‹ Au pays de l'Arros, Ozon; monographie paroissialeChapitre 6 sur 44 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Site et climat d'Ozon. Ses divers produits. — Différends avec Tournay.

Un jour de printemps, près de la royale Firenze, les rives de l'Arno donnèrent à un célèbre voyageur la vision « d'une corbeille de roses dont les coteaux voisins formaient les rebords fleuris. » Le pays de l'Arros, quand il revêt sa belle parure de mai, est de nature à éveiller dans l'esprit la même illusion poétique. Que de fois, après la sortie du tunnel de Lhez, n'a-t-on pas entendu dans le train ce cri d'admiration échappé aux voyageurs : « Oh ! le joli pays ! »

Mgr de Nérac avait surnommé la vallée de l'Arros « le jardin de son diocèse, » On sait que cette terre, toujours riante et bien ensoleillée, est par excellence le pays des bons fruits ainsi que des meilleurs produits potagers. C'est de l'Arros que viennent dans nos marchés les primeurs de la Bigorre.

Par son climat, autant que par son aspect et sa fertilité, Ozon mérite sa part de cette louange.

Son climat doit être compté parmi les meilleurs delà Bigorre. Son altitude, à l'entrée du château, n'est que de 284 mètres; mais il atteint celle de

Tarbes au dessus de la route nationale. Assis entre deux coteaux qui lui servent d'abri, il s'étage néanmoins à la base de la colline est, et ainsi reçoit, comme d'un promontoire, l'air pur de la vallée, échappe à l'atmosphère humide de l'Arros, et se réchauffe au soleil jusqu'à la dernière heure du jour. Peutêtre n'est-il pas excessif de mettre le climat d'Ozon en parallèle avec celui de Pau.

La vie moyenne y est élevée. Depuis mon arrivée dans la paroisse, j'ai vu maints vieillards franchir les quatre-vingts ans, et l'un d'eux atteindre la centaine. Il est inoui que les grandes épidémies y aient jamais sévi. En 1632, la peste ravagea la ville de Tournay. Le fléau s'y développa avec une telle intensité, la panique y fut si grande qu'il y eut comme un arrêt de la vie sociale. Les notaires n'osant approcher des pestiférés, les interrogent du seuil des maisons, et puis, en toute hâte, rédigent les testaments dans les jardins, sur le bord des rues, à l'angle de la place, près de la chapelle St-Roch, sur le grand chemin de la Caouserie (1) ; souvent, pas de témoins pour les signer. Parmi les apothicaires appelés pour désinfecter les maisons quelques uns cèdent à la panique et se retirent de la ville. Les consuls de leur côté prennent la fuite, et un arrêt du parlement de Toulouse, en date du mois de mars 1632 leur enjoint de rentrer à Tournay et de pourvoir à l'entretien des pauvres atteints de la maladie. (2)

(1) Le nom de Caouserie s'applique soit au quartier soit au chemin lui-même.

(2) Arch. de Toul. B. 518.

La peste fait aussi quelques victimes à Bordes, où des apothicaires procèdent à la désinfection des maisons. Je ne sais si Lanespède paye son tribut à la terrible épidémie, mais des documents attestent que la panique y fut grande et que les habitants < craignaient d'icelle mourir. »

Or, sur tant de manuscrits relatifs à cet événement, lus ou copiés soit au château, soit aux archives du département, soit aux études notariales, il ne s'en trouve pas un seul qui signale à Ozon, en l'année 1632, soit une victime soit un incident du fléau.

Un vieil historien bigourdan, Colomez, a défini Ozon : « une belle terre située à l'orient sur un coteau près de la rivière de l'Arros. > Sans aucun doute, l'auteur du « comté et Pays de Bégorre » renchérirait aujourd'hui sur son antique définition. Nos terres entièrement et mieux cultivées, dégagées ça etlàde disgracieuses touffes d'arbres, offriraient à son regard un aspect plus flatteur ; à la place du vieux chemin qui, du pied du Hourc de Rensou, montait en zig zag vers le presbytère, il verrait se développer en droite ligne la belle route nationale ; elle a fait jaillir du sol, au centre du village, des constructions modernes plus soignées et, soit du côté de Tournay soit du côté de Lanespède, elle s'ombrage d'une double rangée d'arbres, qui impressionnent agréablement le voyageur.

Ozon participe à la fertilité des meilleurs pays de l'Arrostan ou Rustan (1). Un autre auteur du com-

(1) Arrostan (Rostaà), Rostan (Rustan) : pays de l'Arros.

mencement du XVIIe siècle, Mauran, après avoir établi que l'Arros « cottoye dans la Bigorre les villages de Ricaud, Oson, Bordes, Godon Cabanac, Avérède, » ajoute que « ladite rivière arrose les meilleurs et les plus fertiles endroits de l'Arrostan, » et que « les bleds, les vins et les fruits des arbres « sont beaucoup meilleurs parmy ces coteaux qu'en « la plaine, jaçoit qu'ils ne baillent pas la récolte « si abondante ; maisle bétail à lainey est bien plus as- « seuré et n'est si sujet aux maladies que celui que « l'on nourrit parmy les champs, les prés et les lance des. » (i)

Les céréales cultivées sont dans les siècles passés : le seigle, l'avoine, le millet que déjà nous ne retrouvons plus que sur les hauteurs ; le « bled » ou pur froment qui ne se vulgarise que tard et qu'on ne confie qu'aux terres de premier rapport ; le carron enfin ou méteil, surtout le carron. C'est de la farine de Carron, souvent aussi de la farine de milhet, qu'est pétri le pain de nos robustes ancêtres, et il leur communique cette énergie corporelle, cette force de tempérament que leur envient nos générations contemporaines. Les anciens, plus sobres que nous, se résignaient volontiers à cette subsistance primitive, sans en exclure d'ailleurs le bon vin, le vin généreux et abondant de nos coteaux qui, pour eux aussi, était un grand bienfait du ciel : « Le vin « vyeux, disait un de leurs proverbes, les vieux amys « et la vyelle monnoye emportent le prix sur toutes

(i) Somm. Descript. 58-59.

« choses. » D'après un autre dicton, la viande salée faisait alors partie intégrante de tout festin : « s'il « n'y a pas cochon, n'est pas feste. » (i)

Ce n'est que plus tard, vers le milieu du XVIIIe siècle que le milloc ou maïs est importé d'Amérique par les Espagnols : de là le nom de bled d'Espagne qu'il reçoit tout d'abord. Un évêque de Tarbes, Mgr de Poudenx s'employa avec zèle à son introduction dans la Bigorre. — Afin d'en hâter la propagation, à titre d'encouragement, on exempta cette culture du droit de dîme. Mais, après quelques années d'exemption, les décimateurs prétendirent étendre leurs droits au maïs comme aux autres céréales. Les villages de l'Arros : Ozon, Bordes Bernadets, Clarac, Moulédous y répondirentparla protestationsuivante, signée par les consuls et habitants réunis en corps de communauté : «... tous lesquels ont déclaré qu'il « y a tout au plus vingt-deux ans que la marne est « connue et mise en usage dans la paroisse, et que « ce n'est qu'à compter de cette époque qu'ils ont « commencé à semer du maïs ou bled d'Espagne, « et que par ignorance la plupart de ceux qui en ont « semé en ont payé la dixme ; mais ayant appris que « cette espèce de dixme était inouïe et insolite et « que par conséquent elle n'est pas due par le droit « positif ecclésiastique de France qu'autant que les

(i) Même simplicité de mœurs dans a l'accostrement : un capulet, « une iupe avec son corps de cadis, une iupe d'étoupe, deux coëffes de « lin, une paire de chemises, deux tabliers, l'un d'étoupe, l'autre de « rêverie, une paire de bas » entrent dans la rétribution annuelle d'une servante. "Papiers Fevre-Picard.

« décimateurs pourraient prouver l'avoir acquise « par la prescription, encore pour cela faudrait-il, « suivant la jurisprudence constante du parlement « de Toulouse, qu'ils l'eussent perçue sans trouble « pendant trente ans consécutifs sur les deux tiers « des habitants et bien tenans de la paroisse et attendu « que les constitutions se trouvent dans le cas d'ex- « emption de la dixme, il a été unanimement délibéré « et arrêté que tous les habitants sans distinction « cueilliront et emporteront le maïs ou milloc de « leurs possessions sans en rien laisser pour la dixme « et la refuseront constammant à ceux qui la récla- « meront, et si quelqu'un d'eux en un petit nombre « est attaqué pour le payement de cette dixme, la « Communauté prendra leur fait et cause, comme <-, elle l'assume pour elle dores et déjà... » (i)

La pomme de terre originaire du Chili et du Pérou, avait aussi été importée par les Espagnols vers la fin du XVIe siècle. Mais un préjugé qui la faisait passer pour un poison retarda de deux siècles son usage universel en France.

A l'importation successive du milloc et de la pomme de terre dut correspondre le défrichement proportionnel des terres incultes ; elles étaient d'ailleurs assez généralement cultivées dès le milieu du XVIe siècle. Mais dans les temps plus reculés, le pays fut pastoral autant qu'agricole, et des rivalités fréquentes éclatèrent parmi les bergers des localités voisines. Vers 1518, on avait à déplorer entre les bergers de

(1) Et. Gabarrot, reg. [778.

Tournay et d'Ozon des rixes d'une telle gravité qu'elles aboutirent à l'effusion du sang, et plusieurs habitants de Tournay y trouvèrent la mort. D'après la procédure ordonnée par Alain d'Albret, tuteur d'Henri 11 de Navarre, un Mathiii, bastard d'Ozon, fut le plus compromis dans cette lutte tragique, et c'est contre lui que, « l'an mil cinq cents et naii et le quin- « zesme yor deil mes de gêner en la bile de Tarbe, » viennent témoigner les consuls et habitants de Tournay : « los consuls, manans et habitans de Tornay « exposan Mathiû bastard d'Ozon en lo comptât de « begorre haber amortitz cinq ou ses personatges de « lad. bile de Tornay, plusieurs autres batutz.. » (i) Quelques années plus tard, vers 1537, les rapports se trouvent de nouveau envenimés ; mais cette fois le différend se termine à l'amiable : « Les commu- « nautés de Tournay et d'Ozon, ayant eu dispute « pour le pacage, nobles Arnaud de Cardaillac et « Jeanne d'Ozon mariés, prirent le parii des habi- « tants de leur village. On convint d'arbitre, et l'on « choisit Pierre de Noguerio alias de Luperia, et « Pierre de St-Albino, avocats à Tarbes, auxquels « lesdits Seigneur et dame d'une part, et les habi- « tants de Tournay et d'Ozon donnèrent chacun « leurs pouvoirs en trois actes différends. Il fut mis « en principe que consuctudines laudabiles de jure « sunt observandœ, et que la costume ancienne que « no es de memoria de contrari es en lo présent pays « de Guyayne de fer pexe lo bestiau de vesin à vesin,

(1) tÂrcb. de Pau. Série E. 5150.

« cum sunt bœùs, vacces, chevals, gegues, motos, « ouelhas, porcs, crabas, en gardan de fer mal ne « tailhe en camps, vinhes, prats et autres locs pro- « hibitz, sens aucunement estre penherats. » Ms. de Larcher.

Voici, quant à Tournay, la coutume accordée à la bastide par le sénéchal de Toulouse, et confirmée par Philippe IV, l'an du Seigneur 1307 : « Si l'on attrape en ces lieux des animaux, le maître des animaux paiera aux consuls : pour un gros bétail, deux deniers tournois ; pour un porc et une truie, un denier tournois ; pour une brebis, une chèvre, un bouc ou tout autre menu bétail, une obole tournoise à la charge d'ailleurs par le maître de ces animaux de réparer le dommage. »

Page 1