‹ Au pays d'Hamlet, instantanés scandinavesChapitre 6 sur 29 · partie du Danemark; on le retrouve · texte numérisé non relu

partie du Danemark; on le retrouve

sur tous les points où la nécessité

en a imposé l'emploi : entre l'île de

Falster et l'île de Sjâlland, entre

celle-ci et la Suède à travers le

Sund, entre le Jylland et l'île de Fyn,

à travers le Petit-Belt. Tandis que

les Anglais, obstinément renfermés

chez eux, défendent les approches

de leur sol avec une jalousie de

chiens hargneux, et écartent de

parti pris toutes les tentatives faites pour le rattacher au continent, qu'il

s'agisse d'un pont ou d'un tunnel, les Danois, plus intelligents et moins

égoïstes, se sont efforcés de faciliter le plus possible aux étrangers

l'accès de leur pays. Grâce au système aussi simple qu'ingénieux

qu'ils ont adopté, le trafic des marchandises s'opère dans les meilleures

conditions de commodité et d'économie, et on peut à la rigueur, en

franchissant leur archipel dans sa plus grande largeur, se rendre, sans

quitter son compartiment, de Paris à Stockholm.

Cette particularité intéressante méritait bien d'attirer notre attention; nous eussions préféré pourtant, en posant le pied pour la première

rrrfpfrrfpPrrBrrrfBrrrrpfnl

fois sur cette terre nouvelle pour nous, y relever quelque trait de mœurs locales mieux caractérisé. Il faut y renoncer. Aussi bien, qu'attendre d'imprévu de la part d'un peuple qui a si parfaitement réussi à supprimer les barrières établies par la nature entre lui et ses voisins ? Louis XIV disait déjà qu'il n'y avait plus de Pyrénées ; aujourd'hui que la prophétie du Psalmiste s'est réalisée, que les montagnes se sont abaissées et que les vallées se sont comblées sous le niveau des chemins de fer, que l'homme, par une étrange contradiction, a pris soin de transformer partout les isthmes en canaux et les canaux en isthmes, on peut soutenir presque sans paradoxe que le Kamchatka n'est qu'un prolongement de la banlieue de Paris. En vain par conséquent, nous penchons-nous aux portières et scrutons-nous l'horizon ; nos yeux avides de sensations inconnues ne rencontrent que des objets familiers. Les paysans et les paysannes qui travaillent aux champs ne se distinguent par aucun signe extérieur de ceux qui peuplent nos campagnes; les femmes qui circulent sur le trottoir des gares où stationne notre train express portent sans exception les corsages aux manches bouffantes, les robes aux formes étriquées de nos élégantes compatriotes. La nature seule tranche un peu sur l'uniformité générale et nous offre quelques compensations : encore sont-elles bien maigres, car si, comme nous l'avons observé déjà, elle ne diffère guère ici de ce qu'elle est dans le nord de l'Allemagne, elle présente une physionomie qui rappelle, par plus d'une analogie aussi, nos campagnes de Normandie. Peut-être ne se montre-t-elle sous un aspect vraiment original, que lorsque la brume de l'hiver étend son voile sombre au-dessus de ses plaines, lorsque la neige soulevée par la tourmente entasse ses couches épaisses le long des murailles en planches fortement arcboutées qu'on a élevées, pour la protéger, de chaque côté de la voie.

Telle qu'elle nous apparaît pourtant, elle ne manque, il faut le reconnaître, ni de grâce ni de charme. Une poésie empreinte de mélan-

lllll lllll III

Il l|lll l|llll |llll |lllll lllll lllll lllll lllll llllll lllll lllll lllll llll| llll|l lll|l III

SKBfl

colie se dégage des vastes prairies où le soleil fait miroiter la surface tranquille des étangs, et que bornent au loin les lignes faiblement estompées des collines. Les villages y sont rares; mais des groupes de chaumières basses, généralement construites en pisé ou en briques, parfois en pierres, et recouvertes de gazon, qui s'éparpillent ça et là, de longues processions d'oies qui promènent aux alentours leur niais désœuvrement, mêlées à quelques-uns de ces étalons robustes et nerveux, qui ont fait la réputation de la race chevaline danoise, un lièvre qui détale, au passage du train, d'un champ de luzerne ou d'orge, un moulin-à-vent qui étire ses bras sur le ciel dans un grand geste lourd, mettent de temps à autre un peu de mouvement et de vie dans leur solitude. C'est l'heure où, dans tous les pays, se fait la récolte quotidienne du produit des troupeaux. Des femmes circulent au milieu des vaches qui paissent dans les prairies, et qui, alignées maintenant et attachées à des piquets, attendent patiemment la main qui doit les traire. De toutes parts jaillissent les flots d'un lait crémeux et succulent, qu'on verse dans de grandes jattes amenées jusque-là, et qu'on emporte suides chariots aux fermes prochaines. Ce spectacle alléchant semble plonger dans une mélancolique rêverie un voyageur assis en face de nous, dans l'angle de notre compartiment. Nous lui demandons le motif de son incompréhensible tristesse; il nous répond qu'il est originaire des Pays-Bas, et qu'il ne peut s'empêcher de frémir en songeant à la concurrence que les laiteries danoises préparent à celles de son pays. En vain lui représentons-nous qu'il s'alarme à tort, que le fromage de Hollande gardera, en dépit de tout, son prestige particulier aux yeux des gens désireux de se ménager une retraite confortable ; nous ne parvenons pas à le dérider. Heureusement le paysage se modifie et la vue d'un décor nouveau amène une diversion favorable dans le cours de ses idées. Nous traversons de grands bois de hêtres et de sapins dont les masses sombres tachent le fond clair des prés environnants ;

P P [ÏÏM] iïiï

|llll |lllll llll

puis il nous semble que ces plaines vides s'animent davantage, que les maisons y deviennent plus nombreuses, plus pressées, et, après deux heures et demie de trajet, nous atteignons Roskilde, l'ancienne capitale du Danemark.

Cette ville, dont la population s'est réduite depuis quatre cents ans de cent mille à six mille habitants, est bien déchue de sa splendeur passée. La métropole qu'elle était encore au xv" siècle n'est plus aujourd'hui qu'un gros bourg. Elle n'a plus pour attraits que son agréable situation à l'extrémité d'un fjord, sur le penchant d'une colline boisée, et la cathédrale mi-partie romane, mi-partie gothique, dont la nef de briques, surmontée de deux flèches aiguës, la désigne de loin aux regards ; non pas même que ce monument soit une merveille d'architecture : incendié au xm' siècle, restauré à maintes reprises depuis lors, avec plus ou moins de succès, amalgamé par endroits de ce style composite du xvii' siècle, qui, dans les pays du Nord, se ressent encore de l'influence de la Renaissance, il passerait certainement inaperçu dans tout autre pays que celui-ci, qui est si pauvre en édifices anciens ; mais ses voûtes abritent les tombeaux des rois de Danemark, et nous ne pouvons pas, sans nous y arrêter un instant, passer devant la porte de cet autre Saint-Denis.

Ils sont presque tous là en effet, ces princes aux noms d'épopées, depuis Harald 1", mort en 985, jusqu'au duc de Glttcksborg, l'oncle du souverain régnant, qui vient de s'éteindre cette année même, entouré de la foule innombrable de ses parents, dans le château familial de Fredensborg, et qui a eu l'honneur d'être accompagné à sa dernière demeure par le tsar de toutes les Russies. La grande Marguerite, la Sémiramis du Nord, qui créa en 1397 l'éphémère union de Kalmar, et soumit à son sceptre les trois royaumes Scandinaves, y est aussi, couchée sur un sarcophage d'albâtre, et non loin d'elle, dans une chapelle décorée de fresques modernes, l'intelligent Christian IV, qui,

i|in ipiii Mil llll| llll|l II

llll llll|llll l|llll |llll |lllll lllll lllll lllll lllll llllll lllll lllll lllll llll| llll|l

DE PARIS A COPENHAGUE ai

deux cents ans plus tard, dota son pays de collèges, d'universités, d'académies, et tenta sans succès de se substituer à Gustave-Adolphe dans la direction du parti protestant en Allemagne. Il ne manque qu'un nom, le plus illustre de tous, à ce long nécrologe de monarques; nous le demandons en vain à ses pierres tumulaires, à ses monuments de bronze et de marbre : Hamlet n'y figure pas. L'énigmatique personnage qui a incarné en lui le génie de ce pays brumeux a-t-il donc échappé aux atteintes de la mort? Ou bien, s'est-il endormi, comme Barberousse, au fond de quelque grotte mystérieuse, d'où il renaîtra un jour dans tout l'éclat de l'immortalité? Peut-être ne saurons-nous le secret de sa dramatique destinée que plus tard, lorsque nous interrogerons les murs du château d'EIseneur, où elle s'est accomplie. Rien en tout cas ici ne peut nous en instruire. Le gardien qui nous guide à travers les mausolées déroule imperturbablement à nos oreilles les fastes des dynasties dont il surveille le dernier sommeil, et nous reprenons, sans avoir obtenu de réponse à nos questions, le chemin de Copenhague.

Une heure plus tard, nous entrons dans la capitale, et nous cherchons du regard les omnibus d'hôtels que nous sommes habitués à trouver chez nous au seuil des gares les moins importantes; mais il parait que ce genre de véhicules est ignoré en Danemark et que les voitures de place y régnent sans concurrence. Force nous est donc de recourir, pour le transport de nos personnes et de nos colis, à l'un des landaus presque somptueux, garnis de velours rouge capitonné, qui stationnent au-devant du débarcadère. Par malheur, notre hâte excessive attire l'attention d'un agent de police, qui se précipite sur nous, et nous signifie d'attendre qu'il lui plaise de nous indiquer lui-même où nous devons nous adresser. A Berlin, où les moindres actes de la vie sont militairement réglés par des ordonnances, chaque voyageur, au sortir de la gare, reçoit un ticket portant le numéro du fiacre qui lui est destiné, et qu'il doit chercher ensuite, au milieu de l'encombrement, dans la file

pressée des voitures. Un tel procédé ne laisse pas, on le comprend, que d'offrir un certain charme au malheureux étranger qui s'aventure pour la première fois dans la cité du grand Frédéric; mais nous n'eussions jamais supposé qu'on s'en montrât jaloux à Copenhague. Le Danemark aurait-il, à l'instar des autres États de l'Europe, cessé d'envier à la France cette administration, qui faisait leur désespoir et notre orgueil? 11 nous semble bien, à en juger par ce petit détail, que les vestiges du passé n'ont pas dû y demeurer absolument intacts. Cinq minutes plus tard, du reste, cette opinion se confirme : notre équipage nous arrête à la porte de l'Hôtel Dagmar, à l'entrée des larges boulevards élevés sur l'emplacement des anciennes fortifications démantelées, et nous constatons que les chambres très confortables qui nous y ont été réservées sont exactement pareilles à celles qu'offrent d'ordinaire aux touristes les grands caravansérails de tous les pays.

Illll lllll llll| llll|l II

uni uni mil mil

iiiii iiiiii mu mu

mu mil iiiip ni|i m

Page 1