‹ Au pays de l'harmonieChapitre 2 sur 7 · Tt'lOgraphone Poulsen · texte numérisé non relu

Tt'lOgraphone Poulsen

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vail |>;is y avoir de grincements, puisqu'il n'y avait aucun contacl : j<i pensais que des courants electriques peuvenl s'intensifier et qu'avec des courants intensifies, on pourrail mettre en vibration des plaques de resonance de grandes dimensions el dela sorte obtenir des smis puissants.

Cette idee me seduisil beaucoup ; j'enfusme^me enthousiasme, et je me voyais de)ja manceuvranl une petite boite |>;is plus grande qu'un Kodak aveclaquellej'enregistraisdela musiqueau theatre ; puis rentrechezmoi, je mettais ma boite en communication electrique avecdes r^sonateurs 6normes et je reproduisais Irs airs enregistres avec une intensite Idle que Irs vitresen tremblaient.J'appe- Lais cette operation I'agrandissemenl phonographi(|u<', el je revais meme de transmettre mes vibrations par la tel^graphie suns lil.

J'achetai done L'appareil magnetique que je mis a L'^preuve. L<is sons etaienl purs mais faibles. Pour intensilier les courants electriques j'achetai une bobine d'induction.

Avez-vniis jamais joue avec des courants induits ? En (mil cas, jc ae nous conseille |>;is de le {aire. D'abord on recoit n tons moments <\r> scpousses tres desagreables, donl on peut se faire une idee en mettant un doigi sur la masse d'une Rutomobile donl le moteur <'sl en marche el un ptoigt de I'autre main sur In tete d'une des bougies du moteur. Etpuis les courants induits vous louenl (Irs tours pendables avec les appareils de resonance, avec le- diaphragmes qui, dans mon |as, ressemblaient aux diaphragmes des appareils k61ephoniques ; les sons les plus purs 6taien1 trans-

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formes en bruits affreux; je m'embrouillais avec les courants primaires et secondaires, et a chaque instant jaillissaient de tongues, etincelles qui m'efFrayaient et me deconcertaient.

.Ic travaillai avec perseverance, mais je vis que je n'arrivais a i"ien et j'attribuai mon insuccesaux batteries de piles dont je mo servais. En presence de ce resultat, je me demandai si je no ferais pas bien d'etudier la theorie de l'electricite, et j'achetai un ouvrage d'electricite herisse de termes grecs.

Je ne sais pas si les electriciens font expres d'ecrire des livres confus pom- bluffer et se donner de l'importance, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'un Ira i te d'electricite est ce qu'on pout rever de plus rebarbatifel de plus ingrat.

Apres avoir consciencieusement essaye d'assimiler mon fcraite d'electricite, sans d'ailleurs y reussir, il me vinl cependant a l'idee de construire un accumulateur sur unprincipe tout a fait nouveau, et qui me semblait pouvoir donner un courant plus souple et plus man in hie.

On verra par la suite et au recit de mes malliciirs pourquoi je lie suis pas autorise a donner la description de cet accumulateur.

Le premier essai do I'accumulateur a failli me couter la vie, et cela de la facon suivante. Je I'avais posesur line table, el prenanl les deuxfils des poles je les peunis pour voir s'il ne se produirail pas une etincelle. Soudain I'accumulateur bondil an plafond qu'il defonQa avec un bruit terrible et je t'us couverl de debris et do platras.

A.pres m'6tre assure queje a'etais pas blesse, et

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m'Gtre remis de mon emotion, je restai perplexe et, mi1 conformanl a une habitude prise an cours de mes nombreuses pannes en automobile, j'allumai une cigarette et mo mis a reflechir.

Le meilleur moyen tic so tirer d'une panne on plutot de chercher Irs causes <l«' la panne esl de reunir un certain nombre d'hypotheses el tl<1 proceder par Elimination.

Mais cello fois-ci ce moyen ae me ivussil pas, car je ae trouvai pas d'hypothese. Pourquoi eel accumulateur avait-il bondi an plafond lorsque j'avais [erme le circuit? La table etail une table ordinaire en bois blanc, sur laquelle il n'y avail rien d'autre que I'accumulateur. J'eus un moment d'angoisse. Moi, sceptique, j'arrivai a me demander s'il n'y avail pas la quelque intervention mysterieuse, quelque force occulte et diabolique. Je no sais pourquoi a ce moment je revis par la pensee Pickmann, le celebre hypnotiseur, qui, dans une seance nous disail : « 11 n'existe aucun fluide (ju'on puisse transmettre a distance, sauf celui de l'amour. » J'avais crie : « Bravo », ce i|ui m'avail vain un regard courrouce de la pari (rune vieille dame etrangere assise a c6te de moi .

Non, il y avail la mio cause naliirelle qu'il s'agissail Ao trouver. Voyons, me dis-je, quand une pomme tombe dun arbre, c'esl qu'elle esl attiree par le centre de la terre; c'esl Newton <|ui a trouve cela. Tres bien. Maintenani quand un accumulateur bondil au plafond, e'est le confcraire, c'esl done qu'il esl repousse par le centre (\r la terre; mais pourquoi eel accumulateur se-

rait-il repousse par le centre de la terre? That is the question.

J'allumai une autre cigarette <il peu a peu une hypothese se presenta a mon esprit. Mon accumulateur etail construii sur des donnees tout a fait Douvelles. II n'y avaitdonc rien d' impossible a ce que I'electricite qu'il produisait ait une forme nouvelle; el si par hasard ce nouveau couranl Slectrique avait la faculte de repousser le centre de la terre, l'accident qui s'etait produit se trouvait explique par une cause naturelle. Seulement cette hypothese me paraissait toul a fait invraisemblable. J'allumai une troisieme cigarette et cherchai vainement une autre hypothese ; je ne trouvai rien.

Je resolus alors de construire un nouvel accumulateur et de l'essayer encore, en prenant cette tois les precautions voulues pour ne plus avoir d'accident.

Je n'entrerai pas dans les details d'ailleurs superflus d<i mes experiences. Toutefois j'arrivai a la conclusion que mon accumulateur possedait en effet, sous un volume el an poids tres reduits, nne force ascensionnelle colossale, Ian I comme puissance que comme duree.

Je me demandai a quoi cela pourrait me servir an sujel du phonographe. Evidemment a rien. Mais pourquoi ne pas abandonner L'idee du pho- Qographe. Qne force ascensionnelle colossale sons nn volume et poids infimes ; tnais avec cela je pouvais resoudre facilemenl le probleme de la aavigation aerienne, je tenais la fortune et la celebrite. Helas!... mais nanticipons pas.

Plus je songeais a cette id6e d'aviateur, plus i! me semblait que je pourrais resoudreleprobleme sans grandes difficultes car, grace <:" mon accumulates qui supprimail la pesanteur, je pouvais construire un appareil tres peu volumineux n'offrant aucune prise au vent et employer loulc la force (I'iiii moteur a la propulsion de mon appareil; en un mot faire un ballon dirigeable dont (in supprimerait le ballon pour ae garder quo la nacelle sans avoir ;i remorquer contre le vent le volume ^norme de I'aerostal devenn inutile.

11 osl evident que, si j'avais ete raisonnable, j'aurais toul simplement fait breveter mon accumulates el j'aurais tres vite trouve les capitaux necessaires pour faire <le> experiences d'aviation. Mais je craignais <lo me voir voler mon invcul ion : j'avais toujours entendu dire que los inventeurs etaienl exploites, et quo c'etaient des gens d'affaires habiles ef pen scrupuleux qui frustraienl I'inventeur de sa decouverte pour atteindre euxmemes la gloire el la fortune. Je me sentis subitemenl rempli (ruin' ambition demesuree; je voulais frapper un grand coup el m'imposer d'emblee comme le plus grand liomme du siecle. G'est cette ambition funeste qui m'a perdu el qui ma poussea faire des experiences en cachette comme si j'etais un conspirateur. II en est r6sultequeje suis aujourd'hui un exile donl lenom restera loujours inconnu.

J'arrivai pen a peu a une exaltation extraordinaire el je resolus de jouer le toul pour le tout, la gloire immediate ou la mort ignored. Cetait tres bete, je le reconnais maintenant ; aussi bete

que si mi homme tres riche allaitd'un coup jouer

I on le s,i fori line sur un seal numero de la roulette a Monte-Carlo. Et encore ma comparaison n'esf pas suffisante, puisqu'a Monte-Carlo on est arrete par le maximum etqu' on ne peut pas jouer plus <li' 180 francs enplein sur un numero. J'avais atteint un etatvoisin de la folic.

Lorsque j'etais enfant j'avais lu avec passion Vingi mille lieaes sous Irs ?ners <lc Jules Verne. L'idee du Nautilus me revint toui a coup a IVsprit el je voulus imiter le capitaine Nemo qui avail construil son sous-marin avec des pieces detachees commandees separemenf dans des us ines di verses, de sorte qui' chaque usine ignorait a quoi pouvait servir la piece commandee.

Dans men cas le probleme n'etait pas aussi difficile. Comme moteur je me decidai a employer celui de ma vingi-quatre chevaux legere avec son changemenl <le vitesse. Ce moteur (Hail excellent el je Ic connaissais a fond.

II ne nie restail done qua lain1 construire la eoque en forme de torpille e! le propulseur helicoi'dal. Je parvins sans grandes difficultes a dessincr ma torpille qui etail en liuil pieces, sans compter la tourelle de direction, la ported'entree, les tubes propulseurs et les glaces. Un des baquets de la voiture devail me servir de siege. Le propulseur me donna plus de mal, car je le voulais pen encombrant, el je lis la, encore par hasard, une grande invention en ayanl l'idee d'employer deux Inlies hori/onlaux places de chaque cdte de la torpille, el contenant chacun une vis sans fin, comme un escalier en colimaeon. Ces deux lie-

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lices devaienl tourner en sens inverse pour ne [>.i > imprimer <le rotation a la torpille elle-mSme, • ■I devaienl etre reliees rune a I'autre par une chaine avec pignon intermediaire pour renverser le mouyement, de fagon a ce quelles soient solidaires rune de I'autre ef tournenl a la meme vitesse.

L'air devaii 6tre aspire dans mes tubes horizontaux, grace aux helices, el assurer ainsi la marche en avant. In gouvernail que je jugeai pouvoir etre de dimensions assez reduitcs dcvail etre actionne par mon volanl de direction, el pour celaje pouvais me servir en grande partie des pieces <le ma voiture.

Ce que je u'arrive pas a comprendrc, c'esl comment moi, un simple amateur, j ;ii pu sans effort d'intelligence el sans beaucoup de travail reussir (In premier coup un aviateur qui a marche tellemenl bien que je suis aujourd'hui exile el j > i* i — sonnier.

Lorsque jeus termine mes dessins el quejeles i'ii revus el retouches avec soin, je commandai les pieces dans differentes usines. < hi a certainenienl ilTi croire qu'il s'agissail de la coque d'un canol ;i moteur. Ma torpille etail en aluminium el mesui.iit 5 metres de boul ;i bout. Javais prevu une glace a lavanl tie la tourelle pour diriger, une <lr chaque cote, el une sous mes pieds pour voir audessous de moi.

Je choisis alors pour monter mes pieces une petite localite de province que j'avais decouverte "'n faisanl du touring automobile, el j y louai en pleine campagne un hangar ferme oil je remisai

ma voiture, et ou je rassemblai les quelques outils necessaires a l'assemblage et an montage de mos pieces : et j'embauchai pour m'aider dans ce Iravail un ouvrier mecanicien assez borne, que je rencontrai sin- la, route et qui cherchait de I'ouvrage de ville en ville. On trouve quelquefois de ces ouvriers chemineaux. Je lui racontai que je construisais un sous-marin pour la guerre russojaponaise, el ce brave homme n'a jamais pu comprendre pourquoi j'avais etabli men chantier si loin de la mer. Jc lui recommandai le secret Le plus absolu, lui offrant un bon salaire s'il le respectait et menaQant de le congedier a la moindre indiscretion.

Le montage de la torpille et dn moteur se fit sans trop de difficultes, mais je faillis etre arret e d'une facon irremediable par des details auxquels je n'avais pas songe.

D'abord le reglage de 1' elevation. Je me rappelais 1' episode de Faccumulateur qui avait bondi an plafond. II s'agissait maintenant de pouvoir atteindre une grande elevation que je voulais pouvoir pousscr jusqu'a 3.500 metres, et en meme temps d'avoir ce reglage assez delicat pour pouvoir, par exemple, m'elever doucementjusqu'au plafond de nion hangar; et pour cela je fus oblige de I'aire trois reglages distincts et separes. Le premier qui etait fixe a'avail pour but que de detruire la pesanteur de mon appareil avecsonchargement. En plus de cela, je placai sur le volant de direction deux manettes I'une au-dessus de 1' autre, dont Tune, celle la plus rapproehee dn volant, donnait les grandes variations que je completais

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avec L'autre qui donnail les variations minimes. Les relations entreces deux manettes rappelaienl celles (|ui existent entre les deux aiguilles d'une montre. Les essais furenl tres satisfaisants, et j«i mamusai pendanl plusieurs heures a monter du sol ;ni plafond el a redescendre sans choc. Ces essais se f;ii>;ii<'ii[ bieD entendu <'ii I'absence de mon ouvrier.

Ensuite, pour mon couranl electrique special que je baptisai c< courant zenithal », je fis plusieurs canalisations distinctes <'t independantes. Si. i'ii effet, le courani venail a manquer dun cdte, mon appareil aurait peut-etre pu rester en fair, mais alors dans une position chaviree. Cela aurail ete un incidenl facheux et j'aurais perdu mon essence avec le risque de mettre le feu.

La plus-grosse difficulte me fut occasionnee par la necessite de maintenir I'equilibre horizontal. J'avaisd'abord r6ve de navieruer dans I'air comme le poissoD dans I'eau. Je voulais pousser des pointes vers le ciel, el piquer ik's tetes vers l;i terre et, grace a cette idee, j<v metais, dans mon imagination forge un gros succes populaire ;< la revue de Longchamps et au carnaval de Nice. M;ii> je f'u- oblige de renoncer a cette idee pour plusieurs raisons, don! la principale etail les tours que cela m' aurail joue avec I'essence, et surtoul avec I'huile du carter pour le graissage des tetes de bielle. II me fallul done imaginer an systeme de suspension donnanl automatiquement l.i position horizontale, rr qui me couta un mal inlini. Jo ne suis daiileurs pas autorise a decrire

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ce systeme et tout ce que j'ecris en ce moment passera a la censure.

Cette difficulte aplanie,je me heurtaia une autre que je ne suis d'ailleurs pas arrive a vaincre. Je voulais faire mon premier raid aerien pendant la unit, et je resolus de me guider sur le barometre pour I'altitudeet sur la boussole pour la direction. Settlement, je m'apercus qu'en dehors des variations occasionnees par le metal de mon appareil, le courant zenithal affolait la boussole et cela dune facon irreguliere et intermittenle. J'eus beau me creuser la cervelle pour remedier a cet inconvenient, je Ins, a mon grand desappointenient, oblige de constater que la boussole ne pourrait me donner qu'une direction approximative.

Je songeai un instant a me diriger d'apres les etoiles, seulement je ne suis jamais arrive a reconnaitre qu'une seule constellation : celle de la Grande Ourse avec son etoile polaire. Or comme je voulais me diriger vers le siul, j'aurais eu l'etoile polaire dans le dos. J'essayai d'employer un miroir, maisalorsje ne reconnus plus aucune etoile ; et puis je songeai a deux choses : d'abord qu'en cas de temps convert je ne verrais aucune etoile ; ensuite queje n'avais pas un interet special a suivre une direction rigoureusement exacte. Mon projet etait de faire constater ma presence le soir dans ma petite localile de province, de partir mysterieusement la nuit, de me trouver le lendemain matin le plus loin possible au sud, et d'epater ainsi les populations du monde entier par ma performance extraordinaire.

Si j'avais eu I'esprit scientifique, j'aurais fait

one communication sur mon accumulator a L'Acad&nie des Sciences. Si j'avais 6te raisonnable, j'aurais fait mes essais sans tambours ni trompettes, mais <mi plein jour. An lieu de cela, j'ai voulu fairequelque chose d'extraordinaire, el j'y ai si him reussi que personne ne voudra me croire. Je reconnais que je suis rageur de ma nature : el ce <|ui me fail enrager le plus esl de penser que personne ne \;i croire que ce quej'icris m'esl vraiment arrive. Cn monsieur quelconque va s'emparer de mon manuscrit, le signer, et

dire que c'esl lui qui a invente tout cela que

c'esl une ii'uvit d'imagination alors que ce soul mes aventures a moi. Ei cela sera d'autani plus facile que, dans ma folic, j'ai tout fait pour faire disparaitre les preuves. Avani mon .depart, j'ai veudu a la ferraille toul ce <[iii restait de ma voiture, j';ii regie mes affaires d'argenf pour une absence prolongee, et j'ai annonce^ a mes amis (pie je partais pour explorer (les contrees inconnues dans I'interieur du Japon, el qu'ils n'auraienl p,is de mes nouvelles de plusieurs annees. Bien entendu, je comptais annuler lout cela par un succes foudroyant et imm£diat,.qui aurait rempli de mon nom les journaux du inomle enlier. car j'etais persuade demon succes, etjenem'etais d'ailleurs pas trompe.

De sorte qu'apres avoir pleinemenl reussi, mon iKun restera ignore et je passerai pour un mystiliciileur anonyme.

An sujel de I'aviateur, je tloi^ encore ajouter que j'avais donne a mes propulseurs une multiplication enorme. el comme j'etais - 1 1 1 ■ de mon

cdne d'embrayage qui etail tres doux, je comptais marcher en premiere et atteindre, en premiere vitesse, si I'aviateur repondait a mes esperances, [a latitude de Valence on d'Orange, apres toute ane unit de navigation. J'avais employe" cette multiplication parce que cela m'evitait une difficulte de construction, ei je renongai a employer la deuxieme el la troisieme vitesse qui, d'apres mes calculs, auraient cale mon moteur. Quand je dis « calculs » c'est une fagon de parler; i'ai jugecela a vue de nez, car j'estime que dans les inventions les calculs ne servenl pas a grand chose, et qu'on les fait generalement apres coup pour bluffer else donner de l'importance. J'avais nussi augmente de beaucoup la capacite de mes reservoirs d'essence ft d'eau.

Apres avoir acheve mes preparatifs, je previns In proprietaire da hangar queje partirais dans la soiree avec ma voitnre automobile; elle ne se doutail de rien et ne savail pas que j'avais demoli ma voiture. Le soir apres If diner, je pris le cafe avec If maire et plusieurs autres personnes de la localite, pour bien faire constater ma presence. J'allais oublier de dire que j'avais achete, je ne sais trop pourquoi, trois pigeons voyageurs queje logeai dans mon aviateur. Je pris avec moi quelques biscuits el deux litres de cafe froid Ires fori pour me lenir eveille dans mon raid nocturne. .1 .1 \ .! i s, bien entendu, congedie mon ouvrier mecanicien, qui, comme je I'ai deja explique, etait borne el passablemenl abruti.

Comme j'avais regie I'equilibre de mon aviateur a ze'ro avec son chargement y compris mon

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poids, jefus oblige pom- le sortir du hangar de l<> charger de sacs * 1 < ' lest representant mon propre poids. Ceci se passait par une soiree d'octobre fraiche <'l brumeuse, <il comme l<i hangar etail une construction isohSe, personne uassistaa mon depart. G'est d'ailleurs ce que je voulais. Je tirai niDii aviateur dehors; il vinl a moi doucement, comme un enfant, a quelques centimetres du sol. Lorsqueje montai dedans, mon poids supplementaire Le lil bien entendu descendre el poser sur le sol : mais lorscfue je me debarrassai de mes sacs de lest, il retrouva son equilibre flottant an raz du sol.

J'etais (lone pret a partir. Je passa i en revue Ions mes objets el instruments pour m'assurer que je h'oubliais rien, ei non sans emotion je poussai progressivement la manette d' elevation. .Mon appareil s'eleva dans les airs sans aucune secousse. J'observai la montee par l<i barometre el m'elevai jusqu a I' altitude de 1.500 metres, pour parer a loiil accident sur les massifs <l u plateau central; el une fois acette altitude je mis mon moteur <m inarche. J'avais installe une manivelle de mise en marche a portee <ln siege, mais cette fois-ci le moteur partil au contact. Bon moteur.

J'embrayai en premiere et lachai la pedale de &6brayage avec beaucoup de precautions pour ne bas caler le moteur etant donne la grande multiplication (les propulseurs. A ma grande surprise le moteur se mil a emballer meme avec peu de Kaz. .Ic m'assurai a tout hasard que If c6ne de friction nc patinail pas; il tenail lion. Apres avoir bris ma direction a I'aide tie la I>oii><m|(>, j'eus I'ide'e

d'essayer d'embrayer en seconde, ce que j'avais considere comme impossible, vu ma grande multiplication. Le moteur continuait a emballer en seconde, meme avec peu de gaz;je passai alors on troisieme avec le m6me resultat, Le moteur tournail a toute vitesse avec un ronilement regulier.

Comment ne m'est-il pas venu a I'idee que, puisque je marchais en troisieme au lieu de marcher en premiere, comme je comptais le faire, je devais arriver dans la matinee beaucoup plus au sud que je n'avais calcule. Gela m'aurait donne a reflechir, car apres Valence el Orange il y a Avignon et Marseille; puis apres cela il ya la mer et dans la mer on peut se noyer.

Toujours esl-il que je n'y ai pas pense. J'etais d'ailleurs ires absorbe par ma boussole et men barometre. La boussole dansait la danse de Saint- Guy; jem'etais bien attendua des variations, mais pas avec le menu' degre d'hysterie, de sorte que je tenais ma direction par a peu pres.

E\ puis pour le barometreil se produisit unfait auquel je n'avais pas pense du tout ; on ne reflechil jamais assez avant de s'embarquer dans des aventures pareilles. Je voulais conserver rigoureusemenl la meme altitude et je m'apercus que mon aviateur avail une tendance a monter; je tin is par men expliquer la cause qui devait tenir a la diminution du poids de I'essence a mesure qu'elle se consumait et aussi a la diminution du poids de I'eau a mesure qu'elle s'evaporait.

Mon plan etait Le suivant : Marcher toute la nuit dans la direction snd, a I'allitude de 1.500 metres ; au levee du jour descendre ou je me trouverais el

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do preference dans mi endroit habite, de facon a epater la population etfaire parler de tnoi.

J'evitaide regarder par les lucarnes, et surtout par celles de dessous car, chose etrange a avouer pour un aeronaute ou plutot pourun aviateuriste, jc souffre horriblement du vertige, nun tel point que je ne peux pas sans crainte regarder par la fenetre d'un troisieme etage ; pendant toute La unit je ne pus chasser do ma pens^e I'idee <lo L'abime quej'avais sous les pieds ; cela me donnait I'angoisse et cost a cola, jecrois, quo je dois dene pas m'etre endormi. G'est monotone de rester assis les yeux fixes sur une boussole et un baromotre el d' entendre Le moteur ronfler pendant toute une mill sans savoir co qui se passe au dehors; je a'avais pas songe a cela. Quand on coiKluil une auto, lc systome nerveux reste tendu par suite de I'imprevu de la route ; maisdans mon cas lo sommeil me guettait et j'eus lieu de me feliciter d' avoir emporte du cafe tres fort. J'avais oublie do me munir d'un verre, mais je buvais a In bouteille.

J'ai dit qu'au depart la nuit etait brumeuse; seiileinent des que j'eus atteint I'altitude <hv 1.000 inelres j';i peivus les 6toiles, et la niiil resta 6toilee pendant lout mon voyage.

Jo pensais voir les premieres lueurs du jour vers six heures du matin. En effet, n six lieures moins quelques minutes je vis palir les etoiles. Mais il me sembla en meme temps voir devant nioi une masse sombre se decouper sur le ciel. Tout a coup cede masse sombre se colora en rose, et apres quelques secondesd'besitation jecompris;

cetail de lit neige, les Incurs de I'aurore sur la neiqc ; el relic neige etait tout pres de moi cl semblait venir vers moi a unc vitesse effrayante.

Instinctivement je debrayai el serrai le frein o pedale. Gette pedale etaitfolle, il n'y avait pas de frein. Je cherchai le frein a main ; il (Mail absent. Je poussai alors a fond la manette de grande elevation, et je dus faire avec mon aviateur un bond prodigieux dans les airs, ear je me sent is colic et aplati sur mon siege. J'etais trop pres de la masse neigeuse pour songer a faire marcbe arriere et, pendant deux ou trois secondes, j'attendis les evenements, persuade que c'etait la Jin.

J'ai plusieurs fois dans ma vie frole la mort et je n'ai jamais eu mes facultes paralysees. La sensation a etc an contraire plutot agreable. Jamais je ne me suis senti a la fois plus jeune et plus calme ; la seule manifestation physique a etc un leger fremissement des narines. Je m'attendais a une collision terrible; il n'y eut qu'un leger et rapide frolemeuf sur la neige que je pereus sous mes pieds ; j'avais evidemment franchi des montagnes neigeuses et je ne voyais plus aucun obstacle devant moi. Toujours debraye je mis le levier du changemenl de vitesse au point mort.

Je me demandai alors ce qu il fallait faire et dans ma perplexite j'allumai une cigarette. Je no pense pas atout,mais jen'onblie jamais d'emporter des cigarettes. Mon barometre indiquait une altitude de 3.500 metres. Mais qu'y avait-il audessous de moi? La montagne ou la plaine. Le moyen de sen assurer etait de regarder par la dalle vitree que j'avais sous les pieds, mais que

j'ii\;ii> soigneusemeni recouverte d'un niorceau de tapis. Seulement, je n'osais pas regarder : I'idee <lr I'abime m'epouvantait. J'embrayai alors a Qouveau en troisieme el marchai pendant quelques minutes, puis, me remettanl au point mort, me decidai cependani ;i soulever mi coin du tapis, pour jeter un coup d'ceil vers le bas.

J 'etais au-dessus d'une plaine encore peueclairee. Je ramenai la manette d'elevation progressivement el descendis lentemenl jusqu'a ['altitude <l<' 2< M » metres; je lis cela tres lentement, car

hi descente me donnait I'angoisse. J'eprouvais i

sensation analogue a celle qu'on eprouve pendant ladescente dans le tangage d'un paquebot quand un sent le plancher vous manquer sous les pieds.

Je regardai alors de nouveau par la dalle vitree, et descendis a 50 metres ilu sol. J' etais au-dessus d'un tres bean pare. A ma droite il y avail un palais avec un d6me dore, qui me rappelait vague- 111**11 f le pavilion de la Jetee-Promenade a Nice. Je m'aperQus que bien qu'au point mort. mon aviateur marchait encore tres vite a cause de la vitesse acquise. J'embrayai alors en marche arriere jusqu'au moment ou j«' me trouvai arrete au-dessus d'une route, sur laquelleje vis, arrivant vers moi a toute vitesse, une automobile de livraismi blanche, sur le toil de laquelle etaient ass plusieurs personnes. Chose bizarre l'auto ne soulevait aucune poussiere.

Me servant alors de la seconde manette, celle 1 1 ui permettait le reglage minutieux del'elevation, je descendis a six metres du sol el passailatetepar unedes lucarnes de cote.

Un des gens de la voiture me dit alors : « Vous pouvez descendre ici ; vous n'avez rien a craindre. » lis avaient Ions Fair de gens trcs bien, seulement ils portaient des sandales et etaient drapes dans des peignoirs de bain.

Je descendis done et, apres avoir touche le sol, je coupai le courant zenithal, j'arretaile moteur, et. ouvrant la porte, je sortis de mon aviateur pret a tendre les deux mains pour recevoir les ovations que j'estimais avoir bien meritees.

Je me trouvais juste en face de la porte de la voiture delivraison. «Entrezla», me ditcelui qui m'avait deja adresse la parole ; et avant que je fusse revenu de ma surprise, il me poussa dans la voiture dont la porte se referma sur moi. L'interieur de la voiture etait tout en porcelaine blanche. Un des coins etait coupe par une banquette egalement en porcelaine. L'homme me cria alors de dehors : « II ne vous arrivera rien de facheux ; seulement deshabillez-vous completement, mettez-vous tout nu. » Et la voiture partit a bonne allure. Je remarquai qu'il n y avait ni bruit, ni trepidation. On avait lair de glisser.

Je refusai absolument de me deshabiller ; j'etais indigne. Mettez-vous a ma place; je m'attendais a une reception enthousiaste, et on m'enfermait dans une voiture cellulaire ; car il n'v avail pas d'erreur, e'etait l)ien une voiture cellulaire, un vulgaire panier a salade, et non une voiture de livraison comme je l'avais d'abord cru.

G'est toujours drole d'entendre raconter les ennuis qui sont arrives aux autres ; mais, quand cela vous arrive a vous, ce n'est plus du tout la

m&nechose, et je vous assure quo j'etais tres, tres embolr.

Pendant ce trajet on panier ;i salade automobile, je cherchai amettre unpeu d'ordredans mes idees. Je mo demandai d'abord oil jo mo trouvais. D'apres mon projet, jepensaisdescendre la valine du Rhone ; je ne devais done pas rencontrer de montagnes elevees. Puisque j'avais franchi un col aeigeux do 3.500 metres d'altitude, e'est quo j'avais devie do ma route et que j'avais passe sur une region montagneuse, qui no se trouvait pas sur mon itineraire projete; j'ecartai I'hypothese des Pyrenees pour conserver celle des Alpes. J'avais done devie a l'Est a cause du mauvais fonctionnement de ma boussole; j'avais franchi les Alpcs otmo trouvais dans unevallee italienne, et je no sais pourquoi je songeai h la vallee d'Aoste; peut-6tre parce que jene la connaissais pas, et qu'on m'avait dit ytrouver des endroits de villSgiature Ires elegants; et puis peut-etre aussi parce quo cela flattait mon amour-propre de penser que j'avais franchi le massif du Mont Blanc.

Je cherchai ensuite a expliquer la presence do gens Ires bien en peignoir et en sandales, el je trouvai une explication en supposant que j'6tais descendu dans un etablissemenl de cure d'air, un genre d'etablissement Kneipp ou l<i> gens se promenent en sandales el en costume primitif. J'avais d'ailleurs cru remarquer un leger accent italien chez I'homme qui m'avait parle, et donl la \<-i\ 6tai1 agreable et chaude.

Cependant il y avail dans ces deductions des lacunes que je ne m'expliquais pas. D'abord les pei-

gnoirs avaient beaucoup de chic et les sandales etaient tres elegantes. Gommeje cultive lacoquetterie de la chaussure, j'avais tout de suite remarque les sandales qui etaient vraiment tres inti'1ressantes. Or les Kneippistes sont generalement teintes d'ascetisme e1 de puritanisme, ce qui les rend rebelles a toute tendance artistique, et les sandales qu'on porte dans ces genres d'etablissemcnls sont generalement vulgaires et grossieres. II est vrai que j'avais peut-etre a faire a de grands seigneurs italiens qui faisaient de 1'hygiene avec art et coquetterie.

Maintenant quelle pouvait etre la cause de mon arrestation? Jene trouvai qu'une seule explication, c'est qu'on me prenait pour un espion. Gela ne m'efiraya pas beaucoup, car je n'avais pas d'appareil photographique et on ne pouvait trouver sur moi aucun croquis, aucune note.

Cependant il y avait dans ces deductions un point tres faible. Les espions sont arretes par des agents de police. Or les agents de police nontpas Fair de grands seigneurs, et ne se promenent pas en peignoir et en sandales, et les grands seigneurs qui font de I' hygiene en peignoir et en sandales n'arretent pas eux-memes les espions, et ne conduisen! pas eux-memes des paniers a salade automobiles.

Jen etais la de mes reflexions lorsque la voiture s'arreta doucement. L'homme me reitera I'ordre de me deshabiller, et comnie je refusal avec indignation en mcnacant de me plaindre a mon consul, il me repondit qua son grand regret je resterais enferme dans la voiture sans aucune

nourriture jusqu'au moment ou j'aurais obei.

J'etais furieux, ma is toute reflexion faite je pensai qu'il valait mieux me soumettre Si cette mesure arbitraire et vexatoire, quitte a nSclamer plus tard.

Lorsqiie je 1'us completement deshabille la porte de la voiture s'ouvrit. La voiture etait entree a reculons sous une voute <'l j'avais devani in<>i une grande salle sombre dans laquelle jepenetrai. LTne porte massive se referma derriere moi et je me trouvai dans l'obscurite presque complete, bien que les iniirs me semhlassent phosphorescents. Dans cette salle il faisait chaud etcela senlait bon.

An bout de quelques instants, mes yeux s'habituant a l'obscurite j'apercus un banc a ma gauche, ou plutol un divan, car lorsque je m'assis dessus, je le trouvai delicieusement moelleus et frais.

.J'avais passe une Quit blanche, les emotions de iiHui voyage m'avaient brise de fatigue; aussi, des que je m'etendis sur le divan, je m'endormis d'un somnieil profond .

Je ne sais combien de temps dura ce sommeil, mais lorsque je me reveillai j'eus d'abord de la peine a me rappeler ou je me trouvais et ce qui m'etait arrive; tout cela me semblait etrange. Je ressentis aussitdt une faim terrible, et je me demandais comment je ferais pour trouver a manger, lorsque sur une console, en face dune ouverture fermee qui devait etre un monte-plat, j'apercus un plateau charge de victuailles.

La salle dans laquelle je me trouvais etait maintenant eclairee d'une lumierc douce qui semblait provenir de la phosphorescence des murs.

Les victuailles se Irouvaient sur un plateau en or, avec couteau et fourchette egalement en or. G'etait splendide et une petite flamme bleue sortait d'une pointe dans un des coins du plateau. Quand je dis victuailles c'est une i'aeou de parler; il y avait sur le plateau une espece de parfait glace qui ressemblail a un petit ananas d'une drole de couleur, un melange de vert irise et de bleu pastel avec des taches noires.

Cela sentaittres bon ; j'en coupai une tranche el cela se coupait comme une poire bien mure. Ce fruit, car c'etait un fruit, etait vraiment delicieux ; il fondait dans la bouche <mi donnant une impression de fraicheur el de hien-eli'e.

J'avisai mi grand pot en crista! colore, que je croyais contenir <l<v I'eau; maisje m'apercusa ma grande ,j<»i«' qu'il contenait mi excellenl champagne, donl j'avalai plusieurs verres avec grande satisfaction.

Mmi repas termin6,je trouvai sur le plateau un coffrel en or repousse contenanl des cigarettes dmil j'allumai une a la petite flamme bleue, <'l je m'etendis sur l<' divan dans un etat de douce beatitude. En refbSchissanl a ce qui m'arrivait, je me dil (inc debridement je n'avais pas lien de me plaindre. J'etais prisonnier, c'est vrai, victime d'une arrestation arbitraire; niais on me traitail royalement. Je ne gemissais pas sur la paille bumide dr< cachots; j'etais etendu sur un bon divan, on me servail dans de la vaisselle en or, je buvais do champagne, <■( nion cachot qui smfcait l)im etail une grande salle toul en marbre avec il<"> niiirs phosphorescents, ane salle que plusje regardais j > 1 1 1 ^ j < • trouvais splendide. J'avais ;i [aire ;i des gens ayanl du savoir-vivre, s.-ms doute les gens en peignoir de bain, etje pouvais envisager I'avenir >a n > trop d'apprehensions.

J'allumai une seconde cigarette a la petite flamme bleue, ettout en la regardanl je medemandai ce que pouvail bien Stre cette flamme qui sortait dune pointe. Je d^barrassai le plateau de ce qui se trouvai! dessus, je le retournai danstous les sen-, el je restai abasourdi.

J'avais dans les mains un plateau en or repousse : dans le coin etait une pointe d'ou sortait une flamme. Mais aucun reservoir (je m'en assurai . .nil un accumulaleur, aucune bohi n<' : rien, G'6tai1

incomprehensible. El puis je mo mis a regarder ma cigarette, qui a l'examen avait Fair d'un morceau de bois poreux, et qui, comme la premiere, brulait sans faire de cendre.

Je me demandai si par hasard je ne revais pas el pour m'en assurer, je me pincai fortement le bras. An fond c'etait idiot, car, si on reve,onpeut tres bien rever qn'on so pince le bras, et cela ne prouve rien du tout.

Tres intrigue, je me mis a arpenter ma prison, et a un moment donne je passai derriere une espece de rocher phosphorescent qui se trouvait dans le fond, lorsque lout a coup, j'aporeus une ravissante femme couchee qui versait de l'eau dans une piscine.

Je me retirai vivement, car, bien que je ne sois pas generalement incommode par le sentiment de la pudeur, je me trouvai horriblement gene du fait <jue j'etais tout nu.

— Madame, lui dis-jo, je vous presento mes hommages.

11 m'arrive toujours des histoires de ce genre. Chaque fois que je suis impressionne, j'accouche d'une ineptie; ea ne rate pas.

J'avais autrefois un ami qui, quaml on le prosentait a une femme, disait toujours : « Madame, je vous presente mes hommages » ; et je tromais cela tout a fait a coir de In note.

Pourquoi ai-jedit justement cette phrase banale a la femme couchee?

Comme la femme ne repondait pas et qu'elle ne bougeait pas, je supposai qu'elle dormait peut-elrc tout en versant de l'eau. .le lis alors le tour du

pocher pour I'aborder du cdte «pieds», car elle ptail couchee le long du rocher avec le c&te •• tete » a droile. et y> trouvai la, la porte d'une grotte Bans le rocher. Cette grotte etait un cabinet de toilette avec lavabo, etc. ; il y avait aussi des ustenpilesde toilette, brosses, peignes, instruments pour les ongles, [tins des onguents, des pates et ties eaux de toilette. Tout cela etail magnifique.

Je cherchai en vain un vehement pour couvrir 111,1 audite; il a'y avait meme pas de serviettes.

Tout imi etudiant uu pretexte pour engager la conversation avec la femme couchee, je mebrossai les cheveux, faisanf ma raie avec un soin tout parliculier el jeme lavai. L'eauqui sentail bon s'evaporail immediatement, c'esl sans doute pour cela qu'il n'y avail pas de sen iettes.

Int' fois ma toilette terminee je sortis de la grotte el cherchai a apercevoir la dame couchee Bans etre vu moi-meme. Elle versait toujours de I'eau, seulement cela oe ressemblail pas a de I'eau : un aurail dil plutdl des pierres precieusesliquides, let I'eau de la piscine £tai1 pareille ; cela miroitait pe toutes les couleurs. J'allongeai le pied pour m'assurer de la temperature de I'eau; elle etail tiede. Alors, brusquement, je sautai dans la piscine ou je m'accroupis defaconaavoir de I'eau, ou plutut des pierres precieuses jusqu'au cou.

La femme etail drapee dans un vetemenl tres elegant; elle avail les doigts couverts de bagues et etail idealemenl jolie. Elle me regardail en Bourianl el il me semblail qu'elle rougissait.

Je In i adressai la parole. Je ne sais plus exactemeni ce que je lui dis, mais elle ne r£pondail

toujours pas ; elle semblait me suivre desyeux et, par moments, son regard se voilait. Supposant quelle ne comprenait peut-etre pas le franca is, et me sentant devenir un pen hysterique, je me mis a lui faire des grimaces pensanl la faire rire; mais je n'obtins aucun resultat.

Peu a pen je cms comprendre. Cette femrae, car c'etait bien une femme en chair et en os, il n'y avait pas d'erreur, cette femme versait de l'eau en dormant, el elle dormait les yeux ouverts et en phis de cela elle avait 1'oreille dure. Ce devait etre une demi-mondaine amenee a mon intention par le monsieur en peignoir, ce qui me sembla etre une delicate attention de sa part. II n'y avait done pas lieu de me gener.

J'ai d'ailleurs la deplorable habitude de n'avoir de respect pour les demi-mondaines que dans l'exercice de leurs fonctions ; au fond e'est beh\

— Aliens, la petite amie, reveillons-nous, lui dis-je. line faut plusdormir; nous allons causer un peu.

Gomme elle ne bougeaii toujours pas, je voulus lui prendre la main : mais la main resistait. Je lui tatai les bras; la peau elait douce, mais ce n'etait pas une femme, c'etait une statue tiede, et avec cela tellement jolie que j'en devins tout a fait amoureux. J'aurais d'ailleurs du comprendre qu'une femme ne pent pas indefinimerit verser de I'eau d'une cruche, fut-elle en or cisele, sans que cette cruche no se vide. Mais que d'or dans ma prison, mon Dieu, que d'or!

Oui, elle etail vraimenl ravissante dans cette pose nonchalante, avec son regard voile. Et elle

semblail vivre et changer de couleur. Par moments sa peau si blanche semblail se couvrir d'nii auage rose. Cette statue degageait positivement une effluve de tendresse.

Je restai pendant fort longtemps en contemplation devant cette delicieuse creature, tout en faisant coiilcr de mes bras el de mes mains des gouttes d'eau qui perlaienl chacune d'une couleur differente. Je voyais rouler sur ma peau <lrs diamants, des topazes, des emeraudes, des turquoises, des saphirs, des perles nacrees, et je renonQai a chercher aucune explication, pensanl que j'^tais plonge dans un reve delicieux.

Je retournai ensuite dans le cabinet de toilette de la grotte et, regardant dans la glace, m'apercus que j'avais une barbe d'au moins deux jours. Je decouvris deux rasoirs quelque pen rouilles et qui juraient par leur apparence commune avec les autres ustensiles (rune richesse somptueuse qui couvraient le « dressing table » . Je me rasai d'une faQon tout b fait reussie; j'avais la peau en bon elat. Je flanai longuement, et m'arrangeai aussi les ongles que mes travaux d'aviateur avaient mis dans un rial deplorable. De temps en temps je jetais un coup d'oeil a la petite statue aux attaches delicates, qui restait toujours aussi charmante et aussi seduisante. Et puis je restais en contemplation devant les murs phosphorescents de ma prison. An toucher, on aurait dil dii marine, et les phosphorescences etaient dan- lo nuances tendres formant des dessins tres interessants, quoique fondus les uns dans les autres; chose strange, les dessins changeaient cons-

tamment et progressivement. G'etait prodigieux.

Finalement apres avoir mange ce qui restait dc l'ananas bleu et bu ce qui restait de champagne, je m'endormis de nouvcau sur le divan.

Lorsque je me reveillai, un homme etait devant moi ; c' etait celni qui m'avait pouSse dans la voiture.

— Bon jour, Monsieur, me dit-il. Vous sentezvous bien repose?

L'homme que j'avais devant moi etait Ires bien. D'abord je m'apercus que ce que j'avais pris pour un peignoir de bain etait un peplum, un vetement drape tres elegant. II y a des gens qui jugent le caractere d'apres 1'ecriture, d'autres par Jes lignesde la main. Moi, je juge d'apres la physionomie et le son de la voix, et je me Irompe rarement. Je change quelquefois d'opinion apres coup, mais pour m'apercevoir ensuite que la premiere impression etait la bonne.

Gette fois-ci ma premiere impression fut : sportsman, intelligent, puissant, delicat, courageux, bon, charmant, et je vis subitement s'evanouir la ran- Cune que je luiavais gardee au sujet de ravenlure du panier a salade. Je me sentis au contraire cuvahi d'une grande sympathie a son egard. C'esl si rare de rencontrer des gens viaiment bien que cela fait toujours plaisir.

— Je vous apporte,me dit-il, un vetement; cela vous gene sans doute d'etre en etat de nudite. Attendez, je vais'Vous le draper.

G'etait un vetement en soic blanc laiteux, avec liligranes en or et tisse en nid d'abeilles comme I'Aertex Cellular clothing1 de Londres. 11 m'atta-

Al p US DE L II kRMOME 31

cha le vMemenl sur I'epaule avec une superbe agrafe endiamants el emeraudes que jestimai au bas mol a40.000 francs. Je me laissai faire ; j'avais renonce a comprendre.

— Je crois que nous avons a causer, n'est-ce pas, ajouta-t-il. Vous ne seriez pas fache de comprendre ce qui vous arrive?

— Mais evidemment.

— D'abord laissez-moi vous feliciter sur votre passage du col de Deon. C'etaii temeraire, fou, mais admirablemenf execute. .Nous avonscruque vous alliez vous briser sur les glaciers. Vous avez fail un bond formidable dans les airsetavez rase la ueige du col. Franchemenl vous pouviez vous donner mi peu plus de marge sans dechoir. C'esi toutefois a litre de bon sportsman que j'ai le plus grand plaisir a vous serrer la main. Mais dites-moi tout de suite, commenl avez-vous connu l' existence de noire club?

— Pardon, Monsieur, lui dis-je, vous me paraissez charmant, vous m'6tes tres sympathiquej seulemenl je ue comprends pas un traitre moi a toutceque vous me racontez. D'abord ou suis-je? Dans la vallee d'Aoste?

— Comment, vous ne savez pas ou vous etes?

— .Je ue suis p;i> eu ll.ilie?

— .Mais non. vous etes au Club de I'Harmonie; Je vois d'ailleurs que oousne nous en tirerons pas avec cette fagon de causer. Racontez-moi voire voyage e1 jevous expliquerai ensuite ce qui vous arrive ici.

Je lui racontai alors brievemeni commeni j'avais construii en secrel mon aviateur, comment j'etais

parti de nuit ct comment, apres avoir frole la neige du col, j'avais atterri dans nn endroit dont je nc connaissais pas la position, mais que je supposais etre unc vallee alpine sur le versant italien.

Mon interlocuteur visiblement emu me serra fortement les deux mains...

— Ah, me dit-il, vous ne savez pas combien vous me faites plaisir. J'aYais en yous laissant arriver ici assume une responsabilite tres grande. Ainsi vous m'affirmez qu'on ne connait pas en Europe le courant zenithal, et que vousneconnaissiez pas vous-meme l'existence du Club de l'Harmonie ; que c'est le hasard seul qui vous a amene ici, et qui vous a fait franchir le col de Deon.

— Je vous l'affirme, en effet, mais je ne comprends toujours pas.

— Eh bien, mon cher Monsieur, vous etes ici au coeur de l'Afrique. Le Club de l'Harmonie se trouve au centre deTAfrique. Le pays danslequel nous nous trouvons est un plateau entoure de montagnes inaccessibles. Nous vivons ici isoles du reste du monde, et nous ne voulons pas qu'on soupconne notre existence. A Faide de telemicrophones a longue portee, dont dispose notre bureau meteorologique, nous avons entendu votre moteur environ une heure avant votre arrivcc, malgre la vitesse effrayante a laquelle vous avez du marcher. C'etait moi qui etait charge de decider de votre sort. Estimant que, lorsqu'on est menace d'un danger, il vaut mieux le connaitre, j'ai suspendu Taction du voile electriquc pendant votre descente, sans quoi yous seriez arrive tout

de inline, raais a IVl.il de cadavre. J'ai lieu <l<i me feliciter de ma decision, puisqueje sais maintenant que le danger qui semblail nous menacer n'existe pas. Vous seul parmi les civilises connaissez le courant zenithal, vous seul connaissez I'existence de notre pays el ces deux choses demeureronl ignorees du reste du monde.

Mi- demandant si je n'avais pas a faire a un joyeux mystiticateur, je resolus de ne manifester aucune surprised de poser des questions habiles.

— Puis-je vuus demander qui vous etes, lui dis-je.

— Je m'appelle Lysias, et il est inutile d'y ajouter « Monsieur », ce terme etant inconnu chez nous. Vous 6tes deja baptist chez nous du num. de * Martial qui, dans noire langue, veut dire ourson.

— Trop aimable ! Ainsi nous sommes au centre ile I'Afrique et non en Italic commeje le croyais?

— Parfaitement.

— Pourquoi au moment de mon atterrissage m'avez-vous pousse dans une voiture en porcelaine. Pourquoi m'avez-vous fail deshabiller ; pourquoi suis-je prisonnier?

— Vous n'etes pas prisonnier : vous §tes en quarantaine. Gette salle n'esi pas une prison, e'esi une i''lu\ e a disinfection.

— Une etuvc a disinfection ! mais j'1 ne suis pas malade. Je vous donne ma parol.- qu'au moment de mon depart, il n'y avail a ma connais- -ance aucun cas de pest( le cholera en France.

— Vous n*6tes pas malade, mais von- apportez des germes d'infection redoutables pour nous, et

puis vous repandez une odeur nauseabonde qui souleve le ceeur.Cen'est pas etonnant etant donne que vous et vos ancetres vousetes toujours nourris dc choses immondes, et que vous u'avez aucune notion d'hygiene ni de bacteriologie. L'odeur de votre haleine est loin d'etre agreable. Gependant je dois constater une grande amelioration depuis votre arrivee et j'espere dici a quelque temps vous purifier complelement et vous rendretout au moins presentable et inoiTensif, grace aux microbes que je vous fais absorber avec votre nourriture.

— Vous me faites manger des microbes ! m'ecriaije avec terreur. Vous voulez done m'empoisonner?

— Rassurez-vous. Je vous fais absorber de bons microbes qui vont livrer un combat terrible aux microbes funestes dont vous etes iufecte. Je vous montrerai d'ailleurs, mais plus tard, la projection dune goulic de voire sang, et vous assisterez au combat des microbes; e'est tres interessant. Vous ignorez, je le vois, quavec votre facon de vous nourrir vous donnez naissance chaque jour a un nombre incalculable de microbes nocifs.

— Vousm'avez parle de voile electrique. Qu'entendez-vous par la?

— Je vous ai dit que le Club de 1' Harmonic esi un plateau cntoure de inontagnes neigeuses et inaccessibles ne possedant qu'un col, celui de Deon. Le voile electrique est une couebe d'electricite aerienne, juste au-dessous du col de Deon, qui couvre le pays tout entier. Ce voile est pour nous uu moyen de defense; aucun etre animc ne pent le (raverser sans etre foudroye. Le voile electrique nous sert aussi a regler la temperature, a tamiser

le soleil pendant la journee, et a emp&cher le rayonnement pendanl la unit, de sorte que la temperature est invariable lejour commela nuit, d'nii bout de l'ann6e a I'autre. 11 nous sert cnlin a r^gler IV-lat hygrometrique de I' atmosphere de sorte que nous provoquons la pluie pendant quelques heures dans la nuit, et qu'il fait fcoujours beau pendant la journee.

— Qu'est-ce que c'est le Club de I'Harmonie? Pourquoi << < 1 In 1 ► o ?

— Lenomofficiel de notrepays est « La Republique de Deon »>. Mais nous qous sommes formes en club. Tout ce < { 1 1 ' i I y a dans !<• pays appartient an club dont nous sommes tous membres; nous vivons en harmonic: c'est pourquoi nous qous intitulons « Club de I'Harmonie ».

— Combien y a-t-il de membres dans ce (dun de I'Harmonie?

— Environ soixante mille.

— Est-ce que je pourrai elre adinis comme membre?

— Mais certainement.

— Ainsi tout appartient au club? Par exemple le magnifique bijou (pie vous m'avez donne appartient a vous on au club ?

— 11 appartient au club ou plutdt il a'appartient a personne.

— Mais alors la cotisation doit 6tre excessivennuil chere; je serais li-es desireux de devenir membre, seulement, ne prevoyant pas ce qui m' arrive, je crains de ne pas avoir cmporte assez d'argent. Vous m'avez I'air d'etre tous horriblement riches. Tout ce que je touche est en or, vous

me donnez des bijoux de quarante mille francs comme je donnerais deux sous a un pauvre. Je ne pourrai pas suivre votre train de vie; mes moyens ne me le permettent pas.

Le regard de Lysias, que notre conversation avait Fair d'amuser tandis qu'elle me crispait, s'eclaira d'un bon sourire et il me dit :

— Je suis patriarche ; je vous nomme membre honoraire du Club. A partir de maintenant, tout dans le pays vous appartient autant qu'amoi.

Determine a ne pas me laisser blulFer et a rester imperturbable je continuai mes questions.

— Quentendez-vous par patriarche ? Quel age avez-vous ?

— Quel age me donneriez-vous ?

— Je nesaistrop quoivous repondre. Vous avez le physique d'un homme de vingt-cinq ans, et le regard et l'assurance dun homme mur. Je vous donne environ trente-cinq ans.

— J'en ai quatre-vingt-trois.

Cette fois-ci je perdis contenance. Ou bien Lysias mentait, ou bien c'etait a ny rien coraprendre. Car voicila description de Lysias: taille moyenne ; type menu et delicat ; imberbe ; peau mate, douce et fraiche ; cheveux courts, bruns, fins comme de la soie, abondants, ondules ; yeux bleus avec de longs cils ; mains tres int6ressantes, mains d'artiste soignees comme des mains de femme ; pieds aussi soignes que les mains ; voix chaude et velout^e ; regard loyal et courageux ; demarche souple, ondoyante, jeune ; malgre la tenuite des membres et des attaches on devinait des muscles en acier trempe.

Je sentis toutefois que Lysias disait la verite, il parlait d'une facon simple et sincere, je ne lui •mi voulais plus; il m'etait au contraire fcres sympathique. Je conlinuai :

— Comment se fait-il que tout soil en or dans ma prison? Vous ramassez done L'or a la pelle?

— Vous l'avez dit, nous le ramassons a la pelle. Nous avons dans Le pays des montagnes dr gravier d'or, depepites d'or vierge sans melange <le terre on dc rocher; il n'v a qu'a le ramasser. L'or n'a done Lei aucune valeur dans le sens que vous attribuez a ce mot. Chez vous Tor est le symbole de la richesse ; chez nous lor n'esl qu'un metal utile. C'esl le melaldont nous nous servonspresqu' exclusivement; il esl malleable, inoxydable, agreable a l'oeil, et nous avons reussi a le tremper, de sorte que Qosressortsen or trempe soul plus durs el plus llexibles que les voices on acier. Cette abondance d'or esl une des raisons pour lesquelles nous lie voulons pas qu'on soupeonne noire existence. Si on s'en doutait, on nous enverrail d'abord des missionnaires pour qous civiliser (Lysias appuya sur le niol « civiliser »), puis, sous prStexte tli' soutenir les missionnaires, les civilises so rueraient sur notre pays pour nous massacrer ei nous devaliser. II esl vrai que nousn'avons rien a craii ul re ; outre notre voile el ectrique qui oppose une barriere absolumenl infranchissable, nous pourrions avec nos canons electriques envoyer par dessus les montagnes des ondes foudroyantes qui balaieraienl le deserl a 50 kilometres a la ronde. Mais ces moyens de destruction nous repugnent et nous prelerons rester ignores.

Je vois avec plaisir, continua Lysias, que vous vous etes servi des rasoirs de Paul Airin, que j'ai fait venirpar telephone du musee retrospectif des curiosites qui est a L'autre bout du pays. Oh, ne me remerciez pas ; car j'ai fait cela par pur egoisme. Toute notre philosophie est d'ailleurs basee sur I'egoisme, le seul mobile auquel obeissent les hommes. Cela m'aurait repugne de voir une barbe en pore-epic, voila tout. Mais puisque vous allez vivre parmi nous, je vais, si vous n'y voyez pas d'inconvenient, vous faire epiler. Les poils donnes par la nature aux animaux servent a les preserver du froid. Mais ils ne servent a rien chez l'homme qui se garantit par des vetements, sinon a etre mi foyer d 'infection * et ils rappellent d'une facon par trop desobligeante notre origine simiesque. Vous, vous en avez jusque dans les narines, ce qui doit etre fort genant.

— Vous allez vous servir de pate epilatoire ?

— Xon, les poils seront arraches un a un, et les racines seront detruites au galvano-cautere. Ne craignez rien ; cela ne sera pas douloureux. Je ferai passer dans colic salleune onde anesthesique, et l'operation se fera sans que vous le sachiez, mais en plusieurs fois. J'en chargerai deuxjeunes deesses, Verone et Sorrente, qui rn'ont deja promis de s'occuper de vous et qui parlent le i'rancais.

— Vous dites : deux jeunes deesses qui parlent Le francais. Mais est-ce que tout le monde ne parle pas le francais dans ce pays-ci ?

— Mais non.

\. Metchnikoff, Essai de philosophie oplimiste.

au pays dp: l'iiarmonie 39

— Quelle estdonc la langue du pays?

— Lc carthaginois.

— Le carthaginois! Mais comment alors savezvous le francais ?

— Commenl je parle Le frangais? Do la I'acon suivante. II y a environ cinq ans, nos electro-chercheurs paraboliques nous onl fait decouvrir im explorateur l'ranrais. Paul Airin, qui se mourail dans le deserl au pied de la montagne. C'elaitun naturaliste qui, abandonne parses noirs, etaitvenu s'echouer la, a boul de forces. Un peu par pitie el beaucoup par curiosite, nous avons organise une expedition pour Lesauver el L'amenerici. II a vecu trois ansparmi nous el il est mort, ily a environ deux ans, d'une maladie d'estomac. C'est lui qui m'a appris le francais et c'est lui qui a baptise des noms de Verone el Sorrenle les deuxjeunesdeesses (|ui vousserviront de « cicerone » etqui elaienl aussi ses eleves. Paul Airin elait tres inleressanl. niais tout a fait differenl de vous. G'etait un homme de science encore plus laid que vous, I'm, railleur, sceptique, amer, etdepourvu de toute religion, ce qui lerendait tres malheureux ; il n'avait d'autre ideal que la science. Or la- science est un naoyen, mais elle no doit pas etre le but.

— Vous eles done Ires religieux?

— Tres religieux. Seulemeni notre religion s'appelle la philosophic de la beaute, de I'harmonie el de I'amour. Elleesl basee sur la science, el elle

rvolue aveC la science.

— Qu'avez-vous fait de mon aviateur?

— Votre a vi;il cur esl en surele. .Nous I'avons remise dans une grotte. Apres desinfection, j'ai

envoye vos efFets au musee des curiosites barbares.

— Comment ! Au musee des curiosites barbares mon complet de chez Alexandre, ma cravate de chez Con eke et mes chaussures de chez Antoine ?

— Ah! oui, parlons de vos chaussures ;inais elles sont horribles. Le pied no pent pas s'eteridre ; elles relevent du bout ; la semelle est trop longue, Cependant elles sontmoins horribles que celles de Paul Airin qui etaient vraiment ignobles. Mais pourquoi est-ce qu'elles relevent du bout? Cela vous paralyse les muscles du pied ; cela vous force a marcher le ventre en avant en posant le talon par terre et en roulantsur le pied coinine sur une boule.

— Je ne puis vous le dire; je n'ai jamais pu obtenir d'un bottier qu'il me fassedes chaussures qui touchent a terre jusqu'au bout. Tout ce que j'ai pu obtenir, c'est qu'elles relevent moins.

A ce moment, Lysias poussa un fauteuil en bois sculpte (jiii etaitappuyeaumur, etce fauteuil glissa sur le sol jusqu'a mon divan, mais glissa comme un traineausur la glace. Je fus stupefait, car j'avais en vain essaye la veille de bouger ce fauteuil, qui m'avait paru boulonne au sol.

Lysias s'assit a c6te de moi et d'un air confidentiel et naif me (lit: «Paul Airin m'araconte que les femmes chez vous portent des bas». Est-ce vrai?

— Mais oui.

— Lorsque je lui en ai demande la raison, il nfa repondu que leurs jambes etaient trop laides pour qu'elles puissent les montrer. Je ne Tai cru qu'a moitie parce qu'il etait souvent railleuret amer.

Je no repondis pas a cette question de Lysias.

— Tout cequeje vois ici, ]ni dis-je, tout ce que je touche, tout ce que j'entends me semble paradoxal. Les prisons sont somptueuses, l<is ananas sont bleus et pleins de microbes, les cigarettes ne font pas de cendre, tous les ustensiles sont en or, les jolies femmes qui sourient en rougissant sont des statues.

— Ah oui, la statue vivante.

— Les statues vivantes versent des pierres precieuses liquides qui sentent bon, les fauteuils scelles iui sol glissenl tout a coup comme des traineaux, les murs sont phosphorescents el changent de couleur, les jeuues gens comme vous se trouvent etre des patriarches. G'esl a n'y rien comprendre. Franchement, sij'ecrivaisnotre conversation d'aujourd'hui, cela paraitrait absolument idiot.

— Eh bien, vous l'ecrirez; j'ai apporte du papier ct un crayon. Les pigeons que vous avez amenes sont bien des pigeons voyageurs, n'est-ce pas?

— Oui; mais, a propos, que sont-ilsdevenus?

— lis sont a l'eluve de disinfection.

— Comment, eux aussi?

— Mais certainement. II y en a un qui esl deja mort, mais les deux autres sont en bonne voie. Malgre la distance enoriuc qui nous se'pare de la France, onpourrait tenterdeles lacher, maisapres les avoir soumis ;< un regime d'entrainement special et les avoir prepares par de la nourriture intensive.

— Vous allez les nourrirde microbes?

— Non, mais de fruits chimiques.

— Encore un paradoxe. Je vais le noter. Passezmoi le papier et le crayon.

— Mais ce n'est pas un crayon, dis-je a Lysias, c'est un baton pointu en porcelaine artistique.

— II est en porcelaine chimique et . produira, au contact du papier, des radiations bleu marine; nous nous servons beaucoup du procede des radiations.

J'essayai le crayon. II etait moelleux et donnait des caracteres larges, dun beau bleu noir.

— Ecoutez, dis-je a Lysias, si vous me donnez le secret de votre crayon, je vous abandonne mon aviateur. Ce crayon suffira pour etablir ma fortune.

— J'ai pense, continua Lysias, que cela vous interesserait peut-etre d'ecrire le recit de vos aventures et de tenter de l'envoyer en France. Nous reduirons votre manuscrit par la photographie et le tirerons sur pelureavant de leconfier au pigeon voyageur. J'y mets toutefois une condition expresse, c'est que vous ne fournirez aucun renseignement de nature a divulffuer le secret du courant zenithal, que vous ne donnerez ni votre nom ni le nom de la localite d'ou vous etes parti, ni la position geographique de notre pays, position que vous ne connaissez d'ailleurs pas.

— Mais, alors, on ne me croira pas.

— Votre recit passera pour de la haute fantaisie, mais qu'importe; il pourra interesser quand meme. Je ne peux pasvenir tons les jours, d'abord puree que je suis tres occupe a la Faculte des Pedigrees on j'ai voix consultative, et ensuite parce que je suis oblige de passer moi-meme dans une autre etuve a desinfection en quittant celle-ci. Je

AU PAYS DE l'hARMOME 43

reviendrai dans deux ou trois jours; d'ici la, vous aurez Le temps d'ecnre ce qui vous est arrive* jusqu'a present, et je lirai voire manuscrit avant tie le reduire; il passeraainsi a la censure. Je viendrai vous voir alors tousles jours et je vous raconterai L'histoire de noire peuple; je vous expliquerai notre philosophic, et lorsque vous sortirez, une fois votre cure terminee, vous comprendrez que tout ce qui autrement vous paraitrait invraisemblable n'est que la consequence logique des e\Cnements. Quand vous cesserez de travailler a votre manuscrit, ne pensez a rien; laissez-vous vivre. Mangez, dormez, et surtout baignez-vous beaucoupdans I'eau lumineuse ; c'est indispensable pour votre cure.

— L'eau luniineuse m'interesse beaucoup, mais la statue qui la verse m'interesse encore davantage. Je vous avouerai que j'en suis positivement amoureux.

— Oui, elle nest pas mal, surtout l'amphore enoravec dessins en relief, qui est une merveille. La statue s'appelle Siva; elle est I'ceuvre d'un sculpteur mort il y a environ dix siecles.

— Puisque les statues sont sijolies,je suppose que les femmes dans ce pays-ci sunt lies bien.

— Mais certainement, elks soul tres bien.

— Et pas trop farouches?

— Ellessont toutes charmantes.

— Oui. mais, je veux dire pas trop... austeres. Enfin... vous ae comprenez pas?

— Mais si, je comprends parfaitement. Sachez que nous sommes ici au pays de L'amour, an pays ou I'on aime toujours et encore. Seulement,

44 \i PAYS Dl L harmomi:

ciiminc vous niMt's qu'un civilise, e'est-a-dire presqu'un barbare, il ne faul guere vous attendre qu'a des succes d'estime ei de curiositr. Maie nous ferons de aotre mieux pour vous rendre le plus heureux possible. D'ailleurs, vous me plaisez; vous n'etes pas comme Paul Aiiin rebelle a toute vibration artistique. Je devine que, sans que vous puissiez encore les comprendre, les mots d'har-* monie et <lc solidarity amoureuse caressent agr6ablement votre oreille. .)<■ crois que nous pourrons vous faire connaitre la joie interieure »'l provoquer en vous le rayonnemenl d'amour, quoiqtie dans inn' mesure restreinte.

Lysias sortil alors apres m avoir serre affectueusement les deux mains.

II esl inutile de raconter mes impressions ''I jiirs reflexions pendant les lmis jours ou ji* suis reste seul, dautanl plus que j<' oe saurais pas my prendre, carje n'ai jamais en de dispositions lilteraires. Je parlerai seulemenl <h' I'aventure de La moustache.

Lorsque je m'eveillai, le Lendemain matin, je me dirigeai vers le cabinet de toilette poury faire ma barbe, el toul cu marchanl me passai la main snr la figure ; elle 6tai1 lisse comme si jr venais de me raser. Devanl le miroir, j<- restai stupefaii : je n'avais plus de moustache, et cela m'allail tres bien;j'6tais rajeuni ; hurrah! II faui vous dire que j'avais souvenl songe a me raser

completemenl co le les A.me>icains; mais jh6-

sitais pour mi tas de raisons. D'abord, quand on esl completemenl ras§, il esl indispensable d'etre 1 1 m joins l in'- a quatre 6pingles, sans quoi on peui

AU PAYS DE i/hARMONIE 45

etre |>ris pour un maitre d'hdtel <»u pour un cabotin. Et puis on no suit pas d'avance si cc sera seyant; cela depend de la forme de la levre superieure dont on ne peut pas se rendre comply l.int que la moustache <i-l Ik. Si on nest pas bien sans moustache, il faul la laisser repousser el alors, pendant des semaines enlieres, on se promene avec une brosse a dents sur la levre, ce qui est tres laid, et parfoismerne tres g&nant. Unde mes amis s'est rase la moustachea la suite d'un pari. Cela ne lui allait pas. Sa femme etait furieuse. Desquerelles ont 6ciate dansce manage jusqu' alors a peu [ires uni. La vie en commun est devenue intolerable. II a divorce et ue s'en porte d'ailleurs pas plus mill. Voila. .Mais ceci n'a rien a voir avec mes aventures.

J'etnis done epile* et pour loujours. J'avais la peau lisse comme celle d'un nouveau-ne, et cela m a 1 In i t tres bien. Hurrah !

Le lendemain, je n'avais plus de poils a la partie superieure du corps.

Deux joins apres je a'en avais plus auxjambes; je n'avais plus rien de I'homme des bois. J'etais gentil comme un petit bebe.

Le troisieme jour, Lysias revint me voir. Sa visite me remplit de joie. Ce patriarche apportait avec lui un parfum de jeunesse. II etait affable, bien tourne et charmant.

II me dit qu'il allait me raconter Thistoire de son peuple, de sa philosophie et de ses institutions ; que, bien qu'il soit tres au courant de notre maniere de vivre par les renseignements que lui avail donnes Paul Airin, il me poserait encore de nombreuses questions, m'engageanttoutefois a ne noter pour le manuscrit que ce qui aurait trait aux Deoniens. II inengagea aussi a l'arreter lorsque je ne comprendrais pas, et a ne pas craindre de lui faire des objections, ce qui le forcerait a etre plus clair ; que d'ailleurs il chercherait a me demontrer que tout ce qui est arrive au pays deonien, n'etait que la consequence logique des evenements. Je cede la parole a Lysias.

Nous, Deoniens, sommes Cartbaginois d'origine; mais nous sommes de race grecque. Au moment de la prise et de la destruction de Carthage par les Romains, il y a done environ vingt siecles, un groupe dun millier de jeunes gens reussit a s'enfuir dans le desert. La resistance etait devenue inutile et ne pouvait aboutir qua la mort ou a l'esclavage. Ges jeunes gens

etaient tous patriciens, tous beaux, forts et ardents; ils representaient la jeunesse dor.ee de l'6poque. Ils emmenerent avee eux environ un millier de jeunes femmes, leurs compagnes de plaisir, pour la plupart d'origine grecque. Ges femmes, eprises d'un ideal de beaute et d' amour, etaient jeunes, belles et cullivees. lis se firent suivre aussi par des esclaves au nombre d "environ quatre mille. Ces esclaves etaient tous noirs, sauf un, un esclave grec appele Deon, auquel les fugitifs donnerenl la liberte en I'anranchissant.

Deon, qui ctait encore tout jeune, avait ete reduit en esclavage par les Romains. II avail beaucoup souffert chez eux, car il avail un temperament et un caractere irreductibles, et avait de ce fait genii dans les prisons romaines, dans les ergastules. II elail ensuite tombe entre les mains des Garthaginois, qui l'avaienl relativement ltien traite. II nen voulait done pas a nos ancfitres, tandis qu'il avail conserve a I'egard d<>s Romains une haine feroce, qui le hantait unit et jour et qui absorbail toute sa pensee.

Deon etait probablemenl un dc> plus grands genies que le monde ait jamais produits, el si au lieu d'etre esclaveil avail ete patricien, si an lieu de s'enfuir dans le desert il avait regne par son intelligence dans le domaine de la culture romaine, l'histoirede la civilisation aurail peut-etre ete tout autre, et nous Deoniens n'aurions probablemenl jamais existe.

Deon, par sa haute intelligence, par sa force de earactere, par son enthousiasme toujours vivace,

par sa male beaute, s'imposa immediatement corame le chef incontestable et inconteste. Cetait nn homme extraordinaire : nous lui devons tout. II est notre fondateur, noire pere, notre ancetre. Nous v6nero-ns sa memoire ; notre pays porte son nom. Nous sommes issus de Deon; nous somraes Deoniens.

La petite armee deonienne, apres avoir franchi les montagnes de F Atlas et avoir echappe a la poursuite des Romains, erra doasis en oasis, harcelee par les pillards nomades du desert. Je ne vous ferai pas le recit trop long de ses combats et de ses soull'rances. Je reprendrai les Deoniens au moment ou ils vinrent s'echouer au pied des montagnes infranchissables et eternellement neigeuses qui entourent notre pays, diminues en nombre, mourant de faim et de soif, lamentables, extenues et a bout de force. Un seul etait reste bien portant, ardent, joyeux et terrible ; cetait Deon.

II y avait au pied des montagnes de I'eau en abondance et des cactus avec lesquels les Deoniens apaiserentleurfaim. On pouvaitfaire la unehalte, mais on ne pouvait pas y rester. Retourner dans le desert, cetait courir a une mort certaine. La chaine de montagnes paraissait infranchissable etsetendait a perte de vue. Cependant Deon, accompagne de quelques noirs, parvint, a force de recherches opiniatres, a decouvrir le col qui porte son nom, le seul col praticable dans tout le massif. De sa voix puissante qui faisait trembler les echos, il reveilla les Deoniens, les harcela, les insulta, les traita de laches et d'esclaves, et plus par

les menaces que* par les exhortations, paryint a faire franchir le col par ce qui restait de l'armee, par co qui q' etait plus qu'un troupeau sans force el sans volonte. Ce passage Ires dangereux nc s'effectua pas sans de nouvelles pertes, et bon nombre dos notres roulerent dans des precipices effroyables et s'engouffrerent dans des crevasses monstrueuses el beantes.

Mais l'ere des souffrances 6tait terminee et les Deoniens, enarrivant dansnotre pays, se trouverenf en lerre promise, en plein paradis terrestre. Le pays tout entier etait nn vaste jardin arrose par de nombreux coursd'eau limpides. Surdesgazons verdoyants les arbres ployaient sons le poids de fruits succulents. Le climat etait admirable, et il n'v avail pas d'animaux d'aucune espece, pasineme d'insectes. Snr tonte la peripherie se trouvaienl des grottes innombrables et splendides qui entoureni notre pays comme dans certaines de vos villes d'eaux les hdtels entourent le pare central.

Quand vous sortirez, vous verrezces grottes, abso- Lument merveilleuses, doni 1' exploration en detail vous demanderail des annees entieres. Tons les lorrenls do* glaciers qui s»' deversent dans noire pays se reunissent en un large fleuve qui s'appelle le Deon, et ce Qeuveaboutil a ungouffre immense, le gouffre de Deon, dans lequel il se jette pour disparaitre sous terre dans la direction nord. Ce gouffre de Deon, dans une grotte fantastique herissee de stalactite-, esl probablemeni la merveille la plus splendide et la plus impressionnante du monde entier, et Paul Airin estimail la force

molrice utilisable de la chute a quatre fois celle des chutes du Niagara.

Apres s'etre reposes de leurs fatigues, les Deoniens se compterent. II ne restait que 350 blancs, 600 femmes et 3.500 esclaves. Les noirs, comme vous le voyez, avaient mieux resiste a la chaleuret a la fatigue que les blancs, et les femmes etaient reslues plusnombreuses que leshommes, parce qu'elles n' avaient pas pris part aux combats meurtriers que l'armee n'avait cesse de livrer depuis son depart.

Les Deoniens auraient probablement vecu dans une douce oisivete sans les exhortations, les ordres et les menaces de Deon. Son idee fixe, opiniatrc, obsedante etait la haine desRomains. « Attendons le temps voulu, disait-il, le nombre d'annees ou meme de siecles necessaires. Mais notre devoir imperieux, notre devoir patriotique est de reprendre Carthage, d'abattre Torgueil de Rome et ensuite de nous emparer deRome pour devenir les maitres du monde. »

Dans le cerveau de ce geant intellectuel bouillonnaient les projets les plus vastes qui, a 1'epoque, paraissaient absolument insenses, malgre l' influence toute-puissante quil avait su prendre sur les Deoniens. Le genie de Deon etait incommensurable. II a d' instinct etabli les bases, rudimentaires il est vrai, mais incontestables de la science moderne. II a decouvert les lois de la pesanteur et de l'astronomie. II a decouvert la chimie physique, que vous appelez osmonique je crois, et la radiation des corps. 11 a decouvert felectricite et sa transmission aerienne, la chimie biologique,

l'alimentation chimique, les lois de l'hygiene, 1'harmonie des centres nerveux, la physiologie ou science de la vie, la psychologic physiologique, le reflux zenithal, la philosophic de THarmonie, l'education et la transmission des instincts, le rayonnement d'amour, la separation de I'amour et de la procreation et enfin L'utilisation de la force motrice terrestrc.

Le fait suivant vous donneraune idee de l'activite prodigieuse de Deon. II faisait commencer, un mois a peine apres I'arrivee des Deoniens, des travaux pour etablir des turbines destinces a transformer la force motrice des clinics d'eau en electricite et,unan plus tard, des machines rudimentaires, mais muespar I'electricite, commeneaient a creuscr un puits pour aller chercher a plus de 4.000 metres de profondeur la chaleur lerrestre et l,i transformer directement en electricite. Ge projet, qui dot bientot etre .ibandonne, et qui n'a ete mene a bonne fin que plusieurs siecles apres, frisait la folie, puisque nous n'avions pas a l'epoque besoin de force motrice. Le pays regorgeait de fruits excellents et n-ourrissants, et deplus, si nous avions eu besoin de force motrice, nous pouvions nous servir des innombrables chutes d'eau qui se trouvaient partout. .M;ii> D6on obeissail ;i une impulsion d'instinct, a une impulsion de combativite scientifique. II voulait resoudre d'abord le problenie le plus difficile, nous disant qu' apres cette victoire le reste ne seraitplusquun jen il enfants.

Un an et demi apres I'arrivee des Deoniens eclata la guerre des esclaves, guerre terrible qui faillit aneantir notre race. Les Carthaginois, aussi

'62 At' PAYS DE L HARM0N1E

feroces a cet egard que les Romains, traitaient leurs esclaves avec une cruaute barbare, et nous n'arrivons pas encore aujourd'hui a comprendre comment il se fait que pendant toute la civilisation ancienne, il ne se soit pas trouve un seul philosophe pour elever la voix contre cette chose honteuse qui s'appelle l'esclavage. Les esclaves etaient considered corarae ne faisant pas partie de Fhumanite, et nos esclaves furent durement et cruellement menes, notamment pendant les travaux du pnits concu par Deon. lis etaient beaucoup plus nombreux que nous, environ dix contre un, et pousses par un des leurs nomme Neros, qui se revela chef intelligent et done dun rare courage, ils se revolterent. La guerre s'annonca comme terrible et devant se terminer par Textermination d'un des deux partis. Entre nos mains les esclaves avaient souffert; ils voulaient nous faire soufl'rir a leur tour; et puis ils voulaient nous prendre nos femmes. Aucun terrain d1 entente n'etait possible.

Ils etaient trop nombreux pour que nous puissions livrer une bataille rangee, car on se battait a l'arme blanche, et nous etions obliges d'opposer an nombre de nos ennemis une strategic et une tactique super ieures. Cependant, lorsque Deon se precipitait a la tete des ndtres, les cheveux an vent, splendide, magnifique et rugissant comme un lion, tout ployait devant lui.

La guerre dura deux ans el se termina par l'aneantissement de nos ennemis. Les deux ou trois cents survivants, qui parvinrent a s'echapper en franchissant de nouveau le col de Deon, durent perir miserablement dans le desert.

Nous etions vainqueurs; mais la guerre ful, nieurtrierc etla victoire cherement achetee. Nous comptions 350 combattants au debut de la guerre; apres la victoire, ilne restait plus que 50 hommes et 600 femmes.

Malgre ce resullal, Denn, qui depuis le d£but a'avait jamais (''I*'1 blesse", qui n'avail jamais et6 malade, qui n'avait jamais connu un momenl <!<• fatigue, qui restait beau, jeune et resplendissant d'enthousiasme, continua a preacher la guerre contre les Romains, et ue se voyant pas suivi dans ce projet qui semblaif insense, il precha nonplus par la parole, mais par I'exemple. Dks ans apres la guerre des esclaves, Les six cents jeunes femmes etaient meres dequatre mille enfants presque tous issus de Demi.

Vous pourriez me demander commenl on pouv.iit savoir qu'ils etaient issus de Deon. C'esl parce que eel homme etait \\^\ 6tre a part et que ses enfants portaienl sou nom ecrit surleur visage; Nous ne nous ressemblons pas au pays de I'Harmonie, nous avons horreur de I'egalite et nous sommes tous Ires difFerents les uns des autres. Mais le temperament de Deon etail tellemenl vivace, sa personnalite tellement ardente, qu'aujourd'hui, apres viugl siecles, nous lui ressemblons encore. .1*' vous menerai avec quelques-uns de iik's concitoyens devant la statue <le Deon et vous me direz vous-meme : « \<>us ne vous ressemblez pas entre vous, mais vous ressemblez tous a DiMin. » De ces quatre mille enfants il \ "avail un nombre a peu pres egal <le lille> ef de garqons, Les lilies (levinreol meres des I'aee de dix-huit

o4 AU PAYS DE L HARMONIE

ans. Trente-liuit ans apres la guerre des esclaves, nous etions plusde dix-huit mille. Cinquante-six ans apres la guerre, la Republique de Deon comptait plus de soixante-dix mille habitants, presque tousenfants, petits-enfants etarriere-petits-enfants de Deon, et dont un grand nombre etaient en bas age.

Vous remarquerez que la troisieme generation etait issue d' unions consanguines, puisque ceux de la deuxieme generation etaient pour la plupart demi-freres et sueurs et, d'apres les idees que vous avez chez les civilises, ces unions auraientdu donner de mauvais resultats. Mais ces idees ne sont pas justes, et, a condition que les unions consanguines ne soieut pas trop souvent repetees, elles ne font qu'accentuer le type de la race, elles accentuent les qualites et les defauts. II faut supposer que les etres de la deuxieme generation avaient plus de qualites que de defauts, car cette troisieme generation fut de toute beaute, et c'es! a ces unions consanguines au debut que nous devons en grande partie la persistance du type et des qualites de Deon.

Ces unions absolument libres ne donnerent lieu a aucune querelle, a aucune scene de jalousie. Les jeunes gens, domines par la grande figure de Deon, apportaient dans la procreation l'enthousiasme du patriotisme le plus pur ; les jeunes femmes etaient constaminent occupees a nourrir et a elever leurs enfants.

Les fruits croissaient en abondance, et Deon en avait augmente la valeur nutritive par ladjonction de sels chimiques. Les grottes formaient des

AL' I' AYS DE Lfl MiMHMi:

logements sains el presque luxueux. Lessoucisde La vie materielle u'existaienl pas el les jou passaienl heureux en jeux ei eE sports destines a developper La force ei L'adresse des jeunes gens, el en etudes scientifiques el phiLosophiques conduites par Deon lui-m&me.

A cette epoque tournante de notre histoire, Deon avait environ soixante-dix-huit ans. G'esi a peine s'il commencaii a grisonner; il 6tai1 toujours etonnanl de jeunesse et de vigueur et sa voixetait restee puissante et chaude. Mais un changement profond s'etail operedans ses idees el la haine qu'il nourri>s;iit a L'egard des Romains s'etail e"teinte. [lconvoqua unjour Les D^oniens en une reunion solenni'llc et Leur proposa d'abandonner L'ideede I.i guerre contre Les Romains ei de reuoncer definilivi'iii.'iil a quitter le pays. Apres de longues discussions, cette proposition fut adoptee a L'unanimite. Deon prononQa alors un discours memorable donl je vais vous donner une traduction Libre •mi francais moderne.

Voiciles commandementsde Deonason peuple :

« Vous savez, mes entants, avec quelle opiniatrete j'ai d6fendu mes opinions, avec quelle ardeur je vous ai preche la guerre contre les Homains. J'estime toutefois que, lorsqu'un homme s'apercoit quil s'est trompe, son devoir est de le reconnaitre publiquement, et cela avec d'autant plus de solennite qu'il a ete plus absolu dans son dogme.

« Je me suis trompe, car j'ai cont'ondu deux sentiments qui no se ressembleht pas, qui sont memo le contraire l'un de I'autre. J'ai confondu le chauvinisme et le patriotisme.

c Le chauvinisme est au patriotisme ce que la haine est a l'amour.

« Le chauvinisme est la haine du peuple voisin ; e'est l'internationalisme de la haine.

« Le patriotisme est l'amour de son pays et de ses coneitoyens ; e'est la solidarity amoureuse.

« Le chauvinisme conduit a laguerre, a la destruction des peuples les uns par les autres, a la ruine, la desolation et la barbaric.

« Le patriotisme conduit au progres, a la solidarite, a la fusion des peuples et au regne de I'harmonie.

AU PAYS DE I. Fl ARMOME 57

« Le chauvinisme esl inspire'1 par I'instinct de la destruction et de la cupidite.

u Lo patriotisme est inspire par I'instinct de la conservation et de ['amelioration.

« Jo voulais que vous vous empariez de Home afin de pouvoir imposer ma doctrine philosophique au mondc entier. Mais ce nest pas par la force qu'on peut imposer les idees; e'est par I'exemple. Voila ce que je reconnais aujourd'hui.

« Je veux que vous conserviez les magnifiques qualites de combat qui fremissent dans vos ames; ni.iis je venx que vous employiez votre force et votre intelligence a conquerirla nature elle-meme, a conquerir la joie de vivre qui sera voire oeuvre.

« Je vcux que vous realisiez vous-m6mes mi ideal que n'atteindront peut-etre jamais les autres peuples, mais qui leur servira un jour de point de direction, comme I'etoile polaire sert de point de direction au navigateur sans qu'il puisse s'en rapprocher.

" Je suis Dieu, car jamais aucun autre Dieu n'aurait fait pour vous ce que j'ai fait.

« Je suis Dieu el vous etes mes enfants. Et je vous pi'oclame tons Dieux et Deesses.

« Et je proclame Dieux et Deesses Ions vos descendants jusqu'a la fin (!«■> siecles a venir.

« Taut que je vous ai preche la guerre contre les Romains, je vous ai pousses a la procreation; je vous ,-ii dit que voire devoir patriotique etail d'augmenter la population.

« Mais maintenant que nous renoncons a quitter le pays divin que dous habitons, je veiix

quo vous reduisiez la population par voie d'extinction au nombre de 60.000 qui est en harmonie avec l'etendue du pays, et qui ne devra jamais etre depasse.

u Et vous laisserez eteindre d'abord la race de ceux qui ne sont pas issus de moi qui suis Dieu.

« Et je veux que votre race divine devienne toujours de plus en plus belle, de plus en plus noble et ardente. Je veux que le nombre reste fixe, mais que la qualite aille toujours croissant jusqu'a la fin des siecles a venir.

« Et vos homines de science les plus eminents etudieront sans cesse les moyens d'ameliorer la race par la selection, de f'acon a ce que vos corps soient plus beaux, vos ames plus nobles, et vos esprits plus lumineux.

« Unis dans un enthousiasme patriotique sans cesse grandissant, vous poursuivrez l'ldeal de la Beaute, de l'Harmonie et de 1' Amour.

« Et T Ideal ne pent jamais etre atteint car il grandit et s'eloigne a mesure que rhomme s'eleve par l'education.

« Mais la poursuite de l'ldeal est 1<; but le plus noble de l'existence.

« Car la poursuite de l'ldeal embellit le corps, rechauffe le cceur, eleve Fame, eclaire 1' esprit et provoque le myonnement d'amour et la joie de vivre.

« Et vous chercherez a differencier 1' instinct de la reproduction, dela faim d'amour qui est ressentie par 1'organisme tout entier et qui, lorsqu'elle est satisfaite, provoque le rayonnement d'amour et la joie interieure.

(( Chez les animaux lc desir sexuel, on instinct de la reproduction, est presque la seule forme de I'amour.

« Chez 1'hommc, le desir sexuel est an besoin naturel du corps auquel vous donnerez satisfaction dans la mesure voulue, car la souffrance de ce desir provoque des troubles nerveux, fait naitre l'inquietude et la melancolie, el paralyse I'epa- Qouissement de I'etre inconscient.

« Mais vous n'attribuerez au desir sexuel qu'une importance secondaire, celle due a un besoin nature! dn corps.

« Et l'importance du role joue par le d6sir sexuel dans les manifestations de I'amour decroitra a mesureque I'homme s'ele'vera par I'education.

« Vous developperez au contrairela faija dUamour qui est un etat d'ame, une vibration intense et joyeuse des centres aerveux de I'etre inconscient. et qui represente aussi une aspiration vers I'ideal et un espoir d'harmonie des cinq sens artistiques.

« Car la faimd'amour se manifeste par le tlcsir intense de contempler celle qu'on aime, de la voir fcoujoursel encore, d'ecouter leson aimedesavoix et d' entendre le bruissement leger de son vetement, de trembler doucemenl au lonelier de ses mains delicates et de sa chevelure ruisselante, de s'enivrerde son effluve tiede, el de gouter ses baisers tendres et parfumes d'amour.

« Et la non-satisfaction de lafaim d'amourjette un trouble profond dans I'organisme toul entier et pervertit les instincts.

« De la non-satisfaction de la faim d'amour, t& sultc la tristesse, la souffrance d'amour el le de-

sespoir d' amour, et aussi le deperissement de l'organisme.

« Aucontraire, la satisfaction dela faim d 'amour eclaire la vie comme un rayon de soleil, et provoque le rayonnement d'amour et la joie d'aimer.

« Pour celui qui aime, le ciel est plus resplendissant, le corps est plus leger, la nature est plus belle, les gazons sont plus verts et plus tendres, les cimes neigeuses plus etincelantes et plus pures, l'eau du rocher est plus limpide, et la vie est plus douce et plusjoyeuse.

« Et vous aimerez librement et genereuse-^ ment.

« Et 1' amour que vous eprouvercz pour la preferee ne vous empechera pas de ressentir une egale tendresse pour les autres. Vous les aimerez Unites, car elles seront toutes egalement charmantes et adorables, maisvous les aimerez differemment, car elles seront differentes les unes des autres.

« Et vous Deesses,vous n'en aimerez pas qu'un seul a 1' exclusion des autres ; vous les aimerez tous avec tendresse, mais differemment, car its seront tous egalement charmants et magnifiques, quoique dilTerents les uns des autres.

« Celui qui voudrait etre aime sans aimer luimeme se priverait dela plus grande joie qui existe au monde ; il ferait preuve d'avarice ; il voudrait recevoir plus qu'il ne donne.

« Soyez genereux de vous-memes, donnez a profusion, donnez toujours et encore ; et ne demandez rien en echange. La joie consiste a donner etnon a recevoir.

« Soyez genereux, tiers, splendides et magnifiquesainsi qu'il sied a tics Dieux.

« El vniis rayonnerez aussi d'amour pour les Dieux. mais cet amour se manifestera sous une autre forme, sous la forme d'amitie franehe, loyale, tendre, genereuse et desinteressee.

« Ei vous, Deesses, rayonnerez aussi d'amour pour les deesses, mais sous la forme d'amitie franehe. loyale. genereuse et desinteressee.

« El vous ai rez aussi d'amour lesbeautesde

la nature et la beaute dans les arts, les sciences el la philosophic, car vous chercherez en tonics ehoses la beaute et non la laideur; vous cultiverez I'enthousiasme ei nor I'indifference ; vous vibrerez d'amour et non de haine.

« Et vous chercherez la beaute en toutes ehoses, car la recherche de la beaute est un instinct, an elat d'amequi fail naitrele bonheur, alors que la recherche du nial et de la laideur en toutes ehoses esl un etal d'ame qui fait naitre la tristesse et entendre le desespoir.

<■ La beaute esl a la laideur ce que lebien est an mal. ce que la verite esl a l'erreur. ce que 1' amour • •-I a la haine.

« Et vous ne chercherez pas les defauts chez les autres ; vous chercherez et aimerez leurs qualites.

« II ne faut pas critiquer, il faut creer : il ne faut l>as gemir, il faut produire : il ne faut pas rever, il faut penser.

« Et vouS puiserez votre joie dan- le bonheur des autres; et vous chercherez toujours, et par tous les moyens, a vous rendre utiles et agr6ables

lesuns aux autres.La soufFrance d'autruisera une souffrance pour vous, et vouspartagerez entre vous les peines comme les joies, les deboires com me les esperances, car vous vivrez en harmonic.

« Et vousaimerez librement et genereusement, mais vous separerez la procreation, de l'amour.

« L'amour est un etat d'ame ; la procreation est un devoir d'etat.

« Le but de la procreation doit etre l'amelioration de la race, et c'est aux homines de science les plus eminents que vous confierez le devoir d'elaborerleslois de population.

« lis etudicront sans cesse les moyens les meilleurs pour reglementer la procreation sans entraver le plein epanouissement de l'amour dans sa forme la plus complete.

« Et vous separerez les instincts du raisonnement conscient, car les instincts n'obeissent pas naturellement au raisonnement conscient.

« II semble cxister en nous deux etres distincts ; Fun inconscient, instinctif, genereux, qui se revele par les instincts ; l'autre conscient, philosophique et imaginatif, qui se revele par l'intelligence consciente.

« La culture de l'etre inconscient fait naitre la conscience instinctive1. Mais cette conscience dont le raisonnement sera inconscient restera instinctive.

« La culture intellectuelle de l'etre conscient doit avoir pour but la revelation do la bcaute en toutes choses.

« Par la selection et l'education, il existera entre

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