‹ Au pays d'Hamlet, instantanés scandinavesChapitre 5 sur 29 · O AU PAYS D'HAMLET · texte numérisé non relu

O AU PAYS D'HAMLET

seurs de moindre dimension sommeillent sur leurs ancres. Ces navires, construits pour la plupart d'après les modèles les plus nouveaux, très peu élevés par conséquent au-dessus de la ligne de flottaison, nous paraissent lourds, disgracieux, et peu dignes de tenter notre objectif. Quelle différence entre eux et les bâtiments aux contours majestueux, qui sortent des mains de nos ingénieurs ! Les équipages, rangés en ligne le long des bastingages, sont en ce moment occupés à la manœuvre, et nous entendons de loin les brefs commandements des officiers, dont les éclats de voix portés sur les ailes de la brise parviennent jusqu'à nos oreilles.

Aussi bien, nous sommes littéralement submergés sous le flot des ondes trop sonores, qui s'échappent autour de nous de toutes les lèvres. Nous constituons à nous deux les seuls échantillons de la race française qui se trouvent à bord, et comme nos familiarités avec la langue de Gcethe sont extrêmement limitées, nous nous voyons condamnés à subir, sans pouvoir nous y mêler, le bruit des conversations. Il y a bien sur la passerelle trois jeunes filles accompagnées de leur père, que les évolutions de notre appareil photographique paraissent réjouir beaucoup, et qui ont trouvé le moyen de se laisser saisir dans une de nos vues instantanées ; mais leurs rires sont pour nous aussi allemands, c'est-à-dire aussi inintelligibles que leurs paroles, et nous ne réussissons à retenir d'elles que le rapide croquis où se sont fixées leurs silhouettes.

Le hasard cependant finit par venir à notre aide, en nous plaçant à déjeuner aux côtés d'un tout jeune homme, à la chevelure blonde et au visage imberbe, qui s'enhardit à nous adresser quelques questions en français, et avec qui nous sommes trop heureux d'entrer en relations II nous apprend qu'il est suédois, catholique, ce qui est assez extraordinaire, élève de peinture à l'École des Beaux-Arts de Stockholm, et qu'il revient de Paris, où il a séjourné pendant un an pour parfaire son

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éducation. D'extérieur grave et un peu timide, il a bien ce tempérament excessif des peuples du Nord, sous l'apparente froideur duquel couvent souvent les ardeurs du plus bouillant enthousiasme et qui les pousse quelquefois, par une sorte d'exaltation inconsciente, à se faire les adeptes et les propagateurs des théories les plus révolutionnaires. Tandis que les procédés vieillis des maîtres du commencement du siècle ne lui inspirent qu'une dédaigneuse pitié, il admire passionnément au contraire les oeuvres des contemporains, et son œil bleu s'illumine d'une flamme lorsqu'il nous parle de Manet et de Puvis de Chavannes.

Nous l'interrogeons à notre tour sur le mouvement littéraire de son pays natal, sur Bjômstierne Bjôrnson, le plus grand et le plus populaire des poètes norvégiens, que nous ignorons à peu près totalement, sur Ibsen, dont le théâtre vient seulement de nous être révélé, et il nous répond, à notre vive surprise, que tous deux sont également démodés aujourd'hui auprès de leurs compatriotes. Il paraît que le public parisien s'est singulièrement mépris sur leur compte, que

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celles de leurs œuvres qui ont été représentées chez nous, et dans lesquelles on a cru entrevoir les manifestations d'un art dramatique nouveau, appartiennent pour la plupart à la dernière période de leur vie, et constituent justement les plus médiocres de leurs productions. On a peine à croire que, placés sur le même continent, à quelques pas seulement, pour ainsi dire, du pays qu'ils ont rempli du fracas de leur renommée, nous ne les connaissions pas mieux : rien n'est pourtant plus vrai. Il en est d'eux comme de ces étoiles si éloignées de notre globe, que le rayonnement de leur lumière a mis des siècles à nous parvenir; avec cette différence toutefois, que ces astres, lorsque nous les apercevons enfin, brillent à nos yeux de tout leur éclat primitif, tandis que ces deux météores du firmament littéraire nous apparaissent pour la première fois, à travers un voile de brumes, à la lueur pâlie de leur déclin. Nous n'avons d'eux que la notion insuffisante et.fausse qu'on aurait de Corneille, par exemple, en se bornant à Agisilas et à Attila, de Victor Hugo, en le jugeant par la lecture du Pape ou de Y Ane, et à en croire notre jeune interlocuteur, les maîtres de la critique française auraient pris tout uniment le Pirée pour un homme, Népomucène Lemercier pour Shakespeare.

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DE PARIS A COPENHAGUE ij

Pendant que nous devisons ainsi à bâtons rompus, les lignes adoucies des collines qui enferment la rade de Kiel dans une double rangée de murailles perdent peu à peu de leur netteté, et nous entrons enfin dans l'archipel danois. A droite, dans le lointain, l'île de Laaland détache audessus du niveau de la mer le relief imperceptible de ses plages ; à gauche, nous côtoyons de près l'île de Langeland, dont nous distinguons .les riches pâturages, les bois touffus et verdoyants. A cinq heures du soir, le sifflet de la sirène du Prince Valdemar nous annonce quenous touchons au terme de notre paisible traversée; nous reprenons pied sur la terre ferme à Korsôr, dans l'île de Sjalland .

A n'en juger que d'après le paysage, nous ne nous figurerions guère avoir changé de territoire, et il nous est facile de vérifier au premier coup d'oeil l'exactitude de la thèse qui considère le Danemark comme un fragment du continent, détaché par quelque révolution géologique. La constitution du sol, la physionomie de la nature sont ici exactement les mêmes que dans la portion de l'empire allemand que nous venons de traverser. Ces moulins à vent qui nous tendent sur le rivage leurs grands bras immobiles, sont pareils à ceux dont les obsédantes silhouettes nous ont poursuivis jusqu'à Kiel. Voici pourtant, par une de ces bizarres associations d'idées que rien n'explique et qui surgissent spontanément au hasard de réminiscences inconscientes, que la vue de ces fantômes ailés, qui ressemblent de loin aux mannequins dressés sur la limite des champs

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pour effrayer les oiseaux, évoque à notre esprit le souvenir de notre première vision de l'Egypte. Cette côte basse, que hérissent leurs membres décharnés et qui s'allonge au ras des flots, comme une épave flottante, nous l'avons aperçue déjà du pont de notre navire, à notre entrée dans le port d'Alexandrie.

Cette impression d'ensemble, qui nous heurte tout d'abord de son choc soudain, se dissipe, il est vrai, lorsque nous nous attachons à en démêler les détails. La lumière aveuglante, qui faisait ressortir les blancheurs crues des édifices sur le sable d'or du continent africain, se tamise ici en tons infiniment plus doux; les toitures rouges des maisons s'allient harmonieusement aux prairies vertes au milieu desquelles elles s'encadrent; le campanile de briques à demi noircies par les brouillards du Nord, qui surmonte l'église de Korsôr, ne rappelle que de- très loin les minarets aux formes grêles des mosquées de la ville de Cléopâtre. A mesure que notre attention se fixe davantage, l'écart des vingt degrés de latitude qui séparent le pays d'Hamlet du pays des Pharaons nous devient plus sensible ; la prosaïque réalité va achever de dissiper notre illusion et nous démontrer que nous aurions tort d'en demeurer plus longtemps les dupes.

Un personnage coiffé d'une casquette galonnée nous invite, dans un langage dont nous saisissons le sens plutôt que les termes, à transporter nos bagages au poste de la douane, pour les soumettre à la visite traditionnelle. Pour peu qu'on ait l'habitude de voyager, on se blase assez vite sur les procédés d'exquise courtoisie qu'ont adoptés, dans leurs rapports internationaux, les habitants des pays civilisés, et qui consistent à souhaiter la bienvenue aux arrivants, en les fouillant au préalable comme des malfaiteurs. Cette formalité obligatoire réserve même parfois à ceux qui la subissent des surprises inattendues, qui en compensent les désagréments.

Nous connaissions par exemple, pour les avoir maintes fois ren-

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contrées, les principales variétés dont se compose l'innombrable famille des douaniers : le douanier consciencieux et le douanier complaisant, le douanier qui, moyennant un honnête bagchich, suivant l'expression usitée en Orient, consent à fermer les yeux et à ne pas ouvrir les malles, le douanier de l'espèce la plus commune, le douanier vulgaris, qui se fait un malin plaisir de bouleverser les effets de l'infortuné voyageur, et d'imprimer sur le linge la trace de ses doigts malpropres. Il était réservé à l'Allemagne de nous révéler le douanier patriote. C'est à Herbesthal, sur la frontière de la Belgique, que nous avions eu l'occasion de mettre la main sur ce spécimen rare et précieux. Nous avions, avec une entière bonne foi, déployé jusque dans leurs derniers recoins, nos valises aux yeux de l'honnête Teuton préposé à ce service, et nous nous disposions à les reboucler, lorsque nos boîtes de plaques photographiques attirèrent son attention : au regard chargé de soupçons qu'il nous lança, nous vîmes tout de suite qu'il n'y flairait pas grand'chose de bon. Nous lui expliquâmes de notre mieux que nous n'étions pas des espions, mais de simples touristes désireux de fixer d'une manière un peu moins fugitive que la plupart de nos congénères nos impressions et nos souvenirs; notre homme n'était pas convaincu. Pénétré de l'importance des fonctions de sentinelle économique, dont il se croyait investi sur le seuil de l'Empire, il nous fit observer que les plus élémentaires convenances nous prescrivaient d'acheter les produits allemands au lieu d'y importer ceux du dehors, et qu'il ne saurait, quant à lui, tolérer cette invasion du sol germanique par des objets de fabrication française. Nous répliquâmes que, si son bon naturel lui dictait une telle réclame en faveur de ses concitoyens, nous avions exactement les mêmes motifs que lui de penser le contraire, que, du reste, nous ne faisions que traverser le pays, et que nous devions bénéficier par conséquent de la franchise du transit. Après de longs pourparlers, nous finîmes par l'emporter, et par pouvoir réintégrer le luxueux

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compartiment de première classe, aux moelleux coussins de velours rouge, où nous devions continuer notre trajet.

A Korsôr, les formalités sont heureusement moins rigoureuses que de l'autre côté de la Baltique; nos plaques photographiques passent sans difficulté, et, après une demi-heure d'attente dans une modeste gare en bois, nous montons en wagon.

Une petite manœuvre préliminaire nous rapproche du rivage, et nous ne sommes pas peu surpris de voir sortir d'un grand bac à vapeur, qui vient d'y atterrir, un train entier qu'une locomotive va chercher à

Embarcadère des bacs à vapeur

destinés au transport des trains à travers les détroits,

bord et qu'elle attelle à notre convoi. Un voyageur, que nous questionnons pour avoir le mot de l'énigme, nous apprend alors qu'il existe entre les deux îles de Fyn et de Sjâlland un service régulier de bateaux destinés à en relier les voies ferrées par dessus le détroit du Grand- Belt, et que celui dont la forme bizarre nous intrigue si fort arrive directement de Nyborg, où il a pris son chargement. Ce curieux procédé de navigation, que nous nous rappelons avoir remarqué déjà sur le lac de Constance, constamment sillonné, lui aussi, par de ces grands chalands chargés de wagons, n'est pas spécial du reste à cette

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