‹ Au pays de l'harmonieChapitre 5 sur 7 · Dr Roux, V Instinct rC Amour · texte numérisé non relu

Dr Roux, V Instinct rC Amour

« Je suis Dieu.

« Je suis le Dieu ancetre, le Dieu barbare, le Dieu de force, de puissance et d'enthousiasme.

« Et vous conserverez et developperez ces qualites de force, de puissance et d'enthousiasme.

« Mais par la selection de la race, par F education de Tame, et en verlu du principe de revolution, vous ajouterez a nics qualites des qualites que je ne possede pas moi-meme, des qualites de douceur et de delicatesse, resullats de la culture.

« Issus de sang pur, vous resterez purs sangs et el vous ne laisserez pas contaminer votre race.

« Et dans les siecles a venir vous serez a la fois puissants et delicals, intelligents et bons, combatifs et courtois, courageux et tendres, elegants et simples, cultives et sociables, sportsmen et intellectuels, patriciens et savants, viveurs et philosophes, artistes et artisans.

« Vous serez a la fois homines de science et idealistes, car vous etudierez la matiere pour la connaitre, la dominer et Tasservir.

(( Mais la science ne sera pas le but; elle ne sera qu'un moyen.

« Le but sera la poursuile de Tideal de la beaute, de l'harmonie et de 1' amour.

(( Et les dieux evolueront vers les arts, les sciences et la philosophie.

<( Et les deesses evolueront vers les arts, 1' education des jeunes et 1' organisation des fetes.

« La culture des arts sera commune aux deux sexes.

« Et ces principes queje vous donnejeles puise dans le meilleur etleplus profond de mon ame.

<( Mais en vertu du principe * I * * revolution, la verite d'aujourd'hui peui devenir I'erreurdedemain.

« C'est pourquoi si. par la suite, un dieu vous expose une erreur dans les principes que je vous donne, vous ne le montrerez pas au doigt, mais vous le venererez comme un bienfaiteur, car eelui qui demontreune erreur enseigne de ce fail une verite.

« Et vous n'aurezpas la foi, vous ne croirez pas sans comprendre ; vous no craindrez pasde discuter les principes que je vous donne, carde la discution la verite ressorl plus eclatante.

« Ce n'est pas la verite qui s'effondre sous la logique : c'est l' erreur.

« Une doctrine philosophique pour e"tre vraie doit etre basee jusque dans ses moindres <let;iils sur le raisonnement scientifique.

« Et vbusne chercherez pas a donner au progres une marche trop rapide, car de la revolution uali la reaction; c'est de revolution que nait le progres.

« Ei les principes que je vous donne vous servirout de religion et vous n'aurez pas d'autre religion que celle de la beaute, « 1 < ■ rharmonie el de L'amour.

« Car celle-la seule est vraie; celle-la seule procure l,i joie el le bonheur pour lou> egalement.

« Et vous cel^brerez le culte divin dans des temples splendides el magnifiques.

« Vous y celebrerez votre pro pre gloire, car vous fetes tons dieux el deesses fusionnes en un seul Dieu par l.i religion de la beauts, de l'harmonie ei de l'amour.

« Et dans la somptuosite du service divin

qui evoluera avec le progres, vous exposerez les splendeurs de vos conqueles arlistiques el scientifiques.

« Et vous unirez vos voix pour eelebrer voire gloire. Les melodies adorableschantees par chaque voix senchevetreront dune facon complexe et inextricable pour former ensemble une harmonic grandiose et joveuse, aussi noble et aussi pure que la neige eternelle des hautes montagnes, aussi douce et aussi tendre qu'une caresse d'amour, aussi riche et aussi chatoyante que Teclat glorienx d'un coucher de soleil.

« Vous celebrerez le culte divin la tete haute, magnifiques et fiers. Vous vous sentirez grandis en contemplant le passe, et tremblants d'emotion en contemplant les cimes escarpees de l'ideal qui vous restent encore a gravir.

« Car l'ideal n'est jamais dans le passe ; il est toujours dan^ I'avenir.

« Et lorsque le jour sera venu, vous revelerez au reste du monde la verite dont vous serez la consecration.

« Et vous ne coniiaitrez pas La satiete de la joie, car voire joie naitra de la poursuite de l'ideal, et T Ideal grandit et s'eloigne a mesure que rhomnie croit sen approcher.

« II estaussi impossible d'atteindre 1 Ideal que de sunder le mystere de l'lnfini, c'est-a-dire de connaitre Tlnconnaissable.

« Et vos ames sont immortelles car elles continueront a vibrer toujours plus nobles et plus hautes, plus ardentes et plus fieres dans les ames de vos descendants. »

Lysias s'arr£ta quelques instants puis repril :

Depuis ce temps-la notre pen pic n'a pas eu d'histoire autre que l'histoire du progres et de la civilisation pour arriver a. Fharmonie. Toutes les predictions de node prophete se sont aussi pleinenicnl realisees que si elles avaient ete ecrites apres coup. Les Deoniens ont vecu sans gouvernement et presque sans l<>is. In reglemeni rappelant les reglements interieurs de vos grands cercles a Mil'li : el encore, ce reglemeni n'a pour ainsi dire jamais ete" applique.

II ya toujours eu une grande surabondance de toutes choses; le sentimentde la solidarity amoureuse a toujours regne eu juailre. Gela s'explique aisement, car nous etions, tic naissance, combatifs el ardents, <■! le travail a toujours 6te chez nous agreable et interessant.

Apres la mortde Deon, quelques querelles eclaterent de temps a autre, maiscela seulement pendant deux mi trois generations. Ces querelles furent sans importance, car dun commus accord les Deoniens s'efforcerent oon seulement de les calmer et deles dissiper, maisd'en faire disparaitre jusqu'au souvenir.

An drdiul. tout etail ;i cr6er, toutes If- machines t'-taieni ;i coustruirc. Aussi les progres furenl rela-

tivement lents. Mais les Deoniens mirent a leurs travaux un tel enlhousiasme, ils s'etaient par leur religion si bien solidarises avec les generations qui devaient les suivre et dans lesquelles ils sentaient que vibreraient leurs propres Ames, qu'apres les premieres difficultes surmontees, les progres marcherent a pas de geants, et nous sommes arrives aujourd'hui a un etat de choses qui probablement vous paraitra invraisemblable.

Mais cet etat de choses ne vous paraitra invraisemblable que si vous ne reilechissez pas. Car songez au passe ; comparez ce qui depuis vingt siecles s'est passe en Europe avec cequi s'est passe

Pendant que vous avez detruit, nous avons cree.

Lorsque la civilisation romaine s'est effondree sous la poussee formidable des Barbares, 1' Europe s'est trouvee plongee dans la nuit noire de la desolation et de la sauvagerie.

A la meme epoque nous marchions de I'avaut dans T opulence et la splendeur.

Notre religion etait optimiste, alors que la votre etait pessimiste.

Alors que nous nous etions eleves nous-memes au rang de dieux intelligents et bons, vos ascetes, vos ermites couverts de vermine vivaient dans des cavernes, se nourrissant de racines quils deterraient avec leurs ongles et se ravalaient au niveau des animaux pour plaire a un Dieu qu'ils declaraient etre un ideal de bonte et de douceur; et cependant ils ne cessaient de redouter avec terreur les coleres et les vengeances de ce meme Dieu.

Nos philosophes nous enseignaient la fierte et l.i joie.

Yos pretres vous enseignaient l'humilite el la crainte.

Nous lull ions ensemble et .'i rangs serres pour le progres ei Le bonheur.

Vous luttiez isol&nent on par groupes dans le 1ml de vous nuire les uus aux autres ou <le vous detruire les uus les autres, toujours pousses par l.i crainte on la cupidite et jamais par I'enthousiasme.

Et lorsque par exception vous luttiez avec enthousiasme, le bul etait la guerre, c'est-a-dire le lull t'liiil de voler, piller, bruler, saccager, detruire • ■I tuer vos semblables.

Et, ce qui a nous, Deoniens, nous parail leplus triste dans Ionics ces guerres, ce a'esl pas seulenu'iit les monceaux de cadavres resultanl de ces luttes, ce n'est pas I'horreur soulevee a I'idee de tous ces jeunes gens beaux el courageux s'entr'egorgeanl sans motif d'animosite, ^^ n'est pas les mines, les larmes et la desolation, maiscesl surlout le sentiment de haine soigneusement attise etentretenu, e'est la haine erigee au rangdevertu patriotique.

Chez nous les grandes vertus patriotiques sont l.i bonte et l' amour.

C'est la lininc et le besoin <lc detruire (|iii chez vous on! absorbe la plus grande partie de votre combativite depuis \ ingt sieclcs.

(Hie/ iKui- la combativite, a an degr^bien plus intense, n 6te employee ;'i creer et ameliorer.

Vous avez fait de la vie une expiation.

Nous en avons fait une joie.

Vous avez fait de la terre une vallee de larmes.

Nous avons fait de notre pays un jardin resplendissant de beaute, d'harmonie et d'amour.

Vous avez declare que le corps etait une guenille.

Nous en avons fait une ceuvre d'art.

Vous avez sanctifie la malproprete physique.

Nous avons fait de la proprete une vertu patriotique.

Vous avez cherche a eteindre et a humilier les instincts.

Nous les avons cultives et diriges pour les 6panouir et les rendre utiles.

Chez vous, pendant le moyen age et les siecles qui ont suivi, le peuple a gemi sous Foppression. Les seigneurs etaient hers de leur ignorance et meprisaient le travail. Leur bonheur etait de delruire et non de creer. Les rues des villes etaient des cloaques et les chemins de campagne des coupe-gorge. La culture des seigneurs etait a peine un vernis superficiel; ils portaient des vetements de soie et de velours, mais ne portaient pas de linge et ne connaissaient pas F usage du savon.

Lorsque chez vous les premiers homines de science ont tente leurs essais timides, ils ont ete traques, poursuivis et souvent martyrises et condamnes. On les a accuses d'etre inspires par le diahle.

Alors que vous faisiez de Satan l'esprit du mal nous en faisions l'esprit de la vie, le symbole du progres et de la joie de vivre.

Nos hommes etaient lous beaux, intelligent,

fiers, ardents, nobles et bien portants, et cependant nous clioisissions pour la selection de la race.

Chez vous les gouffres causes par les guerre s el les epidemics out ete combles par La procreation de tous, y compris les serfs, les manants, les vilains, les miserables, les phtisiques, les rachitiques, les alcooliques, les ventrus, les congestionnes, les degeneres, les neurastheniques, les alienes, les idiots et les imbecile-.

Alois que vous vivie/ sous le regime de I'autorite, c'est-a-dire de la hierarchie de I'esclavage, oil le noble insulte le serf pour courber ensuite l'echine comme un valel devant un dignitaire de eour qui lui-meme porte, en signe de servitude. inn1 (de brodeedans le dos, nous£tions tous libres el nous vivions en harmonic

Alors qu'agenouill£s et rampants comme des esclaves, vous trembliez devant les coleres chroniques d'un Dieu enigmatique et que vous acceptiez, avec humilite et resignation, ses vengeances aveugles qui frappaient souvent I'innocent pour le coupable, nous nous etions eleves nous-memes an rangde dieux et de deesses, fiers, splendides et magnifiques, resplendissants de beaute et jd'amour.

Alors que vos revolutionnaires revenl de supprimer l;i richesse, nous avons supprime la pauvrete ei nous vivons tons dans la splendeur.

Alors que vos egalitaires rGvenl de niveler par le bas, nous avons harmonise dans le niveau le plus Sieve possible.

Alors que vous croupissiez dans les bas-fonds marecageux de I'ignorance et <\>' la superstition,

nous gravissions les cimes etincelantes d>un ideal tie be ante base sur la science.

Notre vie est chatoyante, magnifique et simple.

La voire est terne, mesqnine et compliquee.

Et cela parce que vous n'avez pas d ideal, parce que votre philosophic est pessimiste au lieu d'etre optimiste, parce que si vous etes souvent des heros au point de vue physique, et quelquefois au point de vue moral, vous etes generalement des laches au point de vue philosophique; vous n'osez pas esperer; vous n'osez pas croire a la possibility du bonheur sur terre. On vous a fait croire que la recherche du bonheur etait degradante. Vous etes paralyses par des prejuges, des sentiments d'instinct qui sont contraires a fa logique, et vous n'osez pas approfondir. Vous avez la foi ; vous croyezsans comprendre, sans cherchera comprendre etvous en etes tiers parce qu'on vous a persuade que la foi est une vertu. Vous ne croyez pas avec le cerveau, vous croyez avec lamoelle epiniere.

Votre prophete vous a dit : « Aimez-vous les uns les autres », et vous n'osez pas aimer. Chez vous la bonte passe pour ridicule et l'amour est souvent considere comme criminel. Votre admiration se porte vers ceux qui savent dominer, hair et detruire. Et vous n'avez en aucune facon le sentiment artistique de l'harmonie en toutes choses.

Vous allez voir chez nous ce qu'un peuple pent devenir lorsqu'il est guide par un ideal eleve.

Nous realisons en chair etenos un ideal que n'ont merne pas reve les dieux imaginaires de FOlympe. Nous sommes ce qu'il y a de plus beau et de plus

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parfail dans la nature entiere. Nous representons le triomphe <lr la vie. Nous representons le triomphe d<' la beaute, de I'harmonie et de I'amour. Nous nous adorons nous-memes, car nous, Deoniens, sommes lous des dieux el des deesses.

En parlant ainsi Lysias me paraissail transfigure et grandi. Malgre ses formes delicates el elegantes, il me donnail I'impression d'un geant. Sa voix chaude vibrait avec ampleur; il avaii le geste large el magnifique et ses yeux bleux scintillaient comme des diamants. J'etais emu et fatigue, et mesyeux out certainement dume fcromper, ear je voyais Lysias baigne dans une aureole de lumiere tremblotante.

— Eh blen, me dit Lysias d'une voix plu> douce, je vous ai fatigue, n'est-ce pas? Toutes ces theories vous paraissenl abstraites et quelquepeu extraordinaires.

Et Lysias me regardait avec son air habituel, plein de bienveillance charmante.

Je lui repondis que je n'etais pas philosophe; que j'etais simplement sportsman et viveur et que si I'histoire des Deoniens m'avait vivement interessee, je n'avais pu le suivre que tres vaguement dims ['expose" des doctrines de Deon.

Lysias, apres m'avoir serre la main, sortit el me laissa seul.

El dire qu'i] va falloir que j'ecrive tout cela; nil ! ma t&te, ma pauvre tete !

Enfin, heureusemenl que j'ai une memoire phenomenale, et je vais essayer d'ecrire, tant

bien que mal, le mot a mot, sans ehercher a c -

prendre.

Pendant denx jours je restai seul et travaillai a mon manuscrit, me servant du crayon en porcelaine qui etait un vrai bijou. ]Nle iianl a ma memoire, je laissai courir ma main d'une facon machinale et sans chercher a comprendre, car chaque fois que j'essayais de reilechir, cela me genait pour ecrire. Je n'ai done guere pu approfondir le discours de Deon; cependant l'impression qui m'est restee est que ce discours contient certainement des choses inter essantes, mais que comme ensemble les doctrines qui s'y trouvent exposees sont absolument fausses.

Je passai le reste du temps a flaner et a fumer des cigarettes. Je restais souvent en contemplation devant la charmante Siva (je parle de la statin •, qui etait toujours aussi seduisante, qui versait toujours des pierres precieuses liquides et qui par moments me troublait).

Me regardant dans la glace du cabinet de toilette, je me trouvai tres bonne mine. Jamais je ne m'etais vu aussi jeune. Evidemment la cure dans mon etuve me reussissait a merveille.. Cependant je commencais a trouver le temps long. G'est done avec un veritable plaisir que je vis reparaitre Lysias qui entra, pluscharmant et plus elegant que

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jamais ct qui portait une etoffe sur le Iiras gauche.

— Voire cure, cher ami, me dit-il, n'est pas encore tout a \\\\{ terminee; mais cependanl ,je ne vois pas d'inconvenieni ;'i ee quo vous fassiez quelques petites sorties, a la conditioE de rentrer ici apres chacune d'elles. Avez vous envie de sortir ce soil'?

— Si j'ai euvie de sortir? Mais je vous erois,et nous allons faire La fete, n'est-ce-pas, Inns les deux ensemble?

— CTes1 que je suis patriarche, c'est-a-dire ce que vous appelleriez chezvous« raye des cadres », el la fete m'amuse moinsqu' autrefois. Apres avoir cullivt'1 l'amourdes jolies femmes, je cultive maintenant L1 amour des belles idees. Cepcndant une fois n'est pas coutume. D'ailleurs Verone «'t Sorpente von I venir dans un instant nous prendre en automobile et ce soul elles surtout qui vous montreronl le pays; je suis sur qu'elles vous plairont beaucoup.

— Vt'-rone et Sorrente. Mais ce mhi! mes epi-

li'USCS.

— Justement.

— Et elles conduisenl elles-m£mes une auto?

— Mais oui. Tenez, je vous apporte un vetement plus habille que le voire

Lysias me lil endosser une tunique legere, puis un' drapa sur I'epaule un peplum fait d'une etoffe delicieuse. Peplum n'esl pas le mol juste; e'etait plutdtune grande echarpe en mousselinede soie. La couleur en etait rose pale avec une bordure rosc-the, et I'etofife avait lair d'etre tissee en

perles toutes petites. C'etait doux au toucher, et cela ruisselait positivement entre les doigts avec un joli tintement presque imperceptible. Lysias etait habille d'une etoffe semblable mais en jaune ambre. Ilsortit de sa poche une poignee de bagues magnifiques, qu'il me versa entre les mains comme une poignee de noisettes, en me disant de choisir celles qui me conviendraient.

— Et les autres, lui demandai-je.

— Eh bien vous en ferez ce que vous voudrez, me dit-il. Les bijoux n'ont ici aucune valeur, pas plus que chez vous les cailloux ramasses sur la greve. 11 y en a tellement dans le pays que les entrepots en sont pleins.

Apres avoir choisi cinq ou six bagues, j'allai par prudence cacher les autres dans un pli de la robe de la statue, ce qui parut amuser beaucoup Lysias.

— Et ou irons-nous ce soir, dis-je a Lysias. Avez-vous des cafes avec des tziganes? Est-ce qu'on joue des valses de Margis.

— Je co.mpte vous mener ce soir voir un exercice de gymnastique scolaire. On y executera une nouvelle symphonic.

Je sentis ma figure tomber. Une symphonie, repondis-je, no me dit pas grand'chose. J'ai ete nourri, comme enfant, de musique classique ; je me suis, il y a quelques annees, sature de Wagner en Allemagne. Maintenant j'en suis arrive a prefererune march e militaire avec musique, tambours et clairons, ou bien alors la musique gaie comme celle de Messager. Mais les symphonies, je les mis comme la peste, et j'aimerais mieux autre chose.

Etpuisenfin la gymnastique scolaire ne m'enthousiasme pas iion plus.

Lysias se mil a rire, ('I me <lil : « Je crois que voiis avez du bou el que nous ferons quelque chose de vous. Vous aimez la musique militaire parce qu'elle est simple, gaie el puissante, el qu'elle fait vibrer en vous l'instincl de la solidarity. Vous n'aimez plus Wagner pane que vous etes sportsman et combatif et qu'il vous deplait d'etre domine pendant des heures paruu genie que vous ne comprenez pus et qui vous paraif agressif. Et vous q' aimez pas la musique classique parce qu'elle est pedante et lerne. Votre musique en general est terne, mesquine el compliquee; la udtre est ehatoyante, magnifique et joyeuse. >■

— Ecoutez, Lysias, j'ai reflechi nn pen aux principes de Deon depuis I'autre jour: c'est tout simplement la doctrine anarchisteQ" 'a vais prepare cette botte pour Lysias, pensant I'acculer par surprise .

— La doctrine <I<" I'harmoniene ressemble nullement a celle de I'anarchie, repondit Lysias avec chaleur; c'est exactement le contraire, vous entendez, le contraire. L'harmonie n'est pas seulement le contraire de I'anarchie; c'est aussi !<■ contraire < I u sociaiisme d'etat, le contraire de I'egalite, le contraire de la hierarchie, le contraire de I'autorite. G'est le contraire de tout cela puisque c'est absolument different. Je vois que vous etes mi pen musicien, et je \;ii> me servir de la musique pour tacher de vousfaire comprendre l'harmonie sociologique. Retournons par la pensee aux pays civilises, [maginons chez vous un orchestre

de cent musiciens, compose entitlement de brutes, de gens sans education, agressifs et ego'/stes. Supposons qu'il n'yait pas de musique ecrite, etsupposons que chaquc executant n'ait qu'un sent but, qu'un seul desir : faire plus de bruit que son voisin, se faire entendre au detriment de son voisin. 11 en resulterait une cacophonie epouvantable (jiii irait grandissant jusqu'au moment ou les executants cesseraientdejouer pour frapper a coups de canne sur la tete de leurs voisins et se battre avec ferocite dans une melee generate : cet etat de choses representerait le chaos, c'est-a-dire Fanarchie. Le resultat serait affreux. Supposons maintenant les cent executants jouant tons de la meme fagon le meme air a l'unisson : ceci represente le regime de l'egalite ; c'est monotone, triste, et faux au point de vue artistique. Supposons ensuitc notreorchestrede cent musiciens devenu orchestre militaire ; supposons les executants tres mediocres, et le chef d'orchestre a la fois borne et tres autoritaire, menant son orchestre a la baguette pour lui faire executor un morceau banal et ennuyeux : nous somnifs ici dans le regime de la hierarchie et de i'autorite: Chaque executant s'elforcera de jouer sa partie, correctement et cela pour deux raisons : d'abord pour eviter les punitions, et ensuite pour tacher par sa bonne volonte et sa docilite de meriter une retiompense sous forme de permission, medaille, ou avancement. Le sentiment qui anime le musicien est le meme que celui du chien qu'on veut faire sauter a travers un cerceau, qui voit devant lui un morceau de sucre et qui entend derriere lui le cinglement de la era-

vache. Get orchestre militaire sera meilleur que les deux autres; il y aura de I'ordre. Mais le resultal sera banal, ennuyeux, antiartistique, el ne donnera de joie, ni aux executants, ni aux auditeurs. Supposons enfin, pour terminer notre comparaison, 1111 orchestre de cent musiciens donl chaque executanl soit in. grand artiste. Supposons qu'un chef d'orchestre soita peine necessaire pour presider a I'execution d'une oauvre grandiose, splendide, magnifique; que chaque executant joue sa partie avec passion, avec ame, avec amour, que la partie qu'il execute le remplisse de joie, qu'il puise aussi sa joie dans la joie de ses collegues el dans I'execution de rcsuvre ellememe, a laquelle il contribue dans toute la mesure de ses forces. Supposons que chaque executant n'ait aucune crainte d'amende, qu'il n'espere aucune recompense ulteneure et que sa recompense consiste entierement dans ['execution de sa partie, se sentant uni a ses collegues par les liens de la solidarite amoureuse, en vue de la production d'une grande oeuvre artistique. Ge1 orchestre d'artistes desinteres'ses el vibranl d'enthousiasme represente le regime de ['harmonic Vous vox,/ que ce regime ae ressemble ni a celui de I'anarcliie, ni a celui de I'egalite, ni a celui de I'autorite. Seulement pour faire partie de ce dernier orchestre il faul avoir une ame d' artiste ; c'est une conditioE indispensable. Chez qous I'ceuvre dart grandiose el magnifique, c'esl la vie elle-memeet nous sommes solidairemenl participants el executants de cette ceuvre d'arl qui est uotreceuvreatous. — Lysias, mon bon Lysias, je ne suis qu'un

pauvre sportsman un peu viveur. Ne me faites plus de tirades philosophiques. Je ne suis pas de force, je ne peux pas discuter avec vous. Vos paroles vous donnent peut-etre raison ; mais j'ai le sentiment que vous avez tort, et que vos doctrines sont fausses, archifausses. Parlons plutot de fetes et de plaisirs puisque nous sommes au pays de rharmonie.

A ce moment la porte s'ouvrit brusquement. Verone et Sorrente entrerent en coup de vent et dansun eclat de rire.

Cos deux deessesmont immediatement enthousiasmeet ravi ; ellessonttoutsimplementexquises. Ce sont des petites femmes souples, legeres, fines et coquettes.

Et puis elles ne se ressemblent pas. Voila: Verone est une petite brune mignonne et svelte, avecde jolisyeux bruns van Dick, chauds et doux comme de la peluche, et de belles chairs nacrees toutes veinees de bleu, en toile d'araignee. Elle est outrageusement decolletee, et son vetement compose d'une tunique dont la partie superieure forme echarpe en mousselinede soie, ne couvrela poitrine qu'en biais de sorte qu'elle a un sein a l'air, unjoli petit sein rond qui tiendrait dans la main. Le vetement est couleur bleu pastel frange d'or pale. Verone porte des sandales blanches toutes couvertes de perles; Elle a les jambes nues et sos chevilles sont delicieusement fines. Elle ne tient pas en place ; (die fait des gambades et galope autour de la piece en riant et en faisant la Lo'ie Fuller avec son echarpe legere, ressemblantainsi a un grand papillon bleu. Ses mouve-

ments ont la souplesse et la caresse de ceux d'unc jeune chatte.

Quant a Sorrente elle est completement ditTerente. Sorrente est une petite blonde avecun teint blane et rose tout a fait extraordinaire. Avec cela de grands yeux en velours violetle de Parme avec de longscils, des yeux candides et gais. Elleporte sur la lele une grande lleur rose lout a fait plate et posee sur le cote : on dirait un parasol ; et elle s'esl emmaillotee jusque sous les aisselles dans une etoffe gris poussiere, dun gris lumineux et chatoyant. Elle a les epaules et les bras uus et s'amuse a marcher a tout petits pas comme une poupee japonaise, ce qui semble faire l<i bonheur de Verone. Sorrente a I'air d'une piece de jeu d'echecs. Elle porte beaucoup de perles autour du cou el elleesl chausseede petites sandales blanches incrustees d'or qui laissent voir des pieds dont le's ongles sont brillants et tout roses.

Elles ont Ionics les deux beaucoup de pierreries aux doigts <il leurs mains se plient comme du caoutchouc. Toutes les deux sont adorablement jolies et fraiches.

— Allons. dit Lysias, en route.

— On ne prend p;is de chapeaux?

— Un chapeau ! mais a quoi cela peut-il servir, dil Lysias.

— Un chapeau! <>h levilain civilise.

G'est Sorrente qui a dit cela avec un petit air moqueur mais gentil, et aussitot Verone a renouvt'l.' ses gambado el ses cris de joie.

J'avais certainement fait une gaffe pour commencer, et j*etais tres embet^.

iOO AU PAYS DE L HARMONIE

Et cela a cause des femmes, car j'aurais voulu produire une bonne impression premiere, et je n'en avais pas produit du tout ; j'avais rate mon effet.

Une automobile blanc et or nous attendait a la porte.

— C'est moi qui conduis, dit Lysias ; voulezvous vous mettre devant a cote de moi, ou preferez-vous vous asseoir derriere avec les deesses.

— Jaime mieux tenir compagnie aux deesses, repondis-je avec vivacite.

Je ne dirai pas grand chose sur l'auto, car je ne pense plus qu'aux deux deesses. Gependant j'ai remarque qu'on n'entendait aucun bruit de moteur ni d'engrenages. II parait que l'auto march e par attraction magnetique qui se regie automatiquement suivant la direction qu'on donne a la voiture. Je n'y crois pas, car cela me semble paradoxal. La route etaii en diamantine phosphorescente a teintes changeantes, avec virages relerrs. Au moins ils sont dans le mouvementau pays de 1' Harmonic !

Les etoiles brillaient dans un ciel pur, la brise etait delicieusement tiede, le paysage avait Tair d'un decor de feerie, cela sentait bon et Lysias conduisait bien. Je reconnais de suite le caractere d'un homme a sa facon de conduire un auto. II y les audacieux, les limides, les brutes, les ego'istes, etles maladroits. Lysias conduisait en artiste courageux et bien eleve.

Mais les deesses! Ah! quel reve, quelle soiree; qu'elles sont gentilles et bien elevens! Et puis avec cela pas farouches du tout. Elles llirtent ; elles

AU PAYS DE L'HARMOME lOi

flirteni a fond. Ons'embrasse, en veux-tu, en voila, ei puis elles sont gaies ei elles sentent bon. De vrais ]>ot its purs sangs qui galopent.

Je me rappelle avoir In dans le temps un roman anglais,de Trollope je crois, dans lequel le heros esl fiance sinmltanement a deuxjeunes Riles qu'il aime egalement, et il n'arrive pas a so decider a laqiielle il donnera conge.

J'ai trouve ce Livre idiot, parce que dans ce cas on aime forcemeni une plus que I'autre.

Eh bien maintenant je comprends, car je me trouve dans le memecas; je suis amoureux fou de toutes les deux.

Verone esl plus coquette et plus amoureuse, in.) is Sorrentc esf plus vive, plus enjouee, plus caline el plus originate.

Les baisers de Verone sont plus chauds ei plus doux ; mais ceux de Sorrente sont plus tendres et plus savoureux.

Les deux deesses sonl egalemeni delicieuses, lines, souples, dedicates el charmantes.

El toutes les deux me bouleverseni egalement quantl elles me regardeni avec leursjolis yeux de velours.

Par moments Verone faisaii voltiger sod veteniriit leger, comme si c'etaii un drapeau, ei Sorrente debout, le- bras etendus, ressemblail a une figure allegorique.

Moi, jeles tenais toutes les deux par la taille : j'6tais penche en arriere, plonge dans une douce beatitude.

J'ai ete navre lorsque la voiture s'esi arretee devani une grotte magnifique ei eclairee comme

Test un casino pour les jours de grand gala.

Nous etions arrives et la grotte etait pleine de monde ; c'etait feerique.

D'abord les parois de lagrotte qui etaient lumineuses changeaient de couleur tout le temps. Les couleurs etaient varices dans toutes les parties de la grotte et se fondaient les lines clans les autres en ehangeant. J'ai appris depuis qu'on appelle cela ici une symphonie de couleurs.

Ilyavait environ deux cents jeunes gens et jeunes filles qui executaienl ensemble un exercice de barres garnics de boules au bout. Mais leurs vetements qui avaient Fair d'etre en mousseline de soie changeaient aussi de couleurs. C'etait extraordinaire et ravissant; je n'ai jamais rien vu d'aussi beau dans aucnne feerie ou ballet.

On entendait une musique splendide, grandiose, qui me remplissait de bonheur. Mais des raon entree, je suis reste stupefait; car d'abord les barres avaient l'airlourdes et demandaient un effort pour etre soulevees ; mais tout a coup elles ont semble roster suspendues dans l'espace, et les jeunes dieux se sont mis a faire des exercices de barre fixe sur ces barres suspendues dans le vide. Puis a un moment donne, tous ces jeunes gens ont lance leurs barres en l'air pour faire des echanges et ces barres ont passe a cote les unes des autres, au-dessus les unes des autres, sans se toucher on se froler. Elles avaient fair intelligentes comme les billesd'un champion de billard.

Lysias m'a explique tout de suite que les barres etaient a poids variable, et que la variation des poids,qui etait reglee par des courants electriques,

AU PAYS DE l/lIARMOME 103

suivait la musique ef faisait partie de lasymphonie, de meme que la radiation des couleurs, qui, cllrs aussi, faisaient partie de la meme symphonic

La variation des poids ne m'a pas trop etonne, car jo m'etais servi du meme principe pour mon aviateur.

Verone et Sorrente s'etaient etendues sur des couchettes moelleuses ; je me rapprochai de Verone pour lui demander 011 etait l'orchestre.

— Ne me derangez pas en ce moment, me ditelle, car je suis en extase de cette symphonie de parfumsi Cost une oeuvre grandiose.

Je remarquai que Verone et Sorrente avaient les aarines ecarquillees el semblaient absorbees comme dans un r&ve.

— Ne sentez-vous done rien? ajoula Verone.

— Mais si. je trouve que cela sentbon.

— Vous me dites que cela sent bon, comme chez vous un sauvage dirait, en entendant one suite de Massenet : « Ce bruit nest pas desagr^able. » Mais vousne vibrezdonc pasa cette symphonie, vous ne percevez pas le delicieux contrepoint, enchevetre el chatoyant de ces quatre cent cinquanteparfums, dontlerhythme est marque par les changements delicatsde la temperature et qui s'harmonise si bien avec la belle musique el la radiation des teintes?

Je ne trouvai rien a repondre et m'eloignai plutdt vexe. J*allai retrouver Lysias, L'homme charmant par excellence, et Lui.demandai ou etail l'nrchestre.

II me repondit qu'il n"v avail pas d'orchestre, que la musique etail jouee par le v<§raphone,

mais que le cliche avait ete pris sur un orchestre de quinze cents musiciens.

— Qu'est-ce que le veraphone?

— Le veraphone est un phonographe magnetique. On enregistre les vibrations sur des rubans d'or magnetique qui se deroulent entre les poles d'un electro-aimant, et a la reproduction on met en vibration electrique des amplificateurs ou resonateurs artistiques.

— Mais, Lysias, j'ai deja pense a cela, c'est T application au phonographe du telegraphone de Poulsen. C'est en cherchant cela que j'ai trouve l'aviateur. II est vrai que je nai pas reussi avec le telegraphone. Mais expliquez-moi cela en detail, cela m'interessera beaucoup.

— D'abord nous avons une grande quantite d'instrumenls de musique, mais qui se jouent tous a peu pres de la meme facon. On se sert dun clavier qui transmet electriquement les vibrations a tel ou tel instrument. On emploie une main pour manoeuvrer le clavier et avec l'autre main et aussi avec les pieds et les genoux, on manoeuvre les ditTerentes manettes d'expression.

Tous nos instruments de meme que nos voix donnent la pulsation artistique qui est Tame de l'instrument,

— Que voulez-vous dire par pulsation?

— Les pulsations sont des ondes qui se poursuivent et se depassent. Si vous jetiez simultanement deux pierres dans Teau ou presque simultanement, il se produirait des ondes dissemblables qui, par moments, en se joignant produiraient une onde plus forte. Cette onde renforcee s'ap-

poll • > la pulsation. On peut I'obtenir en faisanl vibrer ensemble deux lames donnant la meme note, mais pas tout a fait au meme diapason. II so produit alors une pulsation comme celle que vous avez dans le registre « voix celeste » de vos harmoniums. Ge registre esl compose pour chaque note de deux lames qui ne sont pas tout a fait d'accord.

— Est-ce vrai, medit Lysias, qu'on se sert encore chez vous trinslruments tels que les violons, qui datent du moyen age? Paul Airin nous a raconte que chez vousun violoniste bien dour, el travaillant huit heures par jour pendant dixans, pouvaitarriver a donner des rages de dents aux homines et des crises de noil's aux femmes. Esl-ce que chez vous on cherche parlamusique a donner dss crises de nerfs ou bien est-ce la encore une de ces boutades ameres dont Paul Airin etait coutuinier?

— 11 y a la du vrai, mais avec I'exageration d'un sceptique. Voire Paul Airin voyait probablement la vie en noir.

— Si notre musique demande mi si grand nombre d'executants, c' est que le nombre est luimeme un element de charme. In accord parfait frappe sur un piano oe produit aucuD effet. Ce m cine accord joue par quinze cents musiciens esl dun effet grandiose. In tambour ae fail (pic du bruit, et ce bruit est desagreable. Mais cent tambours battant ensemble font un bruit agreable, bien que ce ne, soil qu'un bruit, car I'idee de solidarity se Ironve evoquee.

Voici comment nous nous y prenons, pour ['execution dune partition. Les parties sont ecrites

par le compositeur a titre d'indication. Les executants apprennent ces parties, les jouent ensemble jusqu'a cequ'ils se soient bien penetres de 1'cBUvre, et ensuite chacun interprete sa partie suivant son inspiration, de sorte quune partie doublee par cent instruments est interpreted de cent facons differentes. II en resulte pour l'ensemble un certain flott artistique, un cachet chatoyant qui provient de Fimprevu, et que le compositeur peut prevoir, mais ne peut pas preciser parecrit. Lorsque 1' execution d'ensemble a atteint la perfection voulue, elle est enregistree au veraphone quidonne un cliche premier. Mais ce cliche est reproduit et dans cette reproduction le compositeur, assis a son clavier electrique, fait les retouches d'ensemble sur les courants qui provoquent les vibrations electriques des amplificateurs. Ceci a surtout pour but de chercher des qualites de son plus veloulees, ou plus eclatantes, a l'aide des transformateurs electriques.

Cette operation de retouche se repete sou vent plusieurs fois successivement pour obtenir par reproduction des cliches de plus en plus parfaits ; et enfin lorsque le cliche de musique est bien au point on l' amalgam e avec les cliches des radiations lumineuses, des parfums, des variations de poids et de tous les elements de la symphonie qui ont ete etablis d'une fa^on analogue. L'execution simultanee de ces divers cliches, donne un cliche unique qui est reproduit a un certain nombre d'exemplaires, et ces exemplaires sont deposes au Conservatoire artistique. Ainsi la symphonie qu'on execute en ce moment est commandee par

Lesappareils du Conservatoire a l'aidede courants aeriens sans lil. Nous ne nous servons d'ailleurs que des courants aeriens, qui peuventse rencontrer, s'enchevetrer, sans se deranger mulucllement, et qui ne soul percus quo par los appareils auxquels il> siinl destines.

— Qu'entendez-vous par le cliche des parfums? demandai-je a Lysias. Je ne percois pas de symphonic, je trouve que cela sentbon, voila tout. Jo croyais qu'on avail verse des flacons de parfum tres delicat.

— Pas <lii tout. Dans le eas actuel, la sensation de parfum est produite par des ondes electriques d'une nature speciale, qui metlenl en vibration les nerfs de I'odorat.

— Lysias, je regrette de vous dire que je ne vous suis qu'avec difficulty, et je me demande si vous ne me racontez pas des blagues.

— Vous n'etes qu'un civilise, me repondit Lysias, e'e>l-a-(lire presqu'un barbare. Vous etes ignorant <le voire ignorance. Vous n'avez pas d'ideal, on du moins vous ne comprenez pas qu'il puisse exister un ideal plus eleve que celui que vous possedez vous-meme. Vous voyez que chez nous I'executioD d'une symphonie a quinzecents musiciens ne demande pas beaucoup de travail. II suffit, an Conservatoire, de donner le contact electrique. Le reste se fait tout seul, automatiquemenl. el le resultal est lii<'ii plus arlislique. bier plus chatoyant, bien plus lion que celui que nous pourrions obtenir en derangeant quinze cents personnes. Et par leurs exercices physiques lesjeunes gens que vous voyez devant vous participent a

l'ceuvre concue dans ce but, et its sont ficrs de leur participation. lis apprennent le sentiment de l'harnionie et de la solidarity, et ces exercices de muscles et surtout de centres nerveux inconscients servent a l'education de I'ame. Ainsi, en ce moment ils echangent des boules en se tournant le dos. Les mouvements sont commandes par les centres inconscients. Gar 1' esprit de ces jeunes dieux est absorbe tout entier par le cote artistique de l'ceuvre. Les mouvements sont automatiques, instinctifs. Les centres nerveux des instincts sont devenus intelligents et 1' ensemble des instincts constitue Tame. Nous developpons en meme temps les sens artistiques de la vue, de l'ouie, de l'odorat, du toucher, et nous faisons l'education de Tame, c'est-a-dire de I'etre inconscient, par des impressions et des nioyens physiques, et cela d'une faqon agreable et artistique.

Les jeunes gens avaient en effet abandonne leurs barres et, divises en deux escouades qui se tournaient le dos, ils echangeaient des boules lumineuses a teintes changeantes qui s'entrecroisaient sans se toucher, en formant des dessins charmants.- Ces boules paraissaient intelligentes. Le spectacle dans cette grotte merveilleuse aux teintes changeantes etait absolument feerique et la musique continuait, grandiose et joyeuse, de la belle musique nourrie et gaie. A mi moment donne les jeunes gens deposerent leurs boules en les alignant, et aileron t tons et toutes s'etendre sur une multitude de petites couchettes qui se trouvaient sur les bas cotes, et qui avaient Fair de rochers.

— Comment, ilsvont dormirmaintenant?dis-je

;i Lysias.

— Justement, me repondit-il. Les parfumsvont devenir plus delicats, les teintes plus sombres el plus mysterieuses, ei la musique joyeuse va se transformer en hruissemenl de nuit pour guider Les songes, charmer L'etre inconscient el donner la syenite dans le sommeil. Demain matin Les eleves seronl reveilles par des fanfares sonores et joyeuses, ils prendront leurs douches, feronl leur toilette el partironi ensuite pour une excursion dans les glaciers des montagnes, pour s'impregner des beautes grandioses de la nature et acquenr I'amour du danger.

Mais alors, ilshabitenl ici? Cette jolie grotte est an dortoir scolaire ?

Lysias se m i t a tire et me dii :

Nous n'avons pas de domicile au pays »l<i 1 harmonie; qous vivons commel'oiseau surlabranche, et qous dormons a I'endroil on nous qous trouvons I,. Soir. II v ;i des couchettes moelleuses partout. Maisvous, vousallez rentrer l\ votre etuve ; votre cure u'csl pas fmie.

Kl les deesses? demaQdai-je avec emotion.

— Les dresses voul rester ici. Elles veuleut dormir au bruissement de uuil de la musique. D'ailleurs voyez, ellesdormeQl d6ja.

— Mors tin i le flirt? G'esi ennuyeux ; moi qui avais esper£ faire plus ample connaissance.

— En route, nif <lil Lysias.

Pendanl 1<' retour je a'ai p.i- ecoute Lysias : je suis restGmuet. Mon esprit 6tai1 absent; ,j«' revais aux deux deesses.

Lysias est revenu me voir aujourd'hui ; il m'a raconte un tas de choses, et j'ai trouve sa conversationunpeuennuyeiise,unpeulropphilosophique, j'aurais prefere flirter avec les deesses. Mais enfm Lysias est un aimable patriarche qui me veut du bien, et si je note sa conversation, cestparce que je mennuie et que je n'ai rien de mieux a faire.

— Je n'ai pas vu de domestiques ; n'en avez vous done pas?ai-je demande a Lysias.

— Non, nous n'en avons pas.

— Des esclaves alors ?

— Non plus. Cela serait inutile, car notre vie est simple, quoique ehatoyante etmagnifique.

Determine, pour en avoir le cceur net, a pousser Lysias dans ses derniers retranehements, je continual.

— Qui est-ce qui fait le menage ?

— 11 n'y a pas de menage a faire.

— Qui epoussette la poussiere sur les bibelots?

— II n'y a pas de bibelots et il n'y a plus de poussiere. Nous avons detruit la poussiere et nous n'en faisons plus. Comme notre nourriture se compose exclusivement de fruits artificiels, l'agriculture ne sert qua lesthetique. Le pays entier est recouvert d'un gazon veloute, qui reste auto-

matiquement veloute et n'a pas bosoin d'etre tondu. Lesarbresrestenttoujours verts. Par notre voile electrique, nous melangeons a la pluie que nous faisons tomber toutes les nuils, des sols volatilises qui servenl d'engrais aux plantes. Les routes sont en diamantine artistique et phosphorescente la nuit. Les machines sont en diamantine, cest-a-dire sont inalterables el inusables, et ellesne font pas de poussiere. La diamantine est une composition qui se point comme de la cire molle, qui devient quinze fois plus dure que le diamant, et qui a la souplesse et le silence du caoutchouc ; elle ne s'echauffe pas au frottement. Toutes nos etoffes sont en diamantine, et vous no pouvez ni les salir ni les dechirer, ni meme les casser a coups de marteau.

— Qui nettoie les vetements ?

— Mais je vous dis qu'on ne peut pas les salir; il n'v a done pas a les nettoyer. D'ailleurs notre transpiration est aseptique de meme que noire nourriture est aseptique. Quand on est fatigue. d'un vetementon se rend dans le vestiaire de n'importequel palais ou quelle grotle, et on L'echange con Ire un autre.

— Comme dans une librairie circulante ?

— Oui, mais sans cotisation.

— Alors vous portez des habits usages?

— Nos vetements ne sont pas des habits : ce sont des bijoux; ils ne s'usent pas. Les machines automatiques en produisent a jet continu. Nos palais en sont encombres, et nous etudions en ce moment un projet pour detruire une grande quantite de vetements et de bijoux.

— Et, qui fait la cuisine?

— Ge sontnos machines qui fabriquent des fruits, et ces fruits sont amenes par tubes pneumatiques dans tous les palais et dans beaucoup de grottes.

— Qui est-ce qui enleve les detritus du manger?

— Les fruits artiliciels sont aseptiques et peuvent se conserver pendant des siecles. lis sont en general gros comme des noix. Des qu'un fruit est entame il sevapore sans laisser de residu ou de trace. Si on ecrase un fruit avec le pied il sevapore lentement. II en est de meme pour nos vins qui s'evaporent sans laisser de residus. II ny a done pas a nettoyer les coupes a champagne ; elles se nettoient toutes seules,

— Qui fait marcher les machines?

— La force motrice est puisee au sein de la terre. La chaleur se transforme directement en electricite.

— Qui surveille les machines?

— Les machines n'ont pas besoin d'etre surveillees; elles sont automatiques et inusables. Le seul travail manuel a faire dans le pays consiste a ramasser et ramener les objets qui ont pu etre abandonnes a la campagne, et les classes scolaires dans leurs excursions sont chargees de ce travail d'ordre.

— Alors il ny a rien a faire? vous pouvez vivre dans la splendeur sans travailler?

— Justement.

— Mais alors vous devez vous ennuyer.

Je vis un eclair briller dans les yeux de Lysias qui depuis quelques instants manifestait des signes d'impatience.

— G'esi extraordinaire, me dit-il, comme vous autres civilises, avez I'esprit mal fait, I'esprit 6troif et mesquin, eomme vous cherchez toujours ['objection, [ncapables de creer, vous passez votre vie a critiquer. Ainsi, vous personnellement, votre reve. er Europe, n ete de vous amuser, de jouir de la vie sau> etre oblige" de fcravailler. Vous l'avez fait dans la mesure du possible el veil'- oe vous etes pas ennuye. Maintenant que vous etes dans un pays ou I'on peut jouir de la vie sans avoir a travailler, vous en concluez qu'on doit s'ennuyer. Ce qui vous choque, en realite, ce n'est pas le manque de travail, c'est le manque de domestiques. Vous ne pouvez pas vous faire a I'idee de vivre sans avoir autour de vous des gens que vous puissiez commander, que vous puissiez tyranniser el humilier. Vous tenez a avoir un vetement pmpre. mais vous tenez encore plus a le faire brosser par quelqu'un que v<»u< puissiez commander. Ce n'est pas en vous elevant vous-meme que vous cherchez a vous grandir; c'est en abaissant ceux qui vous entourent. Apres l'objection que vous m'avez t'aite. vous allez, par contradiction, ne pensor qu'aux plaisirs etaux spectacles el faire une fete enorme, et vous en conclurez naturellement que personne ne travaille, car en bon civilise vous ramenez tout a vous-meme. Mais lorsque vous aurez ete ici suffisamment longtemps, vous vous apercevrez que ce sont les jeunes gens qui s'amusent, mais que pour les gens murs la joie est dans le travail, et qu'il n'y a pas de pay- ou on travaille plus qu'ici. II ne faut pas croire qu'on ne travaille pas parce qu'on ne passe pas son temps

a faire la cuisine ou le menage, ou a b£cher la terre, ou a graisser et reparer des machines. G'est precisement parce que nous avons pu nous affranchir de ce cote mesquin, ennuyeux et penible du travail, que notre travail est de grande envergure, et que son resultat est fecond. Ne vous comparez pas a nous, car vous employez presque toute votre energie a vous nuire les uns aux autres, a lutter les uns contre les autres. Vous appelez cela la lutte pour la vie. Xous travaillons unis par los liens de la solidarity amoureuse. Nos intelligences so fusionnent en une seule dont le but est le progres et le bonheur de tous.

J'avais il y a quelques jours meilleure opinion de vous, continua Lysias. Mais je vois que vous avez ceftc faeheuse tournure d'esprit inherente aux civilises. Par suite de votre education votre ideal est en arriere, pas en avant. On vous a decrit les civilisations anciennes sous un jour tout a fait faux. Vous ne cherchez pas le progres, vous le subissez avec resignation en tournant amoureusement vos regards vers le passe. Vous 6tes incapable de concevoir quelque chose qui n'a pas existe, incapable de concevoir une philosophic ou une morale plus haute que celle que vous avez vous-meme. Vous pouvez concevoir le progres scientifique, le progres mecanique, et votre aviateuren est une preuve, bien qu'il ne soiten somme que le resultat du hasard. Mais vous ne voulez pas et ne pouvez pas concevoir le progres social. Tout votre edifice de la hierarchie s'appuie sur le principe de la domination des uns par les autres. Le principe de la domination est faux ; c'est celui de

l'harmonie qui est vrai. Votre doctrine du christian isme vous a rendus pessimistes, et ce pessimisme est passe chez vous a Fetat d'instinct hereditaire. Non seulement vous ne croyez pas a la possibility du bonheur pour tous, mais vous ne voulez pas y croire. Cela vous chiiFonne, cela vous vexe de penser qu'il puisse y avoir des gens desinteresses dont le bonheur se solidarise au bonheur des autres. Cela vous vexe parce que vous ne voulez pas qu'il existe des gens qui vous soient moralement superieurs. A titre de civilise vous nous attribuez vos instincts de domination interessee. Dans toute votre civilisation, vous avez toujours admire et adule ceux qui ont edifie leur puissance sur la ruine des autres. Chez vous un homme ne peut s'enrichir qu'au depens des autres. II n'y a chez vous en circulation qu'un certain nombre de pieces d'or dont chacun cherche aaccaparer le plus grand nombre possible. Quand un civilise arrive a posseder un plus grand nombre de pieces d'or, ces pieces d'or sortent de la poche d'autres personnes moins habiles qui s'en trouvent depossedees. La possession de l'un decoule de la depossession de l'autre.

Mais si vous voulrz etre heureux parmi nous, changez de foi; n attribuez pas aux autres vos proprcs defauts. Ne croyez pas que nos actions soient motivees par une arriere-pensee interessee. Nous avons plaisir h vous etre agr^able, sans espoir de recompense ulterieure. Nous voulons la recompense immediate; nous cherchons a nous procurer la joie ; et notre plus grande joie consiste a etre utiles et agreables aux autres. Votre

religion vous enseigne que si vous donnez a un pauvre, Dieu vous le rendra au centuple. La charite vue de cette faeon est un placement avantageux et pas autre chose. Notre philosophic nous enseigne que la joie consiste a donner et non a recevoir. Nous sommes genereux de nous-mem es par esprit religieux. Imitez-nous; acceptez sans remercier ; les remerciements sont inutiles. Donnez sans demander de remerciements, donnez genereusement. Donnez votre intelligence, votre amour, voire gaiete, votre joie. Devenez a la fois plus genereux, plus confiant et plus digne.

— Genereux, genereux, c'esttres joli a dire, lui repondis-je, mais vous etes tous tres riches, et moije nai pas lesou.

— Tachez done de comprendre, me dit Lysias avec un regard de pitie, que personne ne possede, dans ce pays-ci. Tout est a la disposition de tous. II n'y a done pas de monnaie, pas de pieces d'or, pas de pieces d' argent, pas de billets de banque. Je ne vous parle pas de generosite pecuniaire, je vous parle de generosite d'idees, de sentiments et d' actions, et vousne vous doutez certainement pas del' impression deplorable que produira votre scepticisme, si vous n'y renoncez pas. Vous etes ignorant de votre ignorance ; cest pourquoi je vous plains sans vous en vouloir.

Oui, vous etes ignorant de votre ignorance et si parfois vous etes divertissant par votre inconscience, vous etes generalement bien fatigant. Je suis oblige en causant avec vous de prendre des detours, des precautions extraordinaires, de vous parler comme a un enfant, et souvent sans

resultat, car non seulement vous ne cherchez pas a comprendre, mais je crois que vous etes incapable de comprendre. Vous n'etes pas intelligent el vous n'avez aucune logique. Vous n'avez pas d'ideal el vous ne pouvezpas concevoir l'ideal. Ce qui chez vous remplace l'ideal, c'est l'orgueil, la vanite et un stock de prejuges surannes et contraires au bon sens.

Vous affectez de traiter nos deessescomme vous traitez chez vous les demi-mondaines, alors que vous n'etes meme pas capable d'eutrevoir I'abime qui vous separe d'elles; vous o'etes qu'un civilise, alors qu'elles sont des deesses.

Si nous nous occupons de vous, si nous cherchons a vous rendre heureux, ce u'esl [);is par devoir, croyez-le bieu ; c'est par charite. C'est aussi par euriosite philosophique, parce que nous esperons pouvoir reveillerun jour chez vous. une aspiration vers l'ideal, uu espoir d'harmonie qui doit sommeiller chez tout civilise malgre vingt siecles d'esclavage intellectuel et moral. <>n vous ;i abaisses, humilies, on vous a defendu de rever leboubt'iip ici-bas, on vous a empeche d'etre bons, genereux, desinteresses. <>n vous a empeche de penser libremenl, on vous aempeche d'aimer librement, on vous a defendu de chercher la vie artistique e1 heureuse.

J e vous plains, maisje vous c< >ns»' i I lo de aepas continuer a etaler commea plaisir, et avecuneinconscience puerile, In bassesse de votreame, et la vulgarite do vos sentiments, car vous ;ill«'/ vous couvrir de ridicule, vous allez devenir la risoc du pays.

Lysias sortitlentement.

Ah mais, ilm'embete a la fin ce bonhomme-la. II a beau bien parler, il dit des betises. On ne me sortirapas do la lete, quetant que le monde existera, les confiants se feront rouler par les malins, que tant que le monde existera, ily aura des riches et des pauvres, des maitres et des serviteurs, des forts et des faibles, comme il y aura toujours des bruns et des blonds, des grands et des petits. Personnellement, je suis porte a etrc confiant et genereux. Aussi je me suis toujours fait rouler.

Dun autre cote cela m'ennuie d'avoir vexe Lysias, car, il n'y a pas a dire, il est charmant. II me traite un peu en petit garcon, c'est vrai ; il me fait la leQon, mais au fond c'est peul-etre lui qui a raison. Ce pays-ci est peut-etre tout different des pays que je connais. Enfm nous verrons. J'ai le defaut d'etre taquin et chicaneur ; je me surveillerai et tacherai de ne plus faire de gaffes. Et puis apres tout il est inutile que je me fache, car je ne suis pas le plus fort.

Enfin hier je suis sorti en plein jour et j'ai passe une journee delicieuse. Verone et Sorrente sont venues me prendre en auto pour faire une partie de campagne. J'ai ete lout emotionne en revoyant ces ceux petites femmes. Elles sont si vives et si fraiches. Si jamais elles venaient a Paris, elles auraient un de ces succes! surtoul avec ces costumes de dresses.

En voyant I'auto, mes instincts de chauffeur se sont reveilles avec ardeur, et comme elles etaient seules. jeleur ai demande de me laisser conduire, ce qui m'a 6te accorde,etje me suis fait expliquer le maniement de la voiture qui esl des plus simples, line manette sur le volanl ouvre le rheostat et deux pedales tres douces servent, l'une egalement a ouvrir progressivement le rheostat, et I'autrea t'reiner. La marche arriere se fait en ramenant la manette du volanl en arriere, et la marche arriere fait frein sur la marche avant, et r^ciproquement, de sorte que les pedales u'ont d'autre but que de doubler Taction de la main, el on peut regler sa marche soil avec la manette, soit avec les pedales. Le cote phenomenal de cette voiture, c'est qu'il u v a pas demoteur; elle est attiree magnetiquement, et l;i direction de Tattraction se conforme automatiquement a la direc-

tion donnee a la voiture par le volant de direction. G'est tres epatant. On n'entend rien, mais absolument rien. Les baquets qui sont Ires bien capitonnes ne reposent pas sur une banquette rigide; ils sont eux-memes poses sur un sommier compose dune multitude de pelits ressorls a boudin. L'impression qui en resulte est qu'on n'est pas assis sur la voiture, mais qu'on est berce dans Fair et que les sieges suivent la voiture sans la toucher.

Et puis quelles routes, quelles routes merveilleuses ! Elles sont en diamantine, une substance dont j'ai deja parle, qui est, parait-il, inusable, et qui est avec cela elastique comme du caoutchouc, et pas comme du caoutchouc plein, mais comme du pneu. En marchant sur cette substance, on a l'impression de marcher sur du pneu gonfle a point. Avec cela tous les virages sont releves, et la route est ravissante. Je ne saurais trop la decrire autrement qu'en disant qu'on roule sur une succession de dessins en teintes fondues de toutes les couleurs, et que la surface de la route est une oi'uvre d'art des plus interessantes.

Quant a la voiture, elle est extraordinaire ; tres douce au demarrage, elle prend tout de suite sa vitesse, et malgre les virages releves, j'ai ete oblige de moderer Failure a environ 80 a l'heure. J'ai trouve cette vitesse suflisante pour mes capacites, car je n'ai jamais couru en course a des allures superieures. J'etais enthousiasme; pensez done, une voiture qui ne fait aucun bruit, et une route en pneu avec virages releves! Seulement je trouve la voiture un peu trop obeissante, un peu

\l PAYS DE L HARMOME 121

Irop sensible; elle change sa vitesSe a la moindre variation de la pedale, ce qui donne des a-coups si mi ne fail pas attention.

Sorrente qui etait a cdte de moi s'esl mise a rire, au moment <>u j'ai donne un a-coup a cause de la sensibilite de la pedale. EHe m'a dit que c'etait mieux que Paul Airin, qui avait cssaye plusieurs fois de conduire, mais qui avait du y renoncer a cause de sa maladresse dangereuse. Sorrente a ajoute que moi j'etais craintif, maladroit, etun peu brute, mais qu'a pari cola je ae conduisais pas trop mal. Cela m'a surpris el vexe de la part de Sorrente qui est si gentille ; au'ssi au bout d'une demi-beure, je lui ai demande de conduire a ma place.

Eh bien, je reconnais qu'elle conduit beaucoup mieux que moi. Elle va beaucoup plus vile et a une finesse de conduite, un doigte que je n'ai cvidemment pas. Mais cela tient a ce qu'elle a l'habitude de la voiture et qu'elle connait le pays. J'ai l'intention d'arriver a conduire aussi bien qu'elle. el je lui proposerai un match un de ces jours.

Le pays que nous avons traverse ressemblait a un pare idealement joli, tout convert de gazon veloute, avec des bouquets de grands arbres, et des Qeurs partout ; dans toutes les directions des palais splendides avec des ddmes etincelant ausoleil et peude mondedansla campagne. Nous Inversions a chaque instant des petites rivieres d'eau de oaontagne aussi limpide que I'eau (|u'<jn voit dans les montagnes en Suisse. J'ai remarque que la route faisait des virages qui paraissaient inutiles,et lorsque j'enai demande 1m cause a Sor-

rente, elle m'a repondu que c'etait pour rendre la route plus interessante et plus pittoresque ; que lorsqu'on etait presse on prenait le tramway souterrain.

— Comment vous avez un tramway souterrain, dis-jea Sorrente ; alors c'est comme le metro.

— Justement, seulement moins barbare ; nous le prendrons la prochaine ibis.

Pendant toute notre promenade nous avions devant nous des montagnes neigeuses de toute beaute; cela me rappelait, mais en beaucoup mieux, le panorama de la plaine de Pignerol, dans les environs de Turin, que j'avais admire il y a quelques annees pendant une course automobile.

Au bout d'une heure de route, le terrain est devenu tres accidente en approchant de la montagne, et nous nous sommes enfonces dans des forets de cedres gigantesques. Je n'exagere pas en disant qu'ils avaient cent metres de haut et sept ou huit metres de diametre. Jene me rappelle pas avoir jamais rien vu de plus beau qu'au cours de cette promenade; et puis les montagnes neigeuses par un ciel radieux, cela m'impressionne toujours. Je trouve cela magnifique dans tous les pays. Mais je n'avais jamais rencontre un ensemble de circonstances aussi favorables, ou plutot aussi delicieuses ; temperature douce, montagnes resplendissant au soleil, foret mysterieuse, cascades d'eau claire, vegetation fraichc et luxuriante, automobile et routes epatantes et a mes cotes deuxpetites femmes exquises etgaies comme des pinsons. Et puis (ja sentait bon ; ca sentait la foret, les fleurs et la jolie femme, et j'entends la jolie femme qui sent bon parce qu'elle est

propre et non pas parce qu'elle s'cst inondt'c de parfum.

Je me demandais en regardant Sorrente conduire, comment des petites femmes sportives qui se servent de leurs muscles et de leurs mains peuvent arriver a conserver des mains aussi Bouples et aussi delicates, aussi blanches et aussi fines. Eh bien, <ja me plait. Pourquoi la femme sportive serait-elle necessairement dure et masculine, et pourquoi la petite femme douce et caline ne serait-elle pas en meme temps sportive? Quelques joliesamericaines avec lesquelles j'avais danse de nombreux two-steps m'avaient autrefois fail entrevoir la possibility de lajolie femme cornpit'1 to.

Decidement c'est Sorrente qui est la mieux des deux. Elle est si savoureuse avec ses yeux violette de Panne aussi doux que du velours. Elle a mi teint extraordinairement delicat et diaphane, des attaches tres lines et un tout ensemble rayonuanl de saute et de joie. Elle est restee lidele h ses couleurs, gris perle et rose. Elle porte deux grandes fleurs,une au-dessus de chaque orcillc, et sa tunique semble tissee de perles fines toutes petites. Seulement je me demande comment elle peut avoir I'audace de se decolleter ainsi en plein jour, et d'exposer au soleil un amour de petil sein blanc qui est rond et ferme comme une pomme ; et elle a lair parfaitemenl inconsciente de sou impudeur el me regarde avec ses yeux bleus tout a fait candides.

Verone esl drapee dans une ravissante etofife mauve avec des touches de dillerentes aulres cou-

leurs pales fondues dans les dessins de l'eloffe, et son regard est si doux et si chaud que jose a peine fixer les yeux sur elle;jesuis d'ailleurs fascine par ses mains blanches toutes couvertes de bagues.

Nous avons fini par arriver a une sorte de bassin naturel au milieu de la foret, qui se trouvait adosse a un grand rocher couvert de plantes grimpantes et de lleurs splendides. Nous nous trouvions sur le haul du rocher et au-dessus de la grotte : dans Feau s'ebattaient une vingtaine de jeunes gens et dejeunes filles qui ont accueilli notre arrivee par des cris de joie. Verone a propose une baignade, et tandis que je me demandais comment resoudre la question du costume, Verone et Sorrente m'invitant a les suivre ont fait un saut perilleux en arriere, tout habillees, el ont disparu dans l'eau.

Cela m'a vexe parce que le rocher (Haul assez eleve au-dessus de l'eau, je n'ai pas ose piquer une tete, et j'ai ete oblige de descendre le long du rocher en m'accrochant aux plantes grimpantes, avant de me laisser tomber dans l'eau, ce qui a beaucoup amuse lesbaigneurs qui me regardaient. lis riaient, mais sans mechancete ; ils avaient Fair tres bienveillant, et je crois que je dois etre sympathique aux gens du pays, peut-elre a titre de curiosile. L'ennuyeux, c'esl que je ne comprends pas la langue du pays et que les autres ne comprennent pas le francais.

J'esperais, commeje suis bon nageur, me rehabiliter au point de vue physique, en lirant une coupe savante. Mais une nouvelle deception m'at-

At' PAYS DE L HARMONIE 125

tendait, car les gens de ce pays-ci sont vraiment extraordinaires et dans L'eau ce sont de veritables poissons. Ainsi, aussitot que je suis remonte a la surface, Verone el Sorrente so sont mises a me faire des niches; dies filaient sous L'eau comme des phoques et bondissaienl en passant pardessus moi exactement avec la meme facilite que les marsouins qu'on voil jouer autour des paquebots. II faudra que je leur demande commenl dies s'y prennent, car je n'y comprends rien. A un moment donne Verone m'est retombee a califourchon sur les reins, pendant que Sorrente, sous l'eau, me tirait par les jambes. J'ai, bien entendu, hu un coup, et pendanl quelques instants j'etais furieux. Mais en somme od a bien ri, et on s'esf bien amuse, y compris moi.

Lesaulres sont aussi souples et aussi agiles que mi's deux companies. lis onl line facon renversante de piquer des teles du haul, du rocher, de cole, en arriere el en zigzaguant comme une anguille; el ils jouent dans l'eau sans avoir lair de bouger les bras ou les jambes.

Apres le bain, nous sommes entres dans la grotte qui elail adniirahlement installee. Verone el Sorrente, apres avoir dei'ail lours cheveux et pousse an contact electrique, m'ont amene devant un radiateur d'ou sortait un courant d'air chaud et parfume qui qous a completement seches tout habillesen quelques minutes. G'est tres chic et on devrait installer cela chez nous dans les salles d'hydrotherapie.

Ce qui me vexe, e'est de ne pas savoir le carthaginois. II parait que cela ne resscmble pas au

carthaginois ancien, que cela n'a meme presque plus aucun rapport. Je ne comprends pas un mot, mais pas un traitre mot. G'est ennuyeux, parce que tous ces jeunes gens et aussi les petites i'emmes ont Fair charmants, affables, genlils, et puis interessants, enfin tres bien. Les femmes surtout me plaisent enormement. Elles sont ravissantes, aussi jolies que Verone et Sorrente.

J'ai demande a Verone et a Sorrente, puisqu'elles parlaient elles-memcs si bien le frangais, pourquoi elles ne Fenseignaient pas aux autres, car le francos est, sans contredit, de toutes, la langue la plus claire et la plus elegante. Savez-vous ce qu elles m'ont repondu? Que le francais n 'etait qu'ime langue de civilises, cest-a-dire de demibarbares, langue mesquine, terne et compliquee, tandis que la langue deonienne etait innniment plus belle; quelle etait chatoyante, magniJique et simple. Mes petites amies me disent cela parce qu'elles ne connaissent probablement pas les finesses de la langue francaise. II faudra que je leur reparle de cette question.

Enfin, nous nous sommes bien amuses tous en bande. Apres le bain nous avons mange des fruits delicieux qui se trouvaient dans la grotte; nous avons bu un excellent Marsala tres vieux et fume des cigarettes. C'est assez curieux, le Marsala etait couleur bleu saphir. On a chante, ri et danse et on a flirte jusqu'au soir. Seulement, en France, on appellerait « allumeuses » les femmes qui flirtent de cette facon. On croit les tenir, etpuis elles ne veulent rien savoir.

Comme je suis tenu de rentrer le soir dans mon

eluve. il a bicn fallu quitter la grotto enchantre et reintegrer mon logis. Nous sommes partis au crepuscule, ct la descente dans cello foret aux arbres gigantcsques. avec les relicts empourpres de soleil couchant sur la neige des montagnes, etait quelque chose de splendide, « glorious » comme disent les Anglais. II faisait pleine lune ce jour-la, mais pendant assez longtemps la lune est restee doree comme un soldi.

G'est moi qui conduisais, mais j'ai marche <] < mcement, car je voulais prolonger cette promenade delicieuse le plus longtemps possible Verone etait a cote de moi et Sorrente assise derriere etait penchee sur mon epaule avec un de ses bras autour de mon cou; et j'ai ete supris de voir combiences deesses, si folles par moments, savent causer gentiment a d'autres.

Ainsi je leur ai demande comment elles pouvaient manifesler une inconscience aussi complete du sentiment de la pudeur. Je leur ai dit que dans ces costumes deoniens et dans ce cadre feerique, nous formions certainement un tableau charmant, mais qu'en France notre tenue conslituerait un outrage aux bonnes moeurs, el que nous serions passibles de la police correctionnelle.

— M;i is, me repondii Verone, si nous ne conaaissons pas le sentiment de la pudeur vous n'avez, vous, aucune conscience de l;i logique. Vos raison- Bements sont toujour s absurdes. Vous reconnaissez, vous-meme, (jue ce qui est bien ici est mal en France, et que cette morale dont vous nous parlez tout le temps rf a rien d'absolu, qu'elle varie suivant les contrees et les milieux, que la morale

est une vertu geographique. Mais elle est stupide voire morale, elle se contredit tout le temps sans rime ni raison. In seul principe nous guide dans tous nos aetes et tous nos sentiments; c'est l'ideal de la beaute, de l'harmonie et de l'amour. Ce qui est beau est moral, ce qui est laid est immoral. II n'y a pas d'autre regie.

— Ainsi, dit Sorrente d'un pel it air moqueur en se penchant sur moi, ma poitrine decouverte voiis offusque, pauvre cher ami. Vous ne la trouvez pas assez jolie, assez ferine?

— Mais non, Sorrente, ce n'est pas moi qui suis offusque, c'est la morale. Moi je suis un viveur, c'esl-a-dire un etre deprave aux yeux des gens bien pensants, et moi je vous trouve exquise, divine. Mais cela n'empeche pas que si en France nous circulions en automobile dans ces costumes, nous serions poursuivis devant les tribunaux pour outrage aux bonnes mauirs.

— Et vous croyez qu'il se trouverait des juges assez mechants pour nous condamner, demanda Verone, pour nous condamner apres nous avoir vues.

— In juge, chere amie, n'est pas charge d'interpreter la morale; il est charge d'appliquer la loi.

— De sorte, dit Sorrente, que vous avez en France des gens assez depraves pour condamner des femmes au sujet dune tenue qu'eux-memes trouveraient charmante. Mais c'est honteux, abominable et nous n'avons aucune envie d'y aller dans votre pays, n'est-ce pas, Verone? Et vous trouvez qu'ils ont raison, vos juges?

— Mon Dion, je trouve qu'ils ont raison sans avoir raison. II y a lou jours deux facons de voir les choses.

— Votre logique, me (lit Verone, mo semble <Hre un chef-d'o3uvre d'illogisme. Voyons, vous avez des tableaux, des sin lues en costume antique.

— Ce sont des ceuvres d'art.

— Et nu theatre, est-ce que les femmes ne portent pas des costumes grecs et romains?

— Oui, mais avec des maillots; et puis elles ne peuvent pas sortir dans la rue avec ces costumes.

— Pourquoi des maillots?

— Mais pour cacher la peau.

— Alors vous trouvez la peau indecente?

— Mais non, Verone, pas moi, pas nioi. G'est I i morale qui (lit oa. Une femme peut montrer ses epaules, mais elle ne pent pas montrer ses jainltes.

— Et un honime, dit Sorrente.

— Eh bienun homme peut montrer ses jambes, mais il ne peut pas montrer ses epaules.

L-i-dessus Verone et Sorrente sont parties d'nu ecln! de rir.e qui a bien dure cinq minutes. Gela m'a un pen ennuye, parce qu'a leurs yeux j'ai 6videmment parle d'une faQon ridicule.

— El a quoi est-ce que vos juges nouscondamaeraient, demanda Verone.

— A l.i prison.

— Qu'est-ce qu'une prison?

— G'esl un endroil ofi on enferme les gens,surloul les malfaiteurs.

— Et dans quel but les enfermo-t-on ?

— Mais, pour los faire souffrir.

— Est-ce que cela les rend meilleurs ?

— Pas toujours ; ca les rend souvent plus mauvais.

— Eh bien moi, dit Sorrente, si j'etais juge, je mettrais en prison les femmes laides, sales et mal habillees; toutes celles qui se cachent les jambes dans des bas et qui s'habillent avec des fourreaux de laine noire, et qui ont de vilaines voix.

— Ne dites pas cela, Sorrente, il n'y aurait pas assez de place dans les prisons. Et puis c'est Ires mal ce que vous dites la, car les femmes qui chez nous portent des bas et des robes noires sont souvent de dignes et bonnes femmes.

— D'apres ce que nous a dit Paul Airin, continua Sorrente, il y a chez vous une quantite de gens austeres et solennels qui s'intitulent defenseurs de la morale, et qui passent letir vie a chercher la laideur en toutes choses. lis ne vibrent pas a la beaute; its ne vibrent qu'a la malproprete et au peche qui les hantent. Les artistes voient la beaute, mais eux, les vertueux, ne peuvent pas voir la poitrine ou la cheville d'une jolie femme sans aussitot sentir rugir en eux Finstinct de la bete brute, et au lieu de se taire et d'avoir honte de leur vulgarite, ils la crient sur les toits. Vos defenseurs de la morale ne sont que des cochons.

— Vous n'avez pas tout a fait tort, Sorrente. Seulement ne prononcez pas ce vilaiu mot qui sonne mal dans voire bouche; dites plutot pores.

— Mais c'est la meme chose, dit Verone.

— Pas tout a fait, jolie deesse ; il y a une

nuance. (Test une de cesfinesses de la Langue Iranraise que vous ne pouvez pas saisir.

— Eh bien ce sont des pores, dil Verone, des pores, pores, [tores.

Nous etions arrives chez moi, ;i mon etuve et j'ai pris coup'1 des deesses 11011 sans avoir echange avec elles de nombreux baisers. Je vais encore passer une unit blanche. Ah! les cruelles!

Lysias est venu me prendre pour aller visiter un etablissement de bains et line pouponniere. Comme ce n'est, parait-il, pas eloigne de mon etuve, nous sommes partis a pied. Le panorama des montagnes devant nous etait de toute beaute et nous marchions sur desgazons frais ct tendres, emailles de tleurs ravissantes. Nous etions, bien entendu et selon la mode du pays, veins de tuniques legeres avec une echarpe formant peplum ; nous avions la tete nue, les jambes nnes, et nous etions chausses de sandales. Eh bien, franchement, ce costume est beaucoup plus agreable que le notre. Au debut, j'etais deconcerte et porte a rire de ce que j'appelais mi deguisement. Mais je m'y suis fait, et je crois que, s'il me fallait maintenant remettre un pantalon, des bottines, et mi chapeau, surtout un chapeau haut de forme, je trouverais cela horrible et g&nant. On est tellement a l'aise en costume deonien ; on se sent tout autre. II est vrai que le climat d'ici est parfait et qu'il n'y a ni boue ni poussiere.

Tout en cheminant nous avons cause et j'ai clit a Lysias qu'on semblait avoir ici des idees bizarres sur l'amour, et que je ne savais pas comment en France je pourrais classer les deesses. D'un c6te leur culture, leur intelligence et leur beaute les

,U PAYS DE L'lIARMONIE 133

classeraient dans I'elite; el d'un autre cdte leur ignorance des principes Irs plus elementaires de la morale et 1' absence chez dies du sentiment de la pudeur leur fermeraient les portes de la bonne societe.

— Mais, me repondit Lysias, c'est vous qui avez des idees completement fausses sur l'amour. D'abord la pudeur est un sentiment que, non seulement nous n'avons pas, mais que nous ne pouvons meme pas comprendre de votrepart. La pudeur est une invention chretienne, qui n'existait presque pas avant l'ere chretienne. Vos pretres ont declare que le corps etait impur, et qu'on devait en avoir honte. lis ont affirme, comme toujours sans apporter aucune preuve, sans meme donner une explication. Rebelles an sentiment de la beaute, ils vous ont inocule par la menace le sentiment de la honte qui est devenu chez vousun instinct hereditaire.

Nous ne faisons que ce que nous croyons etre bien, et nous le faisons avec joie et avec fierte. Nous n'avons pas honte de nos corps; nous en sommes tiers et nous les montrons avec j»>ic. Le hut de nosv&tementsn'est pas drencher notre corps; leurbul est d'embellir notre nudite, et de completer par notre art la beaute" oaturelle du corps. A ce -ujet chacun est libre d'interpreter selon sa conscience le sentiment de la beaute el de I'harmonie. A nos yeux la beaute dans toutes ses formes est morale; c'est la laideur qui est inimorale.

Quant a l'amour c'est un sentiment, an etat d'ame que vous, civilises, connaissez a peine. Vous

i;j4 AU PAYS DE L HARMOME

n'en connaissez guere que la perversion. Chez nous Tamour est une Ilamme ardente et douce, qui rechauffe et eclaire nos cobufs depuis le premier jour jusqu'au dernier, une ilamme constante et eternelle. Chez vous, au contraire, l'atre est normalement triste, froid et desert, et quand par hasard la ilamme de l'amour s'allume, elle ne donne pas une chaleur douce et bienfaisante ; elle prend la forme dun feu de paille, d'un incendie qui detruit et saccage pour ne laisser que des mines i'umantes et des cendres, et apres l'incendie l'atre devient de nouveau triste, froid et desert.

Vous associez l'amour a la souffrance el a la haine. Vous connaissez rexaltation momentanee de l'amour, la perversion de l'amour, vous connaissez la jalousie et la souffrance d'amour. Mais vous n'osez pas aimer librement, vous nesavez pas aimer avec joie. Vous ne connaissez pas la joie d'aimer et le rayonnement d'amour.

Et comment en serait-il autrement ? On ne vous enseigne pas l'amour, on vous lerepresentecomme un fruit defendu. Des que deux etres eprouvent de l'amour l'un pour 1' autre, le pretre intervient; il les marie et il exierede la femme lobeissance au

mari, et du mari la promesse de pourvoir aux besoins de sa femme. 11 exige que le seul but des relations intimes qui s' en suivront soit la procreation dont l'amour et la joie devront etre bannis. Mais il exigesurtout, avant tout et par dessus tout, de chacun des conjoints la promesse formelle de n' aimer aucun autre, de n'eprouver pour aucun autre ni amour, ni tendresse, ni amitie amoureuse. Le mariage chez vous n'est pas la consecra-

tiondeT amour. Le mariage telque le concpivenl vos pr&tres equivaut presqu'a ['interdiction de l' amour : el comme la faim d' amour, 1«' besoin d'aimer, se manifeste malgre toutes les interdictions, en depit de toutes les menaces, I'amour chez vous a fail verser assez de larmes ameres pour remplir des oceans.

— Vous exagerez, Lysias ; je vous assure que vous exagerez. Ilestavec le ciel des accomi laments. On n'obeit pas toujours aux pretres, et on iif tienl pas toujours ses promesses.

— Chez nous, continua Lysias, I'amour esi enseigne ; il esi considere comme ane vertu patriotique. Nous aimons d'amour, et noire amour,suivant les periodes de la vie, change d'objectif.

Comme enfanl j'ai aime les deesses qui m'ont eleve, et les enfants qui m'entouraient. Comme adolescent j'ai aime les beautesde la nature el les sports dangereux ; j'ai ensuite aime les jolies femmes et a I'age mur j'ai aime surtout les belles idees, les doctrines genereuses et les oauvres d'art chatoyantes. El malgre mes quatre-vingt-tn is ans j'eprouve encore la meme tendresse pour les jolies femmes, j'aime toutce qui est genereux, splendide et charmant; j 'aspire avec volupt61'airpurqui esl le parfum delicieux de la vie, je partage avec ivresse la caresse glorieuse donnee aux neiges eternelles par les rayons du soleil couchant, j'ai la joie au cceur et j'aime la vie, oui je I'aime d'amour; en un mot j'aime.

Et rappelez-vous les paroles du Prophete : Pour ct'lui qui aime, le ciel esi plus resplendissant, le corps esi plus leger, la nature est plus belle, les

gazons sont plus verts et plus tendres, les cimos neigeuses plus etincelantes et plus pures, l'eau du rocher est plus limpide, et la vie est plus douce et plus joyeuse. »

Mais si chez vous on n'enseigne pas l'amour on enseigne par conlre la haine,et on donne a toutes ses formes desnoms de vertus. Vos patriotes chauvins vous enseignent lahaine des peuples voisins, et vous inoculentrinstinctde tuer vos semblables. Vos puritains vous enseignent la haine de la beaute et de l'amour. Vos ascetes vous enseignent la haine de la vie; la vie douce et joyeuse est a leurs yeux une offense a Dieu. Vos pretres vous enseigent la haine de la pensee libre et du raisonnement logique, la haine de la science et du progress. Vos autoritaires vous enseignent la haine de Fharmonie, et vos sceptiques arides et cruels, rebelles a toute idee genereuse, vous enseignent la haine de ceux qui aiment et qui croient au bonheur sur terre.

— Vous n'aimez pas les pretres; vous semblez leur en vouloir.

— Non, mon jeune ami, ne croyez pas cela. Je n'en veuxa personhe. .le suis philosophe; j'etudie les causes et les diets. Les pretres sont generalement des homines bons et digues de respect ; ils font ce qu'ils croient etre leur devoir. CVst le dogme de 1'Eglise qui est errone. Votre religion a du bon et du mauvais. Elle est basee sur la parole de voire prophete : «Aimez vous les uns les autres)), et, a ce point de vue, votre religion est identique a la nO)tre.

Votre religion est bonne lorsqu'elle preche

I1 amour du prochain, la solidarity ei la charite; elle est bonne lorsque, par ses ceremonies imp< sautes, elle fail oaitre l'enthousiasme el qu'elle fail vibrer les foules a I'unisson dans la poursuite de I'ideal. Mais elle est mauvaise lorsqu'elle dit : Vous n 'aurez aucuD souci du lendemain », mauvaise lorsqu'elle enseigne le renoncement a la vie, le renoncement a la lutte pour le bonheur sur terre.

La religion est indispensable au bonheur; elle eclaire, reconforte el donne I'espoir. Mais chez vims le l)ut de I'Eglisen'estpas la religion; le but de I'Eglise esi la domination, et, pour y arriver, ellecherchea maintenirles foules dans Tignorance ; elle menace, fait naitrela crainte, impose l'humilite et la soumission. Voila ce qui esi mauvais.

— dependant, lorsqu'on a affaire a des gens, ignorants el malfaisants, on ne peut lestenirque par la crainte.

— Peut-etre bien, surtout quand ils onttoujours ete menaces. Mai- rappelez-vous que par la crainte on n'ameliore pas. On pent former des esclaves obeissants, mais on ne pent pas former dr> etres cr6ateurs. Notre religion est une religion d'enthousiasme et d'amour.

— Vous parlez avec conviction, repondis-je : lout ce que vous dites est tres bien. Seulemenl nun- ae nous entendons peut-etre pas sur la signification du mot « amour ». Ainsi. je suis amoureux de Verone et de Sorrente, de I'une et de I'autre, ou plut6t de Tune on de I'autre. Pour employer une de vos expressions, j'ai faim d'amour. Eh bien jusqu'a present je a'ai pu obte-

nir que des baisers, et je trouve que ce nest pas assez.

Lysias me regarda avec pitie et ne me repondit pas. Nous etions arrives devant un palais somptueux dont les portes etaient grandes ouvertes.

Je ne vais pas me fatiguer a decrire en detail les splendeurs de ce palais. D'ailleursje ne saurais pas le faire, et je n'ai pas honte a l'avouer car je n'ai jamais eu de pretentions litteraires. Je peux seulement dire que c'etait feerique. Salles en marbre de couleur, avec des divans, desfauteuils et desetoifes auxtons ricbeset chatoyants ; partout despiscines d'eaucoloreeet miroitante ; surlesbascotes une quantite de machines et d'appareils et ranges.

C'etait plein de dieux et, des que nous sommes entres, nous avons ete aussitot Ires entoures. Je vois que Lysias esl tres populaire. Et moi aussi, dumoins cela me parait ainsi, car tout le monde me donnait des poignees de main.

Les dieux causaient avec animation et gaite, et j'ai ete de nouveaubien vexe de nepas pouvoirme meter a la conversation, mais je n'arrive pas a comprendre un traitre mot, bien que la langue soit limpide et douce.

Aujourdbui pour la premiere fois j'ai vu un grand nombre de dieux reunis, et je trouve les habitants du pays tres bien a tous les points de vue.Ils ont des figures energiqueset de grand caractere avec des corps souples et charmants. Je remarquequils ont tous les mains et lespieds tres soignes ; les ongles sont roses et brillants. lis sont plus qu'aimables; ils sont aimants; on voit

belaa leur facnnde vous regarded Leurs regards me rappellent ceux de Ve>oneet deSorrente.

Si je manque parfois de Logique, j'ai par contre une excellente memoir e, et il me revient ;"i l'esprit certaines paroles dii Prophete, qui a premiere hie m'onl paru paradoxales : « El dans les siecles I venir vous serez a la fois puissants ol delicats, totelligents et bons, combatifs et courtois, courafeeux et tendres, elegants et simples, cultives et sociables, sportsmen et intellectuels, patriciens et savants, viveurs etphilosophes, artistes et artisans. » Eh bien e;i y est : c'estbien cela. Leshommes qui m'entourent paraissent realiser la description double par le Prophete.

J'ai demande a Lysias de quoi onparlait. II m'a repondu que le bain etait uu lieu de reunion oil on venait causer de philosophic, d'artetde science.

G'est tres curieux.On sebaigne tout habill€ dans des piscine- d'eau tiede, de cette eau bizarre j >n reille a celle demon etuve, et quia Fair de pierres brecieuses liquides. Chaque piscine a des i»n>brietes particulieres, mais il parait que hi propriety generate deceseaux depolarisantesest d'augmenler la difference de potentiel dans les centres berveux et de renforcer ainsi l' influx Qerveux. En se placant ensuile devani mi radiateur electrique, <m e-t seche en quelques instants.

( )n iic se deshabille guere que pour se sen ir des machines qui sonl tres interessantes. Laissanl pysias a ses amis, je me sni> adresse a un dieu fort aimable et vein diin costume ravissant ; il me parlaii dans sa langue incomprehensible. Ikccompagne par lui. j'ai essaye" le plus de machines

possible pendanl ;m moins deux heures, etje me su i s bieD amuse. II y a des machines qui vous massent, d'autres qui vous assouplissent automatiquement les tendons el les articulations; il y a aussi des vibrateurs \vv> rapides, des flagellateurs rotatifs, des brosses rotatives de toutes forces, qui vous brossent la peau comme on brosse une paire de chaussures. Ces machines marcheni toutes a l'electriciteet pour les mettre en mouvement on Q'a qua pousser un contact. Je ne me rappelle pasen detail toutceque j'ai vu: ma is tout celavousdonne des sensations delicieuses, etj'aiquittecetetablissemenl frais et dispos,mesentantrajeuni dedixans.

Avant de sortir avec Lysias, j'aietede nouveau ties enloure. On m'a dit un tas de chosos quo je n'ai pas comprises ; je n'ai retenu que le son des voix limpides et chaudes et les regards bienveillants el doux; et cos mains veloutees ei souples qui ont serre les miennes m'ont donne ['impression de contenir des muscles en acier trempe.

En quittanl le palais des bains, j'ai demandea Lysias ce que nous allions faire. II m'a repondu <|iic nous allions \ isiter la pouponniere qui nVtait qu'a dix minutes de marche. Autani que je puis comprendre, il n'y a pasdevilleau pays del'harmonie; il n'y a que des palais isol^set des groupes de palais: il y a on plus une quantite degrottes install^es d'une facon somptueuse, <\c sorte qu'ona de quoi loger royalemenl plus decinquante fois la population du pays qui o'esi que <l<- 60.000 ames. Comme le climal esi admirable, on vi1 beaucoup dehors, ei les forfits d(' la region montagneuse soul lies frequentees pendant la journee.

J'ai vainement oherchS, pendant que nous marchions, a dissuader Lysias de m'amener a la pouponniere. Je lui ai propose d'aller autre part, n'importe ou, mais pas la. Je a'aime pas les marmots ; c'esf sale, ea sent mauvais, <ja se fourre les doigts dans le nez, ca piaille. Ghaque fois qu'une mere me propose d'admirer son beb6, je cherche par tons les moyens a m'esquiver et a eviter cette corvee, ("est toujours la meme chose ; on vons montre un bebe qui ressemble a tons les autres bGbes; on vous force a declarer que ce bebe en particular esl admirable, delicieux, extraordinaire ; on vous force a lui parler negre, a lui faire risette; et des que je fais risette a un bebe, ca nc rate pas, sa figure se contracte et il se met a pousser des cris penjants. Resultat : la mere est persuadee que si son enfant crie, c'esl parce <jne je suis un mechant homme. Elle ne le dit pas toujours, mais elle le pense.

Lysias n'a pas voulu ceder; je m'aperQois qu'il est ties entete, et nous sonimes entres dans un tres beau palais, plein do petits enfants de tous ageset plein anssi de jeunes femmes ravissantes et charmantes : et quipensez vons que j'ai trouve la ? tout ^implement Verone el Sorrente. Verone

;i\;iil nn bebe sur les bras el |e bercail en lui

chantanl une melodie Ires donee. Quant a Sorrente elle (Hail couchee de lonl son long sur nn grand tapis nioellenx.el en train de faire faire desexercices

de SOUplesse a des enbinls de deux on trois :111s.

qui avaient Fair de s'amuser follemenl avec elle, el qui, ma foi, elaieni remarquablemenl avances pour lenr age : de petits acrobates en herbe. De

sorte < 1 1 m ' mes deux llirls se trouvenl 6tre des bonnes d'enfants, et non de> princesses comme j'aurais |>u Ic croire; j'eti suis mi peu vex<5, e1 lorsque j'ai demands a Lysias comment il se faisail que mes flirts s'adonnaient a I' education des marmots, il ma cite mi verset des Ecritures : « El c'est aux deesses les plus tendres et les plus charmantes que sera confine l' education premiere des enfants. »

Lysias quoique philosophe a l'air d'aimer les enfants. 11 les embrasse et joue avec eux. J'ai demands a Verone si le bebe qu'elle tenait sur les bras etait son enfant ; elle m'a dit que non; alors j'ai fait risette an petit, on plutot je lui ai fail des grimaces, et a mon etonnement il ne s'esl pasmis a crier ; c'est la premiere fois que cela m'arrive. An contraire I'enfanl s'esl misarireeta essay6de me donner des coups depoings. C'est uu gaillard, ce petit-la. Quand je choisis un jeune chien dans line portee, je fais partir une allumette tison toul pr&s d'eux : si les jeunes chiens ont l'air d'avoir peur,je n'achete pas. Mais, s'il s'entrouveun qui aboie et montre les dents, c'est celui-la que je choisis, et parcemoyen je suis arrive a avoir des fox tres ardents. Eh bien le petit de V6rone est un pen comme le chien qui aboie ; il doii fttre bon.

Les enfants ont joue autourde moi comme des ecureuils e1 ils me font L'effet d'etre jolimenl <legourdis. La pouponniere est lies bien installs : e'esl somptueuxel capitonnS, et plein de statues el de jolies choses avec des effets de lumiere Ires artistiques. On y entend de lamusique exquiseel

lcs deesses qui s'y trouvenl soul tout a fait charm antes.

J'ai demande a Lysias si It's deesses prSsentes claient les meres des enfants.

— Pas necessairement, m'a-t-il repondu.

— Le mariage, si je ne me trompe, n'existepas an pays de l'Harmonie.

— Non assurement.

— Connait-on les peres des enfants, on l»i<'ii sont-ils nes de peres inconnus.

— Les peres sont non seulement connus, mais ils ont etc soigneusement choisis par la Faculte des Pedigrees.

— Mais, Lysias, c'est absolument monstrueux ce que vous me dites la.

— II est an contraire logique quand on vent ameliorer la race de choisir les reproducteurs : el si nos mci'urs vousparaissent monstrueuses, je vous garantis que les v6tres nous paraissent ridicules el barbares. Vouscherchez laquantite ;nousvisons a la qualite.

— Alors voire population n'augmente [)as ?

— Le nombre reste lixe : c'est la qualite qui angmente.

— Mais, si vous (''lirz jilus nombreux, vous seriez plus puissants.

— Nous ne cherchons pas a etre puissants, nous cherchons a clre heureux.

— Mais, si vous ctiez pins nombreux, vous -eric/ aussi plus riclit-s.

— C'est unc erreur. Nous vivons en harmonic et pour qu'il soil possible <le vivre en harmonie, il taut qu'il v ail surabondance de toutes choses :

Hi AD PAYS DE L HARMOME

surabondance de nourriture, de logements, de vStements, surabondance d'espace, d'air, de lumiere etausside loisirs. Si la population augmentait, il arriverail un moment ou il y aurait p<hmrie de ces choses. II en r£sulteraif des conflits d'inli'irl, et I'etat d'harmonie n'existerait plus.

— Vous pourriez alors emigrer et coloniser.

— Nous nen avons aucune envio. Les penples qui vivent dans le bien-etre n'emigrenl pas. Pour provoquer Immigration il faudrait creer la misere, et nous preferons l'opulence. G'esl grace aux efforts consciencieux de la Faculte des Pedigrees des generations precedentes que nous possedons la sante, la richesse et la joie et que, debarrasses dii cote mesquin et penible de l'existence, qous pouvons poursuivre I'ideal de la beaute, de I'harmonie et de ramour..

— Et comment vousy prenez-vous pour concilier I'amour et le reproducteur impose?

— Maisl'amouret la procreation sont deux choses differentes. On pent aimersans procreer, de meme qu'on peut procreer sans aimer.

L'amour est un elat d'ame et la procreation est mi devoir d'rlal dont le but est I'ainelioration de la race. Nous, D&miens, jouissons de la liberte la plus complete en toutes choses, sauf une, qui esl la procreation. Comme les dieux d£signes pour exalter les quality <le noire race sont choisis pai'ini les plus intelligents, les plus beaux, les plus nobles, les plus sedui sail Is, les plus charmants, les plus combatifs, el les plus gais, ce sont en m6me temps les amants les plus sympathiques. Nuns niinposons jamais de Volont6s et le reins dune

jeune femme serait respecte. Mais les deesses sont trop patriutes pour songer un seul instant a discuter le choixde la Faculte, sachantque ce choix a ett'- longuement et soigneusement etudie en vue du bien de tons. D'ailleurs la procreation d'une deesse avec un dieu n'implique ni liaison, ni chaine. Ah. je vois venir votre objection malgre mes explications. Vous allez me demander encore ce qui arrive quand l'liomme ne plait pas a la femme. Je vous ai deja repondu que ce refus serait respecte, mais qu'il ne se produit pas. Ce n'est pas comme chez vous ou on marie une femme a un homme que quelquefoisellen'aime pas. line s'agil pas alors d'une intimite de quelques instants, irrnis d'une intimite de toutela vie. Oui, pendant toute la vie, la femme qui n'aimepasonquinaime plus, est obligee de subir nuit et jour l'intimite del'liomme auquel elle a promis obeissance. Et il lui est interdit den aimer un autre, meme par la pensee, •■I cela pendant toute une vie; ce doit etre epouvantable. L'idee de cette tyrannic barbare nous n'Vidte.

— Les deesses ici ont des amants puisque c'esl le pays de l'amour libre. Eh bien, comment vous y prenez-vous pour que les deesses n'aienl pas d'enfants avec d'autres que les elus de hi Faculte?

— Cette question a ete depuis plus de vingi siecles constamment etudiee par nos homines de science les plus eminents. L'hygiene et les soins de la toilette foni partie de l education. Les soins quotidiens de la toilette rendent nos deesses momentanement infecondables, et pour qu'elles puissenl devenir meres, ellessonl obligees d'ap-

porter pendant quelque temps des modifications a leur hygiene habituelle.

— Ah! je vois done que vous avez maternite* commandee et education des enfants par l'Etat. Eh bien, qu'est-ce que vous faites de la famille dans tout cela. Yous la supprimez ?

— Non, jeune civilise, nous ne la supprhnons pas : nousfaisons Le contraire, nous fagrandissons; nous avons forme le trust des families. Les families se sont syndiquees pour donner a leurs enfants la meilleure education possible. La famille est composed du peuple tout en tier. Nous sommes absolunient solidaires les uns des autres, car nous vivons en harmonie, et les enfants sont compris dans cette solidarite. Nous avons besoin de nos descendants pour mener a bonne fin les grandes ceuvres que nous commencons. En sociologie, vous etes des ignorants et suiioul des myopes, landis que nous sommes des presbytes. (>e sont nos descendanls qui proiiteront de nos travaux, dememe que nous profitons des travaux de nos ancetres. Ce nest pas pour nous que nous travaillons ; c'esl pour nos descendants. Nos descendants sont la continuation denous-memes. LeProphete a dit : « Et vos Ames sont immortelles, car elles continueronl a vibrer toujours plus nobles et i»lus liaules, plus ardentes et plus fieres dans les ames de vos i\{^cendants. » C'est pourquoi notre effort principal se porte sur ['education de nos enfants; et cela avec dautanl plus d'intensite que les enfants sont plus jeiines. Nos vies soul i\c> univres dart, el dans toute o'uvre d'art, le comttnencemeni est le plus important. Dans un portrait an crayon ou au

fusain, les quatre premiers traits sont plus importants que tousles autres reunis. Si ces quatre premiers traits sont inexacts, si la base est fausse, tout le reste represente du travail inutile. Un portrait, si poussequ'il soit, seraforcement mauvais si la charpente premiere est fausse. Chez les enfants nous ne nous occupons que de l'etre inconscient, c'est-a-dire des instincts, dont l'ensemble constitue Fame, car les instincts se modifient d'autant plus facilement que l'enfant est plus jeune. Chez nous le but de l'education premiere est I' amelioration des instincts, et non la culture inlellectuelle, qui pent s'obtenir a tout age.

— Alors vous n'enseignez pas a vos enfants a lire et a ecrire ?

— La lecture et l'ecriture ne sont que des bagatelles. D'ailleursnousne nous en servons que peu. Nos lelegraphones ecrivent sous la dictee et lisent ,:i haute voix ; c'est beaucoup plus simple.

— Et l'orthographe ?

— L'orthographe ? nous n'enavons pas.

— Tres bien, bravo, fameux, fameux! Je me suis fait recaler deux fois au baccalaureat pour des fautes d nrthographe, et celam'en a degoute. Mais heureusement qu'en France on etudie la reforme de l'orthographe.

— La reforme ? Mais il serait bien plus simple de supprimer l'orthographe, de n'y attacher aucune importance, delaisser a chacun la faculte d'ecrire commebon lui semble, de n'exiger qu'une chose; la clarte. Taut que voire languesera emprisonnee dans des regies etroiles el mesquines, elle ne pourra

148 Ali PAYS DE L HARMON IE

pas prendre son essor. II a fallu chez vous legenie combatif d'un Wagner pour jeter a bas l' edifice vermoulu des regies qui paralysaient le developpement de la musiqne. Ce n'est que grace anx efforts courageux et perseverants de Unite une ecole de jeunes peintres qui ont pousse parfois la revolte jusqu'au paradoxe, que votre public a fini par admettre despaysagesquine soientpas couleur pain d'epice, et des figures qui ne soient pas figees dans des attitudes classiques. Laissez done votre belle langue sepanouir en liberte, et Laissez disparaitre doucement et sans a-coups ceuxqui s'intitulent defenseurs de la tradition, niais qu'on pourrait appeler gardiens de la routine. Nous sommes surpris de F importance que vous attachez a l'instruction et du pen d' importance que vous attribuez a I'education. Quand vous enseignez a un petit vaurien a lire et a ecrire vous avez transforme un vaurien qui ne sait ni lire ni ecrire en un vaurien qui sait lire et ecrire ; m;iis vous n'avez toujours qiuin vaurien. Si vous etiez plus philosophe je vous expliquerais en detail comment nous nous y prenons pour ameliorer les instintcs de nos enfants, pour arriver a des instincts acquis, inh6rents a la race et transmissible s de generation en generation. Maisjevois que cela ne vous interesse ]»;is.

— Dites-moi, Lysias, est-ce que les deesses allaitenl leurs enfants?

— Ah uon, par exemple, non. Nousne sommes plus des animaux ou des civilises; nous nous sommes elev^s an rang de dieux. Les poitrines des deesses ae servent pas a donner du La.il ; elles

AU PAYS DE L II A It MOM E 149

no servent qii'n charmer les yeux. Paul Airin nous a raconte que chez vous, dans les bureaux de placement, les medecins examinent les nourrices de la meme facon que les paysans examinent une vache pour s'assurer au moment de l'achat que le lait est abondant. Gette boutade, qui, j'espere pour vous, nest pas vraie, a fait le tour du pays et a souleve une indignation generate contre les ma'urs des civilises.

— \ ous m'avez dit que les deesses qui soignent les enfants n'en sont pas necessairement les meres. Comment est-ce qu'une mere peut abandonner son enfant aux soins dune rlrangere?

— Pardon, cher civilise, est-ce que chez vous les femmes elegantes et cultivees allaitent et eleven! leurs enfants?

— Non, elles prennent une nourriee.

— Vous confiez l'education premiere de vos enfants a des domestiques ignorants et sans culture, tandis que nous la confions aux deesses les plus icndres el les plus charmantes.

— Et de quoi nourrissez-vous vos enfants en bas age, puisque les poitrines des deesses ne servent qu'a charmer les yeux. Est-ce que vous les nourrissez de microbes?

— Nous les nourrissons de fruits artificiels, de fruits divins, qui varient selon les ages et selon !•' pedigree, dont le but est de donner a l'enfant l<' maximum de sante, et d'en faire par la suite un dieu de grand temperament.

— Mais dans lout cela je ne vois pas ce que vous faites de l'education dans la famille.

— Voulez-vous me faire le plaisir de ehercher

dans voire memoire et de vous rappeler par la pensee l'interieur des meilleures families que vous connaissiez. Parmi celles-la, en connaissez-vous une seule, qu'elle soit pieuse et austere, ou bien moderne et joyeuse, ou les enfants soient traites avec autant d'amour et de tendresse que ceux que vous voyez devant vous, ou ils soient enloures d'autant de luxe et de contort, ou les soins d' hygiene soient aussi complets, ou l'atmosphere qui les entoure soit aussi douce et aussi chatoyante?

— 11 est evident que le luxe inoui dans lequel vous vivez est inconnu chez nous.

— Mais a part quelques families ou l'education est relativement bonne, il y en a des quantites chez vous ou l'education est deplorable, ou le logis est sale et miserable, ou le pere rentre ivre et bat sa femme et ses enfants. Croyez-vous que ce milieu sordide soit bon pour les enfants en bas age et de nature a embellir leurs instincts? Je sais bien que chez vous l'Etat nest pas une personnalite sympathique. Paul Airin nous disait: « En Europe, l'Etat c'est un monsieur grincheux et mat habille assis derriere un guichet. » Maisl'Etat c'est vous-memes; l'Etat est ce que vous lo faites. Chez nous, au pays de I'harmonie, l'Etat est charmant. L'Etat, c'est nous tous ; l'Etat, c'est moi, c'est Yerone et Sorrente, c'est l'ensemble <lrs dieuxetdes de'esses ; chez nous, 1'Elat s'inspire de l'ideal de la beaute, de I'harmonie et de l' amour. C'est pourquoi il est magnifique, chatoyant, et simple. Chez vous, l'Etat est mesquin, terne et compliquc, parce que son ideal conime le voire est celui de la routine et de la tradition.

— Vous parlez bien, Lysias, vous parlez beaucoup, et je ne suis p:is de force a vous repondre. M.ii-> je u'eu garde pas moins mes opinions.

— Gela, parce que vous croyez avec la moelle epiniere et non avecle cerveau. Yous ctes ignorant de votre ignorance et n<»> enfants de huitansraisonnent avec beaucoup plus de iogique que vous.

— Peut-etre bien ; mais enfin que faites-vous dans tout cela des droits dupere?

— Eh bien. cher ami, que faites-vous des droits de 1' enfant? L' enfant n'a pas demande a venir an monde. II nait faible et incapable de se defendre e1 le devoir de tous est de defendre les faibles contre les forts, et non pas d'aider les forts a opprimer les faibles. L'Etat a le devoir de veiller a ce que l'enfanl recoive la meilleure education qu'il soit possible de lui donner. Seulement, chez vous, 1'Elat est incapable de donner une bonne education, car les fonctionnaires de l'Etnt manquent euxmemes d'education et ne s'inspirent pas del'ideal de la beaute, de riiarmonie et de l'amour. L'Etat chez vous ne peul donner que de l'instruction, et cette instruction basee sur la routine et la tradition, toujours en retard sur les moeurs et les idees, entrave souvent revolution du progres. L'homme pour avancer est oblige de desapprendre ce qu'il a appris, de jeter [>ar-dessus bord des idees surannees. de bruler ce qu'il a adore. L'homme depourvu d'idees est quelquefois plus apte au progres querhomme bourred'idees fausses.

— En cela, Lysias, vous n'avez pas tort. Ainsi moi, jene crois plus tout ce qu'on ni'.i appris, el il m'a fallu beaucoup rellechir pour ne pluscroire.

Mais en ce qui coneerne la famille, je ne suis pas de voire opinion, tout au moins pour chez nous- — Mais, cher ami. vous avez parfaitement le droit de garder vos opinions. D'ailleurs vous auriez tort de changer vos uio'iirs trop rapidement, car notre prophete a dit: « Et vous ne chercherez pas a donner au progres uue marche trop rapidej car de la revolution nait la reaction ; c'est de revolution que nait le progres. » Mais si je combats vos idees au sujet de l'autorite" paternelle, ce nest ni pour vous contredire ni pour vous vexer: c'est parce que ce principe de l'autorite paternelle est precisement uue des forteresses les plus importanles de la doctrine de l'autorite et de la foi, doetrine qui est incompatible avec notre doctrine de labeaule, de l'harmonie et del'amour. Vous remarquerez que plus les peuples sont barbares el arrieres, plus l'autorite paternelle est fortement etablie, et chez vous ceux qui parlent le plus des droits tin pere sont precisement ceux qui sont le plus hostiles au progres. L'autorite paternelle derive de 1'institution de I'esclavage. Chez Les peuples barbares le pere avail le droit devie et de morl sur les membres de safamille. Amesureque

les peoples se eiviliseul et que les imeurs s'jidou-

cissent, l'autorite paternelle diminue. L'autorite protege les droits ties forts; le progres elablil les droits ties faibles. Vous avez encore h I'heure actuelle des pays en Europe ouun ho name, auraitil soixante ans, ne peut |>ns se marier sans le consentement <le sun pere. Chez vous. en France, uu bourgeois ignorant et pretentieux a le droit de

debiler des sottises el des ineplies a ses ent'.iuls

forces de l'ecouter avec respect, et de chercher a faire de ses enfants des etres aussi vulgaires el aussi ignorants que lui-meme. Dans ce cas les droits du pere sont outrepasses, etceuxde l'enfant ne sont pas respectes. Le pere imbu de ladoctrine de l'autorite croit faire preuve de superiority en humiliant ses enfants. Ce qu'on ne sail pas assez chez vous, e'est que celui qui a ete tyrannise deviendra tyran, que celui qui a ete humiliecherchera a humilier les an I res. Vous avez cependant mi proverbe qui dit : « Tel pere, tel Ills. — Tel maitre, tel valet. » Nous ne commandons pas nos enfants ; nous les aimons, nous nous faisons aimer deux, nous les developpons, nous les mettons en harmonie avec nous. Nous ne les considerons pas comme nos inferieurs ; nous les considerons comme nos associes et nos successeurs. Eh Men, mainlenant allons-nous-en, car je vois que vous en avez assez.

— Lysias, par moments vous mefatiguez, sans Compter que souvent vous me vexez. Si on emmenait . Verone el Sorrente.

— Les deesses out aujourd'hui a s'occuper des enfants, et vous ne les deciderez pas a sortir. II est meme inutile de le leur demander.

— Est-ce qu'on ne fern pas la f&te un de ces jours?

— Oui, mais plus lard, car vous etes encore en traitement.

Me retrouvant seul dans ma denieurc royale, j'ai recapitule tout ce qui m'est arrive depuis 111011 atterrissage au pays de I'harmonie, ei je trouve cela.bien etrange; c'estan'yp^s croire <il par moments jo me demande si je ne reve pns. II esl bien certain que les autres ne me croironl pns et que tout ceci passera pour de la haute fantaisie. Je ne suis pas stir que je vais me plaire dans ce pays-ci. D'abord il m'est defendu de m'en alter, el e'est deja une raison pour me donner envie de filer a l'anglaise. Mais il y a autre chose. .)«' me trouve, il est vrai, dans un pays splendide; l<is habitants son! charmants, les femmes soul <lrlicieuses, et je suis entoure dun luxe extraordinaire. Mais ici, dans ce pays-ci, je suis le dernier (les derniers. Sous la politesse parfaite el laffabilite des gens, je sens percer a mon egard, j<" ne dirai pas du mepris, mais tout au moins de la pitie; «'t cela me froisse. Les dieux soul beaucoup mieux que moi, j<i le reconnais. lis soul mieux tournes, plus intelligents, plus puissants, plus adroits, plus souples que moi, •!•' sorte que moi, j'ai toujours lair d'uu imbecile. G'esl pourquoi j'aimerais mieux m'en aller. Lysias, lui-meme, qui est un homme exquis, u'a pu sempecher <l<> me dire plusieurs foisquej'Gtaisignoranl <l<' mon

ignorance. Je sens qn'il se retient en me parlant, persuade que je ne peux ni le suivre ni le comprendre, etil a peurde me froisser. Lorsque j'etais plus jeune, je cherchais a frequenter des gens excessivement chics. Comme resultat j'avais toujours la derniere place a table et je n'avais pas le droit d'emettre une opinion personnelle. .Mais depuis, j'ai renonce aux gens trop chics ; je prefere les milieux ou je compte, ou je marque ma place, on je suis quelqu un. Ici au pays de 1'harmonie, je me trouve dans un milieu beaucoup trop chic. II me semble que j'aimerais maintenant me retrouver parmi des gens communs, que j'aimerais a faire la fete vulgaire.

Je me demande aussi si je ne me suis pas emballe trop vite sur les deesses. Lorsque je faisais la fete en France, je m'etais quelquefois dit que le reve serait de decouvrir un pays ou toutes les femmes seraient des demi-mondaines jolies, cultivees et desinteressees, et dy excursionner. Eh bien, m'y voici dans le pays reve, car les deesses ne sont en somme que des demi-mondaines jolies, cultivees et desinteressees. Comme resultat j 'aboutis a ce paradoxe que le pays de 1' amour libre est |>recisement le seul pays ou je ne puisse pas trouver de maitresse. Je crains fort, d'apres la tournure que prennent les evenements, d'en rester au flirt platonique avec Verone et Sorrente; j'en ai I'intuition. Quant aux autres deesses, elles ne parlent que le carthaginois, et ont des amants qui sont inieux que moi sous tous les rapports. J'avais compte sur un succes, tout au muins de curiosite. Mais la curiosite des dresses ne semble pas vou-

loir depasser la zone desbaisers. Et jemo demande vraimeni pourquoi, car surement les deesses ne se laissent pas arr§ter par des scrupules de chastete, et elles doivent s'abandonner aux jeunes dieux avec enthousiasme et volupte.

Je me decourage peut-etre trop vite. 11 se peut que Yerone et Sorrente soient moiiis cruelles que je ne le crois. Ce que je regrette maintenant, c'est d'etre parti seul. Si nous etions ici deux ou trois bons amis, je ne me sentirais pas an>si isole. Nous formerions un petit groupe; nous pourrions causer en francais, echanger nos id6es, vulgaires et communes aux yeux des Deoniens, et mener joyeuse vie dans 1111 cadre luxueux. Mais je suis seul, seul au point de vue intellectuel et philosophique, seul a tous les points de vue. II y aurait bien un [moyen de sortir de ma situation, ce serait d'apprendre le carthaginois, d'6pouser les idees des Deoniens et de vivre en harmonie avec (Mix. Mais je n'arrive pas a comprendre un mot de la langue, el je a'ai pas les memes instincts (jue les Deoniens; je sens que je leur produis L'effet d'un ours en train de pietiner dans une plate-bande d'orchidees. Quanta la philosophie je continuerai a discuter. Lorsqu'on a ete eleve dans certains principes, on ne les abandonne pas, siinplemenl parce qu'ils sonl illogiques; on les garde. Je ne snis pas pni'itain ; j'aime les femmes, el suis capable de devenir amoureux dune femme legere. Mais j'entends reservermon estime et moo respeel pour les honnetes femmes, (|ni ne se donnent pas ;i lout le monde.

Tout en ecrivant dans cette salle feerique, bai-

gnee de Incurs changeantes et mysterieuses, je joue de la main gauche avec les plis de mon echarpe qui ruisselle entre mes doigts avec un joli tintement argentin. J'apercois mon pied chausse dune sandale incrustee d'or et de perles, qui est une veritable ceuvre d'art, une piece de musee. Je medemande quelles sensations j'eprouverais si je rentrais en France. Est-ce que je pourrais sans regret me chausser de nouveau de bottines noires, et porter des vestons en cheviotte; est-ce que je pourrais sans degout m'asseoir de nouveau a une table d'hote et manger ce que Lysias appelle des cadavres d'animaux; est-ce que je regarderais avec plaisir une femme opulente serree dans un fourreau de laine noire, selon l'expression de Verone, cette petite fee si tendre, si delicate et si impudique. Est-ce que les gens dans la rue ne me sembleraient pas horriblement laids et vulgaires ; est-ce que les principes que je defends ici ne me paraitraient pas eux-memes surannes et ridicules ; est-ce que je ne discute pas avec Lysias par pur esprit de contradiction; est-ce qu'en France je ne precherais pas moimeme la doctrine de rharmonie? Gar, en somme, cela marche tres bien ici ; les gens sont charmants et paraissent etre tres heureux.

Allons! je suis nerveux ce soir ; cela doit etre la faute des deesses. Et puis a quoi ca peut-il servir de faire des projets et des suppositions'? Attendons les evenements, car dans la vie c'est toujours limprevu qui arrive.

Je suis alle an theatre, et j'ai passe line bonne soiree. Lysias est venu me prendre en auto; c'esi lui qui conduisait. II a une maniere de condnire absolument delicieuse ; cela me rappelle vaguement la facon dont un de mes amis, nn Hollandais, jouait du piano. Get ami ne jonait pas comme un virtuose, it ne cherchait pasaetonner, a stupefier, a faire valoir le cote metier; it jouait en artiste et cherchait a charmer. Son toucher etait puissant el leger et en meme temps tres doux el lies t'ondu; son jeu elail plein d'imprevu et moi qui ai horreur des pianistes en general, j'ecoutais avec plaisir eel ami pendant des heures entieres. Lysias conduit I'auto de la meme facon que mon ami jouait du piano, et me procure le meme genre de sensations. II est vrai que la voiture extraonlinairement souplese prete a toutesles nuances. Mais j'etais bien loin de me douter qu'il pouvait exister une facon artistique de conduire. Je me contentais de marcher vile el d'eviter les accidents. Ce doigte delicat et nuance de Lysias qui ne m'etait jamais venu a I'esprit est pour moi une revelation.

Le theatre n'est pas un theatre proprement dit. C'est une grande scene en plein air, situee an lias d'un terrain en pente, tie sorte que les spec-

AU PAYS DE L HARMONIE lo9

tateurs peuvent voir sans etre genes les uns par les .-nitres. On s'asseoit on on se conche dans lherbe sons de grands arbres, et on voit an-dessns de sa tete les etoiles briller a travers le feuillage. II n'y a, bien entendu, ni barrieres ni guichels.

II n'y avait pas beauconp de monde, et la representation etait tres belle. C'eHait une piece n grand spectacle avec musique et chant ; il y avait des costumes magnifiques et des ballets ravissants. J'adore les ballets; <;i fait toujours plaisir de voir one jolie femme agiter ses jambes. Et puis dans ce pays-ci ils ont une facon de danser qui est absolument renversante. On n'a pas idee de la souplesse de ces gens-la.

Lysias m'a explique que c'etait une piece histbrique et qu'on venait an theatre pour s'instruire et se documenter. En suivant le theatre regulierement on arrive a connaitre a fond l'liistoire du pays. II m'a demande si c'etait vrai qu'a I'Opera, en France, on ne recevait que des pieces con tenant des assassinals ou des suicides.

Je lui ai repondu que cette particularity ne m'avait jamais frappe, niais qu'en elFet, l'opera etant un drame en musique, il ne pouvait p;is v avoir drame si quelqu'un n'etait j>as tue.

— Alors, me dit Lysias, une oeuvre dont le sujet est interessant et joyeux, ne pourrail pas etre donnee a I'Opera?

— Nun, il taut que ce soil un drame.

— Meme si I'ceuvre etait remarquable et grandiose ?

— Meme dans ce cas.

— G'est curieux, dit Lysias. Aux pays civilises vous semblez vous complaire dans la souffrance d'autrui, vous semblez avoir la nostalgie du sang et du meurtre. Ainsi a vos yeux urie oeuvre n'est pas considered comme belle et de grande envergure, si elle ne contient pas an moins un assassinat. Quel etat d'ame etrange !

— II n'y a pas que l'opera. II y a aussi l'opera comique et l'opera bouffe.

— Oui, mais l'opera serieux nepeut pas exister sans assassinat, n'est-ce pas?

— Non, il est indispensable que quelqu'unsoittue.

— Bizarre!

Je n'ai pas, bien entendu, compris un seul mot au dialogue de la piece; je me suis contente de regarder les beaux costumes et lesjolies femmes, et d 'ecouter la musique splendide, line musique nourrie et gaie. Gette musique etait jouee par un grand orchestre invisible. Co qui, par exemple, m'a absolument stupeiie, c'est la facon dont on change les decors. Subitement et sans qu'on puisse s'expliquer pourquoi ou comment, il y a changement a vue. C'est du veritable escamotage.

L'intrigue de la piece ne in'aque mediocrement interesse, et c'est assez naturel, car je ne comprenais pas ce qu'on disait;mais si je n'ai pas demande a m'en aller, et si j'ai au contraire tenu a pester jusqu'a la fin, c'est a cause dune petite femme excessivement jolie, qui lenait un desprinri|)aux roles et qui avait une voix ravissante. Elle chantait d'une fagon delicieuse. Plus je la voyais, plus je m'emballais sur elle. Elle in<j plaisait enormement.

AU PAYS DE L HARMONIE i6i

Je me suis dit que Verone et Sorrente representaient peut-etre l'element mondain du pays; qu'elles etaient probablement considerees comme femmes serieuses et que, comme elles-memes flirtaient tres gentiment, il etait assez probable que les femmes de theatre etaient de nioeurs legeres. Je m'ennuie parfois dans ce pays-ci, et je voudrais bien me creer des relations.

J'ai done, apres la representation, pris Lysias a part, et lui ai demande d'etre assez gentil pour me faire faire la connaissance de la petite femme en question.

Lysias a paru tres amuse de ma demande.

— Gette deesse est morte depuis quatrc sieeles, m'a-t-il repondu.

— Non, Lysias, vraiment, ne plaisantons pas. Je ne vous parle pas dune deesse qui est morte: je vous parle de celle qui jouait la, dans la derniere scene, de cette petite en jaune qui chantait un duo avec le grand blond habille en bleu.

— Comment, vous avez vraiment cru que ces personnages sur la scene etaient reels? Mais notre theatre est une representation de cinematographic

— Voyons, Lysias, vous me racontez des blagues. Je connais bien le cinematographe ; e'est noir et blanc, ca saute tout le temps et <ja n'a pas de relief. Et puis ca ne parle pas.

— G'est peut-etre vrai pour le cinematographe civilise, mais le notre est tout different. D'abord il est combine sur le meme cliche avec le veraphone, de sorte qu'il parle, chante et joue de la musique a grand orchestre. Et puis nous ne nous

servons pas, comme vous, de la photographic Nous ne nous servons que de vibrations electriques, qui sont inscrites magnetiquement. II est bien certain qu'avec vos procedes barbares, vous ne pouvez pas obtenir le relief qui donne l'impression de la realite. Mais nous avons, pour obtenir le relief, la combinaison de differents procedes dont le principal esl le suivanl : an lien d'enregistrer le cliche a I'aide dun seul objectif, nous l'enregistrons a I'aide dune serie d'objectifs lies rapproches et disposes sur un are de cercle dont le centre est l'objet a enregistrer, on dans noire eas, hi scene du theatre. Les m6m.es appareils servent a la projection, et cette projection se compose dune serie de projections superposees, mais legerement differentes les unes des autres. Ges appareils disposes sur un arc de cercle voient Iegerement autoiir de l'objet et nous pourrions de cette faeon exagerer le relief jusqu'a I'invraisemblance. Comme resultat dans la projection, les lignes horizontales sont nettes, tandis que les lignes verticales sont vagues, et cela snrtout an premier plan, car dans les lointains toules Irs lignes s'estompent ainsi que les teintes el les valours.

Nous ne nous servons p;is d'objectifs en cristal, continua Lysias; nous nous servons d'objectifs en metal transparent. Les objectifssont composesd'une infinite de peliles surfaces minuscules, accolees les unes aux autres, tout en restant electriquement isolees les unes des autres. Lorsque ces plaques sout traversees par La lumiere, elles se mettent en vibration, el ces vibrations, qui va-

rient suivant les teintes et les valeurs, sont enregistrees magnetiquement sur un ruban metallique, le meme que celui qui enregistre les sons. Dans l'operation de la projection line lumiere blanche, speciale en ce sens qu'elle ne communique pas elle-meme de vibrations aux plaques, est lancee a travers les objectifs metalliques, et elle se transforme sur chaque surface minuscule, suivant les vibrations coaimuniquees a ces plaques par le ruban magnetique. Tout est projete, personnages et decors, ce qui vous explique le changement instantanne des decors. Notre scene de representation se compose simplement d'un ecran de projection de couleur blanche. La musique. le chant et les paroles sont donnes par les amplificateurs electriques du veraphone, qui se trouvent places derriere l'ecran de projection. De sorte que nos belles representations de theatre se font sans deranger personne. II suffit de pousser un contact electrique situe au conservatoire, et la representation marche toute seule ; elle est automatique.

Nous nous donnons beaucoup de mal, ajouta Lysias, pour monter une piece, et nous ne le faisons qu'une fois tous les dix ans. La piece de theatre resume Thistoire des dix annees ecoulees, et une fois enregistree sert de document historique. Ainsi vous et votre aviateur figurerez certainement dans la prochaine piece qui sera montee.

— Comme chez nous dans les revues, repondis-je un peu pique.

— Peut-etre bien.

— De sorte que tous mes faits et gestes sont destines a passer a la posterite?

— Pas tous vos faits et gestes. Seulement ceux de nature a interesser l'histoire de notre philosophic et de notre progres.

— Mais c'est de l'indiscretion ; je m'y oppose; j'ai horreur de la reclame personnelle.

— Que Youlez-Yous! Vous etes devenu, sans le savoir, un personnage historique ; nous ne vous avons pas demande de Y~enir ici, et Yotre arrivee inopinee constitue pour nous un evenement interessant.

— Alors vous etes hi en sur que la petite femmeen jaune nest qu'une reproduction cinematographique, qu'elle n'existc pas enrealite?

— Mais parfaitement.

— Vous ne racontez pas de blagues?

— Non, assurement.

— Que c'est ennuyeux! et moi qui avais deja forme certains projets; eniin !... Mon Dieu, que la vie est done difficile !

— Merae au pays de Fharmonie?

— Meme au pays de Tharmonie.

Apres cela nous sommes remontes en auto, et Lysias m'a ramene a mon etuve. Nous n'avons pas beaucoup cause. J'etais distrait et peu communicatif; jepensais a la petite femme en jaune.

Lysias est venu me prendre ce matin. II eiait jeune et frais comme d'habitude et m'a propose de m'emmener a Feglise.

— Ah non, Lysias; tout ce que vous voudrez, mais pas ca.

— Mais pourquoi done? le service divin vous interessera beaucoup.

— Ca ne m'interessera pas du tout, j'ai trop ete a l'eglise quand j'etais enfant; l'eglise m'attriste et le sermon m'ennuie. Ca m'ennuie d'entendre un prelre debitor des inepties d'une voix doucereuse ; oam'agace d'etre menace de l'enfer, attendu que je ne crois pas a 1' enter.

— Mon cher Martial, notre 6glise vous interessera, croyez-moi. II y aura beaucoup de monde et le service est vraiment tres bien.

— Je ne comprends pas comment vous pouvez etre religieux, puisque votre philosophic est antireligieuse.

— Mais elle nest pas antireligieuse. Notre philosophic, e'est notre religion, et, comme tous nos actessont inspires par notre religion, noussommes forcement tres religieux.

— Je ne comprends pas du tout.

— Allons, venez, ou nous serons en retard.

— Est-ce loin ?

— C'est assez loin, mais nous prendrons le tramway souterrain.

— Ah, si nousprenons le metro, c'est different; je veux bien. Jevous fais a contre-cceur la concession d'aller a l'eglise, uniquement pour prendre le metro qui doit etre curieux.

Nous sommes sortis par un temps radieux, et nous marchions dans l'herbe emaillee de ileurs charmantes. Lysias semblait avoir des ailes, et j'avais peine a le suivre. II avait cette demarche joyeuse etlegere particuliere aux Deoniens, et en le voyant si jeune et si gai, si delicieusement elegant dans son vetement d'etoffe vaporeuse donnant par transparence les tons de feuille morte et ses degradations, que je me demandais s'il etait vraiment possible qu'il eut quatre-vingt-trois ans.

Nous avons trouve au milieu d'une prairie un gros rocher dans lequel il y avait un trou, et dans ce trou nous avons trouve un plan incline mouvant qui me rappelait un peu, mais en beaucoup mieux, les trottoirs roulants du Bon Marche. Ge plan incline nous a descendus dans une mervcilleuse grotie en forme de tunnel, toute pleine de stalactites. J'ai appris, depuis, que ce tunnel etait artificiel au lieu d'etre naturel comme je le croyais d'abord.

C'est tres drole, ce metro. II n'y a pas de trains; il n'y a que deux trottoirs roulants. On monte d'abord sur le premier, qui marche deja a bonne allure ; puis on passe sur le second qui va beaucoup plus vite. J'ai un peu hesite avant de monter sur le premier trottoir, car, en regardant bien, j'ai vu que cela marcbail diablement vite. Mais

Al" PAYS DE l'HARMONIE 167

Lysias in' a pris par la main, et cette premiere etape s'est efFectuee sans incident. J'ai ete moins heureux pour passer du premier an second trottoir. car je im> suis etale de tout mon long, an grand amusement de nombreuses deesses. qui y etaieni deja installees. ('.'est degoutant, je me couvre de ridicule a chaque instant. Ge n'esl rien pour un Deonien de sauter dun trottoir a l'autre, mais pour un civilise ce n'est pas commode. Ces gens-la sont d'ailleurs d'une legerete de mouvement qui tient duprodige. Pour passer dun trottoir a l'autre, ils font un bond, puis se posent comme un papillonsur line fleur. II y a la quelque chose qui n'est pas naturel, quelque chose de mysterieux que je tacherai de m'expliquer.

Ce tunnel du metro est vraiment extraordinaire. Les stalactites, qui semblent contenirdes lampes electriques, scintillent en jetant mille feux multicolores. Les annonces commerciales qu'on voit chez nous le long ties parois ei des murs sont remplacees ici par des statues polychromes et des muvres d'ari diverses. Ce voyage souterrain est une veritable merveille pleine d'imprevu. Ainsi nous avons passe a notre gauche un lac dont le lointain se perdait dans des lueurs chatoyantes et mysterieuses, et dont I'eau refletail en miroitant le bouquet multicolore dc> stalactites.

Sur le trul loir ilc vilossese trouvaient une quantity de sieges et de couchettes recouverts d'etoffes somptueuses. Le trottoir lui-meme etaitd'une substance si moelleuse qu'on pouvait s'y asseoir on s'y (Hondre d'une facon fort aereable, D'ailleurs les

dieux et les deesses assis ou couches dans leurs poses abandonnees formaient un tableau delicieux. Et je crois que dans ce tunnel feerique les deesses sont encore plus jolies qu'en plein jour.

Le trottoir ne faisait absolument aucun bruit. II est sans tin, etLysias m'a explique qu'a l'extremite du parcours il tourne autour d'un point iixe pour revenir sur ses pas dans une galerie parallele. La substance du trottoir est tellement souple qu'elle lui permet de tourner autour de ce point lixe dans un rayon assez court.

Gomme la plupart des voyageurs se rendaient a la meme destination que nous, c'est-a-dire a l'eglise, il a fallu s'y prendre un peu a l'avance pour descendre sur le trottoir iixe de la galerie, afin d'eviter l'encombrement a la sortie. C'etait d'autant plus necessaire pour moi, que ma chute m'avait rendu hesitant pour le passage d'un trottoir a l'autre. Heureusement qu'une jeuneet jolie deesse, une petite brune aux cheveux chatains, m'a pris par une main, tandis que Lysias me tenait par l'autre, et je me suis tire de reparation sans mesaventure.

Gomme e'est curieux! Je passe, en France, pour un sportsman adroit et audacieux, et ici je suis d'une nullite complete. G'est non seulement curieux, mais cela me vexe enormement.

Noussommes sortis tous les trois ensemble, Lysias, moi et la nouvelle deesse, qui me tenait toujours par la main avec ses doigts entrelaces aux miens; elle avail une petite main fraiche et souple dont le contact me remplissait de bonheur. Gette deesse s'est mise a me parler en me regardant

avec des yeux amoureux. Jo nai pas compris un mot de ce quelle disait, et j'ai demande a Lysias qui elle etait, et si jo ne poufrais pas lui faire la cour. Lysias m'a repondu qu'elle s'appelait Vania, qu'elle etait compositeur do musiquo, et, qu'a reglise, nous allions entendre sa derniere OBuvre.

— (Test une grande amoureuse, ajouta Lysias. Chaque note de sa musique reflete la flamme ardente et douce de l'aniour. Autrefois elle aimait surtout les jeunes dieux; maintenant son amour se concentre sur son art.

— Pourquoi dites-vous « autrefois »? Quel age a-t-elledonc?

— Vania a soixante-huit ans. Mais elle na jamais etc plus jeune de coaur, plus ardente dans son amour de la beaute et de l'harmonie.

— Lysias, vous mejetezun froid. Vania a Fair d'avoir vingt ans, je le reconnais. Mais l'idee de faire la cour a une femmo do soixante-huit ans me degoute. L'homme peutrester seduisant, merne avec des cheveux gris. Mais une fomme doit desarmer a trente-cinq mis.

— Et pourquoi done, demanda Lysias en mo regardant avec candeur.

— Parce que!

— Voila une reponse typique de l'ourson civilise.

— Voyez-vous, Lysias, je n'ose plus maintenant vous demander I'age de Verone et de Sorrento.

— Rassurez-vous. Sorrente a dix-neuf ans et Verone en a vingt et un.

— Allons, Ut ill mieux, car dans ce pays-ci on n' est jamais sur de rien.

— Rappelez-vous done, me dit Lysias, que nous ne vieillissons pas, que nous restons jennes jusqu'au dernier jour. Nous vivons jusqu'a l'age de cent ans environ et alors nous nous eteignons subitement et doucement comme une lampe qui manque d'huile, sans avoir connu un jour de maladie, sans avoir connu une heure de tristesse ou de fatigue, laissant derriere nous toute une vie d' amour et de combativite ardente et joyeuse. D'ailleurs, vous entendrez tout al'heure, a l'eglise, les paroles du Prophete : « Et vous connaitrez la vieillesse physiologique, e'est-a-dire la jeunesse eternelle. »

— Comment, on parle d'hygiene a l'eglise?

— Et pourquoi pas?

— Mais l'hygiene nest pas la religion !

— Pardon, jeune civilise, chez nous, l'hygiene fail partie de la religion,

— Ah! je ne savais pas.

— Gependant vous avez ecrit les commandeaients de Deon, et j'ai ete surpris, dans votre manuscrit, de les retrouver au complet et sans erreurs.

— Je me suis rappele les mots a cause de ma memoire extraordinaire, mais je n'ai pas cherche acomprendre \o sens de ce (|ni ma paru etre un galimatias paradoxal.

Tout en causant, nous cheminions dans un pare de fleurs, <il nous marchions sur du gazon aussi tlou\ que du velours. Vania me tenait toujours par la main, et, si Lysias ne m'avail pas dit son age.

AU PAYS DE lAlARMONIE 171

je crois que je L'aurais trouvee adorable. Elle avait, comme ioutes les autres, ce type menu el delicat, avec la fraicheur de la sante et de la jeunesse. Mais je ne pouvais |)as digerer les soixantehuit ans annonces par Lysias, et je la laissais parler sans lui reporidre. D'ailleurs, elle n'aurait pas plus compris mes reponses que je ne comprenais ses paroles, qui, d'apres ses regards et sa lac on d'etre, devaient etrc des paroles tendres.

A mesure que nous avancions, les fleurs devenaient de plus en plus nombreuses. Des roses grimpantes s'enlacaient autour des statues et des colonnades pour former des arches parfumees qui nous protegeaicnt du soleil. 11 y avait aussi une variete de violettes de Parme grimpantes donnant d'enormes grappes de violettes. On aurail dit des glycines en pleine lloraison.

Au detour dune allee lleurie l'eglise nous est apparue. C'est un palais colossal et splendide, avec de nombreux domes scinlillant au soleil. L'eglise est a moitie cachee par la masse des fleurs grimpantes s'enroulant autour de ses piliers et sur les toils de nombreux drapeaux multicolores llottaient gaiement a la brise legere. On cnlendait une musique grandiose qui semblait venir dun immense orchestre. Mais cette musique ne ressemblait pas a celle que j'avais deja entendue. G'etait joyeux comme du Ganne et riche comme du Wagner, mais en meme temps aerien, leger et diaphane. On entendait des clochettes et des harpes. Lysias m'a dit que cette musique etait donnee par le carillon electrique de l'eglise, et quece carillon comportail beaucoup d' instruments

que nous ne connaissons pas dans les pays civilises.

Comme coupe horizontale, l'eglise a un peu la forme d'une etoile, et les gradins a l'interieur forment une cuvette, de sorte que les personnes qu on a devant soi ne vous empechent pas de voir.

Nous sommes arrives parmi les derniers, et cetait deja bonde ; j'cstime a environ dix mille le nombre des dieux et des deesses presents. Une multitude d'etendards richement brodes pendaient des voutes et des ogives, et Lysias m'a dit que chaque etendard representait la commemoration d'une grande victoire scientifique ou artistique.

Au centre, c'est-a-dire au fond de la cuvette, un dieu vetu d'un costume somplueux, et baigne d'une aureole de lumiere douce et mystcrieuse, chantait avec une voix de baryton adorable, une de ces voix chaudes et veloutees qui vont au coeur. line paraissait faire aucun effort, et cependant sa voix remplissnil cette immense eglise a fcel point, qu'on eulendait chaque parole, comme s'il avait ete a c6te de nous. 11 etait accompagne par un grand orchestre invisible (probablement Le vcraphone). J7ai demande a Lysias de quoi parlait sa chanson. 11 m'a rrpoudii qu'il chantait Les commandements du prophete D6on, ceux que j'avais ecrits dans mon manuscrit.

Comme je ne comprenais pas les paroles, je me suis contt'iilr d't'contcr la musique et de regarder la foule des dieux et des dresses, qui se trouvaient en face et autour de moi.

Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau. lis etaient tous vetus d'etoffes legeres etdiaphanes, aux tons riches etdelicats. Tous etaient vetus differemment, et tous les tons etaient represented, depuis les tons les plus puissants jusqu'aux tons les plustendres; et T ensemble formait une harmonie somptueuse et chatovante.

Sans compter que la lumiere du jour ne penetrant pas dans Teglise, cette eglise semblait etre eclairee par les parois phophorescentes du hatiment, et aussi par un leger brouillard lumineux qui remplissait T eglise et estompait les formes. Et ce brouillard changeait lui-meme de couleur. II etait tantot bleute, tantut rose, tantot couleur aurore. Tantot aussi ces brouillards colores s'entrecroisaient, et se melangeaient en formant des dessins presque imperceptibles. Ca sentait bon (probablement une symphonic de parfums). Et le resultat etait absolument feerique.

A un moment donne, les dieuxetles deesses se sont joints progressivement au chant. Cela a ete d'abord un leger bruissement, comme un vol d'abeilles, a peine perceptible a Toreille, et autant que j'ai pu m'en rendre compte, chaque dieu et chaque deesse chantait une melodie differente; mais Fensemble s'enchevetrait dans un contrepoint extraordinairement joli. L'orchestre invisible suivait toujours le chant.

La musique a dure longtemps. Le murmure d'abeilles s'est peu a peu elargi et amplifie. Les deesses ont commence a se balancer doucement et a agiter leurs echarpes diaphanes en signe de salut aux dieux et aux deesses qui se trouvaient sur

les gradins en face. Le crescendo s'est dessine lcntement, graduellement ; les voix, caressantes d'abord, sont peu apeu devenues ehaudes, veloutecs et larges. Les poitrines ont palpite, les narines se sont dilatees, el des milliers de bras etendus ont echange" a travers la brume lnminense un immense saint de fraternite.

Je m'etais promis de rester impassible el d' opposer a renthonsiasme deonien le scepticisme du civilise. Maisj'ai ete vaincn.

Lorsque le crescendo de la mnsiqnc a atteint son apotheose, que le bronillard bleu sest transforme en un rayonnement somptueuxde soleil couchanl paillete d'or, lorsque l'enchevetrement adorable des voix a atteint le paroxysme de la splendeur, lorsque la masse formidable des cuivres a lance, d'une facon colossale, ses eclats puissants et glorieux, lorsque le grondement terrible des tympani a ete dechire par des coups de cymbales, lorsque 1' edifice lui-meme a tremble dentbousiasme et d' amour, j'ai senti mes ycux se mouiller et j'ai retenu des larmes pretesa couler.

Le voile est torn be de mes yeux et j'ai compris ce que c'etait que la solidarite amoureuse. Mais jamais aulanl qua cet instant je n'ai senti mon isolement.

Quand Lysias s'est aperQu de mon emotion, il m'a serre fortement les deux mains, el Vania, L'auteur de la musique, m'a enlace tendrement dans ses bras et m'a embrasse sur les yeux ; ses baisers etaient chauds et doux.

Pendant la sortie, Torcliestre a continue a jouer, mais d'une facon plus gaie et plus douce. Et en

vovanl onduler les corps souples dor- dieux et des deesses, en voyant voltiger sous la brise parfumce qui inondait l'ediiice les etoffes lumineuses et chatoyantes des vetements. on aurait cm assister a mi ballet feerique.

J'avais ete profondement emu. Je n'ai pas parte a Lysias pendant le retour. J'aurais voulu lui dire que je me sentais change ; maisje n'ai pas ose. 11 a probablement devine mes pensees, et il a ete cruel, car il m'a dit : « Cela passera, mon cher Martial; vos instincts de civilise reprendront le dessus. Ourson et sceptique, vous (Mes; ourson et sceptique, vous resterez. »

Ges paroles de Lysias m'ont fait mal el m'ont attriste.

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