CHAPITRE IV
Fondement instable de la morale révolutionnaire. — Divorces. — Tracasseries. — Vol au château.
Les pages qui précèdent ne donnent pas la vision d'une société modèle. C'est que la morale est tributaire de la religion. Elle monte ou décroît selon que la foi chrétienne prospère ou s'affaiblit. Les réformateurs d'alors voulurent l'étayer, en même temps que sur la loi révolutionnaire, sur un enseignement exclusif de toute croyance ; comme si de l'instruction pouvait se dégager une vertu moralisatrice ! C'est là, d'après Spencer lui-même, « une des superstitions de notre époque. » Pour eux d'ailleurs, la culture de l'esprit reste au second plan ; ce qu'ils poursuivent ouvertement, c'est de délivrer les citoyens de tout « fanatisme.» et des vils préjugés. C'est dans ce but quela municipalité d'Ozon «a organisé l'instruction primaire depuis le 13 ventôse an II, qu'une école de filles, sousladirectiou de la citoyenne Jeanne Galiay, de Campan, est ouverte le 25 fructidor an II ; que l'instituteur reçoit l'injonction de puiser dans le Peuple Français les lumières qu'il croira utiles à ses élèves : que les pères, mères, tu-
(1) Séance du 20 vendémiaire an III. Arch. des H. P. séries".
teurs ou curateurs doivent envoyer les enfants sous peine d'être dénoncés et poursuivis comme suspects. Fondée sur ce principe, une société est condamnée d'avance ; elle ne tarde pas à démontrer la banqueroute de la science : « Sans la vertu, a dit Platon, toutes les sciences ne peuvent être que nuisibles. » Il faut à un peuple la protection des lois ; mais la répression des lois ne devient nécessaire que dans la mesure où disparaît le frein moral.
Ce qui revient à Ozon d'avoir débridé les passions, déjà nous l'avons constaté; mais, à un autre point de vue, les moeurs sont à l'avenant. Les rapports signalent plusieurs cas de jeunes filles « frappées de grossesse », et les divorces vont de pair. « Ce que Dieu a uni, disait Jésus-Christ, l'homme ne doit pas le séparer. » A ce précepte divin, le conseil général d'Ozon oppose la loi révolutionnaire. Le 23 thermidor an II (10 août 1794), il reçoit à sa barre « le citoyen Jacques Ant. divorcé de « Marie qu'il avait épousée d'après les conciles et « vieilles erreurs inventées par les callotins, » et « dont le désir est de se conformer à la loi sage, « prudente, avantageuse pour les citoyens et citoyen- « nés faite sur le divorce. » Le citoyen Jacques Ant. est renvoyé « devant l'officier publicq de ladite c commune qui sera tenu de procéder à la dissolu- « tion du mariage en se conformant toujours aux « lois sacrées et respectables que nous chérissons et « que nous déclarons vouloir mourir, s'il le faut, en « les défendant. »
Cet exemple est contagieux. Quatre mois à peine se sont écoulés qu'un nouveau couple, Jean B. et Marianne F. « unis en mariage depuis un an » invoque à son tour « la loi sage, prudente et avantageuse », et le conseil, les arbitres entendus, décrète « qu'il y a lieu à divorce chacun pour ce qui est de « mœurs et de caractère et incompatibilité. L'offi- « cier public est chargé de procéder à la dissolu- « tion du mariage. » Même couplet dithyrambique aux lois sacrées et chéries, (i)
Gà et là dansla Bigorre, on avait assisté à des soulèvements populaires contre les châteaux. Tel le soulèvement des habitants et de la garde nationale d'Escaunets, qui manifestent avec menaces devant la maison seigneuriale de Nicolas de St-Pastou, chevalier de St-Louis, et l'abreuvent lui-même de grossières injures. (2) Nous n'avons pas constaté que de telles scènes -se soient produites à Ozon. Mais que Mademoiselle de Lassus de St-Geniez et sa sœur Pétronille de Beaumont y soient devenues l'objet de tracasseries et d'odieux brigandages, ce n'est que trop certain.
Signalons d'abord le cas des fermiers de la métai-
(1) (( Un membre de la constituante avait proposé le Décalogue pour base de la Constitution française. Sa proposition fut tournée en dérision. Cela devait être dans une assemblée d'où le philosophisme avait banni la raison et le bon sens. » Noies du conventionnel Bouquier.
(2) Arch. du château d'Ozon.
rie dite du Cap Harrou, qui « invoquant une pos- « session immémoriale et les suppressions pronon- « cées par les nouvelles lois, veulent dépouiller le « propriétaire d'immeubles qu'ils ont jouis en son « nom précairement et sous des fermages convenus, « alors que le fermier non sibi sed domino possi- « det. » Mais l'exposante peut produire devant le juge de paix de Tournay et ses assesseurs « des piè- « ces probantes trouvées dans l'étude d'un homme de loy au cy-devant parlement de Toulouse. » (i) Mademoiselle de Lassus gagna sa cause. Par jugement du 28 messidor an III, dont le collationné signé Gachassin, greffier, figure aux archives du château, les juges de Tournay déclarent la cito}'enne Marguerite Lassus, représentée par la citoyenne Pétronille Beaumont, sa sœur, propriétaire de l'immeuble conjesté, règlent les conditions de la récolte, et, du consentement de la citoyenne Beaumont, arrêtent les clauses d'un nouveau fermage.
Mais les dames de Lassus, rentrées à Ozon après une assez courte absence, allaient être soumises au châteaumême à une épreuve autrement pénible. Cette affaire eut un grand retentissement dans tout le pays, et on la rappelle encore dans la paroisse.
Escalade ou effraction, quatre individus, le visage caché par un masque, s'introduisirent dans le château au milieu d'une nuit, et pénétrèrent dans les appartements des Dames de Lassus réveillées en sursaut, affolées. Les brigands, dont deux parlaient
(1) Arch, du château. Mémoire présenté par la citoyenne Lassus.
français, cherchèrent à les rassurer quanta leur vie, disant qu'il ne leur serait fait aucun mal, mais ils déclarèrent cyniquement qu'ils en voulaient à leur bourse. Il n'y avait en ce moment au château qu'une servante pour porter secours aux victimes. Force leur fut de livrer aux bandits une somme considérable.
La servante, Jeanne-Marie, crut reconnaître les malfaiteurs, parmi lesquels elle signala deux individus étrangers à la commune. Son témoignage donna lieu à des arrestations. Mais une contre-enquête se produisit (2) dans le but de prouver l'alibi des prévenus et les contradictions de la dénonciatrice. Cette enquête porte la date du 22 ventôse, an V. Si elle obtint la relaxe des prisonniers, elle ne les innocenta point dans l'opinion. Coupables ou non, ils ont tous abouti à une fin misérable. Le public, se souvenant que 4 bien mal acquis ne profite jamais », a vu dans leur infortune un châtiment de la Providence.
(2) Papiers de la maison Fèvre Picard ,
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