives, ces femmes vêtues de jupes qui découvrent à mijambe un bas rouge emprisonné dans une chaussure évasée, serrées dans un corselet échancré et chamarré de bijoux qui s'ouvre sur une chemisette blanche, coiffées d'un chapeau bizarre aux bords relevés en forme d'écuelle, que fixe derrière la tête un nœud de rubans en étoffe gaufrée, semblable à un papillon aux ailes éployées, jettent au milieu des costumes banals des citadins une note originale, qui accentue encore l'aspect vivant de cette belle cité.

Il y aurait bien d'autres détails à signaler, d'autres observations à relever sur le caractère et sur la vie intime des habitants, sur le mouvement littéraire et artistique, sur les spectacles, dont le répertoire français, comme à peu près partout d'ailleurs, alimente pour une large part les programmes, sur l'importance des transactions commerciales, dans lesquelles le port seul figure annuellement pour 10 millions de tonnes, chargées surplus de 16.000 navires; le peu de temps dont

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8 AU PAYS D'H AMLET

nous disposons ne nous permet malheureusement pas les minutieuses descriptions. Vingt-quatre heures après notre arrivée, nous quittons Hambourg pour Kiel, qui doit être le point de départ de la première étape de notre voyage.

Il est une heure du matin quand le train nous dépose sur le quai de la gare. Tout dort dans la petite ville que la Prusse, il y a vingt-neuf ans, a ravie par force au royaume danois pour en faire son plus redoutable port de guerre; mais déjà l'aube blanchit l'horizon, et nous apercevons, à travers les vitrines dépourvues de devantures, les étalages des magasins. Cette inspection superficielle, que nous complétons en parcourant les rues, avant de prendre la mer, ne nous y révèle pas grande curiosité. Kiel ressemble à n'importe quelle autre agglomération de quarante mille

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: habitants, c'est-à-dire que, en dehors d'une artère principale qui en aspire le peu de vie, la solitude et l'ennui y suintent de toutes parts. Il est juste de reconnaître que, depuis la conquête, les vainqueurs se sont évertués à en effacer les moindres vestiges de la domination danoise, en même temps qu'à en accroître l'importance; il est pénible de constater qu'ils y ont réussi, que l'aspect général de la ville dégage la même impression d'aisance et de prospérité, que nous avons déjà ressentie au cours de notre rapide séjour sur le territoire germanique; par contre, il serait

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puéril d'y chercher le pittoresque. Les maisons, élevées de deux ou trois étages au plus, les églises, les monuments, uniformément construits en briques, sans la moindre préoccupation artistique, s'alignent sur des rues droites, de largeur moyenne, où les débits de tabac, qui foisonnent ici comme dans tout le reste de l'Empire, jettent seuls la note gaie de leurs vitrines, encombrées de boîtes aux vignettes bariolées. Ce qu'il y a de plus remarquable à Kiel, c'est sa position au fond d'une baie profonde, que la proximité de la Norvège nous autorise à qualifier de fjord, et nous n'en pouvons juger qu'après en être sortis. A onze heures du matin, le bateau allemand Prince Vakiemar, qui doit nous conduire à la rive danoise., quitte le quai du port. Un ciel merveilleux irise de légers reflets l'eau naturellement un peu sombre de la mer Baltique. Sous la lumière claire du soleil, au milieu des frondaisons touffues des jardins qui l'entourent, Kiel, doucement étagée sur la pente des collines qui bordent le golfe, produit à distance un assez gracieux effet; le moment paraît venu de déployer nos appareils photographiques. Nous avons bien à l'oser quelques scrupules, amplement justifiés depuis par l'arrestation de deux de nos compatriotes, MM. Degouy et Delguey, qui expient aujourd'hui dans une forteresse le crime d'être venus se promener dans ces parages avec une collection de cartes et de vues. Nous nous y hasardons pourtant. Nous longeons d'abord les chantiers de la marine de guerre, où se prélasse un cuirassé récemment mis àflot, tandis qu'au large un certain nombre de croi-

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