CHAPITRE II
Berlin et Copenhague. — Aspect général. — L'armée du Salut et l'armée danoise.
Les Musées. — Rosenborg, le Versailles danois. — Musée Tborvaldsen.
Les Antiquités du Word.
Galeries de Charlottenborg et de la Glypioibèque de Ny-Carlsberg.
Le Jardin de Tivoli.
Un spirituel écrivain, que ses récents travaux et les récompenses de l'Académie française ont placé au premier rang de nos historiens, M. le comte Albert Vandal, a écrit quelque part que « les habitants de Copenhague étaient des Athéniens casernes dans une cité qui ressemble à Berlin ». Il serait, suivant nous, plus flatteur pour les Danois, et en même temps plus juste, d'aller chercher à Vienne des points de comparaison avec leur capitale. Les œuvres humaines se ressentent toujours, malgré le soin qu'on apporte à la dissimuler, de
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la pensée qui les a inspirées. Comment se pourrait-il faire que deux villes fondées dans des conditions aussi différentes que Berlin et Copenhague, habitées par des peuples de races aussi dissemblables que les Allemands et les Scandinaves, n'eussent pourtant qu'une seule et même physionomie?
Pareils à ces parvenus qui cherchent, en se couvrant de riches habits, et en copiant les allures des grands seigneurs, à donner le change sur leur origine, grisés par l'insolente fortune qui a transformé si subitement en un des plus redoutables États de l'Europe le modeste héritage de leurs ancêtres, uniquement préoccupés de se hausser au niveau des puissants voisins au milieu desquels ils avaient réussi par la violence à se conquérir une place, les reîtres couronnés qui régnent sur les bords de la Sprée ont voulu improviser à leur tour, pour y fixer le siège de leur empire, une de ces cités superbes qui sont l'ornement et la gloire de leurs puissants rivaux. Ils ont oublié par malheur que la volonté de l'homme ne saurait suppléer seule à la lente action des siècles, et ils ont aussi piteusement échoué que les constructeurs de l'antique Babel. La merveille qu'ils avaient rêvé de faire jaillir, en le frappant du pied, du sol ingrat du Brandebourg, n'est qu'un assemblage informe de bâtisses lourdes et massives comme eux, dont le rigide alignement et la prétentieuse banalité trahissent à la fois leur inexpérience et leur vanité. Ils ont cru que la grandeur devait nécessairement paraître grandiose, et le développement hâtif, exagéré, qu'ils ont donné à leur œuvre, n'a abouti qu'à en mettre plus vivement en lumière le vide immense et l'irrémédiable tristesse.
On sent tout de suite, en pénétrant à Copenhague, qu'elle est issue d'une toute autre conception, qu'elle n'a pas été créée de toutes pièces par le caprice d'un despote jaloux de ses voisins, et que les années lui ont apporté au contraire le contingent de leurs alluvions successives : l'histoire nous apprend du reste qu'elle n'a pas conquis du premier coup
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la situation prééminente qu'elle occupe aujourd'hui. Les pauvres pêcheurs qui avaient trouvé dans sa rade abritée un refuge contre les tempêtes du Cattégat, et qui, dès le ix 1 siècle, y avaient édifié leurs cabanes, ne soupçonnaient pas le sort brillant qui lui était réservé ; au milieu du siècle suivant, elle n'avait pas encore de nom. On l'appelait Hafn, le port, et ce terme générique qui, par une curieuse coïncidence, a servi à baptiser aussi chez nous la grande cité maritime du Havre, élevée à la pointe de la terre normande par les descendants de Rollon le Danois, la désigna seul pendant de longues périodes. Plus tard, le port des pêcheurs devint le port des marchands, Kôpmannehafn ; l'archevêque Absalon fortifia l'humble bourgade, dont personne avant lui n'avait remarqué l'admirable position et deviné l'importance future-
Les lacs de Copenhague et les nouveaux quartiers.
enfin, en 1443, Christophe de Bavière y transféra le siège du royaume, jusqu'alors établi à Roskilde : Kjôbenhavn était fondée.
Les signes de cette antique origine n'apparaissent pas sans doute
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au premier coup d'œil. Les incendies terribles qui, en 1728 et en 1795, en dévorèrent la plus grande partie, le bombardement que lui firent subir les Anglais en 1807, et qui y détruisit plus de trois cents maisons, en ont évidemment altéré la physionomie. En réparant ses ruines elle s'est rajeunie : elle s'est agrandie aussi, à l'exemple de toutes les capitales de l'Europe. Comprimée dans l'étroit espace que ses fondateurs avaient mesuré à son enceinte, repliée sur elle-même dans une attitude humble presque craintive, à l'ombre de la forteresse qui, pareille au sabre légendaire de Joseph Prudhomme, constituait pour elle une menace et une protection, une menace contre ses propres tentatives de rébellion, une protection contre les entreprises du dehors, elle eut longtemps pour limites extrêmes, au sud et à l'est la mer, au nord et à l'ouest les trois petits lacs de Sortedamssô, Peblingeso et Sankt-Jôrgenssô, qui s'étendaient au delà des remparts et en doublaient, pour ainsi dire, les fossés. Puis, tout à coup, le vent de liberté qui s'était élevé, il y a cent ans, de la terre de France, fit tressaillir en elle des ferments inconnus, et, par un phénomène bizarre qui s'est du reste reproduit dans tous les pays, ce souffle régénérateur emporta Vju même coup les entraves matérielles aussi bien que morales qui paralysaient son essor. Du jour où fut proclamée l'émancipation des Danois, l'étreinte de ses lisières lui parut plus douloureuse. A ce peuple qui devenait majeur, il fallait une parure digne de lui. Elle fit craquer le corset de pierre qui la gênait et semblable à la jeune fille que l'adolescence dépouille de la chrysalide de l'âge ingrat, elle put enfin s'épanouir et se développer à l'aise. Sur les lacs endigués, transformés en bassins magnifiques et bordés de quais somptueux, quatre ponts furent jetés, qui relièrent à la ville primitive les nouveaux quartiers surgis comme par enchantement de l'autre côté. La constitution géologique du sol ne permettait pas de remplacer par la pierre les briques et les matériaux légers jusqu'alors employés à la construction des maisons : on s'attacha tout au moins à en relever ou
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à en dissimuler la pauvreté sous le revêtement d'une architecture monumentale. Au lieu des ruelles mal pavées, mal entretenues, presque aussi mal éclairées que celles de Paris au temps de Louis XIV, dont le silence n'était interrompu la nuit, il y a quarante ans à peine, que par
Château de Rosenharg.
le chant plaintif des veilleurs annonçant les heures, et dans lesquelles le passant attardé, surpris à chercher sa demeure au milieu de l'obscurité, risquait souvent d'être assommé par les lourdes masses hérissées de pointes de fer des agents du guet, on vit s'aligner des avenues splendides, plantées d'arbres, où le soleil put répandre largement sa clarté un peu pâle, et qu'inondèrent le soir des flots de lumière élec-
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trique. Enfin, le chiffre de la population, qui ne comptait encore en 1850 que 130.000 habitants, s'éleva graduellement, pendant les années qui suivirent, jusqu'à celui de 375.000 qu'il a atteint en 1890; il a donc presque triplé en moins d'un demi-siècle. Mais, en dépit de ses transformations, Copenhague a conservé quelques-uns de ces vestiges des âges précédents, qu'on rencontre toujours avec plaisir dans la plupart des grandes villes historiques, qui, en attestant l'antiquité de leur origine, leur mettent au front un sceau de noblesse particulier, et c'est précisément ce mélange ou plutôt ce contraste du présent et du passé qui lui donne tant d'analogie avec la capitale des Habsbourgs. Si elle a remplacé, comme Vienne, la cuirasse de murailles fortifiées où elle étouffait autrefois, par une ceinture de majestueux boulevards qui font songer au Ring grandiose dessiné par François-Joseph autour de son palais impérial, elle présente, comme elle aussi, dans la longue ligne de rues qui la coupe de l'ouest à l'est, sous les noms, de Frederiksgade, Amagertorv, Ôstergade, plus d'une de ces maisons aux formes démodées, aux pignons contournés, aux étages surplombants, qui caractérisent le Graben ou la Karthnerstrasse de la métropole autrichienne. Le château de Rosenborg, le palais de la Bourse, érigés tous deux par Christian IV dans ce style particulier du xvn' siècle danois, qui a si heureusement corrigé par les grâces de la Renaissance l'afféterie souvent outrée de cette époque, ne sont pas seulement des modèles d'élégance et de bon goût, dont se pareraient avec fierté les plus belles villes de l'Europe : ils constituent encore les spécimens d'un art original, dont on chercherait vainement ailleurs, sauf en Hollande peut-être, les équivalents. Les tourelles coiffées de clochetons effilés qui flanquent les murailles du premier de ces deux édifices, la flèche bizarre, formée de quatre serpents en plomb, dont les queues entrelacées surmontent le second, à plus de 50 mètres de hauteur, les façades de briques enguirlandées de corniches sculptées, les fenêtres décorées de meneaux
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Le Pillais de lu Bon,
délicats, les frontons chargés d'arabesques, les riches portails de l'un et de l'autre, sont des bijoux de fantaisie, auprès desquels, n'en déplaise à M. Vandal, pâlissent de singulière façon les pastiches néo-grecs des monuments berlinois, si raides, si lourds, si exactement pareils entre eux, qu'on les croirait conçus par quelque capitaine d'habillement, soucieux avant tout de les revêtir du même uniforme. Jamais la truelle prussienne n'eût réussi à façonner, dans une réduction aussi habile de
Le Théâtre Rcy.il.
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l'Opéra de Paris, le joli théâtre qui orne depuis vingt ans la nouvelle place Royale. Il n'est pas jusqu'à la nature elle-même, qui n'accentue encore ces différences, et qui ne proteste contre l'injustice d'une comparaison si blessante pour l'amour-propre des Danois. Les plaines mélancoliques qui entourent Berlin n'ont pu donner pour miroir à sa face vulgaire et lugubre que les ondes appauvries de la Sprée; Copenhague, plus favorisée que Vienne même, qui ne voit le Danube que de loin, au travers des taillis mesquins du Prater, a, pour rehausser sa splendeur de reine, le cadre des plus beaux jardins du monde, qu'entr'ouvrent de leur sourire les rives enchanteresses du détroit du Sund. Là-bas, tout est gourmé; ici tout sourit. Le sabre qui, de l'autre côté de la Baltique, a égalisé sous son niveau de fer les hommes et les choses, n'a pas appesanti, de celui-ci, son joug implacable, et, dans l'air plus libre qu'on y respire, il semble que le ciel ait des teintes plus douces, ie soleil un rayonnement plus vif.
N'était la crainte de médire de ce charmant séjour, nous serions même tentés de trouver que cet astre abuse parfois un peu de son pouvoir éclairant, et au rebours de Gœthe mourant, qui réclamait de la lumière, ou de l'homme d'État italien moins exigeant, qui s'est rendu célèbre pour avoir simplement demandé un pocco più M lace, nous ferions plutôt des vœux pour obtenir, pendant la nuit au moins, quelques instants de complète obscurité. Chez nous, le crépuscule du soir est encore, dans les plus longs jours de l'année, séparé par cinq ou six heures de celui du lendemain, et si ce laps de temps ne suffit pas à assurer notre sommeil, nous avons toujours la ressource de prolonger les ténèbres en fermant nos volets et nos rideaux. A Copenhague, au contraire, il n'y a, au moment du solstice d'été, aucun intervalle appréciable entre le coucher du soleil et l'aurore; et non seulement en pleine rue, mais dans l'intérieur même des appartements, on peut, sans le secours d'un flambeau, lire presque aussi facilement à minuit qu'à midi.
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Il nous eût été doux, par exemple, de nous endormir aux accents de la Marseillaise, qu'un gamin danois, fredonnait, certain jour, en passant devant notre hôtel, au moment où nous nous mettions au lit, sans se douter que des oreilles amies recueillaient avec plaisir ses manifestations non équivoques de sympathie.
A une heure du matin, les carreaux de vitres s'éclaboussent soudain des jets d'une clarté éblouissante qui, conformément aux principes de la physique, apporte du reste la chaleur avec elle, de sorte que, à moins d'être aveugle ou de se poser un bandeau sur les yeux, il faut renoncer à dormir. On s'irrite naturellement de cette illumination intempestive, mais comme il n'est au pouvoir de personne de rééditer le miracle de Josué, le soleil ne s'arrête pas à cet accès de puérile colère, et, comme l'a dit le poète :
L'astre, poursuivant sa carrière, Verse des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.
Des gens pratiques auraient songé à se garantir contre ses indiscrétions et à garnir les fenêtres de persiennes qui les protégeraient contre les ardeurs de l'été, en même temps que contre les rigueurs de l'hiver. L'idée de cette précaution aussi simple qu'efficace ne s'est pas présentée à l'esprit des Danois. Désireux sans doute d'expier dans la belle saison les grasses matinées auxquelles les condamne la saison froide, ils laissent pénétrer à flots dans leurs maisons les rayons joyeux qui réchauffent le sang de leurs veines et font éclore les moissons de leurs champs.
Aussi bien, comment traiteraient-ils en ennemi l'hôte bienfaisant dont la disparition au déclin de l'année répand un voile de deuil sur la nature entière, et dont le retour est salué par toutes les fanfares du printemps? N'est-ce pas lui qui, sous des noms divers, à travers des mythes plus ou moins transparents, est l'éternel héros des vieilles sagas
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