‹ Au pays de l'ombreChapitre 26 sur 71 · IU · texte numérisé non relu

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fie pessimisme, nous écrivait de longs discours détaillés, principalement sur des sujets religieux'. Nous les recevions poliment, mais il faut confesser que nous nous sentions soulagés lorsqu’un autre de nos invisibles écrivains s’emparait de la main et du crayon. Celui-là était Walter Tracy, un Américain, dont voici l’histoire : Il était étudiant an collège ou à fUniversité d’Yale, et, lorsque la guerre civile éclata» il s’engagea comme volontaire et prit part a didérents combats dont il sortit sans blessures, sauf qu’il perdit deux doigts par accident, pour avoir manié avec insouciance son fusil.

Ses amis désiraient le voir recommencer ses éludes après la guerre, mais celte idée ne lui convenait pas, et il voulut les en convaincre. Un accident mit fin à la controverse en l’envoyant dans un autre monde : Il se noya dans un lac dont il faisait la traversée en steamer. Plusieurs passagers ainsi que lui tombèrent à l’eau. Il savait nager, mais il n’avait aucune chance de salut, au milieu de ces pauvres créatures qui s’accrochaient à lui pour ne pas se noyer, et qui le firent ainsi couler à fond.

Plusieurs années après, je rencontrai un jeune homme avant été au collège d’Yale également. Ce qu’il me raconta de sa vie coïncidait en bien des points avec les récits de notre ami au sujet des endroits, des professeurs, des établissements et des habitudes des étudiants. D’après le dire de Walter il avait environ vingt ans lorsqu'il s’engagea comme volontaire et vingt-deux ans lorsqu'il se noya,

AU PAYS PE i/OMBUE

Walter devint bientôt le favori de noire cercle ; il semblait y apporter une véritable afmospbèrc de gai lé, de bonne humeur et de vie ; c’était lui, nous dît-il, qui se servait de la table pour accompagner la musique; et, après avoir fait connaissance avec lui par récriture, nous vîmes bien que ses manières d’agir concordaientavecson caractère, lise montrait aussi curieux et aussi plein d’intérét que nous au sujet de nos expériences, et bien des fois il nous suggéra de nouvelles idées pour nous instruire et nous éclairer. Parfois nous lui posions une question à laquelle il n’était pas capable de répondre. Après avoir réfléchi un moment, il écrivait :

« Je vais demander ceci à quelqu'un que je connais. Restez là jusqu’à ce que je revienne. »

Et, de reLour, il nous donnait invariablement Tinformation désirée ; mais cette informalion, il nous la donnait si drôlement que cela nous semblait une plaisanterie, eL non plus la question sérieuse sur laquelle nous avions réfléchi.

La nature malicieuse et gamine de Walter nous était une source continuelle d’amusements ; il était toujours le bienvenu, accueilli avec joie dès le premier signe de sa grande écriture hardie.

Un soir que nous demandions des détails sur un sujet particulier, Walter confessa son impuissance à nous éclairer, mais il ajouta que, si cela nous plaisail, il nous amènerait quelqu’un d'autre. Cet esprit qu’il appelait le « Gouverneur » nous apprendrait très'probablement, si nous étions polis avec lui,'

NOS VÏSITEIKS DE l’aIîTHE MONDE

tout ce que nous désirions savoir. Et il ajouta : « Mais surtout il ne faut pas le traiter comme moi. Il faut prendre des gants. Il est très formaliste. » Nous promîmes naturellement de tenir la meilleure conduite, et de traiter son ami avec le respect obligé, tout en nous sentant légèrement amusés de ce reproche indirect; car il est vrai que nous ne traitions pas Walter avec la politesse nécessaire.

Ce nouvel élément nous parût bienIôt une Irès différente individualité de celle de Walter et de John Harrisson. Le « Gouverneur » était grave et sérieux, et cependant rêveur et patient; c’était un sage étudiant, un ami fidèle et un aide infatigable. Il y a maintenant plus de vingt ans de la soirée où Walter nous l’amena ; et depuis ce temps son amitié ne m a jamais manqué. Dans la maladie et dans la santé, dans les chagrins et dans le repos, durant la mauvaise ou la bonne Fortune, il est toujours là, sympathique et de bon conseil. Dès le début, il se constitua Jui-méme un guide choisi, un gardien, un conseiller et un mentor; 11 e nous importunant jamais de ses avis, mais toujours prêt à les donner lorsque nous les réclamions ; conseils non pas toujours faciles à accepter, quelquefois extrêmement pénibles, parfois même tellement contraires à mes inclinations que j’ai refusé de les suivre, et il me faut confesser n’avoir jamais manqué de me repentir amèrement de mon opiniâtreté.

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