I AU PAYS D'HAMLET
Scandinaves? N'est-ce pas lui qu'elles ont personnifié, par exemple, dans le Siegfried au casque étincelant, devenu plus tard chez les peuples du Midi le prince légendaire de la Belle au Bois dormant, qui délivre de sa léthargie la Walkyrie frappée par le courroux d'Odin? N'est-ce pas lui que, par un reste de mœurs païennes, le Danemark célèbre aujourd'hui encore dans cette fête symbolique du mois de mai, où se traduit si poétiquement l'allégresse de tout un peuple, impatient de participer au rajeunissement universel? Les grands murs épais, percés de portes invisibles, qui projettent leur ombre rafraîchissante sur les cours intérieures des demeures orientales, auraientjoué le rôle d'inutiles écrans dans ce pays, dont les brumes, pendant d'interminables semaines, assombrissent l'atmosphère. Les architectes danois se sont appliqués au contraire à cribler les maisons d'ouvertures aussi nombreuses que les trous d'une écumoire, pour les éclairer le plus largement possible. On est surpris, au premier abord, de n'y rencontrer ni les doubles fenêtres, ni les moelleuses tentures, ni aucun des préservatifs qui, sous des latitudes même plus tempérées, sont mis en œuvre pour lutter contre le froid : un peu de réflexion explique sans peine toutes ces anomalies.
Ces croisées aux minces châssis, qu'on a fixées au ras des façades, pour qu'elles absorbent plus vite et plus facilement la lumière extérieure, et qui s'ouvrent de dedans en dehors, comme si le mouvement instinctif de ceux qu'elles abritent devait les pousser à écarter violemment l'obstacle qu'elles opposent au libre accès de la clarté, ces rideaux blancs, ces stores transparents, qui tamisent à peine l'éclat du jour, ces jeux de glaces disposés en équerre au-devant des fenêtres, qui reflètent dans un kaléidoscope perpétuellement renouvelé l'agitation de la rue, ces rangées de plantes diverses, fuchsias ou géraniums, qui montrent au travers des vitres leurs tiges avides de chaleur et d'air pur, tous ces détails en apparence futiles, dont la singularité paraît être le
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seul intérêt, ont pourtant leur raison d'être et leur signification. Ils attestent et expriment la souffrance de ces peuples du Nord, que la rudesse du climat mure, pour ainsi dire, vivants pendant les deux tiers de l'année, en même temps que leur impérieux désir de s'y soustraire. Les miroirs qui transportent au sein de leurs habitations la gaîté de cette vie extérieure dont ils sont sevrés, les fleurs qui prolongent pour eux le sourire éphémère de l'été, sont autant d'ingénieux artifices, par lesquels, en trompant leur ennui, ils arrivent à se créer des illusions à eux-mêmes, et ils se consolent de ce qui n'est plus, au spectacle de la vacillante image qu'ils réussissent à en fixer au passage. Peu leur importe que la recherche de ces jouissances délicates leur impose le sacrifice d'un certain bien-être matériel : ils suivent, sans trop se soucier des satisfactions vulgaires, le penchant de leur âme rêveuse. Plus affinée et pourtant moins pénétrable chez eux que chez leurs voisins d'Allemagne, l'argile dont ils sont pétris les a mieux préservés des influences physiques, et le cœur qui bat sous leur enveloppe un peu froide a conservé toute sa flamme. Ces Athéniens du Nord comme on les a appelés, s'ils justifient par leur goût éclairé pour les arts, parle charme de leur esprit à la fois sérieux et frivole, ce titre dont ils se montrent justement fiers, ont aussi la physionomie souriante et douce, les allures dégagées et gracieuses des Slaves, vers lesquels les attirent du reste de secrètes sympathies. II n'est pas besoin d'une minutieuse observation, pour saisir ces traits distinctifs de leur caractère : le premier coup d'œil suffit à les révéler.
Le Français qui a quitté la veille le territoire germanique, tout imprégné des fumées de la bière et des pipes, qui entend bourdonner encore dans ses oreilles la cacophonie des conversations et le fracas des rires, éprouve, au milieu d'eux, l'impression de soulagement de l'homme qui retrouve, au sortir du brouillard, une atmosphère sereine. La langue plus harmonieuse qu'on parle autour de lui, les visages plus
affables et plus ouverts qu'il rencontre lui semblent presque familiers ; l'oppression qui l'étreignait au souvenir du sol natal se dissipe et se fond dans un sentiment de placide confiance, qui le prédispose à la sympathie; en un mot, il se sent moins loin de chez lui. Ce singulier attrait d'une ville qui de prime abord n'offre pourtant rien d'extraordinaire s'est exercé sur tous ceux de nos compatriotes qui ont visité Copenhague; comme eux, nous avons dû en subir l'influence.
Notre première nuit, si tant est qu'on puisse donner ce nom au lumineux crépuscule qui avait succédé au jour, n'avait pas été très satisfaisante; notre tempérament d'Occidentaux s'accommode mal. nous l'avons dit, aux fantaisies météorologiques des contrées du Nord, et accoutumés à ne goûter que dans l'obscurité les douceurs du repos, nous n'avions pas réussi à nous endormir. Aussi quittons-nous de bonne heure nos chambres surchauffées. Le soleil, déjà très haut sur l'horizon, brille de tout son éclat dans l'azur tendre du ciel, d'où s'enfuient les nuages, chassés par un de ces vents violents qui entretiennent, à travers l'étroit couloir du Sund, un perpétuel courant d'air entre la Baltique et le Cattégat. Nous nous engageons dans la grande voie centrale qui sépare la ville, dans le sens de la longueur, en deux parties inégales, et qui en constitue l'artère la plus importante. Quoique ce soit aujourd'hui dimanche, nous ne surprenons nulle part les indices de cette morne tristesse, par laquelle les peuples protestants en général, et les Anglais en particulier, affectent de traduire leur ferveur hypocrite. Il semble au contraire que tout participe de la gaieté épandue dans l'air par l'astre radieux qui rit au-dessus de nos têtes. Les magasins sont fermés ; mais les glaces dépourvues de volets qui, dans ce pays de l'honnêteté par excellence, en revêtent seules les devantures, exposent librement à la vue des passants les trésors arrangés avec goût de leurs étalages. Mêlés à la foule des promeneurs, qui flânent comme nous, en attendant l'heure de l'office, nous nous arrêtons au-devant des boutiques, qu'une
disposition assez fâcheuse, mais probablement très pratique au point de vue des propriétaires d'immeubles, divise à mi-hauteur en deux étages superposés, l'un en contre-bas, l'autre au-dessus de la chaussée. Tandis que nous nous haussons pour atteindre du regard le niveau des compartiments supérieurs, accaparés en général par le commerce de luxe, nous manquons plus d'une fois, pareils à l'astrologue de la fable, de nous jeter dans les ouvertures béantes des petits escaliers très raides qui conduisent aux sous-sols, occupés par des négociants plus modestes, par les marchands de tabacs, presque aussi nombreux ici qu'en Allemagne, par les débitants de comestibles, chez lesquels on déjeune volontiers, pour un prix insignifiant, d'une assiette de délicieuses fraises des bois arrosées de crème parfumée, par les boulangers, que désigne de loin leur enseigne en zinc doré figurant une couronne de pain.
Tout en foulant les dalles de granit séparées par des bandes de pavés plats, qui remplacent sur les trottoirs réservés aux piétons l'asphalte chéri des Parisiens, nous atteignons pourtant sans encombre le Kongens Nytorv, ou, pour parler un langage plus intelligible, le Nouveau Marché du Roi : nous sommes parvenus au cœur de la cité, au centre de ces vieux quartiers dont nous parlions tout à l'heure et qui ont été le berceau de la ville primitive.
C'est dans le périmètre qu'il borne du côté du nord-est, que la mer et les grands boulevards limitent à l'ouest et au sud, que se trouvent compris la plupart des monuments du reste insignifiants de Copenhague : l'église de la Trinité, dont la Tour Ronde, à l'instar de celles de Notre-Dame de Paris, remplit pour les étrangers les fonctions d'observatoire, et dont Pierre le Grand escalada un jour, au galop de son cheval, la rampe intérieure pavée en briques, comme Napoléon gravit plus tard celle du . Saint-Marc, à Veni-
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Paveurs danois.
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la Bourse dont nous avons déjà parlé, l'Hôtel de Ville, l'Université la Bibliothèque, la cathédrale de Notre-Dame, Frue KirU, ornée de magnifiques statues sculptées par Thorvaldsen, représentant le Christ et les douze Apôtres, le château royal de Christiansborg, qui dresse, sur un terre-plein entouré d'étroits canaux, les pans noircis de ses murailles deux fois incendiées, en 1794 et en ,884, et dont la masse gigantesque ma,s banale, fait songeraux ruines de notre Cour des Comptes Toute la vie de la capitale afflue, par les treize rues qui y convergent à ce rond-point important qu'un petit bras de mer relie au port lui-même Les rues les plus animées, l'Oestergade, que nous venons de quitter la Gothersgade, qui prolonge de l'est à l'ouest le réseau de circonvallations formé par les nouveaux boulevards, la plupart des nombreuses lignes d'omnibus et de tramways qui rayonnent dans les différentes directions, viennent aboutir a cet immense carrefour, au pied de la statue en plomb de Christian V, ou plus simplement au pied du Cheval (Heste,,), pour employer le langage bref et familier que le peuple affectionne partout, et qu'on retrouve presque littéralement dans l'appellation de Cheval de Bron v appliquée par les Lyonnais au Louis XIV équestre de leur place Bellecour. ,1 serait téméraire sans doute d'en comparer les proportions à celles de nos superbes esplanades des Invalides et de la Concorde; mais le décor des constructions grandioses qui l'entourent et au milieu desquelles se détache la façade gracieuse du Théâtre National, la perspective des navires qui montrent dans Lentre-bàillement des maisons la rangée de leurs mats semblables aux baïonnettes d'une garde d'honneur, lui donnent un certain air de majesté, qui fait paraître singulièrement mesquins le Stepbanpla^ et le Craben trop vantés de Vienne.
Au delà du Kongens Nytorv, un brusque changement se produit. A 1 agitation bruyante de la foule qui nous escortait succèdent tout à coup le calme et le silence. Les portes d'allées soigneusement closes
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des maisons, leurs façades mornes où s'ouvre avec timidité, de loin en loin seulement, la devanture de quelque magasin, nous indiquent tout de suite que nous sommes loin du mouvement des affaires : nous venons de pénétrer, en effet, dans le faubourg Saint-Germain de Copenhague. Une rue qui ressemble vaguement à la rue de Grenelle de Paris, l'Amaliegade, nous conduit à une sorte de grande cour d'honneur, qu'on pourrait comparer à notre place Vendôme, et qu'encadrent quatre bâtiments symétriques. La réunion de ces palais, qui ont été élevés dans la deuxième moitié du xvnr siècle, mais que nous aurions été tentés d'attribuer plutôt au xvn - , si notre courte expérience ne nous avait appris déjà que l'architecture danoise était demeurée longtemps en retard de cent ans sur celle des autres pays, forme le château d'Amalieborg, et sert de résidence au roi Christian IX, au prince royal et au ministre des affaires étrangères. Au moment où nous débouchons dans l'enceinte octogonale sur laquelle s'ouvrent leurs façades, et que commande, avec un geste digne du grand roi, la statue équestre de Frédéric V, la musique d'un régiment... de l'armée du Salut, qui se rend à quelque office, s'y engage précisément aussi en sens inverse. Nous avions déjà croisé, au cours de notre promenade matinale, bon nombre de soldats des deux sexes appartenant à ces bataillons sacrés, dont les débris, dispersés sous les quolibets des Français nés malins, sont venus sans doute demander un refuge au sol plus hospitalier des pays Scandinaves; mais ce défilé de musiciens, où domine l'élément féminin nous semble pittoresque, et nous serions fort curieux de le saisir au vol dans une photographie instantanée. Nous avons, hélas!
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