CHAPITRE XVII
Ozon eî les Religieux Minimes de Tournay. — Vue rétrospective de l'état paroissial.
Le couvent des Minimes, fondé en 1592 par le capitaine Raymond de Cardaillac, seigneur de Sarlabous, et accepté en 1593 par le Ve chapit; : général tenu à Valence, était la septième fondation de l'ordre de St-François de Paule. » (1) En i7°i, les Minimes compteront en France cent monastères.
Le souvenir de Raymond de Sarlabous avait établi des rapports naturels entre les Cardaillac d'Ozon et les Minimes de Tournay. Lorsque le 3 janvier 1613, Messire Jean de Cardaillac, baron de Sarlabous, dans une séance solennelle, demande et obtient à titre d'héritier de feu son oncle, Raymond de Cardaillac, « que luy, sa femme, enfants et suc- « cesseurs à Padvenir puissent jouir des grâces, « prières et dignittés et précéances que ung légitime « fondateur et sa famille peuvent et doibent jouyr... « qu'ils prainent tel siège et reng que bon semblera « dans le cœur de l'église du couvent et y peussent « eslire leur tombeau... » (2), c'est avec l'assistance
(1) Lettre particulière de de M. l'abbé Magne, professeur d'histoire à Marseille, (2 décembre 1898).
(3) Et. Lavantes, reg. 1613 f° 4.
du son cousin, Jean d'Ouzon. Les d'Ozon, dans leurs testaments, font acte à la fois d'amitié et de religion en payant un tribut au sanctuaire des religieux Minimes. En 1638, Jean de Cardaillac, seigneur d'Ozon obligera son héritier « à bailher au père correc- « teur des fr. Minimes deux cents livres tournois pour « le support et payement d'une messe basse des morts « à célébrer chaque semaine une foys par tel jour « qu'il décédera ». (1) — Marguerite de St-Léonard, mère de la dame d'Ozon, déclare en 1651 « vo- « loir estre inhummée en l'église du couvent des « pères Minimes s'il leur plait de voloir recepvoir « côme elle les en prie... » (2) Presque tous les testaments des d'Ozon contiennent une clause relative au couvent des frères Minimes. Il n'est pas rare d'ailleurs d'en découvrir aussi, soit à Ozon, soit au loin dans les paroisses du pays, dans les divers testament des plébéiens. « Ilaire Nougues d'Ozon laisse « aux Minimes de Tournay en 1622, cinq livres « tournois pour un trentenaire de messes. » — « Guillamine de Serres dud. lieu veult en 1633 quatre trentenaires de messes au grand autel. . . » etc, etc. Ce qui ajoutait à l'attraction de ce sanctuaire, c'est que le rosaire s'y trouvait canoniquement érigé : privilège particulièrement apprécié en ces âges de foi. Aussi le nombre fut-il très considérable des personnesenrolées dans la confrérie du rosaire. A Tournay, durant près de deux siècles, tout habitant tant soit peu fortu-
(1) Et. Lavantes, reg. 1638.
(2) ld. reg. 1621.
né se fait un pieux devoir de ne pas mourir sans s'être assuré par un legs ou une fondation le secours spirituel des prières ou des messes du couvent.
A raison même de cet élan des foules vers le monastère, il n'est pas invraisemblable que des conflits aient pu s'élever entre les religieux et le clergé de Tournay. Ils éclatent en effet, et c'est à leur occasion que les Minimes contractent envers Jean de Gardaillac, seigneur d'Ozon, une dette spéciale de reconnaissance.
Déjà, en 1631, à la diligence de noble Jourdain de Villembits, on avait arrêté un procès engagé devant « le s1* eveque de Tarbe et pendant en la souveraine « cour de parlement de Tolose, procès où le syn- « die des religieux minimes se portait demandeur « en réparation de certaines iniures et auties d'une « part ; et Me Simon Descalas archiprestre deman- « deur en réparation d'autres iniures a luy faites par « certains particuliers religieuxdevant le Sgr evesque « de Tarbe ou son officiai... Aux fins de payer hon- « neur à Dieu et sa sacrée mère que bonne édification « du prochain... », les poursuites réciproques avaient été retirées et l'on s'était réconcilié avec promesse et serments in verbo sacerdotis.
Or, il a suffi de trois années pour raviver un feu mal éteint ; voici surgir un nouveau conflit. Les parties en avaient appelé « tant en la cour de Mr « l'official de Tarbe que souveraine cour du parle- « ment de Tholose civile et criminelle. » L'affaire en « litige concernait la confrérie du rosaire et autres
« pour les heures de la célébration de messes que « prédications et processions. » (i ) C'est alors que à « cause des incomodités et indévotion qui en pourraeint résulter », interviennent M. Jean de Mun, seigneur dudit lieu, et noble Jean de Cardaillac, seigneur d'Ozon. On renonce encore au procès, et de plus, « afin de vivre en bonne paix a perpétuité », les parties arrêtent ce qui suit : « i° que jours du ro- « saire et festes Nostre-Dame qui escherront depuis « laToussain jusques à Pasque, les Minimes ne pres- « cheront ny feront sonner le sermon tandis que ledit « archiprestre dira la messe paroissiale ; 2° que le « premier jour des rogations permettent lesdits pè- « res audit archiprestre venir célébrer en leur église « au maistre autel messe, et autres jours tant « luy que tous autres prestres de Tournay, touttes « et quantes fois qu'il le feront demander ; 30 ne « pourront non plus prescher les pères, les jours de « caresme durant les prédications de la paroisse ; « 40 assisteront aux processions générales auxquel- « les ils sont obligés et ne fairont plus avec l'estolle « qu'au tour de leur couvant. Comme aussy ledit « archiprestre ne pourra pourter l'estolle sans le « consentement des religieux dans leur église hormis « le premier jour des rogations... et les processions « de dévotion prinses par le public comme est de « coustume pour nostre dame Vierge Marie et « S. Jean, S. Rocq, S. Joseph, et Ne dame d'aoust « sans que pour cela il puisse prestendre a aucune (1) Et. Lavantes.
« sorte de juridiction en leur dite église en conduisant « la communauté ; et au cas lesdits pères voudront « venir les joindre a la chapelle et au bout du pont < sans pourter l'estolle, ne pourront prétendre au « droit de jurydiction... » (i)
Nous n'avons pas constaté que de tels incidents se soient reproduits dans la suite. Au contraire : le clergé de Tournay, à commencer par l'archiprêtre, témoignera plus d'une fois par des dispositions testamentaires, de son estime et de son attachement pour le couvent des religieux Minimes.
Avant de clore cette première partie de mon travail, et pour expliquer d'avance l'action révolutionnaire dans la paroisse, il n'est pas inutile de ramener notre pensée plus haut, à plus d'un siècle loin de nous. C'est que, dit Lamennais, « il faut parfois lier à de grandes distances le présent au passé, et non expliquer la vague présente par la vague qui la précède immédiatement. »
Il y a longs jours en effet que la paroisse est déchue de sa ferveur chrétienne. Elle existait cette ferveur aux jours troublés du XVIe siècle ; les habitants, en 15695 s'étaient levés comme un seul homme pour repousser, dans les huguenots, les ennemis de leur foi. Mais, après cent ans, nous assistons au relâchement progressif du nerf religieux, et par une conséquence logique les caractères s'affaissent. Les
(1) Et. Lavantes.
curés, dont plusieurs exercent, chacun, le ministère à Ozon près d'un demi-siècle, ont-ils leur part de responsabilité dans cette déchéance paroissiale ? Cette question redoutable se pose d'elle-même. Les clauses testamentaires du XVIIe siècle accusent avec évidence cet abaissement de la foi. L'église qui ne date pas encore de deux cents ans, est tombée dans un tel état de délabrement et d'indigence, que l'évêque de Tarbes a cru devoir l'interdire en 1775. Plus de fabrique en 1783 : un marguiller à lui seul en cumule tous les pouvoirs. Les fondations n'existent qu'à l'état de souvenir ; un legs seul, destiné à l'entretien de la lampe du sanctuaire, reste en exécution ; encore est-il détourné de sa destination primitive. Tombées aussi les confréries jadis si florissantes du St-Sacrement et de S. Antoine de Padoue ; la paroisse n'est plus que l'ombre d'elle-même. Dès lors n'attendons plus d'elle l'énergie qui naît des fortes convictions. La fière devise potins mori quant fœdari ne saurait être pour son courage qu'une formule sans réalité. La Révolution peut venir : Ozon est une terre préparée.