CHAPITRE I
Occasion de cette étude et premières impressions. — Intérêt des Monographies paroissiales. — Nos vieux documents.
Je m'engageai presque à mon insu dans cette étude d'histoire locale.
Un digne religieux de Lourdes, apparenté à plusieurs familles de ma paroisse, m'avait sollicité de réunir sur Guillaume d'Ozon, évêque de Bigorre, quelques données historiques. Je lus alors pour la première fois la vieille histoire de notre province ; je consultai aussi ceux dont les travaux avaient établi la compétence sur ce genre d'études. De Guillaume d'Ozon, on ne possédait hélas ! que les sobres renseignements fournis par Coloriiez, Verge z et la Gallia cliristiana .
Mais, entre-temps, ma surprise avait été grande de voir tout un passé se réveiller dans ce vallon.
Dans tels quartiers de ma paroisse, silencieux maintenant et solitaires, la foi des ancêtres avait fait surgir des édifices sacrés. Plus prés de l'Arros, sur un point de la rive droite qui ne fixe plus même le regard du passant, se dressait durant les longs siècles du moyen-âge un rempart à l'abri duquel les « populatores » attaqués durent trouver asile et protection. La vie sociale d'alors n'affluant pas encore vers les centres populeux, une plus vive animation régnait dans nos bourgs : familles nombreuses attachées au sol ; allées et venues de la noblesse de Nébouzan et de Bigorre ; chevauchées brillantes du roi Henri IV, honorant de ses visites les maisons seigneuriales de Lanespède et de Bégole(i) ; que de souvenirs s'offraient à mon esprit. J'apercevais des caravanes de pèlerins cheminant au refrain de pieux cantiques et
(i) La comtesse de Guissen, (Guiche) dame de Lanespède, et Jeanne de Bourbon-Lavedan, dame de Bégole. étaient parentes de la famille royale.
« Catherine de Navarre, sœur de Henri IV, seigneur souverain de Béarn, comte de Bigorre, régente en ses estats souverains... exempte de tout lougisdes gens de guerre le villaige et lieu de Lanespède, en faveur de sa bien aimée cousine la comtesse de Guissen, dame dud. lieu. » Cette ordonnance, signée de la main de la princesse, est conservée aux archives comm. de Lanespède. — Diane d'Andouins, dame de Lanespède, veuve de Philibert de Gramont, comtesse de Guiche, morte en 1629, est la trop célèbre Corisandre.
« Jeanne de Bourbon-Lavedan. Son arrière grand-père était fils naturel de Jean 11, duc de Bourbon, connétable de France et de Louise d'Albret, dame d'Estouteville. La mère de Jeanne de Lavedan, Gabriellc d'Apsac, originaire du Périgord, était protestante, et avait fait embrasser à son mary la religion prétendue réformée. » Glanage, t. xx, p. 269.
De nos jours encore, le souvenir de la visite d'Henri IV au château de Bégole est conservé dans la tradition populaire.
ne laissant après eux que des impressions de vertu et de piété chrétiennes. Témoin Elisabeth de Rochechouart, dame d'Ozon, qui, de sa maison seigneuriale, écrit à la date du 14 mai 1728 : « C'était « plaisir la semaine dernière. Nous vîmes passer des « troupes de pèlerins, qui chantaient, rendant gloire « à Dieu et à la glorieuse Vierge Marie. » (1) Témoin encore ce « pèlerin de St-Pantaléon, diocèse de Dax, « lequel estant parti dudit lieu à l'intention de venir « faire ses dévotions à la chapelle de Nostre Dame « de Bétharram, et, de là, en celle de Nostre Dame « de Guaraison » est frappé de maladie non loin de Tournay et se sépare avec regret des autres pèlerins « qui ont toujours esté avec luy puis qu'ils se ren- « contrèrent et se joignirent ensemble (2). >
La Providence ayant établi des liens étroits entre la famille d'Ozon et les fils de saint Benoît, j'étais amené à saluer, non loin des limites paroissiales, à 7 kilomètres en amont, cette célèbre abbaye cistercienne fondée en 1142, et dont le nom symbolique, déjà familier dans l'histoire de l'Eglise : Escala Diii, Echelle de Dieu, exprime le progrès dans la sainteté, l'élan de l'âme vers Dieu. Elle allait en effet devenir dans ses beaux jours une école de vertu, en même temps que de science et de charité. L'Eglise lui doit un de ses saints dans la personne de saint Raymond de Calatrava.
A une date plus rapprochée, 1592, et aux confins
(1) Arch. du chat. d'Ozon.
(2) Et. Gabarrot, reg. 1764.
de la paroisse, un preux de Sarlabous, proche parent des seigneurs d'Ozon, Raymond de Cardaillac, fondait le couvent des Minimes de Tournay, dont, cent fois, le nom se retrouvera dans mes lectures, à côté de celui des Cardaillac d'Ozon, comme pour me solliciter de les retirer de l'oubli.
Mon travail s'étayera, presque exclusivement, sur des manuscrits. C'est par milliers qu'ils ont défilé sous mes yeux : au château et aux archives communales d'Ozon ; dans les études notariales de Tournay; aux archives départementales et à la bibliothèque communale de Tarbes ; aux archives des Basses- Pyrénées et au Chartrier d'Auch, etc. En les explorant, je n'ai pu quelquefois me défendre d'un sentiment d'émotion. Car ces écrits, les ancêtres les écrivirent de leur main. Il semble, à leur lecture et à leur contact, qu'on est un instant ramené auprès d'eux, qu'il nous initient aux détails de leur vie, qu'on perçoit leurs mouvements, qu'on assiste à leurs conversations, qu'on entend le son de leur voix.
La paroisse est pour chacun le meilleur de la patrie. Comment se fait-il alors que, instruits de l'histoire générale de la France, nous vivions dans l'ignorance à peu près complète de ceux qui nous touchent de plus près, de ceux qui, selon la forte expression de Michelet « ont fait notre terre avec la « sueur de leurs membres et les os de leur corps », de nos ancêtres enfin qui vécurent sous le même ciel, du même sol, dans le même climat, avec la îvwv
religion et les mêmes mœurs, et dont le même sang coule dans nos veines ?
Et dire qu'en ravissant aux siècles leurs secrets, on relèverait souvent pour les proposer en exemple aux générations futures, des actes d'édification, des leçons de patriotisme et de vertu.
Un chroniqueur apprécié, dont les manuscrits de la bibliothèque nationale ont si fortement documenté les travaux sur les hommes de la Révolution, Edmond Biré, a dit des monographies : « Ce sont ces études « qui, généralisées, permettront enfin de composer « cette histoire de France que ne nous ont donnée ni « Velly et Garnier, ni Anquetil, Henri Martin et Michelet. » De notre histoire de la Bigorre, Froidour, Marca, Colomez, Davezac-Macaya, Mauran, Deville, Duco, Monlezun, etc., ont tour à tour tracé les principales lignes, et parfois presque sans variante. Mais trop rarement on y voit figurer ces menus détails, cette diversité de faits qui, pris sur le vif des familles et des communautés, donnerait tant de chaleur et d'attrait à nos annales bigorraises.
Modeste ouvrier, j'apporte ma petite pierre au monument qu'élèvera à la gloire de la Bigorre un architecte de l'avenir. Heureux si, pour une très mince part, j'ai contribué à ce progrès de l'histoire, dont < les monographies, d'après Guizot, sont le plus sûr « moyen (i). » Sans délai cependant, je dirai avec un ancien : « Ce que j'ai vu m'a fait pressentir qu'il
(i) Histoire de la civilisation.
« existait bien d'autres choses dignes d'intérêt que « je n'aperçois pas encore ; » et certes il est à souhaiter qu'on les puisse découvrir. Mais notons avec un historien de la Bigorre que nos ancêtres ne prodiguèrent pas les renseignements, parce que chez eux sans doute « le souci du bien faire ne permit pas « celui du bien dire (i). » En outre la presque totalité de nos plus anciennes archives semble avoir péri : soit au cours de la guerre de cent ans, pour passer à la Tour de Londres, car « les anglais empor- « tèrent dans leur fuite grand nombre de papiers « importants (2) ; » soit par le fanatisme des huguenots qui, en 1569, réduisirent en cendres nos églises : « c'est dans cet incendie, qu'on peut appeler général, « qu'on perdit les titres et les monuments anciens du « pays de Bigorre, dont la rareté rend aujourd'hui « l'histoire stérile et difficile (3) » ; soit par le fanatisme révolutionnaire, qu'obsédait le désir d'effacer jusqu'au souvenir de l'ancien régime : « les titres de la « citoyenne de Lassusont été la proye des flammes en « exécution des lois nouvelles (4) ; » soit enfin par l'incendie de la préfecture de Tarbes en 1808, ou par d'autres causes ignorées ou connues.
M. l'abbé V. Dubarat, dans son ouvrage sur le Protestantisme, rapporte le fait d'un cantonnier de la
(1) Sommaire Description p. 91.
(2) Souvenir de la Higorre. t. vu, p. 212,
(3) Colonie^, édit. Duffau p. 104.
(4) tÂrch. du chat, d'Oçon: Mémoire de la citoyenne Lassus.