CHAPITRE III
Etat religieux de la paroisse pendant la période révolutionnaire. — Le curé d'Ozon assermenté. — Esprit de la municipalité. — Délibérations impies et « dépouillement > de l'église. — Fête du 20 prairial et ses suites.
Les hommes de la révolution, soit que leur pensée solidarisât la religion avec les abus de l'ancien régime, soit qu'ils ne prissent conseil que de leurs principes voltairiens, portèrent au cœur la haine du christianisme. Faire table rase de la foi des ancêtres ; en effacer jusqu'au souvenir, tel est leur dessein. De là le calendrier révolutionnaire avec ses divisions et ses appellations nouvelles.
Pasteur de la paroisse d'Ozon, ce m'est une peine d'aborder ce sujet. Si les événements que nous allons rapporter, déjà consignés dans des documents publics, ne se trouvaient ainsi acquis à l'histoire, nous nous garderions de soulever le voile qui les couvre.
Notons d'abord que le curé d'Ozon fut au nombre des prêtres du diocèse de Tarbes qui souscrivirent à la constitution civile du clergé. Il faut reconnaître néanmoins que, la question du serment mise à part, M. l'abbé Rébeillé ne démérita pas de la religion.
Quant au serment lui-même, s'il n'est pas possible de l'excuser, il y a lieu d'en donner une explication. Ceux-là étaient mûrs pour le schisme sur qui sévissait l'hérésie du Jansénisme. Or, les directeurs du collège ecclésiastique de Tarbes, les Doctrinaires, particulièrement imbus de ce venin, non seulement donnèrent avec ensemble, le père Lacombe seul excepté, le scandale du serment schismatique, mais abusant de leur ascendant sur leurs anciens élèves, égarèrent par leurs conseils une partie notable du clergé diocésain. A ceux qui les consultaient, ils avaient coutume de répondre : « Non seulement vous pouvez prêter serment, mais vous le devez ». Le père Lartigue, professeur de théologie, se distingua entre tous par son néfaste apostolat. La constitution civile, il faut encore le rappeler ici, était inacceptable, non parce qu'elle consacrait le principe de la souveraineté du peuple : le dire serait méconnaître les origines et les chartes successives de notre histoire nationale ; (i) mais parce que, dans les choses religieuses, elle substituait la juridiction civile à celle du pape.
C'est vers la fin de novembre 1790 que M. Rébeillé prêta serment devant la municipalité d'Ozon. Ce serment, il le renouvellera chacune des années de la période révolutionnaire ; en sorte que le 12 brumaire, an IX, les membres de la municipalité, dans une délibération, témoigneront de son civisme,
(1) Cf. Rorb. T. xi, p. 522.
en déclarant que M. Rébeillé a été constamment soumis aux décrets et lois de ia République
Mais en regardant pliis haut que le collège des Doctrinaires, le clergé assermenté trouvait des modèles précieux dans la personne de son évêque, Mgr Gain de Montagnac, ainsi que des vicairesgénéraux et des chanoines. Ils acceptèrent l'épreuve de l'exil plutôt que de déchoir de l'orthodoxie, méritant ainsi cet éloge de Mirabeau, après la noble conduite des députés ecclésiastiques dans la journée du 4 janvier 179 1 : << Nous avons leur argent, ils ont conservé leur honneur ».
D'ailleurs l'immense majorité du clergé français préféra l'exil ou la mort à la honte d'une déchéance. Sur trois cents députés ecclésiastiques que comprenait l'assemblée constituante, on ne compta que soixante-dix schismatiques. Parmi les curés et vicaires de France, 46,000 sur 60,000 refusèrent de prêter serment. (1) Quatre évêques sur cent trente-six tombèrent dans l'hérésie ; six en comptant deux évêques in parti bus .
Depuis longtemps, hélas ! on signalait dans le sanctuaire la décadence et la tiédeur. L'Eglise de France a besoin d'une vigueur nouvelle. Voici que Dieu va la purifier dans les larmes et le sang.
En dépouillant le clergé au profit de la nation, la Constituante avait pris l'engagement de pourvoir d'une manière convenable aux frais du culte et à
(1) Revue du Clergé français, 1" mai 1897.
l'entretien de ses ministres. La municipalité d'Ozon, soit allocation insuffisante du côté de l'Etat, soit bon procédé de sa part, avait dan^ le budget de 1793, majoré le traitement du clergé de 73 livres 10 sols pour le curé et de 60 livres 7 sols pour le vicaire. C'est dire que les tendances du corps communal en 1792, n'étaient pas encore ouvertement hostiles à la relig'ion et à ses ministres. Si donc à dater du mois de ventôse an II, n'affecte l'impiété et ridiculise le dogme catholique, nous savons sous l'empire de quel sentiment. Le Comité de salut public n'a-t-il pas édicté des peines contre les magistrats coupables de mollesse dans leur concours révolutionnaire ? Il est visible que les membres du conseil, sauf deux ou trois exceptions, exécutent, la mort dans l'âme, les arrêté- impies de la Convention ; mais ces arrêts sont néanmoins exécutés.
Le 13 mars 1794 23 ventôse an II) le curé et le vicaire, malgré le débordement d'impiété et de persécution déchaîné en France depuis le 10 octobre, se trouvent encore à Ozon. Mais à cette même date, le conseil général décide par mesure de prudence, « qu'il sera protesté au digne représentant du peu- « pie, M. Monestier, que la municipalité se fera un « devoir d'être toujours soumise aux lois, de veiller « à leur exécution et surtout de congédier les prê- « très et de fermer l'église lorsqu'ils le jugeront à « propos ; — que l'agent natio ire
s chaque fête décadaire un discours dans lequel il « fera sentir que c'est une erreur de croire qu'on ne
« peut faire son salut sans le secours des prêtres ; « qu'on préparera ainsi les esprits faibles et crédules « à se détacher des prêtres ». A cet effet, et en vertu de la loi, il est expressément « défendu à tous x aubergistes et autres de donner à boire pendant la « cérémonie décadaire, sous peine d'une amende de « 20 livres.
Au sein du Comité du salut public où Robespierre lui-même était tenu pour un rétrogade, la passion irréligieuse érigeait en dogme l'athéisme. Trois jours après l'apostasie du clergé constitutionnel de Paris (7 novembre 1793) et en souvenir de ce reniement, une fête fut célébrée dans l'église métropolitaine, transformée en temple de la Raison. Cette déesse Raison était s}7mbolisée par une fille prostituée, placée sur le grand autel de l'église Notre- Dame. Elle y reçut les adorations des membres de la municipalité et de la Convention, mais Robespierre affecta de ne pas y venir.
Les municipaux d'Ozon, jusqu'ici prodigues de promesses au « digne » Monestier et de menaces pour les catholiques, ne se pressaient pas de perpétrer dans la paroisse l'affreuse réalité. Mais dès le mois de mars suivant, 3 germinal an II, ils tremblèrent de différer plus longtemps. « Citoyens, s'écrie k< l'agent national, il y a déjà longtemps que l'arrêté « du représentant du peuple, Dartigoeyte, nous est « parvenu, contenant diverses mesures à prendre « pour le mode d'ensevelir les corps des citoyens v< décédés ; considérant qu'il ne peut plus être al-
« longé, il est très urgent de prendre les mesures les « plus ultérieures. Pour cet effet, arrête ce qui suit :
« i° Le cimetière sera entouré d'arbres sous l'un « desquels sera posée une statue représentant le « sommeil de la mort ;
« 2° Le drap mortuaire sera fait en trois couleurs, -i dont le rouge sera pris d'un pluvial de damas « existant, le blanc d'une des bannières, et pour le « bleu, l'agent national est chargé d'en faire « l'achat ;
« 3° Sur le portail du cimetière, il sera posé un « écriteau où seront écrits ces mots : la mort est un « repos éternel.
« 4° Il sera élevé un autel dédié à la patrie, sous « l'arbre de la liberté. »
C'est sans doute cette séance qui amena le départ du curé et du vicaire. Dès ce jour, et en attendant sa prochaine aliénation, le presbytère reçoit une affectation nouvelle : une chambre sert de salle d'école, et une autre pièce, le salon actuel, est transformée en prison.
La seule présence du clergé paroissial avait contenu bien des écarts. Sitôt affranchie de cette tutelle morale, la municipalité applique enfin la loi spoliatrice et impie, suscitée et inaugurée par la commune de Paris, le 20 août 1792, et confirmée par la Convention. « Le Conseil général, instruit par des voix « indirectes que les prêtres ne devaient plus exister « ny par conséquent l'exercice du culte catholique, « et qu'en conséquence le curé et le vicaire s'étaient
« déterminés à se retirer chacun dans son domicile; « l'agent national entendu, arrête :
« Que le citoyen D., officier municipal et II. L., « agent national se transporteront demain 18 ger- « minai en la ci-devant église pour y prendre et se « saisir de tous les vases d'or ou d'argent qui « pourraient se trouver dans la ci-devant église, « convertie en temple de la raison, ainsi que des « autres ornements servant au même culte. »
Ce n'est pas le lendemain, mais cinq jours après, que les citoyens précités procédèrent à leur triste besogne, assistés de Jean L., maire, et de Jean C, officier municipal. Ils enlevèrent de l'église: « un « calice avec sa patène, un ciboire, un ostensoir, « une petite boëte, le tout en argent ; — neuf orne- « ments sacerdotaux : un rouge en damas, un autre « rouge en laine ; deux ornements blancs en laine : « un ornement demi vert et violet ; un vert en laine ; « un violet en laine ; deux noirs en laine ; un orne- « ment en soye en toutes couleurs ; un en damas à a toutes couleurs et garni partout avec des crépines « d'or ; un pluvial en so}7e en toutes couleurs ; une « lampe et une croix en laiton ; quatre aubes avec « leurs amicts ; trois surplis, deux de lin fin et un < de mousseline ; cinq nappes d'autel ; trois ser- « viettes, deux de lin au terlis, l'autre à l'ouvrage ; « une bannière, les extrémités rouges et le quarré « de damas de Limoges blanc ; une autre bannière « blanche de taffetas simple ; un mauvais linceul « servant à couvrir le tableau dans le temps de la
« ci-devant semaine sainte ; une pièce de mauvais « linge servant à couvrir l'autel ; trois morceaux de « linge qu'on appelait ci-devant lavabos ; une espèce « de vieux linceul déchiré servant à couvrir l'au- « tel. »
Tous ces objets, témoignage expressif de la foi de plusieurs siècles, mais qualifiés par eux < de dépouilles du fanatisme et de la superstition, » sont déposés provisoirement chez le citoyen maire, et quatre jours après, le même conseil général donne mission à l'agent national de les porter à Tarbes à la date précise du 23 germinal, « à charge par lui « d'obtenir du citoyen Monestier une décharge « comme ayant acquitté sa commission. » Le citoyen H. L. remplit fidèlement son mandat.
Maintenant le rêve des impies est réalisé : plus de prêtres, plus de sacrements ni de cérémonies chrétiennes, plus de joyeux son de cloches, un silence de mort règne dans la vallée. Cet état de choses dut attrister les âmes à l'égal d'un deuil. C'est peut être pour en atténuer l'effet que sur ces entrefaites, six jours après la spoliation de l'église, l'agent national fait voter par le Conseil le projet d'acquérir une horloge « pour être placée à la cloche encore existante. » La police passée avec « l'horlogeur » porte le chiffre de 400 livres.
Robespierre n'était pas athée. Il avait toujours la conviction que la foi en Dieu et à l'immortalité de
l'âme demeurait la pierre angulaire de la société. Ayant plaidé cette cause devant la Convention, il obtint que l'existence de l'Être suprême serait reconnue par la loi (7 mai 1794), et que les temples publics seraient dédiés, non plus à la déesse Raison, mais à l'Être suprême. Bien plus, on décréta que, le 20 prairial, (7 juin 17941 toutes les communes de France célébreraient en l'honneur de la Divinité une fête solennelle. De cette cérémonie, à la fois laïque et religieuse, les maires furent les pontifes officiels et l'agent national, quant à Ozon, en devint sans doute l'orateur. Nous n'avons pas retrouvé ce discours, qui dut être à la hauteur des circonstances ; nous ignorons aussi quels chants y furent exécutés. Ce qui est certain, c'est que la cérémonie tourna au sacrilège et à l'impiété.. Ce n'est pas en vain que, depuis plusieurs mois, on surexcite les plus vils instincts. Ils vont maintenant éclater dans une scène d'odieux vandalisme. Au lieu de les contenir, cette fête de l'Être Suprême, ridicule parodie des anciennes cérémonies catholiques, aura pour résultat d'en amener la sauvage explosion (1). C'est un officier municipal, le citoyen D. qui en donne le signal. « Il « s'écrie, jetant un regard horrible sur l'autel et le « tableau : C'est donc ainsi que cela existe ? A bas « tout ça ! Il n'y a pas de Père Eternel ! » Aussitôt « les gens qu'il a à la main, de rage et de furie, « mettent en pièces le tableau fixé au-dessus de
(1) Nous empruntons les dOtails qui suivent aux Arch. des H. P.' série L".
« l'autel, font tomber la chaire, brisent la balus- « trade. » Un bûcher préparé par le citoyen R. F., est allumé devant l'église « pour faire brûler les « images, statues et autres ornements, à mesure « que les complices les lui apportent. » Comme couronnement à ces exploits d'impiété délirante, les héros qui en sont les acteurs, prennent les manches des croix et des bannières, et, parodiant les processions, arrivent jusqu'à la maison commune et se livrent à une manifestation bouffonne devant les officiers municipaux réunis pour délibérer. C'est ainsi que, le 7 novembre précédent, Paris avait vu une horde de sans-culottes se diriger vers les Tuileries en une hideuse procession. « Re- « vêtus d'ornements sacerdotaux, portant à la main « des calices et des ostensoirs, ils se livraient aux « plus indignes manifestations. » (1)
Ces désordres publics durent impressionner douloureusement la partie saine de la population. Ils eurent aussi pour effet de provoquer les indignations du conseil général qui les sanctionna dans une séance régulière, en déclarant leurs auteurs disqualifiés, vandalistes :
TamlalSslc, le citoyen Jacques L., « pour avoir « saccagé les ornements dans le temple de l'Etre
(2) Le Nouveau Taris, par S. Mercier, membre de la Convention. Ch. cxlv.
« Suprême et avoir ensuite participé à les faire « brûler ;
YiiBttliiSfiNtfc, le citoyen Raymond F., « pour avoir « préparé le bûcher qui a brûlé les ornements, avoir « lui-même emporté les cendres à son avantage, de « même que les clous qui étaient attachés avec les « statues ;
Suspect, le citoyen Joseph Lacaze, tisserand, « pour avoir heurté la municipalité après le brisece ment des ornements du 20 prairial ;
Suspect et «IcsoBjéSssaBfii à la floî, Paul B., « pour « s'être révolté contre la municipalité et contre la « garde nationale avec des faux-volants et les avoir « chargés d'injures ;
ISouasaae à (erreur et (rncnsseiir, le citoyen Jacques Laporte, « pour avoir tracassé le citoyen maire, « interrompant ses fonctions où des procès s'en « sont suivis ;
Eg©aaîBsac à terreur, le citoyen Dominique Planté « qui a depuis longtemps heurté les opinions reli- « gieuses, insulté la municipalité dans les rues et ses « fonctions, et le 20 prairial, de rage et de furie, « avoir fait tomber la chaire et brisé la balustrade ;
YantlalSiite, lawsaBBîie à terreur, féï'oee, le citoyen Dominique D, « pour avoir tracassé, les individus de « tous côtés au sujet des opinions religieuse, et le « 20 prairial, malgré l'opinion des citoyens maire et « officiers municipaux, avoir commandé dans l'église « que tout lût mis à bas ;
IIoiMBBtc à terreur, ruBidaiistc, le citoyen Augus-
tin D..., « qui s'est trouvé avec d'autres compli- « ces à faire tomber la chaire et la balustrade ;
$n.epc<*t, sasaB is&tcntioiiB&é, capahlc île tout faire,
le citoyen Pierre Dup., « usurpant les biens ou « autrement, et étant à la veille chaque jour de le « surprendre, s'en garantit par sa finesse ;
Vaiidaîistcs, Paul Soulé et Bernard N., « qui par- « ticipèrent à toutes les démolitions ;
a Tous lesquels seront désarmés de fusils, pisto- « lets, sabres, épées et poudre et balles. » (i)
Mettant à profit la terrible leçon du 20 prairial, les édiles d'Ozon, ni l'agent national, ne songèrent plus à faire de l'église un lieu de réunion populaire. Mais « considérant qu'elle se détériorait et devenait « onéreuse à la nation, ils adoptèrent le projet de la « mettre en ferme. »
A les entendre d'ailleurs, toute idée de restauration religieuse devait être écartée à priori. Les événements des 27 et 28 juillet 1794, en plaçant sur l'échafaudla tête de Robespierre et de ses principaux complices, avaient été salués comme un présage de prochaine délivrance ; les catholiques se prirent alors à espérer que la persécution touchait à sa fin. Mais les esprits forts de la municipalité d'Ozon s'élèvent contre la possibilité même d'une réaction religieuse, et ils font parvenir à Monestier cette profession de foi matérialiste : « Malgré les bruits « sourds qu'on entend que les églises doivent être « rétablies comme ci-devant, les citoyens de cette
(1) Séance du 10 floréal an II, Arch. des H. P., s0.
« commune ne cessent d'aimer la Révolution, et ce « par les exemples qu'en donne la municipalité « chargée de l'instruction publique. Les ci-devant « fêtes de la superstition et vieilles erreurs sont « oubliées. On n'observe que les fêtes nationales ; « la Raison y triomphe, on n'y adore que la liberté « et l'égalité. » (i) Monestier dut marquer un bon point à la municipalité d'Ozon.