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CHAPITRE Ier Œuvre et genèse de la Révolution

C'est le propre des révolutions de n'atteindre le but qu'en le dépassant ; et il leur arrive très souvent de s'en écarter. Quelle fut en droit la mission de la Constituante ?

Son mandat l'appelait à être, non point révolutionnaire, mais uniquement réformatrice, en s'inspirant des Cahiers de doléances : voilà un point à retenir. La nation veut la suppression des abus, et ils sont graves et nombreux ; quant à déchirer l'histoire de France, à renverser de fond en comble le vieil édifice social, le peuple n'y avait pas songé. Qu'estce donc si notre patrie, en un jour de colère, devient le théâtre d'un des drames les plus douloureux qui aient marqué dans les annales du genre humain ?

La royauté mérite le grave reproche de n'avoir pas procédé à la suppression constante et progressive des abus. Si elle eût assuré l'égalité des citoyens

devant la loi, la convocation régulière des Etats, la répartition de l'impôt sans acception de castes ni de personnes, l'accès de tous les citoyens aux emplois civils et militaires, l'abolition de coutumes surannées ne répondant plus à aucun intérêt sérieux, elle épargnait à la France et elle s'épargnait à ellemême la plus lugubre des tragédies. Mais au contrôle de la nation s'était substitué l'absolutisme royal, et les Etats n'avaient pas été convoqués depuis 1614. Une si longue compression du sentiment populaire avide de réformes, ce maintien prolongé d'abus qui révoltent, doit amener une brusque et terrible explosion.

Le clergé cependant dans sa majorité, et la minorité de la noblesse s'étaient réunis au Tiers après la journée du 20 juin 1789, et, de leurs mains, dans cette mémorable nuit du 4 août, ils avaient en quelques heures sacrifié sur l'autel de la patrie tous les privilèges de l'ancien régime. « Dans cette nuit de généreux délire, dit Amédée Gabourd, le beau rôle, le rôle illustre appartient aux représentants du clergé et de la noblesse ; ceux-là du moins donnèrent sans recevoir. La bourgeoisie qui obtint ces dépouilles volontaires ne les paya que par l'ingratitude et l'outrage. C'est la reconnaissance ordinaire des partis. »

Je n'ai pas à noter dans ses détails la marche de la Révolution. Il suffit de rappeler que l'abolition des titres de noblesse (17 juin 1790I, la suppression des Ordres religieux (3 fév. 1790), la constitution civile du clergé (12 juillet 1790), la condamnation à l'exil

et à la déportation des prêtres fidèles, les noyades célèbres, le massacre des ministres de J.-C., prêtres et pontifes, entassés dans les prisons, l'église des Carmes, les maisons religieuses, les séminaires ; la guillotine en permanence pour les suspects, les citoyens hors la loi, il suffit de cet exposé sommaire pour démontrer que la Révolution française ne paya que par l'ingratitude la générosité et le patriotisme des nobles et du clergé.

Un événement avait, entre tous, contribué à la surexcitation des esprits : c'est l'émigration des nobles, à commencer par celle du duc d'x^rtois et des princes de Condé, ainsi que leur rassemblement sur la frontière et leur appel à l'étranger. « Voilà, d'après Gabourd, où il faut d'abord chercher le secret des attentats qui couvrirent la France de deuil. » Leur tentative ne fut pas d'ailleurs couronnée de succès ; et, pour n'envisager ici que le point de vue chrétien, faut-il le regretter ? La philosophie matérialiste et impie avait fait de tels ravages dans les rangs de l'aristocratie que si les nobles avaient été ramenés triomphants, c'en était fait pour bien longtemps de l'avenir religieux de la France.

Le Jansénisme doit revendiquer dans le drame révolutionnaire sa bonne part de complicité. Du moment que sa bonne volonté et ses efforts ne suffisent pas à l'homme juste pour accomplir quelques commandements divins, on se résigne d'avance aux prescriptions de l'hérésie ; l'autorité doctrinale du Pape étant discutable, fallait-il se préoccuper de la

juridiction du Vicain 'e Jésus-Christ ? C'est maintenant que l'erreur Janséniste va produire ses fruits amers. Déjà, dans les Cahiers du Clergé, on observait une tendance « à sevrer l'Eglise de France de toutes « ses relations avec la cour de Rome. Le clergé « faisait assez bon marché des droits du Pape... La « constitution civile du clergé était en germe « dans les cahiers du bailliage ■■ . (i) Aussi les Jansénistes dominaient-ils dans le comité chargé de rédiger cette constitution prétendue civile, mais effectivement schismatique pour le clergé de France, qui ne tient aucun compte de l'autorité spirituelle du Pontife romain ; qui s'arroge de supprimer des évêchés et d'en ériger d'autres, de retirer la juridiction aux anciens pasteurs et de la transmettre aux nouveaux.

La France est d'ailleurs peuplée de juristes imbus de principes régaliens. Formés à l'Ecole du droit païen qui, dans la vieille Rome, confondait en un seul le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, on les verra concentrer toutes les fonctions sociales aux mains d'un être impersonnel : l'Etat. L'application intégrale des principes du droit romain sacrifiera nos libertés chrétiennes et violera jusqu'au sanctuaire de la conscience. En sorte que Madame de Staël pourra dire avec raison « qu'en France la liberté est vieille mais le despotisme nouveau. » (2)

(i) Observations sur les cahiers de Bourg-en-Bresse, par M. Frèrcjean.

(2) Cf. La Révolution Française: (Freppel) et Les Légistes: (Coquille).

Il m'a paru utile de consigner ici dans leurs grandes lignes la genèse et l'œuvre de la Révolution française. On comprendra mieux sa douloureuse répercussion jusques dans les bourgs reculés de la Province.

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